‹ George GroszChapitre 1 sur 4 · George Grosz · texte numérisé non relu

George Grosz

Vous auriez pu croire, en entrant dans le vestibule, quelle cœur de cette grande ville du Nord cessait ici de battre, entre ces murs sévères où le trafic, les trottoirs, les navires aux quais, les bars, les rues chaudes, les élalages aux devantures semblent tombés au fond d'un puits de silence. Je ne suis pourtant pas dans une église, mais dans les salles du musée de peinture. Et, la zone franchie des simples toiles de musée, voici qu'au plus épais silence la vie ressourd des murs, en vestes, voix, visages, scènes que la rigidité des cadres est impuissante à contenir.

La présence des vieux maîtres anime cette salle et réchauffe tout l'édifice. [ls ont marqué d’une telle empreinte la vie de leur temps que les passants d’au- Jourdhuisont Pair d'en suivre le cortège. Voici Peter Balten, Aertsen, les Brueghel, Beuckelaere, Abel

Grimmer. Voici Jheronymus Bosch avec son Christ aux ‘Epines centré Cinq. muileS MO MbORT ee RE une Tentation pleine de bêtes d’apocalypse et de fantasmes à figure semi-humaine se détachant sur un fond d'incendie. Le Christ et St-Antoine ont beau ne pas être des nôtres, l'atmosphère de ces vieux maîtres du seizième siècle est bien bonne à respirer aujourété

Le tram m'a ‘porté à l'autre DOUTER ARMrIIERTe suis entré dans un jardin où, derrière des grilles, une variélé de prisonniers, amenés d'outre-mer, expient le crime de n'être pas des animaux domestiques. Au sorir du musée je ne me sens pas trop dépaysé au Zoo. De certaines figures, qui jaiïllissaient de leur cadre, aux animaux en cage, de lointaines parentés s’établissent dans les expressions, les attitudes, les appétits devinés.

Je passe devant la grue à coilier, la grue couronnée, la grue demoiselle. L'antilope onctueuse accepterait bien du passant quelque chose de plus substantiel que la curiosité. Les jaguars font la pelote comme les détenus dans la toile de Van Gogh. Le puma sommeille. Trois lionceaux commencent à sentir que les jeux de l'enfance ne sont pas éternels: les grilles sont en fer et les visiteurs en chair. Le guépard fait, sans conviction, le geste de jouer avec sa boule. Le trionyx du

Nil a l'air de songer au bienheureux wagon-citerne qui de la gare contiguë le ramènerait au pays. Le loup des prairies pleure comme un chien. Les zébus ont de la tristesse plein leur bosse. Le bison nord-américain bave et celui d'Europe pleure la fin de sa race. Les moineaux, qui sont libres, portent des messages de Pune à l’autre cage, et se paient de leur peine en menue monnaie de crottin. Le guanaco a l'air pressé et inquiet. L'alpaca est grave comme un corbillard drapé de noir. Le lama garde une fierté hautaine et désabusée de sage dont l’âme s'élève plus haut que les barreaux Percasoar casqué redresse son col de cygne, mais pas assez haut pour dominer Île grillage. Les olaries dans leur bassin jouent à la tempête comme des fous : ils ont vu paraître l’homme à la pitance. Le vautour à calotte médite au crime plus horrible qu'aucun boucanier n'en consomma. L'aigle bateleur pose pour sa statue. Et, naturellement, le visiteur qui passe pose pour l’homme supérieur.

Je me retrouve dans la rue. Entre le Musée et le Z00 s'étalent Les spectacles, circule la foule affairée. Ce sont des vivants et ce ne sont point des bêtes : pourtant une certaine concordance secrète [les rapproche de ce que je viens de quitter.

Que d’étranges figures je cueille au passage dans

ce cortège ! Au fait, ‘je ne saurais trop dire si ce flot de passants coule réellement par les rues ou s’il défile à travers moi. Car, en ce moment, la pensée me vient d'une plus grande ville du Nord, en plein continent d'Europe, et d’un garçon qui, lui aussi, reviendrait de faire un tour au /00 après avoir passé une heure devant les vieux maîtres, tourmenté du désir d'offrir à ses pareils un miroir plus clair que celui qui est accroché dans leur chambre...

Et après que j'eus flâné parmi la foule des rues, des cafés, des banques et des gares — mes impressions de ce qui m'entoure curieusement traversées par [la pensée du vieux Jheronymus Bosch, de son Christ et de son Saint-Antoine — finalement une silhouette jeune, au menton volontaire, s’est précisée, venant à ma rencontre. Alors j'ai compris ce que je cherchais, sans m'en douter, entre le Musée et le Zoo, et j'ai serré la main à mon ami George Grosz.

