‹ George SandChapitre 5 sur 41 · AURORE DUPIN A DIX-HUIT ANS · texte numérisé non relu

AURORE DUPIN A DIX-HUIT ANS

d'après une ;u|iiarelle clf HIai/.f

(Collection de M. Koclieblave.)

LE MARIAGE ET LA LIBÉRATION l'arrivée a paris. — JULES SANDEAU

Il nous faut maintenant rechercher quelle expérience la future George Sand va faire du mariage et quel en sera le résultat sur la formation des idées de Técrivain.

(s. Tu perds en moi ta meilleure amie » ; ç'avaient été, au lit de mort, les derniers mots de la grand'nière à la petite-fille. La vieille dame disait vrai. Aurore en fit aussitôt la cruelle épreuve. Par une clause de son testament, M""" Dupin de Francueil avait investi de la tutelle un cousin d'Aurore, René de Villeneuve. Mais pensez-vous que Sophie- Victoire va, par cette clause illégale, se laisser frustrer

de son droit — et pour un homme qui est du monde des « vieilles comtesses ? » Elle reprend sa fille avec elle, à Paris. Hélas ! Aurore, dont les yeux se sont ouverts et qui s'est affinée au point d'entrer en intime sympathie avec son exquise grand'mère, ne peut plus avoir pour une mère, dont elle s'est sentie abandonnée, sa tendresse passionnée de naguère et ses partis pris d'indulgence quand même. Elle voit cette mère telle qu'elle est, dans sa trivialité de femme du peuple restée galante et qui ne se résigne pas à vieillir. Si encore Sophie-Victoire eût été d'humeur calme ! Mais il lui faut chaque jour changer de logement, changer de gargote, se brouiller avec celui-ci, se raccommoder avec celle-là, arborer une nouvelle forme de chapeau ou une nouvelle couleur de cheveux. C'est une agitée. Avide de faits divers et de romans feuilletons, elle lit Sherlock Holmes — je veux dire les élucubrations du vicomte d'Arlincourt — avec rage , jusqu'au milieu de la nuit. Elle en rêve et continue pendant le jour de vivre dans une atmosphère de crime. Si elle digère mal, elle se croit em-

poisonnée ; un visiteur qui arrive est un cambrioleur. Elle n'a pour la « belle éducation » d'Aurore et pour ses prétentions littéraires que sarcasmes . Elle poursuit de sa haine rétrospective la grand'mère défunte ; ce sont des bordées d'injures par delà la tombe... et il paraît que, dans la colère, elle disait des choses inouïes. Le silence, seule réponse qu'Aurore opposât à ces tempêtes d'outrages, l'exaspérait. Elle jurait qu'elle briserait la « sournoiserie » de la jeune fille. Celle-ci se demandait, avec effroi, s'il n'y avait pas dans le cas de sa mère un peu d'aliénation mentale. Il y en avait. La situation était intolérable.

Il advint que Sophie- Victoire, ayant mené sa fille passer trois jours chez des amis, l'y oublia.

C'était à la campagne, au Plessis-Picard, près de Melun. Aurore y retrouvait, avec délices, un parc immense aux fourrés épais où bondissaient des chevreuils ; elle en aimait les clairières profondes et les eaux qui verdissaient sous de vieux saules. M. James Duplessis et sa femme, Angèle, étaient d'excellentes

gens qui adoptèrent quasiment Aurore ; ils avaient déjà cinq filles : ils ne comptaient plus. On voisinait avec quelques familles des environs ; il y avait du mouvement, de la jeunesse et Loïsa Puget qui ne faisait pas encore de romances : il faut dire qu'elle avait dix ans. Les Duplessis emmenaient quelquefois Aurore à Paris, la conduisaient au théâtre-. « Un de ces soirs-là, est-il dit dans V Histoire de ma Vie, nous prenions, après le spectacle, des glaces chez Tortoni, quand ma mère Angèle dit à son mari : « Tiens, voilà Casimir ! » Un jeune homme mince, assez élégant, d'une fio-ure gaie et d'une allure militaire vint leur serrer la main et répondre aux questions empressées qu'on lui adressait sur son père, le colonel Dudevant, très aimé et respecté de la famille. » C'est la première rencontre, la première apparition de Casimir dans cette histoire, et déjà son entrée dans la vie d'Aurore. Il fut invité au Plessis, se mêla à la jeunesse qui s'y réunissait dans une familiarité de belle humeur, devint pour Aurore un compagnon de jeux, et, sans s'être posé en préten-

