‹ George SandChapitre 4 sur 41 · MAISON DE NOHANT · texte numérisé non relu

MAISON DE NOHANT

une matière nouvelles. Rappelez-vous l'existence que menait, dix ans auparavant, Alphonse de Lamartine, lâché en pleins champs avec les petits paysans de Milly : c'est celle aussi d'Aurore Dupin. Nohant est situé au centre de la Vallée noire : terres brunes et grasses, petits chemins ombragés, pays peu accidenté, mais de grands horizons calmes. Aurore parcourt, en toute saison et à toute heure du jour, les traînes berrichonnes, en compagnie de ses petits camarades, les filles du métayer, Marie qm. garde les ouailles et Solange qui fait de la feuille^ et Liset, et Plaisir le gardeur de cochons. Elle sait dans quel pré, dans quel pli de terrain elle les trouvera. Elle fait avec eux le ravage dans les foins, sur les arbres, dans les ruisseaux. Elle garde avec eux les troupeaux. L'hiver, tandis que les pastours devisent, rassemblés autour de leur feu, en plein vent, elle écoute leurs histoires merveilleuses. Ils ont « vu », ces enfants crédules, vu de leurs yeux, Georgeon, le diable de la Vallée noire, et les follets et les revenants, et la levrette blanche, et la

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Grand'bête ! Le soir, elle entend, à la veillée, les récits du chanvreur. Ainsi, la poésie champêtre imprégnait cette âme neuve. Et c'était toute la poésie champêtre : celle qui vient des choses, de la fraîcheur de l'air et du parfum des fleurs, mais celle aussi qui réside dans la simplicité des sentiments et dans cette naïveté émerveillée devant les spectacles de la nature, restés les mêmes et aussi incompréhensibles qu'aux premiers temps du monde.

Cependant Tantagonisme des deux mères se continuait.

Je ne vous en retracerai pas les épisodes ; mais je dois vous en indiquer les conséquences.

La première fut d'aviver l'intelligence de Tenfant par l'effet du dédoublement. Entre ces deux milieux et ces deux états d'esprit si différents, celui de sa grand'mère et celui de sa mère, et obligée de passer sans cesse de l'un à l'autre, elle les comprend et les apprécie en les opposant. Elle est tour à tour en dehors de chacun d'eux : elle peut en apercevoir les travers, les lacunes, les défauts, les mérites aussi et les avantages.

Une seconde conséquence fut d'exalter sa sensibilité. Chaque fois qu'elle quitte sa mère, la séparation est pour elle un déchirement. . Quand elle en est éloignée, elle souffre de la savoir absente et plus encore de la deviner oublieuse. Elle aime cette mère, telle qu'elle est, et de la sentir en butte à l'hostilité et au mépris, ce lui est une souffrance intime, une plaie toujours saignante.

Une autre conséquence enfin, et non la moins importante, fut de déterminer dans un certain sens l'immense pouvoir de sympathie qui était en elle. Vis-à-vis de cette grand'mère, réservée et cérémonieuse, elle n'a longtemps éprouvé que de la crainte. Elle se sent plus près de sa mère, avec qui il n'y avait pas à se gêner. Elle en veut à ceux qui représentent l'autorité, la règle, la tyrannie des usages. Elle considère qu'elles sont, elle et sa mère, des opprimées... Voyez-vous naître, chez la fille de Sophie-Victoire, le goût pour le peuple auquel elle tient par un côté de ses origines, vers lequel elle est ramenée par les humiliations subies ? Voyez-vous poindre, chez cette

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ennemie des révérences et du beau monde, l'instinct qui fera d'elle quelque jour une révoltée ?. . . George Sand aura bien raison de dire plus tard qu'il ne faut chercher dans aucun motif intellectuel l'explication de ses préférences sociales. Tout chez elle vient du sentiment. Son socialisme est déjà tout entier contenu dans ses souffrances enfantines.

