I. La Comtesse de Rudolstadt
hallucinations, apparitions. Le malheur est qu'on ne sait plus bien aujourd'hui à quelle catégorie de lecteurs ils s'adressent. Car pour ce qui est de nous autres, les grandes personnes, la moindre parcelle de vérité ferait beaucoup mieux notre affaire. Mais pour ce qui est de nos enfants, Monte-Cristo leur plaît bien plus que Consuelo, et ils préfèrent à Spiridion le Petit Poucet. Seulement, à l'époque où ils parurent, etquoiqueBuloz regimbât à toute cette philosophie, ces romans étaient tout à fait au goût du jour. La manie du fantastique s'était emparée de personnes graves et avait brouillé d'honnêtes cervelles. Ballanche écrivait la Palingénésie et Edgard Quinet Ahasvérus. On se mouvait à travers les âges, on parcourait l'immensité des siècles, comme si Wells eût déjà inventé sa Machine à explorer le temps. Dans un pays d'esprit net, d'intelligence positive , comme le nôtre , cela surprend. C'était le résultat d'infiltrations venues de l'étranger. Nul doute qu'il n'y eût alors quelque chose de malade dans l'âme de chez nous.
Et il y avait quelque chose de pourri dans le royaume de France. On le vit bien à cette fièvre de doctrines socialistes qui fit explosion aux environs de l'année 1840. Que préférezvous ? Le Phalanstère de Fourier, la Phalange de Considérant ou VIcarie de Cabet, dont le fameux Voyage paraît cette année-là même? A quelque sauce que ce soit, vous serez mangés, et mangés par l'État. L'État loge, habille, réglemente, tyrannise. C'est l'État patron, l'État fournisseur, l'État nourrisseur, un rêve de félicité! Buonarotti, ancien complice de Babeuf, prêche le communisme. Louis Blanc publie son Organisation du travail, où il fait appel à la révolution politique, avant-goût de la révolution sociale. Proudhon publie son Mémoire sur la propriété^ où se trouve la phrase fameuse : « la propriété c'est le vol ». Il s'y déclare anarchiste, et le fait est que l'anarchie est déjà partout. Un mal nouveau vient d'apparaître soudain, et, par une ironie cruelle, il est la conséquence logique de ce développement industriel dont le siècle est si fier : toute cette richesse
a eu pour résultat de créer une forme nouvelle de la misère, plus âpre que l'ancienne, envieuse, jalouse, qui met au cœur un ferment de haine et une ardeur de destruction.
C'est encore Pierre Leroux qui amena George Sand au socialisme. Aussi bien, elle y allait d'elle-même. Depuis longtemps, elle avait élevé dans son cœur un autel à cette entité, le Peuple, qu'elle parait de toutes les vertus.
Au peuple appartient l'avenir, tout l'avenir, et d'abord celui de la littérature.
La poésie est un peu fatiguée. Pour la rajeunir, comptons sur les poètes prolétaires ! Justement il venait d'en surgir un. Charles Poney, de Toulon, ouvrier maçon, publie en 1842 un volume de vers : Marines. George Sand l'adopte : il est la démonstration de sa théorie, l'exemple qui illustre son rêve. Elle le félicite, elle l'encourage. Elle lui déclare sans barguigner : «Vous êtes un grand poète. » Elle l'annonce à ses amis : « Avez-vous lu Baruch ? Avez-vous, lu Poney, poète maçon de vingt ans ? » Elle leur signale le livre de Poney, elle en souligne les beautés, elle demande un
peu de réclame. A titre d'ami de George Sand, je me suis procuré les Marines de Charles Poney et je suis allé aux endroits signalés à mon admiration. C'est d'abord la Méditation sur les toits. Le poète est retenu sur les toits par quelque ouvrage de maçonnerie. Il médite :
Le travail me retient bien tard sur ces toitures...
Et il songe à ce qu'on trouverait si, comme l'Asmodée du Diable boiteux, on enlevait ces toits pour apercevoir ce qui se passe dans les appartements. Hélas ! ce n'est pas partout la concorde de l'âge d'or.
Que de fois contemplant cet amas de maisons Qu'étreignent nos remparts couronnés de gazons Et ces faubourgs naissants que la ville trop pleine Pour ses enfants nouveaux élève dans la plaine. Immobiles troupeaux où notre clocher gris Semble un pâtre au milieu de ses blanches brebis, J'ai pensé que, malgré notre angoisse et nos peines, Sous ces toits paternels il existait des haines, Et que des murs plus forts que ces murs mitoyens Séparent ici-bas les cœurs des citoyens.
