LA MORT DE CARTIER
La nouvelle se répandit à Ottawa le jour même, le 20 mal, vers deux heures de l'après-midi, La séance des — Voevse — us qe Dans les corridors,
vestibule, sur la place du par ment, des groupes se formaient qui échangeaient quelques phrases à voix basse et chacun se dispersait pour aller plus loin rencontrer un autre rassemblement silencieux, en regardant le drapeau de la grunde tour qui flottaiet à mi-mât, “ Car. tler est mort... c’est bien vrai”, — Lie paroles, et cela valait plus qu'une longue do re, Ceux qui avaient assisté, en 1869, au spectacle qu'offrait la rue Sparkes, le matin de l'assassinat de D'Arcy MeGee, ne . pouvaient s'empêcher de faire la comparaison.
Les Communes, à l'ouverture de la séance, offraient un coup d'œil peu ordinaire, Tout était morne, au lieu de l’activité particulière à ces réunions. Les députés laissaient dormir les Ordres du Jour sur les pupitres, Silence absolu. Pas un mot de conversation, ni bonjour, ni salut. Toutes les têtes découvertes,
Sir John A. Macdonald se lève et lit un télégramme de Sir John Ross Conçu à peu près dans ces termes : “ Cartier a eu une attaque, il y a huit jours, depuis lors, “11 n’a fait qu'empirer et, ce matin, à 6 heures, II est “ mort, tranquillement. Son corps sera envoyé en Ca- “nada par le steamer du 29, ”
Le premier ministre ajoute : “ Monsieur le résident, je me sens incapable d’en dire plus long ”, et 5 larmes étouffent sa voix. 11 se laisse tomber-sur son fauteuil et pleure abondamment, la tête penchée sur son épaule, la
main droite placée sur le siège vide de Gir 3 Quel. Que temps s'écoule au milieu du plus profond silence, L'un l'autre, les honorables
cœurs étaient pleins et débordaient. L'impression que cette scène uisait dépassait en intensité tout ce qui s'était vu en ce genre dans la Chambre, au témol age des anciens de ce lieu. C'était un cercle d'amis, déplorant la À du plus aimé ou du plus respecté d'entr'eux. Histoire parle de son œuvre politique qui, semblable à ces monuments dont la hauteur et l'importance se révèlent à mesure que l’on s'éloigne de leur base, reste — attester sa valeur intellectuelle, son patriotisme, habileté de ses conceptions et la persévérance avec laquelle il les a fait adopter.
Il fut un ps dont le souvenir subsiste dans la mémoîre des lens-Français à titre d'époque de ution et de douleur nationale, Comme les autres pu de l’Europe, le Cabinet britannique gouvernait ses colonies sans consulter leurs besoins, leurs aspirations, et se montrait surtout insensible à l'égard de notre race, On ne cherchait qu'à nous amoindrir, à nous étouffer politiquement, à nous absorber comme nation. Pendant troisquarts de siècle que dura ce régime, quelle figure, pen3ezvous,-lecteurs, que faisaient, en Angleterre, les Canadiens assez couragux que de porter, “ au pied du trône , les plaintes et l'expression des griefs de leurs compatriotes ? Hélas ! la plus humble comme la moins bien reçue des figures. Un homme partit des bords du Saint. Laurent pour aller demander à l’admin'stration impé. riale de respecter la foi des traîtés ; de N lre justice \ des sujets soumis et respectueux ; de ne point permettre qu'on les opprime ; un homme qui proposait la reconnaissance de certaines libertés politiques qui, pourtant, n’affecteraient en rien les rouages du gouvernement de
senter aux portes des bureaux de Downing Street, n’attirait pas même l'attention des employés de troisième classe, Pour arriver, non pas au ministre, mais à un
aimple secrétaire, les pauvres délégués de la colonie écrivaient lettre sur lettre, sollicitaient audience par toutes les entremises auxquelles ils pouvaient s’accrochér, et c'est à peine si on leur accordait quelques minutes d’entrevue pour la forme ; parfois, ils éprouvaient un refus d'admission sec, après avoir langui dans les antichambres, au milieu des pétitionnaires de tous genres qui, bien souvent, passaient avant eux. Nous avons des récits navrants de cet état de chose et il y en a un, entr'autres, dû à la plume de Charles Buller, membre du Parlement et secrétaire de Lord Durham, qui pourrait tenir lieu de tout ce que les Canadiens ont écrit sur le sujet : car il les confirme entièrement.