Il fallait un dénoûment. Il fut atroce. George Sand a conté dans V Histoire de ma vie cette scène vraiment tragique. La grand'mère, qui avait déjà subi une atteinte de paralysie, qui s'inquiétait de l'avenir d'Aurore et voulait, une bonne fois, la détacher de sa mère, se résolut à employer un moyen héroïque. Elle fit appeler l'enfant près de son lit et, hors d'elle-même, la voix étouffée, elle lui révéla tout ce qu'elle aurait dû lui cacher, elle lui découvrit tout le passé de Sophie-Victoire, elle lâcha le grand mot, l'affreux mot de femme perdue... Jugez de l'affolement d'une enfant de treize ans qui reçoit de telles confidences, et quand elle est comme Aurore d'une sensibilité excessive ! Evoquant ces minutes horribles, à plus de

trente ans de distance, George Sand en revivait Tangoisse. « Ce fut pour moi comme un cauchemar; j'avais la gorge serrée; chaque parole me faisait mourir ; je sentais la sueur me couler du front ; je voulais interrompre ; je voulais me lever, m'en aller, repousser avec horreur cette effroyable confidence ; je ne pouvais pas; j'étais clouée sur mes genoux, la tête brisée et courbée par cette voix qui planait sur moi et me desséchait comme un vent d'orage... ». Comment une femme, si réellement bonne, et si mesurée, se laissa-t-elle emporter à un tel excès ? La passion a de ces éclats soudains. N'est-ce pas ici, en effet, l'indice le plus significatif de cette atmosphère de passion où se mouvait l'enfant et qui s'insinuait en elle ?

Dans ces conditions, l'entrée au couvent fut une délivrance. Il y a toujours eu, à toutes les époques, du moins jusqu'à ces années dernières, un couvent à la mode, où une jeune fille du monde se devait à elle-même et devait aux siens d'être élevée. C'était, en 181 7, le

couvent des Anglaises, ce même couvent qui naguère avait servi de prison aux deux mères d'Aurore. Les trois années qu'Aurore passa dans « cette grande famille féminine, où Ton était bon comme Dieu », sont restées dans son souvenir comme les plus tranquilles, les plus heureuses de sa vie. Les pages qu'elle leur a consacrées dans V Histoire de ma vie ont une fraîcheur d'oasis. Elle a décrit avec amour ce monde à part, fermé et qui se suffisait à luimême, où la vie était si intense !

C'était, dans le quartier des couvents, un assemblage de constructions, de cours et de jardins, qui en faisait une sorte de village. Un dédale de galeries et de souterrains, comme dans un roman d'Anne Radcliffe. De vieilles murailles où grimpaient la vigne et le jasmin ; le chant du coq à minuit comme en pleine campagne ; et la cloche qui avait un joli son argentin, comme une voix de femme. De sa cellule, par-dessus les cimes des grands marronniers, Aurore dominait toute une partie de Paris. L'air dont avaient besoin les poumons de l'enfant vagabonde n'allait pas manquer à

la recluse. Les élèves se divisaient en trois catégories : les diables, les sages qui étaient les dévotes, et les bêtes. Aurore s'enrégimenta tout de suite dans les diables. Ah ! ces grandes diableries de petites couventines qui consistaient, pendant les récréations, à descendre dans les caves et sonder les murailles « pour délivrer la victime », oui, une victime infortunée, que séquestraient et torturaient ces pauvres bonnes sœurs ! Hélas ! tous les « diables » conjurés du couvent des Anglaises ne parvinrent jamais jusqu'à la victime. Elle doit y être encore.

Mais un brusque changement allait se produire dans l'âme d'Aurore. Comment n'en eûtil pas été ainsi? Comment, sur une organisation aussi extraordinairement sensible, un milieu si nouveau et si particulier n'aurait-il pas agi : le cloître, le cimetière, les longs offices, et les paroles rituelles murmurées dans la pénombre, et cette piété qui flotte dans les maisons où l'on a beaucoup prié? Un soir du mois d'août, elle s'était retirée dans l'église faiblement éclairée par la lampe du sanctuaire ;

par la fenêtre ouverte entraient des parfums de chèvrefeuille et des chants d'oiseaux ; c'était un calme, un charme, un recueillement, un mystère dont elle n'avait jamais eu l'idée. « Je ne sais ce qui se passait en moi, écrirat-elle plus tard. Je respirais une atmosphère d'une suavité indicible, et je la respirais par l'âme encore plus que par les sens^. Tout à coup, je ne sais quel ébranlement se produisit dans tout mon être; uh vertige passe devant mes yeux comme une lueur blanche dont je me sens enveloppée. Je crois entendre une voix murmurer à mon oreille : Toile Lege. Je me retourne... J'étais seule ». Nos modernes psychiatres diraient qu'elle avait eu une hallucination de l'ouïe compliquée de troubles olfactifs. J'aime mieux dire qu'elle avait reçu la visite de la grâce. La foi s'emparait d'elle par le cœur. Des larmes de ravissement inondèrent son visage. Elle sanglota longuement.

