‹ George SandChapitre 22 sur 41 · I. Histoire de ma vie · texte numérisé non relu

I. Histoire de ma vie

nettes, ces démarcations si absolues que nous imaginons pour les besoins de la classification. Entre des sentiments voisins, que le langage distingue en les définissant, il peut y avoir à la source quelque mélange et confusion. N'est-ce pas Alfred de Vigny qui, dans Sainson, donne pour origine à l'amour, chez l'homme même, le ressouvenir des' caresses de la mère :

Il rôvera toujours à la chaleur du sein ?

Avouons encore qu'il ne faut pas appliquer à l'amour les mêmes raisonnements, suivant qu'il s'agit de l'amour chez l'homme ou chez la femme. Il y a davantage, chez l'homme, orgueil de la possession ; il y a chez la femme plus de tendresse, plus de pitié, plus de charité. Tout cela nous mène à penser que la maternité amoureuse est non pas, comme on l'a souvent dit, un sentiment contre nature, ou une perversion du sentiment, mais plutôt un sentiment où il se mêle encore trop d'instinct et d'hérédité mal débrouillée. Mais c'est l'objet même de l'éducation du sentiment que d'y

discerner et d'en éliminer les éléments qui en altèrent l'intégrité. Rousseau appelait M""* de Warens : maman. C'est un homme qui a toujours manqué de goût prodigieusement. George Sand a transporté souvent dans ses romans cette conception de l'amour que nous venons de la voir mettre en pratique. Il nous est bien impossible de n'y pas trouver, en dernière analyse, quelque chose de trouble et de confus qui nous choque.

Il reste à chercher quelle a été sur l'œuvre de George Sand l'influence de cette intimité avec quelques-uns des plus grands artistes de son temps : A Liszt et à Chopin il faut ajouter Delacroix, M.""^ Dorval, Pauline Viardot, Nourrit, Lablache. Elle a connu par eux le milieu artistique. Plusieurs de ses romans seront des romans de la vie des artistes. Les Maîtres Mosaïstes mettaient en scène la rivalité de deux ateliers. La dernière Al dini^ est l'histoire d'un beau gondolier devenu ténor et qui, pour ces deux raisons, tourne la tête des patriciennes. La première partie de Con-

suelo nous transporte dans les écoles de chant et dans les théâtres de Venise au xviii'' siècle, et nous présente des types observés sur le vif, et si finement dessinés ! le comte Zustiniani, le dilettante, riche protecteur des arts, le vieux maître Porpora, pour qui son art est une sorte de sacerdoce, la Corilla, la prima donna dépitée de voir se lever une étoile nouvelle, Anzoleto, le ténor jaloux d'être moins applaudi que son amie, et enfin et surtout Consuelo, la bonne, la grande Consuelo, la cantatrice géniale.

Les théâtres de Venise m'ont l'air de ressembler beaucoup à ceux de Paris et autres lieux. Voyez plutôt ce croquis de la vanité du comédien. « Un homme peut-il être jaloux des avantages d'une femme ? Un amant peut-il haïr le succès de son amante ? Tu sauras qu'un homme peut être jaloux des avantages d'une femme, quand cet homme est un artiste vaniteux et qu'un amant peut haïr les succès de son amante, quand le théâtre est le milieu où ils vivent. C'est qu'un comédien n'est pas un homme, Consuelo; c'est une femme. Il ne vit

que de vanité maladive ; il ne songe qu'à satisfaire sa vanité : il ne travaille que pour s'enivrer de vanité. La beauté d'une femme lui fait du tort. Le talent d'une femme efface le sien. Une femme est son rival, ou plutôt il est le rival dune femme; il a toutes les petitesses, tous les caprices, toutes les exigences, tous les ridicules dune coquette. » Telle est la note dans cette peinture des choses et des gens de théâtre. Comment douter que ce ne soit la note

juste ?

