‹ George SandChapitre 28 sur 41 · I. P. Thureau-Dajjgin, Histoire de la monarchie de Juillet · texte numérisé non relu

I. P. Thureau-Dajjgin, Histoire de la monarchie de Juillet

vreté sied à l'homme de pensée. Il était embarrassé de sa personne, et le spéculatif, quand il redescend de la région des idées sur notre terre, ne s'y dirige qu'à tâtons. Il était nuageux, et elle se souvenait de la définition de Voltaire que, lorsque celui qui parle ne se comprend pas lui-même, c'est de la métaphysique. Si Chopin avait pour elle personnifié l'artiste, Pierre Leroux, hirsute et abscons, embroussaillé dans ses propos comme dans sa chevelure, figure à ses yeux dociles : le philosophe.

Elle salua en lui le chef et le maître. Tu duc a e tu maestro.

Elle écrit, le 14 février 1844, ces lignes extraordinaires : « Il faut bien que je vous le dise. George Sand n'est qu'un pâle reflet de Pierre Leroux, un disciple fanatique du même idéal, mais un disciple muet et ravi devant sa parole, toujours prêt à jeter au feu toutes ses œuvres pour écrire, parler, penser, prier et agir sous son inspiration. Je ne suis que le vulgarisateur à la plume diligente et au cœur impressionnable, qui cherche à traduire dans des romans la philosophie du maître. » Ce que ces

lignes ont encore de plus extraordinaire, c'est qu'elles sont littéralement exactes. Tout le secret de la production de George Sand pendant dix ans est là. Avec Pierre Leroux et Louis Viardot, elle va fonder une Revue, la Revue indépendante, où elle insérera non seulement des romans, à commencer par Horace refusé par Buloz, mais des articles de propagande philosophico-sociale. Il y a mieux. C'est la romancière elle-même qui prend le mot d'ordre chez le sociologue. Comme Mascarille mettait toute l'histoire romaine en madrigaux, elle met en romans la philosophie de Pierre Leroux.

Qu'est-ce donc qu'elle a vu dans Pierre Leroux ? Et auxquelles de ses idées s'est-elle attachée de préférence ?

Une des idées chères à Leroux était celle de l'immortalité, mais d'une immortalité qui n'a guère de rapports avec celle du christianisme. S'il nous fait revivre après notre mort, ce n'est pas dans un autre monde , c'est dans Ihumanité. La métempsycose, à cette époque, était à la mode. Jean Reynaud, Lamennais

faisaient voyager les âmes d'astres en astres : Pierre Leroux admet la métempsycose sur la terre. « Nous sommes, disait-il, non seulement les fils et la postérité de ceux qui ont déjà vécu, mais au fond et réellement les générations antérieures elles-mêmes. » Nous avons parcouru des existences antérieures dont nous n'avons pas conservé la mémoire, mais dont il se peut qu'il nous revienne des réminiscences fragmentaires.

Cette idée avait dû vivement impressionner George Sand. Elle lui inspire les Sept cordes de la lyre, Spiridion, Consuelo, la Comtesse de Rudolstadt, tout le cycle des romans philosophiques.

Les Sept cordes de la lyre sont un poème dramatique pastiché de Faust. Maître Albertus est le vieux docteur conversant avec Méphistophélès. Il a une pupille, Hélène, et une lyre. Un esprit réside dans cette lyre. Vainement le peintre, le maestro, le poète, le critique essaient d'en faire vibrer les cordes : elle reste muette. Au contraire, Hélène, sans même y poser les mains, en tire une harmonie magnifique.

D'ailleurs, elle est folle. Etc. Comprenez-vous? Moi non plus. Albertus lui-même, à un certain moment, déclare : « Tout ceci a un sens poétique d'un ordre assez élevé peut-être, mais pour moi excessivement vague. » Je suis tout à fait de l'avis d'Albertus. Et je pourrais, comme un autre, avec un peu de travail, vous donner de ce logogriphe une interprétation qui aurait Tair de quelque chose. J'aime mieux vous dire que je n'y vois goutte. L'auteur n'y a peut-être pas vu beaucoup plus clair. C'est de la métaphysique.

Notez pourtant ce tableau où Hélène, portant la lyre magique, grimpe, au risque de se tuer, jusqu'à la flèche du clocher et tient de là des discours inspirés. Cela ne vous fait-il pas songer à Solness le constructeur, au haut de sa tour ? Aussi bien que Tolstoï, Ibsen a lu George Sand et s'en est souvenu.

Spiridion nous introduit dans un étrange couvent où l'on voit les portraits détachés de leur cadre errer à travers les cloîtres, et où le fondateur Hébronius revit dans la personne du père Alexis qui n'est autre que Leroux.