dant, demanda sa main. Pourquoi Aurore Taurait-elle refusé? Il avait vingt-sept ans, avait servi deux ans dans l'armée, avait fait son droit à Paris. Fils naturel, bien entendu, il avait été reconnu par son père, le colonel Dudevant. La famille était estimée. On avait un château — presque en Espagne — à Guillery, en Gascogne. Casimir était bien élevé, avait de bonnes manières ; autant celui-là qu'un autre ; plutôt celui-là qu'un autre. C'était un camarade ; il allait être un mari : qu'y aurait-il de changé ?

Le mariage faillit manquer, du fait de Sophie-Victoire. Elle ne trouvait pas que Casimir fût assez bien de sa personne, non pour Aurore, mais pour elle. Elle s'était ingéré qu'elle aurait, pour lui donner le bras, un gendre qui serait un bel homme. Elle aimait les beaux hommes, surtout les militaires. Pourtant elle consentit, vaguement. Mais, quinze jours après, elle tombe au Plessis, comme une bombe. Une i nagination baroque lui était passée par la cervelle. Elle jurait avoir découvert que Casimir avait été garçon de café. Elle l'avait rêvé.

Mais elle tenait mordicus à sa lubie. Sa fille épouser un garçon de café ! . . . Les choses en étaient là, quand la mère de Casimir, M"^ Dudevant, qui avait des manières de grande dame, s'avisa d'aller faire à Sophie- Victoire une visite officielle. Celle-ci fut très flattée : elle tenait aux égards... C'est ainsi qu'Aurore Dupin devint la baronne Dudevant.

Elle avait dix-huit ans.

Voulez- vous la voir telle qu'elle était alors ? C'est elle qui, dans un passage du Voyage en Auvergne, son premier écrit, datant de 1827, trace d'elle-même ce portrait qui, à coup sûr, n'est pas flatté. « Quand j'eus seize ans, on s'aperçut, comme j'arrivais du couvent, que j'étais une jolie fille. J'étais fraîche, quoique brune. Je ressemblais à ces fleurs de buisson un peu sauvages, sans art, sans culture, mais de couleurs vives et agréables. J'avais une profusion de cheveux presque noirs... En me regardant dans ma glace, je puis dire pourtant que je ne me suis jamais fait grand plaisir. Je suis noire, mes traits sont taillés, et non pas

finis. On dit que c'est Texpression de ma figure qui la rend intéressante. Et je le crois... J'avais l'humeur gaie et pourtant rêveuse. L'expression la plus naturelle à mes traits était la méditation. Et il y avait, disait-on, dans ce regard distrait, une fixité qui ressemble à celle du serpent quand il fascine sa proie. Du moins, c'était la comparaison ampoulée de mes adorateurs de province. » Ils n'avaient pas si tort, pour des adorateurs de province. Les portraits d'Aurore, à cette date, nous montrent, dans une fraîcheur presque enfantine, une captivante figure de jeune fille, aux traits longs, au menton fin — pas précisément jolie, mais combien pire ! — avec ces yeux, ces grands yeux noirs qui dévorent tout le visage, ces yeux dont le regard en se posant prend po.ssession de vous, ces yeux de rêve et de désir, sombres parce que lame qui s'y reflète a de lointaines profondeurs.

