‹ George-Etienne CartierChapitre 5 sur 35 · PSYCHOLOGIE DE L'AME CANADIENNE-FRANÇAISE · texte numérisé non relu

PSYCHOLOGIE DE L'AME CANADIENNE-FRANÇAISE

Il ne faut pas oublier que le colon parti de France était venu ici avec un caractère ethnologique, fixé par plusieurs siècles d'habitudes et *de pratiques constantes. Le Gaulois avait gardé du latin la théorie et la mentalité que rétat domine rindividu ; si bien qu'à la cession du Oanada, on en était encore à ignorer le sentiment de la patrie et, même, le mot " patrie ". Le roi était TOUT ; et il n'y avait rien d'ordre politique et public en dehors de lui. Les Canadiens, comme les Français, du reste, ne possédaient pas même de drapeau national, c'est-à-dire le signe qu'un peuple respire et vit, le Roi ayant le droit d'arborer, et pour lui seul, la Fleur de Lys. " L'Etat, c'est Moi ", disait Louis XIV.

Aussi, quand le souverain français fut disparu du Canada, il ne restait plus d'Etat pour les colons échoués ici. Il n'y avait que des naufragés sur une épave. Ces braves délaissés, sans instruction, qui n'avaient pas été enrégimentés contre l'Angleterre, car l'armée française était comme étrangère aux habitudes du pays, ne soupçonnaient même pas, en dehors de la défense contre les Iroquois, ce qu'était la lutte pour la vie, et, surtout, ce qu'était l'organisation sociale. Leur gouvernement leur avait toujours donné cela tout fait, sans même éveiller en eux le soupçon d'un mécanisme électoral quelconque.

Sans malice et sans ambition, ils ne demandaient qu'à vivre de leur ferme, ne nourrissant pas les haines d'un peuple vaincu, puisqu'ils n'avaient été que cédés. Ceux qui s'étaient battus et avaient été vaincus étaient partis et les français riches et instruits, leurs chefs naturels, avaient laissé le Canada, et emporté avec eux les aspirations, le développement, le milieu intellectuel qui forment une nation. La France fut bien intriguée de voir ce noyau de colons désarmés rester sous une domination ennemie, lorsqu'ils avaient le choix du rapatriement.

C'est alors qu'il se produisit ce que nous trouvons dans l'histoire de tous les peuples : le salut sous la conduite

absolue et nécessaire du clergé. De fait, si ces Canadiens n'avaient pas été aidés par leurs prêtres, ils n'auraient pas été absorbés, comme on semble porté à le supposer, par l'élément anglais, mais ils seraient devenus une race d'aventuriers semblables aux déclassés mexicains qui posent, aujourd'hui, un problème si difficile là résoudre.

l'évolution inhérente a tous les peuples.

Mais, comme Dieu a déposé dans la nature humaine le besoin de savoir et tous les instincts de la vie sociale, ce jeune peuple commença à connaître les inquiétudes de l'adolescence. Papineau se trouva à ce réveil, sans être suffisamment armé pour le diriger. Les gTands principes de liberté, tirés de la révolution française, ou les idée^ d'émancipation sorties de l'épopée américaine, étaient les deux seules forces du temps qui se présentaient naturellement, comme l'antithèse du despotisme bureaucratique. Ils ne pouvaient, certainement, pas donner la note à des persécutés placides, dont la seule ambition était de ne pas trop souffrir.

C'est en ce moment de transition qu'arriva Lafontaine, sorti de la classe ouvrière dans une campagne retirée, avec le tempérament calme de ses compatriotes. Les esprits agités reprirent leur équilibre, sans trop souffrir des secousses qui se faisaient encore sentir, quoique ce fut loin d'être le calme. Lafontaine était une intelligence d'élite, le bon sens personnifié, le type de la résistance prudente, mais il n'avait pas l'agilité du lutteur qui se défend en ripostant. Le parti radical, formé en Bas- Canada par Papineau, et le parti clear-grit, formé en Haut-Canada par William Lyon Mackenzie. Mais, il s'en allait avec la satisfaction d'avoir remporté dans l'arène parlementaire la victoire du " Gouvernement responsable ", que ses adversaires avaient perdue sur les champs de bataille.

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