CARTIER DÉFINIT ET CONSACRE NOS LIBERTÉS RELIGIEUSES
Les idées fondamentales d'un peuple n'entrent dans son âme que par l'expérience. Les seules qui résistent à l'action du temps sont celles qui ont eu des effets, produit des résultats. Comment voulez- vous que les Canadiens-Français eussent pu songer à mettre de côté le ré-
gime qui les avait conduits si sûrement à travers leurs crises et qui les avait indubitablement fait grandir sans cesse ?
La destruction du sentiment religieux, que leurs détracteurs appellent, sans comprendre la portée de leurs paroles, la " soumission aveugle au clergé, (Priest ridden People) ", aurait été Pacheminement direct à une révolution désastreuse et stérile, puisque on aurait détruit les éléments de leur conservation, sans les remplacer par quelque chose qui avait déjà pénétré leur vie.
Cartier savait que, de tous temps, les forces irrésistibles ont été les peuples mus par une croyance, de même que les peuples sans convictions sont tombés dans Fanarchisme. C'est une vérité qu'il aimait à répéter souvent en conversation.
Il disait, à Rimouski, le 7 août 1870, en réponse à une adresse de bienvenue :
"La religion est la sauvegarde des peuples. Quelle " reconnaissance la race canadienne-française ne doit-elle "pas ià son clergé ? Si elle a conservé sa nationalité, sa " langue, ses institutions, à qui le doit-elle surtout, sinon "là ce corps vénérable ? On demandait à Jean- Jacques "Rousseau, quel était le meilleur moyen d'empêclier la " la russification de la Pologne ? " " Que les Polonais " restent Polonais ", telle fut sa réponse. " Le meilleur " moyen pour les Canadiens-Français, c'est l'attachement " au sol et surtout la conservation de leur langue et de " leur religion. "
Voilà pourquoi sa philosophie chrétienne cherchait pouT le peuple le bonheur simple développé en dedans do soi pair l'idée, et non le bonheur exhubérant produit par l'émancipation moderne dans la recherche des choses extérieurs, qui ne se rejoignent jamais, du reste. Il voulait conserver à ses compatriotes un idéal puissant et bien en vue.
Il prit donc le soin de mettre le clergé et les corps religieux sur une base solide, en faisant répéter et préciser à la loi même les garanties générales et sans détails don-
nées par les généraux anglais sur les champs de bataille, relativement à Fexercice du culte catholique. Le fonctionnement civil des fabriques, l'organisation des paroisses, Pincorporation des évêchés, Fobservance des jours fériés, la situation de iSàint-Sulpice et de ses immenses propriétés, la mise en réserve des biens des Jésuites, au lieu de les laisser aliéner par l'Etat, furent entrées par lui de telle manière dans nos statuts qu'il n'exista plus jamais de doute depuis, et que les réformateurs ne furent jamais tentés de soulever la moindre question à ce sujet.
CARTIER FORME NOS INSTITUTIONS POLITIQUES, ÉCONO- MIQUES ET MUNICIPALES.