Donc, appel à la concorde. Frères, rallions^ nous, etc.
L'intention est bonne et surtout, pour aller avec citoyens, il me paraît que murs mitoyens est une rime riche, imprévue et tout à fait digne d'un homme de la partie.
Autre pièce très admirée de George Sand ; le Forçat.
Regardez le forçat sur la poutre équarrie Poser son sein hàlé que le remords carie...
En vérité, quand Banville se vantera d'inventer la rime calembour, il ne sera qu'un plagiaire de Charles Poney !
Autre pièce : V Hiver (Aux Riches) . Le poète constate avec chagrin que l'hiver
... qui remplit les salons, les théâtres, Remplit aussi la Morgue et les amphithéâtres.
Il craint que le peuple ne vienne à se fâcher ; c'est pourquoi il donne aux heureux du monde ce conseil :
Riches, à vos plaisirs faites participer L'homme que les malheurs s'acharnent à frapper. Oh ! faites travailler le père de famille, Pour qu'il puisse abriter la pudeur de sa fille,
Pour qu'aux petits enfants maigris par les douleurs Il rapporte, le soir, du pain et non des pleurs, Afin que son épouse, au désespoir en proie. Se ranime à sa vue et l'embrasse avec joie. Afin qu'à l'Éternel, à l'heure de sa mort, Vous n'offriez pas un cœur carié de remords.
Si l'expression laisse à désirer, le mouvement ne manque certes pas d'éloquence. Mais est-ce qu'il ne vous souvient pas d'avoir déjà lu ailleurs quelque chose dans ce genre-là ? Un autre poète, quoiqu'il ne fût pas maçon, avait déjà posé la question aux riches :
Dans vos fêtes d'hiver, riches, heureux du monde. Quand le bal tournoyant de ses feux vous inonde... Songez-vous qu'il est là, sous le givre et la neige, Ce père sans travail que la famine assiège ?
Il leur conseillait de pratiquer l'aumône, sœur de la prière. Donnez, leur disait-il,
Donnez afin qu'un jour, à votre heure dernière, Contre tous vos péchés vous ayez la prière D'un mendiant puissant au ciel.
Certes , on ne demandait pas à Poney d'être Victor Hugo; mais puisque nous avions les vers de Victor Hugo, quelle utilité qu'ils fussent
refaits par Poney ? Pour ma part, si je vous ai rappelé quelques-uns des beaux vers des Feuilles d'automne^ c'est que j'éprouvais un impérieux besoin de nous débarbouiller de toutes ces platitudes.
Poney n'était pas alors le seul poète ouvrier. Les autres corps de métier donnaient aussi. La première pièce de Marines est adressée à Durand, poète menuisier, qui se déclare
Enfant de la forêt qui ceint Fontainebleau.
Celui-là manie la varlope et la lyre, comme Poney accorde la lyre et la truelle.
Mais la poésie ouvrière ménage à ses admirateurs bien des déceptions. Vainement George Sand conseille à Ponc}^ de traiter en vers des choses de son état. «Ne mettez donc pas l'habit de tout le monde, mais paraissez dans la littérature avec ce plâtre aux mains qui vous distingue et qui nous intéresse. » Fier de son succès auprès des dames de Paris, Poney brûlait de se laver les mains, de passer un habit et d'aller dans le monde. Vainement Georofe Sand adjure Ponc}'' d'être le poète de l'huma-
nité. et lui expose le dogme de l'impersonnalité en fort beaux termes dont plus d'un poète bourgeois pourrait faire son profit. « Un individu qui se pose en poète, en artiste pur, en Olympio, comme la plupart de nos grands hommes bourgeois et aristocrates, nous fatigue bien vite de sa personnalité... Les hommes ne s'intéressent à un homme qu'autant que cet homme s'intéresse à l'humanité. » Mais quoi! Poney grillait de traiter des sujets plus gais et — Peuple, voile ta face ! — légèrement libertins. Sa «mère» en littérature l'en gourmande. «Vous adressez à Juatia V Espagnole et à diverses autres beautés fantastiques des vers que je n'approuve pas. Êtes- vous un poète bourgeois ou un poète prolétaire ? Si vous êtes le premier des deux, vous pouvez chanter toutes les voluptés et toutes les sirènes de l'univers, sans en avoir jamais connu une seule. Vous pouvez souper, en vers, avec les plus délicieuses houris, ou avec les plus grandes gourgandines, sans quitter le coin de votre feu et sans voir d'autres be autés que le nez de votre portier. Ces messieurs font ainsi et n'en
riment que mieux. Mais si vous êtes un enfant du peuple et le poète du peuple, vous ne devez pas quitter le chaste sein de Désirée pour courir après des bayadères et chanter leurs bras voluptueux * ». Espérons que Poney est rentré dans le chaste sein de Désirée ! Et pourquoi ne lirait-il pas à la jeune femme les ouvrages de Pierre Leroux? Il faut un peu de gaieté dans la vie... Nous n'avons dans la Correspondance imprimée de George Sand que quelques lettres adressées à Charles Poney. Elles sont de haut goût. Mais il existe une correspondance volumineuse que M. Rocheblave s'occupe de publier. Ce sera un régal. La vérité qu'elle achèvera, sans doute, de mettre en pleine lumière, c'est qu'il y avait chez l'illustre romancière un fond d'immense candeur.