L'œuvre de Grosz est comme le bestiaire d’une phase de civilisation où toute une classe presse le pas vers des formes inédites d'animalité vêtue, parlante et raisonnante. Evolution à laquelle Monsieur tout-le-

TE

monde, voire même le naturaliste, resteront peut-être indifférents, mais hautement intéressante pour un artiste d'une certaine qualité.

Des bêtes, cela est amusant, et cela peut aussi provoquer en vous d'autres réactions où il n'y a point place pour la bonne humeur. Tout dépend de la nature des bêtes, de leur mine et de leurs mœurs. Fels jours où le soleil luit d’une certaine façon, Grosz s'amuse avec ses bêtes comme un enfant avec son arche de Noé; s’il y a dans le lot un ours et deux tigres la bonhomie des moutons, des ânes et des colombes suffit à entretenir une atmosphère souriante. Un artiste qui n’a point renoncé son enfance saura toujours inventer d'admirablles jeux avec une ménagerie, des étables et des églises. C’est pourquoi nous trouvons telles images de Grosz où les bonshommes, les maisons, les arbres et les choses semblent s’accorder à témoigner que la vie pourrait encore être fraîche comme au matin du monde. Elle sont d’ailleurs assez anciennes, en généroledalantede 1010 ouur0.

Mais supposez que le temps se gâte, que les bêtes se fâchent, exterminent les innocents et qu'il y ait du sang rouge répandu autour de la bergerie. Alors il n°y a plus moyen de garder son âme d'enfance ; elle a disparu et, à sa place, voilà l'homme devant la scène du

monde occupée par les fauves en action. La vision de l'artiste est celle d’un pandémonium où les esprits mauvais n'ont pris à la figure humaine quelques traits que pour Îles déformer jusqu'à l’épouvante. Des imaœes superposées multiplient les faces du cauchemar. C'est un grouillement fantastique de formes hideuses poussées au paroxysme de l’ignoble, exposées avec une froide violence dans leur plus secrète bassesse. Ici l’artisle ne s'amuse plus avec Îles bêtes. Il les affronte : elles ont devenues enragées, elles déchirent et il vou- Tai lé AMéCHIreeesSonstour

Des diverses notes, successives ou parallèles, que l’on trouve dans l'œuvre de Grosz, la principale est donnée par les lithos qu'il consacre à la description de cette bête curieuse dont la réalité s'apparente à la faune fantastique peinte par le vieux Jheronymus Bosch le bourgeois, contemporain et comparse de la « grande

S'Uerre. ».

Dépeinte avec une certaine bonhomie caricaturale par un Henry Monnier ou même par le grand Daumier, l'espèce, depuis lors, en raison de circonslances et de conditions exceptionnelles, a pris un accent, un caractère, une diversité d'expression, un dé-

veloppement que pressentait à peine le poète de Visages :

Celui-là vraiment est trop pitoyable comme visage d'homme,

Quelque ignoble pou implorant la permission d'exister, rampant pour l'obtenir, Quelque larve roupieuse bénissant ce qui lui

permet de se glisser dans son trou.

Ce visage est un museau flaireur de chien en quête de déchets,

Des serpents gîtent en cette bouche-là, j'entends leur sifflement menaçant.

Ce visage est une brume plus glaciale que la mer arctique,

Ses bancs de glace lourds et chancelants craquent au passage.

Celui-ci est un visage d'herbes amères, celui- - ct est un vomuütif, ils n’ont pas besoin d'’étiquelles.

Ce visage est rongé par vermine et vers, Et celui-ci est un poignard d'assassin à moitié tiré de sa gaine.

Si riche en est l’espèce qu’elle compose, mêlée à l'humanité, tout un vaste monde qui à son langage, ses rites, ses mœurs, ses divertissements, son odeur. Dresser le catalogue du monde bourgeois devient dès Tors la maîtresse ambition de George Grosz. [| pourrait y consacrer son existence sans être sûr d'arriver au bout de sa tâche : lippes obscènes, groins, crânes en pâté de foie, crânes en ciment armé, faces de tortionnaires, déoénérés, goinfres, guenuches, ratapoils, négriers, godelureaux, masques secs, gourmés, pullulent, comme mouches bleues autour d’une charogne. Pour fixer Îles types saisis au passage, l'artiste ne se laisse distraire par aucun détail de l'entourage. Sa vision, son outil sont devenus plus aigus, son art plus acide. L'intention se précise, dans la sobriété et la vigueur du trait, de marquer la bête d’un signe tel, que partout elle se nomme. ECCE n1oMo.