Cette âme, comment la définir? Elle est si complexe! A juger par l'apparence, on la dirait si paisible ! Et peut-être n'est-ce pas seulement l'apparence. George Sand, qui se connaît

bien, parle souvent de sa paresse, de son apathie très berrichonne. Les observateurs superficiels s'en tiennent là. Sa mère l'appelait « sainte Tranquille ». Mais les religieuses de son couvent étaient plus perspicaces. Elles disaient : « C'est une eau qui dort. » Sous la surface unie elles avaient deviné qu'il s'amassait des tempêtes. Aurore, en effet, tient à la fois de ses deux mères : elle a concilié en elle leurs natures contradictoires. Elle a le calme de Marie- Aurore. Mais elle a de même l'impétuosité de Sophie- Victoire, sans doute aussi la libre humeur de son père, l'officier casse-cou ; et enfin qui s'étonnerait de trouver chez une descendante de Maurice de Saxe le goût des aventures ?

Autant que ce contraste foncier, ce qui frappe en elle ce sont les brusques changements d'humeur, les passages soudains d une morne tristesse à une gaieté exubérante, et les longs abattements qui suivent ces besoins d'expansion et de dépense nerveuse. Pour ma part, je crois peu à l'influence du physique sur le moral, et je suis au contraire très persuadé

LA BAROJSNE DUDEVANT 39

de Taction du moral sur le physique. Toutefois, dans certains cas, et en présence de conditions très nettement accusées, il faut bien tenir compte des explications physiologiques. Ces accès de mélancolie, ces crises de larmes, ces prostrations, ces fougues insensées, ces courses pour se dompter, dénotent assez évidemment les exigences d'un tempérament anormal. La crise passée, ne croyez pas d'ailleurs que, comme chez d'autres, il n'en reste rien. Au contraire. Dans cette nature extraordinairement organisée pour emmagasiner les sensations, rien ne se perd, rien ne s'évapore, tout s'accumule. L'eau semblait dormir ; sa violence longtemps accrue, longtemps contenue, soudain déchaînée, va tout emporter.

Telle était celle dont Casimir Dudevant allait faire sa femme ; l'attrait était grand, l'honneur était redoutable : cette énergie en puissance, allait-il savoir la diriger?

D'abord l'aimait-il ? — On a dit qu'il avait fait un mariage d'intérêt. Aurore, dont la fortune se montait à cinq cent mille francs, étant beaucoup plus riche que lui qui, en fait, ne

l'était aucunement. C'est possible. Mais le calcul n'empêche pas les sentiments. Et parce qu'elle vous apporte un beau patrimoine, ce n'est pas une raison pour n'être pas sensible aux attraits d'une jolie fille. Je ne doute pas que Casimir n'ait aimé sa jeune femme, de la façon, du moins, dont pouvait aimer ce Casimir. Mais, elle, l'a-t-elle jamais aimé? — On l'a prétendu, précisément parce qu'elle a dit le contraire. Aux souvenirs de la femme séparée et qui aperçoit le passé à travers des griefs postérieurs, on a opposé telles lettres d'alors, un mot de confidence noté sur un carnet. Aurore s'inquiète quand son mari est absent et tremble qu'il ne lui arrive quelque accident. Cela prouve-t-il que son cœur se soit jamais ému pour lui? Le moyen qu'une enfant de dix-huit ans n'ait pas quelque tendresse pour celui qui, le premier, lui a parlé d'amour et qu'elle a épousé de son plein gré ? Il est bien rare qu'une femme n'ait pas pour son mari, quel qu'il soit, une sorte d'attachement. Est-ce là aimer ? Or, quand la jeune femme aura à se plaindre de son mari, nous entendrons bien

dans ses reproches la révolte de la dignité offensée, de l'orgueil humilié. Mais une femme qui aime, ce qu'elle reproche au mari coupable, plus que de l'avoir humiliée et blessée, ce dont elle lui en veut parce qu'elle en souffre, c'est d'avoir déchiré son cœur et manqué à son amour. Cette note-là, cet accent, auquel on ne se trompe pas et que rien ne remplace, pas une fois on ne le trouve chez Aurore. Non, jamais, en aucun temps de sa vie, elle n'a aimé son mari.