Mais, un jour (1858), tout cela fut changé. Monsieur Cartier arriva à Londres précédé de la réputation qu'il s'était faite en Canada. Il représentait des idées qui, en ce moment, occupaient l’attention du bureau colonial et des projets destinés à devenir victorieux bientôt après son arrivée, Cette fois, plus de salle d’attente, plus de travail de corridor, plus de commis à implorer ; les ministres le reçoivent à porte ouverte ; on l’invite dans le monde officiel ; il e’amuse ; il parle; il négocie ; on s’assemble pour l’entendre expliquer le Canada ; la reine lui donne un appartement au château de Windsor; il est en rapports intimes pour ainsi dire avec la famille royale, et on lui offre le même logement, au cas de son retour à Londres, — ce qui eut lieu plus tard, comme on sait.
La glace était rompue. Ce rempart de verre fumé derrière lequel se cachait le mystérieux et redoutable pouvoir de Dovning Street, ce bureau colonial inaccessible aux prières des fidèles, ce sanctuaire entouré d’archanges aux épées flamboyantes, tout disparaissait en quelques beures et une ère nouvelle s’ouvrit pour le Canada, Comment exprimer en bref un tel changement ? La vérité est que nous traitions ehfin de puissance à puissance, ce qui était inoul, renversait toutes les traditions, introdui-. sait un système inconnu jusqu'alors et langait la colonie dans la carrière qu’elle a si brillamment parcourue d. puis cette époque.
L'historien Garneau, autre grand patriote, regardait la politique de Cartier d’un œil craintif, ou plutôt défa-
vorable ; mais en apprenant que notre délégué avait été reçu de cette manière, il manifesta une joie immense. Je tiens ceci de toute sa famille. II ne cessait d'en parler, lui, l’homme aux interprétations historiques : car il lui semblait apercevoir Pavenir tel qu'il a été en effet. Comme Canadien-Français, disait-il, je me félicite doublement de ce triomphe — c’est une victoire décisive, un point tournant, une fortune inattendue — et il en comprenait les résultats immanquables. Son enfance et sa jeunesse seta! : passées à entendre la clameur de l’assemblée législaiive de Québec contre l'oppression — de là, ses doutes sur
que personne, il pouvait juger les conséquences d’une telle transformation. Il disait à son entourage, faisant allusion à sa Propre présence au Colonial Office, en 1831 : « Ceux qui “ n’ont pas vu comme moi le mépris que l’on professait là. “bas, il y a trente ans, pour tout ce qui était canadien- “ français, ne comprennent Pas mon émotion. Je me rap- “pelle bien d’autres faits qui remplissent mon cœur et “ma pensée. Le changement qui s'opère aujourd’hui est “de ceux que les infortunés, les lutteurs écrasés n’espè- “rent jamais voir, et, pourtant, j'ai ce bonheur.“ rtons- nous, avec notre historien national, aux
temps sombres des rebuffades et des denis de justice — en face de la situation actuelle, nous trouverons comme lui des larmes pour manifester notre joie. E
Le 27 janvier 1885, lorsque la statue de Cartier, sortant des mains de Philippe Hébert, fut placée à la droite du parlement d'Ottawa, je publiai des couplets qui peuvent. servir de conclusion au présent article 2
4 dans ce bronze fidèle, Fait pour triompher des antans, Celui qui servait de modèle 1 Aux gl ne qe reparaié, superbe dans sa force, Dremant un front qui 575 1 plié.
! ur généreux, chêne rude écorce Le Canadien ne l’a pas oublié, Ne l’a pas oublié.
— dou er
lointaine opprimait le droit, * Cet héritier de La Fontaine Nous affranchit d un joug étroit. Grand ouvrier dans la tâche commune, Avec ardeur il a sacrifié Santé, repos et bonheur et fortune, Le ien ne l’a pas oublié, Ne l’a pas oublié.
— LA Va ts D dt ES" À vint mince N N 8 7
Le souci de la politique N'altéra jamais sa gaîté.
2 Souvent la verve poétique Es Chen lui brillait en liberté, . y Et, boute-en-train, type de Jean-Baptiste, 4 : Conime il chantait l'amour et l'amitié!
+ L'homme d'Etat nous révèle un artiste.
. Le Canadien ne l’a pas oublié, Eh: e l’a pas ou ë Ne blié.
Près des souvenirs que j'honore, image est dans mu maison, Et j'aime à rappeler encore Son esprit ferme, sa raison
A la jeunesse, il ensei l'Histoire, Car son destin fut le plus envié. = Nous Pavons mis au temple de Mémoire.
Le Canadien ne l'a pas oublié,
Ne l’a pas oublié.
Cette poésie t se chanter sur la mélodie de:
8 Gange, mon PAYS, mes amours |