Ibid. : à Flaubert, ai septembre
aussitôt tout sentiment de mesure, de convenance et de dignité ?
iV4"* la Qiiintinie est cela , même : un accès de manie anticléricale. George Sand y a donné, comme elle se le proposait, la contre-partie de Sibylle. Une jeune fille, la fille du général La Quintinie, est aimée d'Emile Lemontier, libre-penseur. Emile Lemontier fait réflexion que sa fiancée étant catholique, elle doit avoir un confesseur : Chateaubriand en avait bien un ! Cette idée lui est intolérable. Comme M. Homais, il est d'avis qu'un mari ne saurait souffrir le tête-à-tête de sa femme avec un de ces gaillards-là. Le directeur de conscience de M"* la Quintinie est un certain Moreali, un proche parent du Rodin d'Eugène Sue. Tout le roman n'est que la lutte d'Emile et de Moreali, pour aboutir à la déconfiture finale de Moreali. M"* la Quintinie épousera Emile, qui saura bien la forcer à penser librement.
Ainsi Emile a détaché une âme de la communion chrétienne. Et il est fier de son œuvre! Il croit que, dans une vie de femme, pour éclairer le chemin, il suffit toujours des
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lumières de la raison. Il ne doute pas que ce ne soit assez, pour faire de cette femme une honnête femme, de sa droiture naturelle. Je n'en veux pas douter non plus. Mais la question n'est pas seulement de savoir si elle faillira ; êtes-vous bien sûr qu'elle ne souffrira pas ? Ce libre-penseur imagine que d'une âme on peut arracher la foi sans déchirement et sans y faire une blessure inguérissable. Oh! le pauvre psychologue ! Il ignore que cette foi résume et continue celle de toute une suite de générations. Il n'y discerne pas le murmure lointain de prières très anciennes. Ces prières, on essaie vainement de les étouffer : elles pleureront à jamais dans l'âme meurtrie et désolée.
M"* la Quintinie est une oeuvre de haine. George Sand n'y pouvait réussir : elle n'avait ni la vocation, ni l'habitude. C'est un roman plein de dissertations insupportables. C'est l'ennui même.
Seulement, à partir de cette date, George Sand connut les joies d'une certaine popularité. Aux représentations de théàire et aux enterrements, la jeunesse des écoles manifeste en son
honneur. Il advint à peu près de même pour son ami Sainte-Beuve. Je ne crois pas que cela les ait grandis, l'un ni l'autre.
Passons sur ces misères. Admirons plutôt la verdeur de cette vieillesse robuste et si longtemps triomphante. Presque chaque année, George Sand fait un voyage en France pour y trouver le cadre d'un roman. Car il lui faudra gagner son pain jusqu'au dernier jour. Elle est condamnée au roman à perpétuité. « Je mourrai en tournant ma roue de pressoir. » Aussi bien, c'est la seule fin qui convienne à l'ouvrier de lettres. Après avoir, en 1 870-1871, subi l'angoisse de l'Année terrible, le cauchemar passé, elle se remet au travail, ayant en elle l'âme de la France vaillante et qui ne veut pas se laisser abattre. La vieillesse lui a fait décidément une santé de fer. En 1872, elle écrit : « Je vais à la rivière à pied, je me mets toute bouillante dans l'eau glacée... Je suis de la nature de l'herbe des champs : de l'eau et du soleil, voilà tout ce qu'il me faut. » Se plonger tous les jours dans la cascade glacée de l'Indre,
pour une femme de soixante-huit ans, ce n'est pas mal. Le 30 mai 1876, elle s'alita. Elle fut dix jours malade et s'éteignit doucement. Elle repose à Nohant, comme elle l'avait souhaité, et cette terre aimée est légère à son dernier sommeil.
Il nous reste, pour conclure, à définir en quelques mots le génie de George Sand, et à marquer sa place dans l'histoire du roman français.
Or, quand on compare George Sand aux romanciers de son temps, ce qui frappe c'est combien elle en est différente. Elle ne ressemble ni à Balzac, ni à Stendhal, ni à Mérimée, ni à aucun conteur de notre époque réfléchie, savante et raffinée. Elle ferait bien plutôt songer à ce que pouvaient être nos « vieux romanciers, » conteurs de prouesses chevaleresques et de légendes naïves, ou, en remontant plus haut encore, aux aèdes de la Grèce antique. Il y a, dans la jeunesse des peuples, des hommes qui vont vers les foules charmées et les tiennent attentives aux récits
qu'ils débitent en paroles nombreuses. Ces récits, ils ne sauraient dire s'ils les inventent au moment qu'ils les improvisent, ou s'ils ne font que s'en souvenir, car leur esprit en est tout enchanté. Et ils ne savent dans quelle mesure la fiction s'y mêle à la réalité, car toute réalité leur apparaît merveilleuse. Tous les êtres dont ils parlent sont grands, tous les objets sont bien faits, et toutes les choses sont belles. Ils mêlent à des mythes pleins de sens des contes de nourrice, et l'histoire des peuples à des histoires enfantines. On les appelle des poètes. Il se peut bien que George Sand ne se serve pas comme eux de la forme versifiée, mais elle est tout de même de la famille. Elle est un de ces poètes, égaré dans notre siècle de prose et qui a continué de chanter.