Je ne crois pas que rœu\Te des poètes ou\Tiers ait beaucoup enrichi la poésie française. Par bonheur, la sympathie de George Sand pour le peuple s'est traduite d'une autre
I. Voir dans la Correspondance les lettres adressées à Ch. Poney.
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manière, et qui est cette fois singulièrement intéressante. Elle consiste non plus à faire écrire des livres par les gens du peuple, mais à mettre les gens du peuple dans les livres. C'est le projet que George Sand annonce dans la préface du Compagnon du Tour de France : « Il y aurait toute une littérature nouvelle à créer avec les véritables mœurs populaires si peu connues des autres classes..» Le Contpagiion du Tour de France est le premier essai de cette littérature populaire.
George Sand s'était « documentée », comme on dira plus tard, documentée comme Zola ou comme Alphonse Daudet, dans un petit livre qui l'avait beaucoup frappée. Ce livre, intitulé le Livre du conipagnoimage^ avait pour auteur Agricol Perdiguier, dit Avignonnais-la-Vertu, compagnon menuisier.
Agricol Perdiguier nous apprend que les Compagnons se divisent en trois grandes catégories qui sont les Gavots, les Dévorants et les Drilles, ou si vous préférez, les Enfants de Salomon, les Enfants de maître Jacques et les Enfants du père Soubise. — Il nous renseigne
sur les rites du compagnonnage. Si deux compagnons se rencontrent, ils se topent. « Tope. — Tope. — Quelle vocation ? — Charpentier, et vous le pays? — Tailleur de pierres. » Et on va boire un verre. Si un compagnon estimé quitte une ville, on lui fait une « conduite en règle ». Si au contraire, il a démérité, on lui fait une « conduite de Grenoble ». Chaque compagnon a son surnom. On s'appelle la Prudence de Draguignan ou la Fleur de Bagnolet, ou la Liberté de Châteauneuf. Le malheur est qu'entre différentes sociétés ou Devoirs^ au lieu de l'union qui devrait régner, ce sont des rivalités, des luttes, rixes et coups, dégénérant souvent en bagarres sanglantes. Justement Agricol Perdiguier, dit Avignonnaisla- Vertu, a entrepris de prêcher aux différents Devoirs la paix et la tolérance. Il fit un premier voyage en France à cet effet. Il en fit un second... aux frais de George Sand. Une nouvelle édition de son livre contient les lettres de sympathie à lui adressées par quelques-uns de ceux qui approuvaient sa campagne : Nantais-Prêt-à-bien-faire, Bourgui-
o-non-la-Félicité, Décidé-le-Briard. — Curieux chapitre de l'histoire des syndicats au Xix* siècle! Agricol Perdiguier a pu voir poindre à l'horizon la Confédération du Travail.