Ainsi le couvent avait ouvert devant Aurore tout un nouveau monde sentimental, celui des émotions chrétiennes. A son âme naturellement religieuse, et que ne contentait pas la

sécheresse d'une éducation toute philosophique, il apportait l'aliment auquel elle aspirait d'instinct. Plus tard, quand la foi, qui n'avait jamais été très éclairée chez elle, se retirera, il restera le sentiment. Cette religiosité à forme chrétienne sera essentielle chez George Sand. A un autre point de vue encore, le couvent lui avait rendu un service éminent. Dans V Histoire de ma vie^ George Sand retrace de souvenir les portraits de plusieurs religieuses : M™° Marie-Xavier, au désespoir d'avoir prononcé ses vœux, la sœur Anne-Joseph, bonne comme un ange, bête comme une oie, et la douce Marie-Alicia de qui l'âme sereine transparaissait dans le regard des yeux bleus, miroir de pureté, et la mystique sœur Hélène, l'exaltée, partie malgré les siens, malgré les supplications et les sanglots de sa mère, de ses sœurs, et qui passa sur le corps d'un enfant pour aller à Dieu. Car il en est ainsi. Les costumes sont les mêmes et les mains se joignent de même façon, les guimpes et les visages sont pareillement pâles ; mais, sous cette apparente uniformité, que de contrastes !

C'est rhabitude de la vie intérieure qui accuse si vigoureusement les différences, dégage et précise Toriginalité de chacun. Peu à peu Aurore découvrait la diversité des âmes et leur beauté.

Elle songea à se faire religieuse. Ce fut son confesseur qui l'en détourna. Il fit bien. Toutefois, la grand'mère, qui avait sur les prêtres l'opinion d'une philosophe, s'empressa d'incriminer leur fanatisme. Elle leur reprit sa petitefille. Peut-être aussi éprouvait-elle le besoin de sentir une tendresse auprès d'elle pour ces quelques mois qu'il lui restait à vivre. Le fait est que cette douceur ne lui fut pas refusée. Le premier résultat de cette perspicacité plus grande, qu'Aurore avait acquise au couvent, fut de lui faire comprendre enfin sa grand'mère. Elle démêla la complexité de cette nature. Elle en découvrit les délicatesses cachées sous un grand air de réserve. Elle sut ce qu'elle lui devait. Ce sont les découvertes qu'on fait — quand il est trop tard.

Les dix-huit mois qu'Aurore va passer main-

tenant à Nohant jusqu'à la mort de sa grand' mère sont très importants pour sa biographie psychologique. Elle a dix-sept ans : c'est une jeune fille avide de vivre et chez qui les émotions vont se presser.

D'abord la nature — à laquelle le couvent l'avait enlevée pour la vie de repliement sur soi — la nature la reprend. La chère campagne lui fait fête. « Les arbres étaient en fleurs, les rossignols chantaient et j'entendais au loin la classique et solennelle cantilène des laboureurs... Les grands chiens, mes vieux amis, qui m'avaient grondée la veille au soir, me reconnaissaient et m'accablaient de caresses... ». Elle voulut tout revoir. Les choses n'avaient pas changé, mais bien le regard dont elle les embrassait. Pendant ces longues et solitaires promenades, qu'elle fait maintenant chaque matin, elle jouit de la succession des paysages tantôt mornes, tantôt délicieux, de ces rencontres pittoresques, troupeaux, oiseaux voyageurs, et du doux bruit de l'eau qui clapote sous les pieds des chevaux ; elle en jouit volontairement. C'est la rêverie voluptueuse,

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non plus instinctive mais consciente, avec ce qu'elle a d'un peu morbide.

Puis ce furent les lectures, faites sans ordre et sans méthode, tumultueusement. L'avide liseuse mêle les philosophes, Locke, Condillac, Montesquieu, avec Bossuet, Pascal, Montaigne ; mais elle met à part le dernier en date : Rousseau. Elle dévore les moralistes et les poètes, La Bruyère, Pope, Milton, Dante, Virgile, Shakespeare. Ces lectures trop fortes vont lui monter au cerveau. Elle avait réservé le René de Chateaubriatld. Elle se laissa gagner à la tristesse qui monte de ces pages désolées. Le dégoût de la vie s'empara d'elle. Il y eut une tentative de suicide. Elle essaya bel et bien de se noyer, et ne dut son salut qu'à la santé morale de la bonne jument Colette, qui n'avait pas les mêmes raisons qu'elle de renoncer à la vie.