Et celui-ci n'a pas su se faire aimer ; il ne s'est pas avisé qu'il eût à se faire aimer. Il était tel à peu près que tous les hommes : cette idée ne leur vient même pas, qu'étant le mari, ils aient à conquérir leur femme.

Il était à peu près tel que tous les hommes... c'est le portrait le plus ressemblant qu'on puisse tracer de Casimir à cette époque. Car il n'a pas encore les vices qui lui pousseront par la suite : il n'a rien qui le distingue de la moyenne. Il est égoïste sans être méchant garçon, un peu paresseux, un peu incapable, un peu vaniteux, un peu sot : c'est un homme

ordinaire. Seulement la femme qu'il avait épousée n'était pas une femme ordinaire. Ce fut leur malheur. Emile Faguet a dit spirituellement : « M. Dudevant, dont elle s'est plainte beaucoup, ne semble avoir eu d'autre défaut que d'être un homme ordinaire, ce qui du reste est insupportable à une femme supérieure; et la réciproque est vraie ^ » C'est le mot juste. Très vite Casimir fut déconcerté. Incapable de débrouiller cette psychologie, et d'autre part ne pouvant concevoir qu'une femme ne lui fût pas inférieure, il conclut très logiquement que sa femme était idiote — c'était son expression — et il ne manqua pas une occasion de l'écraser de sa supériorité. . . Ne trouvezvous pas que cela éclaire un caractère et une situation? Voilà un homme qui a épousé celle qui, dans quelques années, sera George Sand, et il se plaint de bonne foi que sa femme est idiote !

Certes, si l'on compare la Correspondance avec V Histoire de ma vie, on est frappé par la différence de ton. Les lettres où la baronne Dudevant fait, au jour le jour, le récit de sa

vie d'intérieur, ont un enjouement qui n'est pas dune femme malheureuse. On reçoit à Nohant, on dîne gaiement, on fait des chansons malicieuses, on danse. Telle est du moins la surface. Mais, par-dessous, le désaccord s'approfondit, l'abîme se creuse.

Y eut-il entre les deux époux quelque malentendu initial, et chez Aurore une surprise apeurée du genre de celle que confesse, dans VAnii des femmes, Jane de Simerose? Il se pourrait. On me signale dans une lettre inédite, écrite beaucoup plus tard, en 1843, par George Sand à son demi-frère Hippolyte Chatiron, quand celui-ci maria sa fille, ce curieux passage : « Empêche que ton gendre ne brutalise ta fille la première nuit de ses noces... Les hommes ne savent pas assez que cet amusement est un martyre pour nous. Dis-lui donc de ménager un peu son plaisir et d'attendre que sa femme soit peu à peu amenée par lui à le comprendre et à y répondre. Rien n'est affreux comme l'épouvante, la souffrance, et le dégoût d'une pauvre enfant qui ne sait rien et qui se voit violée par une brute. Nous les

élevons tant que nous pouvons comme des saintes, et puis nous les livrons comme des pouliches. Si ton gendre est un homme d'esprit, et s'il aime réellement ta fille, il comprendra son rôle et ne trouvera pas mauvais que tu en causes avec lui la veille \ » Faut-il voir ici la trace de quelque obscur et pénible ressouvenir? Casimir avait un fond de brutalité qui plus tard s'étalera suffisamment, mais qui peut-être s'était laissé deviner quand il l'aurait le moins fallu.

Quoi qu'il en soit, le désaccord foncier de leurs natures'ne tarda pas à s'imposer à l'intimité des deux époux. Il était positif et elle romanesque ; il ne croyait qu'aux faits, elle qu'aux idées ; il se traînait terre à terre, elle aspirait à l'impossible. Ils n'avaient rien à se dire. Quand on n'a rien à se dire et que l'amour n'est pas là pour remplir les silences, quel supplice que le tête à tête quotidien ! Il n'y avait pas deux ans qu'ils étaient mariés, et ils se bâillaient leur ennui. Ils accusèrent Nohant. Mais

Page 1