Dans le Compagnon du Tour de France, Pierre Huguenin, menuisier, se promène à travers tout ce monde du compagnonnage et nous fait assister aux concours, rivalités, batailles, etc. Cependant il a été appelé au château de Villepreux pour y travailler de son état. La noble Yseult s'éprend du menuisier beau parleur et le supplie tout de go qu'il consente à faire son bonheur en l'épousant. — Dans le Meunier d'Angibault, c'est d'un ouvrier serrurier, Henri Lémor, que s'éprend Marcelle deBlanchemont. Née dans l'opulence, elle se désolait de n'être pas fille et mère d'ouvrier. Mais étant venue à perdre sa fortune, elle se réjouit. Enfin nous avons fait faillite! Le personnage le plus en relief du roman, c'est le meunier, le farinier Grand Louis, toujours gai et content, le rire aux lèvres, des chansons plein le gosier, et des conseils à l'adresse de tout le monde. — Dans le Péché de M. An-
toine, le rôle du Grand Louis est tenu par Jean le charpentier. Ici tout le monde est communiste, sauf pourtant l'usinier Cardonnet, signalé de ce chef au dernier des mépris. Son fils Emile épouse la fille de M. Antoine, Gilberte, à qui un vieux fou, le marquis de Boisguilbault lègue toute sa fortune, à condition que les jeunes époux fonderont une colonie agricole où régnera le plus parfait communisme. — Et ces romans tout pleins de dissertations et de déclamations sur le malheur d'être riche et l'influence corruptrice de la fortune, seraient intolérables, si le moulin d'Angibault n'était dans la Vallée noire et le château délabré de M. Antoine, sur les bords de la Creuse.
Donc ce sont là de mauvais romans, et on perdrait sa peine à les défendre. Toutefois, sont-ils négligeables dans la suite de l'œuvre de George Sand ou dans l'histoire du roman français? Je ne le pense pas. Ils ont rendu à George Sand le service de l'aider à sortir d'elle-même, et de détourner son attention sur d'autres misères que la sienne, sur des misères plus générales et partant plus dignes
d'intérêt. Dans l'histoire du roman ils ont cette importance capitale que, les premiers, ils mettent en scène tout un personnel dont jusqu'alors on ne soufflait pas mot. Avant Eugène Sue comme avant Victor Hugo, George Sand a mis en scène le maçon, le charpentier, le menuisier : nous assistons vraiment à l'entrée du peuple dans la littérature. C'est une date.
Quant à leur influence sociale, on veut qu'elle ait été à peu près nulle ; on sourit volontiers de ce socialisme naïf — très enfantin ou très féminin — qui consiste à faire épouser les ferblantiers par des marquises et les duchesses par des zingueurs, histoire de réaliser le mariage des classes. Ne prenons pas si légèrement notre parti de la prédication socialiste par la littérature, et ne nous hâtons pas de la déclarer inoff^nsive! Elle est au contraire un puissant moyen de diffusion pour des doctrines qu'elle revêt des couleurs de l'imagination et auxquelles elle intéresse la sensibilité. George Sand a propagé le rêve humanitaire parmi une catégorie de lecteurs et de lectrices qui peutêtre sans elle eût résisté aux séductions de
l'utopie, comme Lamartine par ses Girondins a réconcilié les classes bourgeoises avec l'idée de révolution. Dans les deux cas l'effet a été le même, et c'est précisément celui qu'on peut attendre de la littérature en ces sortes d'affaires. Son rôle consiste ici essentiellement à « créer un snobisme ». Et ce genre de snobisme créé par la littérature au profit de tous les éléments de destruction sociale n'a pas cessé de sévir aujourd'hui. Nous voyons — aujourd'hui comme alors — ceux-là même sourire niaisement aux doctrines de révolte et d'anarchie qui devraient, je ne dis pas seulement les répudier par intérêt bien entendu, mais les repousser par devoir et par conscience, de toutes les forces de leur bon sens et de leur honnêteté.
Au surplus les faits ne laissent guère de place à la discussion. Nous sommes en 1846. Le temps approche où George Sand pourra de sa fenêtre regarder dans la rue ses romans qui passent et jeter à l'émeute les bulletins qu'elle rédiofe en son honneur.
Dans la même année 1846 où paraissait ce Péché de M. Antoine, si ennuyeux ! — un péché n'est pas toujours et forcément amusant — George Sand avait publié la Mare au Diable. On a coutume d'opposer aux romans socialistes les romans champêtres : ceux-ci l'emporteraient sur ceux-là pour cette raison qu'ils procèdent d'une conception d'art désintéressée, et que l'auteur, renonçant à sa manie de prédication, s'est contentée de peindre des gens qu'elle connaissait et des choses qu'elle aimait, sans autre souci que de les bien peindre. Je crois qu'on se trompe. Chez George Sand la
manière champêtre ne se distingue pas essentiellement de la manière socialiste. La différence n'est que dans le succès de l'exécution; mais les idées et les intentions y sont les mêmes. George Sand y continue la même propagande; elle y prolonge son rêve humanitaire — son rêve de dormeuse éveillée.