Pendant cette période. Aurore s'appartient entièrement. Deschartres, qui l'a toujours traitée en garçon, protège, encourage cette indépendance. C'est lui qui, pour l'emmener à la chasse, sa passion, l'engage à s'habiller

en homme. Vous dirai-je que ces « excentricités » commençaient à provoquer un peu de rumeur? On en jasait dans le Landerneau berrichon. Les commérages allaient leur train dans La Châtre. Ajoutez qu'Aurore s'avisa d'apprendre l'ostéologie avec un jeune homme desenvirons, Stéphane Ajasson de Grandsaigne, qui, disait-on, vint lui en donner des leçons dans sa chambre. Ce fut le dernier coup.

De l'état d'esprit qui est alors celui de la jeune fille, nous avons un curieux témoignage. C'est une lettre datée du 18 novembre 1821,qui vient d'être publiée dans le premier numéro d'une revue de jeunes , le Voile de pourpre. Elle est adressée par Aurore à sa mère qui avait accueilli toutes les médisances de la petite ville et qui, au besoin, en aurait ajouté :

« Vous me reprochez, ma mère, de n'avoir ni timidité, ni modestie, ni douceur, ou du moins si vous supposez que j'ai intérieurement des qualités, vous êtes certaine que je ne les ai point à l'extérieur et que je n'ai ni décence, ni tenue. Pour me juger ainsi, il faudrait me

connaître et vous porteriez alors un jugement certain sur mes manières ; mais j'ai auprès de moi une grand'mère qui, toute malade qu'elle est, m'observe avec assez de soin et de tendresse pour s'en être aperçue et qui n'aurait point négligé de me corriger, si elle m'eût trouvé les manières d'un hussard ou d'un dragon. »

Elle n'a besoin de personne pour la guider et la protéger, pas besoin de lisières :

« J'ai dix-sept ans et je sais marcher. »

Si ce M. de Grandsaigne avait fait mine de manquer à la réserve, elle est assez grande pour se défendre.

Sa mère lui avait reproché d'apprendre le latin et l'ostéologie. Elle demande :

« Pourquoi faut-il qu'une femme soit ignorante ? Ne peut-elle être instruite sans s'en prévaloir et sans être pédante ? A supposer que j'eusse un jour des fils et que j'eusse retiré assez de fruit de mes études pour les instruire, croyez-vous que les leçons d'une mère ne valent pas celles d'un précepteur ? »

Et voilà déjà le défi jeté à l'opinion, l'entrée

en campagne contre le préjugé, la tendance à généraliser un cas particulier et à faire de la cause d'une femme celle de toutes les femmes. Pour conclure, voulez-vous maintenant vous rappeler et réunir en faisceau les traits qui, un à un, se sont découverts à nous dans leur ordre de succession ? Vous verrez alors à quelle lignée intellectuelle et sentimentale se rattache Aurore Dupin. Vous comprendrez les termes dont elle se sert pour nous peindre son « enivrement » à la lecture de Rousseau : « La langue de Jean- Jacques et la forme de sa déduction s'emparèrent de moi comme une musique éclairée d'un grand soleil. Je le comparais à Mozart. Je comprenais tout ». Elle le comprenait, car elle se reconnaissait en lui. En effet, cette prédominance exclusive de la sensibilité et de l'imagination, cette exaltation du sentiment, ce goût pour la vie selon la nature, cette émotion devant les spectacles de la campagne, cette méfiance à l'égard du monde, et ces effusions de sentimentalité religieuse, et cette rêverie solitaire, et cette mélancolie qui va jusqu'au désir de la mort —

autant de paroles de l'Évangile selon Rousseau. Toute la psychologie d'Aurore Dupin est là.

Être d'exception, sans doute ; mais l'exception, quand elle est géniale, consiste à réunir en soi et à personnifier avec une intensité particulière les souffles qui, à un certain moment, sont épars dans l'atmosphère. Depuis le grand ébranlement apporté dans le monde moral par la prédication de Rousseau, il y avait des courants encore incertains et tout un flot d'aspirations confuses : c'est cette vague énorme qui entre dans une âme féminine. Inconsciemment Aurore Dupin accueille l'idéal nouveau : c'est cet idéal qui va opérer en elle. Comment se comportera-t-il en présence de la vie, aux prises avec les réalités familiales et sociales ? tel est exactement le sujet de ce cours ; telle est la question que nous aurons à étudier dans les leçons suivantes : c'est celle qui fait l'intérêt, le drame et l'enseignement de la destir née de George Sand.

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