Après avoir assuré notre existence nationale et la paix religieuse dans le pays, Cartier songea là rendre cette existence utile aux autres races qui vivaient à côté de nous ; car, le premier devoir d'un citoyen, c'est de produire un travail qui profite là la masse. On le voit parer k tout et tout prévoir : l'institution des écoles normales, l'organisation de l'instruction publique, la subvention aux collèges, le régime municipal, l'abolition de la tenure seigneuriale, la décentralisation judiciaire : car, il n'y avait pas, alors, de chemins de fer pour aller aux grandes villes excepté le Grand-Tronic, qu'il fit incorporer luimême, et dont il voulut rester l'avocat pour en protéger le développement. Il y tenait tellement que, même professionnellement, il travaillait gratuitement pour elle, malgré son énorme clientèle, comme on le voit dans le débat du 20 septembre 1856, alors qu'il disait : " Je suis "l'avocat, de la Compagnie, mais, je n'en ai pas encore "reçu un sou, (en trois ans de temps). J'ai, cependant, " déboursé plusieurs cents Louis pour elle et je m'attends " d'être remboursé. J'ai été chargé de l'Acte qui a crée "le ehemin de fer du Grand-Tronc, et j'en isuis plus fier " que de tout autre acte de ma vie. "
L'organisation des Cantons de l'Est, qui n'étaient pas sons le régime obtenu lors de la cession, fut une preuve de tact et de hautes visées. Nous ne serions jamais sortis du labyrinthe établi par un système incomplet des lois anglaises, non promulguées d'ailleurs, inuplanté sans explications et sans sauvegarde, au milieu d'un système français : véritable sac à chicane, où les titres de propriété étaient purement aléatoires. " Avant 1854, les lois concernant les propriétés immobilières étaient si incertaines, disait Cartier à Lennoxville, le 22 mai 1867, qu'en achetant un lopin de terre, l'acquéreur n'était pas sûr de ne pas acheter un procès en même temps. "
C'est à Cartier que nous devons le choix d'Ottawa comme capitale. Il a, par cette habile diversion, empêché toute querelle dangereuse entre Québec et Ontario.
Par l'institution des bureaux d'enregistrement, il a assuré la sécurité des propriétaires et des rentiers et assis la fortune des familles sur une base inébranlable.
Il avait bien contribué à une loi municipale, en 1855 ; mais il n'en était pas satisfait, c'est pourquoi il en soumit une autre, toute faite par lui, le 6 mars 1860, et elle passa d'emblée.
On pourrait extraire de nos statuts cinquante lois organiques qui ont encore une portée considérable sur notre condition politique et sociale, et qui ont tiré la province de Québec de l'état négligé dans lequel elle était avant
Ainsi, la véritable révolution que Cartier introduisit dans nos lois maritimes est bien digne de remarque. Par Pajcte Impérial de 1849, tous les ports canadiens étaient ouverts aux étrangers, sans restriction, et les navires américains étaient aussi maîtres chez nous que les nôtres.
En 1868, Cartier, qui était en Ani^leterre, pour négocier avec la Compagnie de la Baie d'Hudson, obtint l'abolition de ces lois et nous fit rendre une liberté essentielle à notre commerce.
Il savait bien que le régime seigneurial du moyen-âge tiendrait pour toujours le Bas-Canada dans une position d'infériorité. C'est ce qu'il disait, le 25 juin 1850, à l'as-
semblée Législative: "Cette amende du douzième de la " valeur (lots et ventes) à chaque mutation empêche les " hommes prudents d'améliorer leurs propriétés. Pour " la même raison, les réclamations des iSeigueurs priment "sur celles des créanciers. . . Il est pleinement démontré " qu'il est plus avantageux à un colon d'acheter une terre " moyennant 2s 6d par arpent dans les townships, que de " s'établir dans une Seigneurie. "
Il supprima donc, et à peu de frais, un système nuisible au pays.
C'est Cartier qui a implanté si vigoureusement dans sa race ce principe vital : " Emparons-nous du sol. " Il disait, en faisant l'éloge funèbre de Duvernay, — le 24 oct. 1855 : — "La population ne suffit pas ià constituer une " nationalité, il lui faut encore l'élément territorial. La " race, la langue, l'éducation et les mœurs forment ce que " j'appelle un élément personnel national. Mais cet élé- " ment devra périr, s'il n'est ipas accompagné de l'élément " territorial. L'expérience démontra que, pour le main- "tien et la permanence de toute nationalité, il faut " l'union intime et indissoluble de l'individu avec le sol. "Canadiens-Français, n'oublions pas que, si nous vou- "lons assurer notre existence nationale, il faut nous " cramponner à la terre. Il faut que chacun de nous fasse " tout en son pouvoir pour conserver son patrimoine ter- " ritorial. Celui qui n'en a point, doit employer le fruit de " son travail à l'acquisition d'une partie de notre sol, si " minime qu'elle soit. Car il faut laisser à nos enfants "non-seulement le sang de la langue de nos ancêtres, " mais encore la propriété du sol. "
OARTIER OUVRE l'ESPRIT DE LA POPULATION AU DÉVE- LOPPEMENT MATÉRIEL.