Toutefois, et d'une manière générale, l'idée

que George Sand se fait de l'artiste est exactement celle que le romantisme avait accréditée. Vous savez quel être à part, dispensé des règles sociales et morales, quel « monstre » le romantisme a fait de l'artiste. C'est un de ses dogmes que les nécessités de l'art sont incompatibles avec les conditions d'une vie rangée. Par définition, un artiste ne peut être un bourgeois, puisqu'il est précisément le contraire. Vous vous rappelez la tirade de l'acteur Kean dans le drame du bon Dumas intitulé si cocassement Kean ou Désordre et Génie : « Il faut qu'un acteur

connaisse toutes les passions pour les bien exprimer. Je les étudie sur moi-même... » Et il ajoute : «Avoir de l'ordre c'est cela. Et le génie, qu'est-ce qu'il deviendra, pendant que j'aurai de l'ordre ? » C'est absurde. L'artiste n'est pas celui qui a ressenti davantage, mais celui qui est le mieux doué pour imaginer des états de sensibilité et pour en réaliser l'expression. Nous savons de reste que l'irrégularité de la vie n'est ni l'origine ni la marque d'une extraordinaire valeur d'esprit. Tous les éclopés de la vie de bohème sont là pour prouver que, si ce genre de vie ne saurait faire naître le génie, en revanche il est très propre à paralyser le talent. Seulement combien il est commode pour l'artiste — ou pour toute autre variété de surhomme — de se persuader que la morale ordinaire n'est pas faite pour lui ! Et le meilleur argument contre cette théorie, ne serait-ce pas l'exemple nième de George Sand? L'artiste chez elle fut éminemment une bourgeoise régulière et laborieuse.

L'art pour lequel George Sand a montré le

plus de goût, c'est la musique. Cela est digne de remarque. Dans l'une de ses Lettres d'un ^^'"^ Voyageur^ elle célèbre Liszt aux orgues de Fribourg attaquant le Dies irœ. Elle en consacre une autre à louer Meyerbeer. En maints >*•''' endroits, elle a analysé les différentes formes de l'émotion musicale. Or, l'une des idées chères au romantisme était celle de l'union et de la fusion de tous les arts. Le littérateur peut, et en quelque manière il doit, avec des mots, produire les mêmes effets que le peintre avec les couleurs et le statuaire avec les lignes. Et on sait combien sculpteurs ou peintres romantiques ont mis de littérature dans leur art. Mais il est vrai que les écrivains romantiques s'étaient montrés moins disposés à faire à la musique le même accueil qu'aux arts plastiques. Sans rappeler la boutade attribuée à Théophile Gautier et d'après laquelle la musique serait « le plus désagréable et le plus cher de tous les bruits », ni Lamartine, ni Hugo, ni aucun des grands écrivains de cette période ne fut influencé par elle. Musset, le premier, je crois, et peut-être par dandysme

autant que par conviction, s'en montra passionné.

Fille de la douleur, Harmonie, Harmonie, Langue que pour l'amour inventa le génie, Qui nous viens d'Italie, et qui lui vins des cieux, Douce langue du cœur, la seule où la pensée, Cette vierge craintive et d'une ombre offensée. Passe en gardant son voile et sans craindre les yeux, Qui sait ce qu'un enfant peut entendre et peut dire Dans tes soupirs divins nés de l'air qu'il respire, Tristes comme son cœur et doux comme sa voix?

George Sand, d'accord avec lui, réclame pour « le plus beau de tous les arts » l'honneur de pouvoir peindre « toutes les nuances du sentiment et toutes les phases de la passion »... « La musique peut tout exprimer. La description des scènes de la nature trouve en elle des couleurs et des lignes idéales, qui ne sont ni exactes, ni minutieuses, mais qui n'en sont que plus vaguement et plus délicieusement poétiques. » ^ Pénétrez de musique la littérature, vous aurez la phrase de George Sand, plus lyrique et plus musicale que pittoresque, ou

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