SA FORCE MENTALE ET L'ÉLASTICITÉ DE SUN ESPRIT
Svelte et gracieux, il était la vivacité même. C’est peutêtre dans son comté de Verchères que cette physionomie attrayante avait le plus beau jeu, aidée d’une mise toujours irréprochable, quoique simple dans son élégance. Avec une verve intarissable, Il devenait, en deux minutes, un familier de la maison où il entrait. C’est lui qui supportait tout le poids de la politique active et qui, du matin au soir et durant les nuits jusqu’au matin, s'évertuait à diriger les grandes combinaisons de son gouvernement et à soutenir les combats les plus féroces ; et, néanmoins, il avait, lorsqu'il était dans son comté, retenu, d’une élection à l’autre, non seulement le nom des chefs dans les paroisses et les rangs, mais il se rappelait les événements particuliers qui concernaient chacun, par. lant des enfants, des animaux, des récoltes précédentes, dont il se souvenait très bien, comme un voisin au courant.
Si Cartier n'avait pas été obligé de faire son élection de Montréal en 1872, sur un grabat de malade, il aurait bien réussi à soulever encore l'enthousiasme populaire,
Qu’on me pardonne ces détails, qui peuvent paraître puérils. Ils représentent une puissance d'esprit incompréhensible, et donnent la clef de cette vigilance ubiquiste qui tenait toutes les affaires de l’état, petites et grandes, en ébullition dans son cerveau.
Cet homme à volonté irrépressible était, cependant, très doux dans ses rapports d'amitié et terdre comme une femme. On l’a vu incapable £’arrêter une larme, en parlant d'un jeune frère mort à 14 ans. Pauvre petit Jacques, disait-il, “ s’il avait vécu, ce n’est pas son frère “qui serait ministre ici. Il était bien misux que moi v.
Sa manière d’être dans les cercles sociaux et politiques de Montréal et d' Ottawa, ne fut pas moins remarquable. Dans les enti’actes de la vie intense, quand il avait pendu au mur la rapière, l’armure et le casque des tournois, il rentrait dans le commerce ordinaire du monde comme
rie, avec une conversation à l’emporte-pièce. Quelqu'un qui ne l'aurait pas connu autrement n'aurait jamais pu s'imaginer que le sémillant badin en sa présence portait en lui les destinées de l'état. Ses soirées hebdomadaires, qu'il appelait des conversazione, attendues avec impatience par tous les députés et les grands officiers, étaient une école de récréations admirables, Qui croirait que, dans la maison d'un grave ministre, des hommes sérieux, alignés à la file indienne sur une vingtaine de chaises, se transformaient en voyageurs de l’ancien temps, manlant des avirons mystiques, dans un canot mystique, piloté par Cartier lui-même, au chant rythmique de: Vila le bon vent, v’la le joli vent, ma mie m'appelle . 11 y avait dans l'équipage, de rudes coureurs des bois comme le commandant Fortin, le Col. Harwood, MM. Holton, Félix Geoffrion, P. B. Benoit, D. Thompson, Jos. Rymal, F. Béchard, S. Coupal, L. Delorme, A. H. Paquet, T. H. Workma a, Donald Smith, Jos. Young, R. M. S. Bouchette et Wm. Simpson les deux derniers véritables pionniers de l’ouest, et autant de grits que de conservateurs, jamais moins d’une centaine à la fois.
C'était le beau temps, et, dans cette ère de sérénité, pas un trappeur d’Ontario ne courait après le scalpe de Bas-
ens.
Deux grands chefs nous avaient attiré cette paix après avoir terrassé le fanatisme : Cartier et Macdonald.
Le travail était, à Cartier, un besoin de tous les instants, et il ne prit jamais de vacances proprement dites. C'est bien ce qui amena sa mor-“ prématurée à 58 ans, causée exactement par sa vie sédentaire et le travail excessif en cabinet,
Cet homme, qui exécutait si vite, avait toujours un autre projet en marche, aussitôt l’un fini: Il produisait presque inconsciemment, comme le radium qui travaille sans cesse, et dont les radiations continuent, aussi, à travailler Ia où elles sont dirigées. Il savait bien que le tout était à l’avantage de ses compatriotes, mais il n'avait jamais mesuré la dimension et l’ensemble de son œuvre ; et il fut fort étonné de l’enthousiasme indescriptible avec
un jouvenceau débordant de vie et frétillant duel e-
lequel Il était accueilli au banquet offert par les citoyens de Montréal, le 30 octobre 1866, quand {1 s'écriait tout ému, dans sa première phrase, qui électrisa l'auditoire surpris de sa surprise: “ Qu'al-je done fait ?” Ce fut le premier mot de son discours, „Il m'est difficile de m'ex- “ pliquer, ce soir, l'honneur insigne que je reçois, ” “ Je “ dois chercher à me justifier de tels honneurs. “ Et l'on voit, dans le dernier mot du même discours, comment ce caractère droit, au lieu de penser au tribut final d'élogés qu’il pourrait avoir droit d'espérer, ne songeait qu'à la crainte de passer à la postérité pour un homme qui n’a pas accompli son devoir. “ Jacques-Cartier est mon homonyme ”, dit-il, “ je voudrais marcher sur les traces de “cet homme illustre et ne pas déroger à ses grands des- “seins. Si après trois autres siècles, l’histoire, venant, * ee à mentionner mon nom comme celui d'un “ homme qui a fait quelque chose pour son pays, disait “que j'ai un jour forligné, on aurait ma mémoire en hor- “reur, et je ne veux pas qu’il en soit ainsi “.
Pour lui, ce qu’il avait accompli était peu, comparé à son ambition de faire plus rapidement et plus grand eucore, \
Cartier a toujours défendu sa province avec une énergie irrésistible. Aucun adversaire, fut-il le plus fort et le plus violent, ne le fit jamais hésiter un instant, et il se ſetait dans toutes les mélées avec le courage Uu lion. II avait coutume de dire “que les poissons morts sont les seula à suivre le courant ”. Aussi fut-il un point de mire facile à ses ennemis, qui furent légion. Il aimait à signaler les attaques dont il était l'objet. C’est ainsi qu’il re. prochait à Brown, en chambre, les violences du“ Globe ” à son adresse, “ Cela n'empêche pas, disait-il, le “ Globe ” “d'affirmer que le “ grossier Cartier“ s’est servi d’un “langage impoli... Je laisse au journal de M. Brown la “tâche d’insulter ce “ damné petit canadien qui a nom “Cartier”. (Discours à l’Assemblée Législative, le 29 février 1864).
Rien ne l'empechait de suivre imperturbablement son chemin.
Son 3 devant un défi d'injures corporelles
ER
ait sa fougue mentale, Qui ne se rappelle les scènes d cieuses de la grande assemblée, sur la Place Viger, à son élection de 1872 ? Un tas de pierres concassées, destinées à la réparation des rues, se trouvait à proximité de la foule, Une bande de turbulents en profitèrent pour créer des désordres violents et dirigèrent une pluie de projectiles sur le husting. Tout le monde déguerpit, et avec raison, car il y avait danger imminent, Cartier, quoique miné par la maladie, ne lâcha jamais son poste et fit face, tête haute, à la grèle meurtrière, Deux journallstes étaient restés avec lui : DeCelles, de la “MI. nerve“, et Maire, du “ National”, Quand ils voulurent lui faire un abri de la table qui se trouvait la, il leur daclara hardiment qu’il n'en avait pas besoin.