Magnifique laideur de nos villes et magnifique laideur du bourgeois, qui s’y accorde ! Rien qu’en jouant sa partie dans une scène de décadence, en prêtant sa silhouette, sa gueule, son allure, celui-ci, vu sous un certain angle, devient un élément d'art. L’arüste lui en sait gré en l’élevant jusqu'au style. Le bourgeois, dans l'œuvre de Grosz, à presque de la grandeur. Il sort des mains d'un maître qui l’a para-

chevé, afin que l’image que nous en gardons soit 1mpérissable.

De ce qu'il s’agit ici du bourgeois allemand, comme nous aurions tort d'en déduire que ses braves cousins des autres parties du monde sont oubliés! Révélé dans sa vérité essentielle, il a l’air de se poser en citoyen privilégié d’un Empire du Centre pour porter, enstête du cortège de ses congénères, l'emblèrne de la bourgeoisie mondiale. Le particulier, fouillé d’une telle pointe, met à nu l’universel.

nl

Grosz a eu le terrible privilège de se mettre au travail à une période de bouleversements — guerre, misère, folie, faim, assouvissement, décomposition, révolution. |

Or, il n'était pas de ceux pour qui l’art peut rester neutre, replié à l'écart sur soi-même dans la contemplation mélancolique de sa divine essence. Berlinois de naissance, son enfance avait traversé les expériences décisives dont l’empreinte reste à jamais sur une âme et un caractère de bonne heure exposés au contact Journalier de la bête humaine revêtue de l’autorilé. À dix-sept ans, il savait nettement de quoi il en

retourne dans une société dominée par les galons, la redingote, la soutane et le coffre-fort. Aussi, dans une période de crise, son art a pris parti. Il s'est prononcé pour le commun des bougres trompés et exploités, pour la dignité humaine et pour la révolte.

Il n’a pas cédé ainsi à un penchant sentimental ; il s’est prononcé avec son intinct et sa raison, parfaitement d'accord entre eux. Son art s’est affirmé révolutionnaire et militant, sans infidélité à l'art. [ a collaboré à l'effort d'organisation prolétarienne, sans réclamer pour l'artiste une place de faveur à l’écard de l’ouvrier. Il n’est pas descendu dans [la rue pour s’amuser à voir passer des types, mais pour sentir le pavé se soulever en barricades. Car il y à un temps pour rire et un temps pour combattre à côté de ses frères de classe.

Nous entendons beaucoup parler d'un « art prolétarien ». Des gens bien intentionnés font résonner cette formule vide, comme hier d’autres bavardaient autour de « l’art pour l’art », sans se douter qu'il y a l’art simplement, qui suffit à tous Îles besoins, toutes les tendances, celles d'aujourd'hui comme celles du passé. L'art peut démolir, construire, suggérer ses haines, ses amours, par les modes d'expression que sait le véritable artiste. Ce n’est pas à grand renfort de

formules et de prêches et de programmes, mais à coups précis d'œuvres assénés par un tempérament. Grosz, avec sa pointe et son crayon et sa pleine indépendance, n a que faire d’un art à étiquette.

Il est trop évident que Île monde des « amateurs d'art » lui tiendra rancune de son attitude. Mon ami, c'est inélégant ce que vous faites Tà. Amusez-vous, &musez-nous, offrez-nous des images savoureuses, puisque vous êles si doué, mais ne confondez pas votre outil avec une arme. Avec une arme on fait des blessures, et vous nous blessez, nous, les gens de goût, les amateurs, les marchands de tableaux, qui aurions les moyens de sentinrent vous faire vivre. Voyons, vous êtes un artiste, quittez cette mine froide et sévère, ayez le sourire et entrez dans la danse, mon ami. Vous verrez alors comme tout vous sourira en retour, dans une société sage-

ment régie par le Seigneur Dollar.

Les passants circulent, les boutiques offrent leur étalage, des gens s'empiffrent ou forniquent — dans la rue, le long des maisons, flotte un relent d'énormes souffrances subies, de grands désespoirs, d’assouvissements, de noire misère, passe de l’accablement ou de la révolte, tel qu'au lendemain ou à la veille de grands

événements. Si, dans la foule, s'offre une face hu-

maine, voyez... cest celle d’un miséreux ou d’un estropié.

Ne cherchez point la pitié dans l'œuvre de Grosz. À sa place, vous trouverez comme l'arrière-goût du pur bonheur que l’on savourerait à venger férocement des frères humiliés.

Page 1