Communiqué par M. S. Rocheblave
riani, où elle a tracé, sous le nom du prince Karol, un portrait de Chopin. Elle se défend que ce soit un portrait, cela va sans dire. Mais les contemporains ne s'y étaient pas trompés. Liszt insère dans la biographie du maître plusieurs passages de Lucre^ia Floriani. Ce qui est décisif, c'est que Chopin s'y reconnut. Et la preuve qu'il se reconnut, c'est qu'il se fâcha.
A vrai dire, le portrait n'avait rien de fort désobligeant. En voici quelques traits. « Doux, sensible, exquis en toutes choses, il avait à quinze ans toutes les grâces de l'adolescence réunies à la gravité de l'âge mûr. Il resta délicat de corps comme d'esprit. Mais cette absence de développement musculaire lui valut de conserver une beauté charmante... C'était quelque chose comme ces créatures idéales que la poésie du moyen âge faisait servir à l'ornement des temples chrétiens... Rien n'était plus pur et plus exalté en même temps que ses pensées... Toujours perdu dans ses rêveries, il n'avait pas le sens de la réalité... » Voici maintenant son exquise politesse, cette finesse
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et cette nervosité auxquelles il devait une sorte de divination. Et comme il faut, pour qu'un portrait soit vivant, que quelques défauts accompagnent les qualités, on n'a oublié de noter ni ce mystère, où se retranchait le prince chaque fois que sa sensibilité était froissée, ni cette humeur susceptible : « Il -avait prodigieusement d'esprit ; c'était une finesse subtile, moqueuse, point enjouée au fond, une petite gaieté mignarde et persifleuse. » En somme, et s'il est glorieux pour le prince Karol de ressembler à Chopin, il restait fort honorable pour Chopin d'être le modèle d'après lequel avait été dessinée cette figure de neurasthénique très distingué.
Le prince Karol rencontre Lucrezia Floriani, riche comédienne et même courtisane, de six ans plus âgée que lui, presque sur le retour et assagie. Elle a renoncé à l'amour; elle le croit du moins. « Les quinze années de passion et de tourments qu'elle venait de fournir lui semblaient si lourdes et si cruelles, qu'elle se flattait de les faire compter double par le Dispensateur suprême de nos épreuves. » Car vous
ne doutiez pas qu'on n'allât mettre le bon Dieu dans l'affaire. « Mais l'implacable destinée n'était pas satisfaite .» A la première déclaration de Karol, Lucrezia cède, en colorant toutefois sa chute à ses propres yeux. Il y a biefi dés façons d'aimer, et n'en est-ce pas une désintéressée, et noble et bienfaisante, que d'aimer comme une mère ? « Je l'aimerai, dit-elle, en couvrant d'un long et puissant baiser le front pâle du jeune prince; mais ce sera comme sa mère l'aimait, aussi ardemment, aussi constamment qu'elle, je le jure. Cette tendresse maternelle, etc. » C'était, paraît-il, la manie de Lucrezia Floriani de fourrer l'instinct maternel partout. Elle entreprit d'englober ses propres enfants à elle et le prince Karol dans une même tendresse. Par une thérapeutique singulière et hardie, elle appelait ses enfants autour du lit du prince. « Karol respirait plus à l'aise lorsque les enfants étaient là et que leur pure haleine, mêlée à celle de leur mère, rendait l'air plus souple et plus suave à sa poitrine ardente. » Je veux bien le croire. C'est l'étude de cette situation qui fait le sujet
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même de Lucrepa Floriani. George Sand y a apporté une clairvoyance, une pénétration, un art merveilleux de se connaître soi-même. Elle nous prévient que c'est « une histoire triste et une vérité chagrine ». Il va sans dire qu'elle s'y donne le beau rôle. Mais ce ne peut être de cela que Chopin lui en voulut : c'eût été pour un amant — deux fois chevaleresque puisqu'il était polonais — bien peu élégant. Ce qui nous importe, c'est que George Sand ait noté, et avec une infinie précision, les causes de la rupture : la jalousie de Karol qui ne pouvait manquer de s'éveiller auprès d'une femme dont le passé avait été si orageux, les froissements que font à sa fine nature certains compagnonnages vulgaires, l'irritation qui grandit chez un malade au contact d'une santé si robuste, enfin et surtout le voisinage et j'allais dire la rivalité des enfants. Ces enfants qu'il trouve toujours dans ses jambes, le prince Karol arrive à les prendre en grippe. Lucrezia sera amenée à choisir et à se prononcer pour l'une ou l'autre de ces deux sortes de maternité, la maternité selon la
nature et la maternité suivant la convention amoureuse.
Telle est en effet entre George Sand et Chopin, comme entre Lucrezia et le prince, cette nuance spéciale de sentiment : la maternité amoureuse. Elle est assez difficile à définir, comme tout ce qui est très complexe. George Sand prétend que, si elle ne se défendit pas d'admettre Chopin dans son intimité, ce fut par devoir et à la manière d'un préservatif, a Un devoir de plus dans ma vie déjà si remplie et si accablée de fatigue me parut une chance de plus pour l'austérité vers laquelle je me sentais attirée avec une sorte d'enthousiasme religieux » ^ Nous croyons qu'elle s'abuse. Pour ne plus avoir d'amant, en prendre un, c'est un moyen héroïque mais décevant. Il est vrai toutefois qu'il y a dans cet amour autre chose que l'attrait qui a pu la porter vers Musset ou vers Michel. Notons d'ailleurs qu'entre les diverses formes de notre sensibilité, c'est un pur jeu d'établir ces divisions si