On n'a pas une juste idée de l'autorité exercée par Cartier sur les directeurs du Grand-Tronc à Londres, et sur les administrateurs en Canada, et des bienfaits qu'il
fit jeter dans la population dn Canada, par sa pression vigoureuse et incessante. C'est par sa sollicitude que le peuple fut initié, peu à peu, à la connaissance administrative des chemins de fer, l'épine dorsale et le système nerveux d'un pays.
Par M. Brydges, dont il se fit un ami intime et auquel il devint indispensable, il obtenait les concessions les plus fécondes à ses compatriotes, concessions qui ont passé inaperçues de la foule, parce qu'elles lui semblaient naturelles, mais qui étaient loin d'aller sans dire dans l'esprit des propriétaires anglais, étrangers à tout ce qui concernait le Bas-Canada.
Mais, c'était peu, pour lui, de doter son pays simplement d'un chemin de fer. Il fit campagne sur campagne, par des assemblées publiques et par la presse qu'il inspirait, pour former le peuple à cette politique nouvelle, qui semblait du grec, en lui dirigeant l'esprit vers le progrès et les mesures éclairées.
[/ j II disait aux citoyens de Montréal, sur le champ- de-
mars, le 10 août 1846 : " Que les grands et petits capita- " listes prennent des actions dans le chemin de fer de ,Ly "Montréal et Portland ". Et le 15 janvier 1849, à l'Assemblée Législative : " Si nos entreprenants voisins sont " obligés d'avoir recours au crédit de l'Etat et à l'aide de " leurs législatures, pourquoi nous, qui sommes moins / " riches, ne ferions-nous pas la même chose ?" Le 31 juillet 1849, il voyait déjà clairement les destinées de Montréal, lorsqu'il disait à une assemblée au marché de Bonsecours, Montréal : " Le temps est venu de faire men- " tir votre réputation d'hommes apathiques, sans énergie "et sans esprit d'entreprise. Que ces épithètes cessent " de s'attacher ià votre nom. Kemuons-nous, Montréal est " appelé à devenir le grand entrepôt de l'ouest. "
Cette éducation a porté ; et, aujourd'hui, la population de Québec, qui avait, eertainement, des tendances à se complaire dans le statu quo et l'ornière, est aussi décidée que les autres provinces à faire sa part pour assurer les plus utiles moyens de transport.
Par sa force de volonté, toute la région en bas de Québec aurait été privée de chemin de fer jusqu'à Carleton,
et, là plus forte raison, jusqu'à Gaspé, car le Grand Tronc devait finir à Lévis.
C'est grâce à son influence dominatrice sur la compagnie, que celle-ci étendit une brancke, alors évidemment sans issue et sans trafic, jusqu'à la Kivière du Loup.
Plus tard, en remettant son portefeuille à Sir John Macdonaid, il arracha, à la pointe de l'épée, au lieu de la route diagonale de Rivière du Loup à Moncton, le tracé Robertson pour l'Intercolonia^l, c'est-à-dire la ligne par les comtés de Témiscouata, Rimouski, Bonaventure et les régions acadiennes de Métapédiac, laquelle étendit son rayonnement à la Gaspésie, pays merveilleux qui commence à révéler sa valeur et son avenir.
Il n'y a pas jusqu'à la politique des bonnes routes qui n'ait reçu de lui son premier essor. Il était difficile de détruire une insouciance qui remonte à la fondation de la race. Il l'attaqua par le procédé lent de la démonstration, en encourageant les routes à barrières. Il jeta les grains de sénevé qui commencent à lever avec tant de promesses.
N'est-ce pas Cartier qui so'ngea à nous doter d'une grande ligne océanique, et qui soutint en chambre des luttes gigantesques contrç George Brown, pour obtenir des subsides convenables ?
