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I. Correspondance : i, Jules Janin, 15 février

LE REVE HUMANITAIRE 23g

Femmes, obéissez à vos maris ! » Et tandis qu'elle continuait à saluer en lui « un de nos saints », le « père de notre Église nouvelle », lui se détachait d'elle et de son milieu, et s'exprimait sur son compte avec une sévérité et une verdeur qu'il importe de noter au passage. Les lettres de Lamennais au baron de Vitrolles contiennent de nombreuses allusions à George Sand; elles sont des plus désobligeantes. Que dites -vous de ceci : « Je n'entends plus parler de la Carlotta (M™* Marliani) ni de George Sand, ni de M"" d'Agoult. Seulement je sais qu'il y a bien des brouilleries entre elles. Elles s'aiment comme ces deux diables de Lesage, l'un desquels disait : « On nous réconcilia, nous nous embrassâmes ; depuis ce temps-là, nous sommes ennemis mortels. » Ailleurs il rapporte un on-dit d'après lequel George Sand, dans son roman d'Horace^ aurait placé un portrait aussi peu flatté que possible de son amie, de sa bonne, sa tendre, son excellente amie, ^Sl""" d'Agoult, VArabella des Lettres d'un Voyageur. « Les portraits se suivent, tous ressemblants, sans pourtant se

ressembler. » Dans le même Horace^ un portrait de Mallefille, cher autrefois « pendant son quartier » et abhorré maintenant. Il conclut : « Ah! que je me trouve heureux d'être oublié de ces gens-là ! Je ne crains pas, certes, leur indifférence, je ne craindrais que leur empressement... Vous direz ce que vous voudrez, mon bon ami : ce monde-là ne me tente pas du tout. Futilité, méchanceté dissoutes dans beaucoup d'ennui, en somme mauvaise drogue. » Et il raille, en des termes qu'il est assez difficile de citer, l'enthousiasme de caillettes d'une Marliani, même d'une George Sand, pour les théories de Pierre Leroux, auxquelles elles ne comprennent ni a ni b, mais qui tout de même les chatouillent agréablement. Si Lamennais est le maître, en vérité George Sand ne fut pas le disciple préféré.

A l'enseignement de ce maître elle dut d'abord de préciser ses idées sur le catholicisme — ou contre lui. Elle en est l'adversaire décidée, parce que l'Eglise a étouffé l'esprit de liberté, qu'elle a jeté un voile mensonger sur la parole du Christ et qu'elle est l'obstacle au

règne de la sainte égalité. Surtout ce qu'elle doit à Lamennais c'est une autre leçon, d'un tout autre caractère. Lamennais est, au XIX* siècle, celui qui a livré le plus beau combat à l'individualisme, au « scandale de l'adoration de l'homme par l'homme »^ Sous son influence, George Sand se détache du point de vue personnel, cesse de tout rapporter à soi-même, et découvre l'importance de la vie des autres. C'est, si vous voulez bien y faire attention, une phase nouvelle qui commence dans l'histoire de ses idées. Lamennais est à l'origine de cette transformation, encore qu'elle se personnifie dans un autre, et que cet autre s'appelle Pierre Leroux.

Étrange mystère, entre tant d'autres, que celui de la prise de possession d'un esprit par un autre esprit ! De grandes intelligences que nous avons approchées n'ont mis sur nous aucune empreinte ; d'autres, médiocres, inférieures peut-être à la nôtre, nous ont gouvernés. Ce Pierre Leroux, auprès d'un Lamennais,

I. Cf. Brunbtiére, Evolution de la poésie lyrique, I, p. 310.

quel chétif personnage ! Il avait été compositeur d'imprimerie, avant de fonder le Globe qui devait entre ses mains devenir un organe saint-simonien. Semi-bourgeois, semi-ouvrier, il était mal bâti, lourd, pliant sous le poids d'une chevelure énorme qui appelait le crayon du caricaturiste, timide et gauche.>Il paraissait tout de même dans les salons, pour y jouer un personnage ridicule : « Il faut que vous sachiez, écrit Béranger à la date du 20 janvier 1840, que notre métaphysicien s'est fait un entourage de femmes, à la tête desquelles sont M""*^ Sand et Marliani, et que c'est dans des salons dorés, à la clarté des lustres, qu'il expose ses principes religieux et ses bottes crottées. » George Sand en plaisantait, à l'occasion. Par exemple, dans une lettre à M'"*= d'Agoult : « Il est très drôle quand il raconte son apparition dans votre salon de la rue Laffitte. Il dit : « J'étais tout crotté, tout honteux. Je me cachais dans un coin. Cette dame est venue à moi et m'a parlé avec une bonté incroyable. Elle était bien belle ^ »

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