La preuve en est dans cet avertissement de « l'auteur au lecteur », par où débute la Mare au Diable, si déconcertant pour qui ne replacerait pas ces pages dans l'atmosphère intellectuelle où elles ont été écrites!
On s'est demandé pourquoi et par quel caprice d'imagination, George Sand, en tête d'un récit de robuste et saine vie aux champs, a évoqué cette vision de la danse macabre d'Holbein : une fin de journée, un attelage maigre, exténué, un vieux paysan, et, dans le sillon, gambadant près de l'attelage, la Mort, seul être allègre et ingambe dans cette scène de « sueur et usaige ». Mais elle l'a elle-même nettement indiqué. Elle voulait opposer au vieil idéal que traduit la danse macabre, l'idéal des temps nouveaux. « Nous n'avons plus
affaire à la mort, mais à la vie. Nous ne croyons plus ni au néant de la tombe, ni au salut achevé par un renoncement forcé : nous voulons que la vie soit bonne, parce que nous voulons qu'elle soit féconde... Il faut que tous soient heureux, afin que le bonheur de quelques-uns ne soit pas criminel et maudit de Dieu. » On reconnaît ici le trait commun à toutes les utopies socialistes : il consiste à prendre le contrepied de l'idée chrétienne. Tandis que le christianisme ajournait au lendemain de la mort, transfigurée par les espérances éternelles, la possession du bonheur, le socialisme situe le paradis sur la terre, au risque de laisser sans recours ceux à qui leur expérience ne permettrait pas de tenir cette terre pour un paradis et sans réponse la plainte de l'incurable misère humaine.
George Sand expose ensuite l'objet de l'art tel qu'elle le comprend : elle ne doute pas que ce ne soit de plaider la cause du peuple.
Or il lui semble que ses confrères en roman et en socialisme ne s'y prennent pas par le bon moyen. Ils peignent la misère, mais laide,
mais avilie, parfois même vicieuse ou criminelle. Espère-t-on rendre le mauvais riche sensible aux douleurs du pauvre, en lui montrant ce pauvre sous les traits du forçat évadé et du rôdeur de nuit ? Il est de toute évidence que le peuple, tel qu'il nous est présenté dans les Mystères de Paris ne nous en devient pas éminemment sympathique, et que nous n'éprouvons aucun désir d'entrer en relations avec le « Chourineur ». Pour amener des conversions, George Sand compte plutôt sur les « figures douces et suaves ». Elle conclut : « Nous croyons que la mission de l'art est une -mission de sentiment et d'amour, que le roman d'aujourd'hui devrait remplacer la parabole et l'apologue des temps naïfs. » Le but de l'artiste doit être de « faire aimer les objets de sa sollicitude ». Il a le droit, pour cela, de les « embellir un peu ». « L'art n'est pas une étude de la réalité positive, c'est une recherche de la vérité idéale. » Tel est le point de vue où s'est placé l'auteur de la Mare au Diable, en laquelle nous sommes invités à voir une parabole et un apologue.
Et la parabole est assez claire. Et l'apologue est assez éloquent.
Le roman commence par ce tableau du labourage, si large et si gras, auquel je ne vois de comparable dans notre littérature que l'épisode des Laboureurs dans Jocelyn. Quand avait paruy^o^<?Zjvw, George Sand l'avait assez sévèrement qualifié de mauvais ouvrage, faux de sentiment et lâché de style ; mais elle ajoutait : « Au milieu de tout cela, il y a des pages et des chapitres qui n'existent dans aucune langue et que j'ai relus jusqu'à sept fois de suite, en pleurant comme un âne. » Je pense bien qu'elle avait pleuré comme un âne à l'épisode des Laboureurs. D'ailleurs, qu'elle s'en soit souvenue ou non, peu importe. Je n'indique le rapprochement que pour signaler une parenté de génie entre Lamartine et George Sand, admirables l'un et l'autre pour imaginer des idylles et pour projeter sur la réalité les couleurs de cette imagination idyllique.