Comme eux, elle est une primitive; comme eux, elle obéit à un dieu intérieur : tout son talent n'est fait que d'instinct. Du talent instinctif elle a la facilité. Quand un Flaubert se plaint qu'il souffre des « affres » du style, George Sand feint de l'en admirer. « Quand je
vois le mal que mon vieux se donne pour faire un roman, ça me décourage de ma facilité, et je me dis que je fais de la littérature savetée. » C'est de sa part charité toute pure. Elle n'a jamais compris qu'il fallût un effort pour écrire, ni, à plus forte raison, que ce pût être une souffrance : c'est pour elle un plaisir, celui qui résulte de la satisfaction d'un besoin. De même qu'elles ne Iwi ont pas coûté d'effort. ses œuvres ne laissent pas de trace dans sa mémoire. Avant, elle ne les avait pas « voulues » ; après, elle les oublie. « Consuelo, la Comtesse de Rudolstadt, qu'est-ce que c'est que ça ? Est-ce que c'est de moi ? Je ne m'en rappelle pas un traître mot. » Ses romans sont autant de fruits savoureux qui, à la maturité, se sont détachés d'elle. Comme les poètes, George Sand est revenue sans cesse à la célébration de quelques grands thèmes qui sont les sujets éternels de toute poésie — l'amour, la nature — et de quelques grands sentiments tels que l'enthousiasme et la pitié. Il n'est pas jusqu'à la langue qui ne complète ici l'illusion. Certes il s'en faut que le choix des mots y soit tou-
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joui's irréprochable. Chez George Sand, le vocabulaire est souvent incertain, l'expression manque de précision et de relief. Mais elle a le don de l'image et ces images sont d'une adorable fraîcheur, parce qu'ayant toujours conservé cette faculté si rare de s'étonner, elle n'a cessé de promener sur les choses un regard de jeunesse. Elle a le mouvement qui entraîne et le rythme qui berce ; elle déroule avec quelque lenteur, mais sans embarras, cette ample période qui est la vraie phrase française. Une comparaison s'impose irrésistiblement avec ces fleuves de chez nous, dont la nappe d'eau coule abondante, limpide, entre des rives fleuries et des oasis de verdure où le promeneur aime à s'arrêter pour rêver délicieusement.
On voit par là quelle part exacte revient à George Sand dans l'histoire du roman français. Elle a imprégné le roman de la poésie qui était en son âme ; elle lui a donné une souplesse, une ampleur, une portée qu'il n'avait pas auparavant ; elle y a célébré l'hymne de la nature, de l'amour et de la bonté ; elle nous y
a révélé la campagne et les paysans de France ; elle y a donné satisfaction à cette tendance au romanesque qui est, à des degrés divers, en chacun de nous.
Voilà plus qu'il n'en faut pour assurer sa gloire. Elle se défendait d'avoir écrit en vue de la postérité ; elle prévoyait qu'au bout de cinquante ans elle serait oubliée. Il se peut qu'il y ait eu pour elle, comme pour tout mort illustre, un temps d'épreuves et une période de méconnaissance. Le triomphe du naturalisme, en faussant pour un temps le goût, a pu nous détourner de la lecture de George Sand. Aujourd'hui nous sommes aussi fatigués de la littérature documentaire que dégoûtés de la littérature brutale. De jour en jour, nous revenons à mieux comprendre ce qu'il y avait de « vérité » dans la conception du roman, telle que se l'était faite George Sand, et qui peut se résumer dans ces quelques mots : charmer, émouvoir, consoler. Consoler ! qui pourrait dire, connaissant un peu la vie, que ce n'est pas la fin dernière de la littérature ? Tout son idéal littéraire tient dans ces quelques mots
qu'elle écrivait à Flaubert : « Tu rends plus tristes les gens qui te lisent ; moi je voudrais les rendre moins malheureux. » Elle le voulait : elle y a souvent réussi. Quel plus complet éloge en pourrait-on faire ? Et comment ne pas mêler à notre admiration une nuance de gratitude et de tendresse pour celle qui fut la bonne fée du roman contemporain ?
J^nTier-mars 1909.