C'est Cartier, enfin, qui a organisé, par un plan concerté, le creusage systématique du St-Laurent qui mit la commission du port de Montréal sur une base efficace et lui donna une vie réelle en lui passant tous les attributs de l'ancienne Trinité ; qui tira de nos canaux les pouvoirs d'eau jusqu'alors inutilisés et qui, de fait, compléta le système des voies antérieures que nous avons aujourd'hui. Il jetait quelque jour sur la profondeur de ses vues, quand en annonçant en Chambre, le 11 mai 1860, l'abolition des péages dans le chenal du lac Saint-Pierre et dans les canaux du Saint-Laurent et Welland, il ajoutait : — " Toute notre dette a été contractée pour exécuter des "travaux publics importants : le canal Welland, les ca- " naux du Saint-Laurent, etc. ; mais nous n'avons pas en- " core atteint notre but qui était de détourner le com- " merce des grands lacs des routes américaines, pour le
'' diriger vers le Saint-Laurent. Ge commerce continue de " passer par New-Yorli et la Pennsjilvanie. '' Il avait déjà montré la tendance de son esprit, quand il disait ea Chambre, le 7 avril 1856: "Le plan dont j'ai parlé pour " ramélioration du canal Lachine m'est absolument per- " sonnel. C'est d'élargir le canal Lachine, pour les be- " soins non-seulement du commerce, mais aussi des fa- " briques. Quand le canal Lachine sera élargi, les vais- " seaux j passeront, et Montréal deviendra le terminus " de la grande navigation. "
On ne peut pas dire qu'il n'avait pas vu juste sur les grandes destinées de Montréal.
Croirait-on que Cartier fut, à la Chambre, le premier avocat sérieux de la Baie Géorgienne, il y a cinquante ans ? A une époque où le grand avenir du Canada n'était certainement pas visible, où nous n'avions ni population, ni capital, ni crédit, ni commerce, il voyait un siècle en avant de lui et il trouvait, précisément, les arguments que la présente situation inspire, aujourd'hui, naturellement comme simple conséquence de notre prospérité tangible. Il disait à la Chambre, le 29 février 1864. " L'idée
* d'élargir le canal Welland est bonne ; toutefois, je crois ^ que ce canal sera insuffisant pour attirer le commerce ^ de Pouest vers le Saint-Laurent. La Chambre n'ignore ^ pas que l'Etat de New- York s'est prononcé pour la ^ construction d'un canal à navires au sud de la rivière ^ Niagara, de sorte qu'elle ne pourrait se flatter d'attirer ^ par le seul agrandissement du Canal Welland, le com- ' merce de l'ouest. . . La route tortueuse de Chicago à ^ New-York, par le Canal Erie, comparée à la route ac- ^ tuelle de Chicago à Montréal présente une différence,
une abréviation en notre faveur de 152 milles. Si nous
* canalisons la rivière d'Ottawa, le trajet, à Montréal, ^ serait de 494 milles plus court que par la voie de New- ^ York. A l'égard du coût de ces travaux, on peut consi- ^dérer le rapport de M. Clark, ingénieur habile, au-?si ^ favorablement connu au-delà de la frontière que parmi ^ nous. On l'a cité, l'année dernière, au Congrès, pour ^ amener le gouvernement des Etats-Unis à élargir les 'canaux Erié, Michigan et Oswego. . . Pour rendre la ri-
" vière Ottawa navigable, il n'y aurait à construire qu^un " canal de 29 milles de long. "
Le Canal de la Baie Géorgienne fut une des raisons qui fit choisir Ottawa comme notre capitale. Il le dit luimême en Chambre avec une prescience merveilleuse, le 5 avril 1861 : " Quand j'ai voté pour Ottawa comme capi- " taie, je me suis dit qu'il y aurait toujours un certain " nombre de députés de cette partie du pays qui se pose- " naient comme les arbitres entre les deux sections de la " province. "
C'est-^à-dtre que la région de Toronto, si puissante par son activité, son argent et ses hommes vigoureux, n'aurait pas nécessairement, pour cela, la prépondérance, et tout le poids de sa province là sa disposition pour des causes injustes, comme le tabou sur la route de l'Ottawa, par exemple.