Après cela, et si j'ai pu sans impertinence analyser devant vous la Comtesse de Rudolstadt ou même Consuelo, je n'aurai pas le
mauvais goût de vous conter la Mare au Diable. Les gens de cet endroit-là, Germain, le fin laboureur, et Marie, la bergère, et petit Pierre sont depuis longtemps nos amis. Nous savons depuis toujours comment, montés sur la Grise, ils se sont égarés dans le brouillard et comment ils ont passé la nuit sous les grands chênes. Combien nous l'aimions, lecteurs de quinze ans, pour sa grâce ingénue et sa tendresse déjà maternelle, cette douce Marie! Combien nous la préférions à la veuve Guérin, faraude entre ses trois galants ! Et quel contentement nous avons eu -d'assister à ses noces célébrées suivant la coutume usitée dans toutes les noces berrichonnes de temps immémorial !
Mais on voit sans peine ce que ces choses signifient, et qu'elles tendent à nous montrer à quel point la bonté est naturelle au cœur de l'homme. Un Germain, une Marie, si nous cherchons d'où vient qu'ils nous paraissent si aimables, c'est tout uniment qu'ils ont un cœur simple et suivant la nature. Cette nature, il suffit qu'elle ne soit pas déformée par la con-
trainte et faussée par la convention : elle nous mène droit à la vertu.
Voilà une chanson dont l'air nous est bien connu. Nous nous souvenons de l'avoir entendue naguère, et d'avoir assisté déjà à toute une floraison de bergerie, à tout un débordement de littérature sentimentale. En ce temps-là, poésie, roman, théâtre étaient inondés de douces larmes. L'aimable Bernardin de Saint-Pierre tendait la main au naïf Sedaine et Florian donnait la réplique à Berquin. La Révolution, brutale et sanglante, n'interrompit pas le cours de ces effusions romanesques. On ne fit jamais plus grande consommation d'épithètes attendries qu'aux années de la Terreur, et Robespierre paraissait dans les cortèges officiels fleuri comme une mariée de village.
Ce goût bucolique, à l'époque de la Révolution, n'est pas une simple coïncidence. Les mêmes principes ont fait éclore l'idylle dans la littérature et la Révolution dans notre histoire. On croyait que l'homme est naturellement bon: c'est pourquoi on voulait le soustraire à toutes les contraintes qui ont été imaginées pour re-
fréner sa nature : autorité politique et religieuse, discipline morale, empire de la tradition. Débarrassez-le de ce réseau d'entraves où l'ont emprisonné des législateurs enclins au pessimisme ! Aussitôt vous verrez renaître l'innocence de l'âge d'or et s'établir le bonheur universel. C'était la foi millénaire de 1789, ce sera celle de 1848 : le même rêve se recommence de Diderot à Lamartine et de Jean- Jacques à George Sand.
Ainsi le même état d'esprit qui se reflète dans la Mare, au Diable va faire l'écrivain révolutionnaire de 1848. Nous voilà préparés à comprendre le rôle que la romancière jouera dans l'histoire de la seconde République. Ce n'est pas la page la moins étonnante dans cette destinée peu ordinaire.
Avec quelle joie George Sand accueillit cette République, vous le devinez. Républicaine, elle l'était depuis le temps de Michel (de Bourges), et démocrate depuis les années où, petite fille, elle prenait contre les vieilles comtesses le parti de sa plébéienne de mère. De-
puis longtemps elle espérait, elle attendait un changement de régime. Car il n'en fallait pas moins pour la satisfaire. Le duel Thiers-Guizot ne la passionnait pas, et elle n'aurait éprouvé aucun plaisir à se faire assommer pour Odilon Barrot. C'était une romantique. Elle aspirait à la tempête. « Levez-vous, orages désirés !... » Quand éclata l'orage — emportant un trône, des institutions, une société — elle accourut de son paisible Nohant. Elle avait hâte de respirer cette atmosphère de Révolution. Elle s'en grisa... Ses lettres d'alors débordent : « Vive la République! Quel rêve, quel enthousiasme; et en même temps quelle tenue, quel ordre à Paris! J'en arrive; j'ai vu s'ouvrir le3 dernières barricades sous mes pieds. J'ai vu le peuple grand, sublime, naïf, généreux... le plus admirable peuple de l'univers. J'ai passé bien des nuits sans dormir, bien des jours sans m'asseoir. On est fou, on est ivre, on est heureux de s'être endormi dans la fange et de se réveiller dans les cieux^ » Elle marche dans