Mêmes imaginations dans Consuelo. Je vous ai déjà parlé de la première partie du roman, celle qui se passe à Venise dans les écoles de musique et dans les théâtres de chant. Qui eût cru que la charmante diva, l'élève du Porpora, fût réservée à de si étranges aventures ? Elle arrive en Bohème, au château de Rudolstadt, où on a soin de l'avertir qu'il se passe des choses peu communes. Le comte Albert de Rudolstadt est sujet à des crises nerveuses, à des léthargies : il disparaît du château et y reparaît, sans qu'on sache pourquoi ni comment. Il croit avoir été Jean Ziska. Et probablement il l'a été. Il a assisté à des événements qui se sont passés il y a trois cents ans et dont il fait des récits de témoin. Consuelo découvre la retraite d'Albert : c'est une caverne creusée dans la montagne prochaine et qui communique par un puits avec son appartement. Le château de Rudolstadt est bâti sur le même plan architectural que les châteaux d'Anne RadclifFe. Après avoir passé quelque temps dans ce milieu halluciné et hallucinant, Consuelo se remet en route, rencontre Haydn, traverse avec lui le Bœhmer Wald,

arrive à Vienne où elle est présentée à Marie- Thérèse et engagée au théâtre impérial. Cependant elle est rappelée au château de Rudolstadt, pour y recevoir le dernier soupir d'Albert qui l'épouse in extremis, non sans lui avoir tenu ce discours : « Je vais te quitter pour un peu de temps. Et puis je reviendrai sur la terre par la manifestation d'une nouvelle naissance. » Lui aussi, il a lu Pierre Leroux. Est-ce de cela qu'il est tombé malade?

Un roman d'aventures du genre de Gil Blas, de la Vie de Marianne et de Wilhehn Meister, un roman historique où passent Joseph Haydn et Marie -Thérèse et le baron de Trenk, mais aussi toute l'histoire des Hussites, un conte fantastique agrémenté de digressions sur la musique et les chants populaires, et où reviennent avec une insistance d'idée fixe les divagations de la métempsycose terrestre — tel est ce récit disparate, touffu, baroque, sillonné de lueurs, semé de beautés et dont la lecture irritante vous laisse courbaturé et inquiet.

Consuelo reparaîtra dans un autre roman...

A cette époque, il ne suffisait pas qu'un roman eût plusieurs volumes ; on voulait encore qu'il eût une suite, comme Vingt ans après faisait suite aux Trois Mousquetaires, et le Vicomte de Bragelonne faisait suite à cette suite. Nos grands-parents avaient un pouvoir de s'ennuyer qui fait honte à notre frivolité... C'est ainsi que la Comtesse de Rudolstadt fera suite à Consuelo. Entre temps, Pierre Leroux avait mis George Sand aux études sur la franc-maçonnerie : elle s'y déclarait, en 1843, plongée (( comme dans un abîme de folies et d'incertitudes, » et en train d'y « barboter » avec courage. « Je suis dans la franc -maçonnerie jusqu'aux oreilles; je ne sors pas du Kaddosh, du Rose- Croix et du Sublime Écossais. Il en est résulté un roman des plus mystérieux. » Ce roman mystérieux, c'est la Comtesse de Rudolstadt . Donc Consuelo qui, par son mariage avec Albert, est devenue comtesse de Rudolstadt, continue son tour d'Europe. Elle est maintenant à Berlin, à la cour de Frédéric II. Et voici Voltaire, La Mettrie et les soupers de Sans- Souci, et Cagliostro et Saint-Germain et les

sciences occultes. Frédéric II fait jeter Consuelo en prison, sans qu'on sache du tout pourquoi, si ce n'est que, pour pouvoir s'évader, il est nécessaire d'avoir au préalable été enfermée. De mystérieux sauveteurs se sont intéressés à Consuelo et l'ont transportée dans une demeure étrange où vont commencer pour elle les étonnements, sorte de palais des Illusions. D'une pièce obscure elle se trouve soudain transportée dans une salle éblouissante de lumières. « Au fond de cette pièce, dont l'aspect et le luminaire étaient vraiment sinistres, elle distingua sept personnages enveloppés de manteaux rouges et la face couverte de masques d'un blanc livide qui les faisaient ressembler à des cadavres. Ils étaient assis derrière une longue table de marbre noir. En avant de la table et sur un gradin plus bas, un huitième spectre, vêtu de noir et masqué de blanc, était également assis. De chaque côté des murailles latérales, une vingtaine d'hommes à manteaux et à masques noirs étaient rangés dans un profond silence. Consuelo se retourna et vit derrière elle d'autres fantômes noirs. A chaque

porte, il y en avait deux debout, une large épée brillante à la main » *.

Où sommes-nous? Chez le diable ou à l'Ambigu? Non, mais dans une société secrète : les Invisibles. Consuelo passera par tous les degrés de l'initiation : elle vêtira la robe de mariée et la robe de veuve. Elle subira toute la série des épreuves, et verra défiler tout l'attirail des cercueils, draps mortuaires, spectres et simulacres de tortures... Le récit de ces cérémonies occupe à peu près tout le roman. Le but de George Sand a été de mettre en scène le mouvement de sociétés secrètes si intense au XVIII* siècle et qui, dirigé à la fois contre le pouvoir monarchique et contre l'Eglise, a contribué à préparer la Révolution, et lui a donné tout à la fois ce caractère international et cette allure mystique, qui sans cela seraient à peu près incompréhensibles.

Telle est, de Spiridion à la Comtesse de Rudolstadt, cette série de romans fantastiques avec revenants, souterrains, cachettes,

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