‹ George SandChapitre 9 sur 41 · Correspondance : i" décembre · texte numérisé non relu

Correspondance : i" décembre

bri des savanes parfumées va être pour la baronne Dudevant la liaison de quartier latin. Sur cette liaison les biographes ont coutume de passer assez vite, parce qu'ils manquent de renseignements. Mais il existe un document de premier ordre. Ce sont cinquante lettres écrites entre 1831 et 1833 par George Sand au docteur Emile Regnault, alors étudiant- en médecine, intime ami de Sandeau et confident à qui on ne cachait rien, ce qui s'appelle rien. Le fils d'Emile Regnault, M. le docteur Paul Regnault a bien voulu me donner communication de cette correspondance et m'autoriser à en reproduire quelques fragments. Elle est infiniment curieuse. Tour à tour lyrique ou enjouée, pleine d'effusions, de rêves, de projets de travail, d'impressions de nature, de confidences amoureuses, elle reflète aussi exactement qu'il est possible l'état d'âme de la jeune femme.

La première lettre est d'avril 1831. George Sand vient de quitter Paris pour retourner à Nohant. Elle s'interroge avec inquiétude : Comment son pauvre Jules aurat-il passé ce triste

jour,etcommentrentrera-t-il dans cette chambre d'où, le matin, elle a eu tant de peine à s'arracher ? Dans la deuxième lettre, elle épanche sa reconnaissance pour le bonheur qu'elle doit au jeune homme qui l'a réconciliée avec la vie. « Mon âme avide d'aôection avait besoin d'en inspirer à un cœur capable de me comprendre tout entière avec mes qualités et mes défauts. Il me fallait une âme brûlante pour m'aimer comme je savais aimer, pour me consoler de toutes les ingratitudes qui avaient désolé ma jeunesse. Et quoique déjà vieille, j'ai trouvé ce cœur aussi jeune que le mien, cette affection de toute la vie que rien ne rebute et que chaque jour fortifie. Jules m'a rattachée à une existence dont j'étais lasse et que je ne supportais que par devoir, à cause de mes enfants. Il a embelli un avenir dont j'étais dégoûtée d'avance et qui maintenant m'apparaît tout plein de lui, de ses travaux, de ses succès, de sa conduite honnête et modeste . Ah! si vous saviez comme j e l'aime! ...» * « Quand je l'ai connu, j'étais désabusée de tout.

I. Cette citation et celles c^ui suivent sont empruntées à la Correspondance inédite avec Emile Regnault.

Je ne croyais plus à rien de ce qui rend heureux. Il a réchauffé mon cœur glacé, il a ranimé ma vie prête à s'éteindre. » Elle évoque le souvenir de leur première rencontre. C'était à la campagne, au Coudray, près de Nohant. Elle s'est éprise de son petit Sandeau pour sa jeunesse, pour sa timidité, pour sa gaucherie. Il a vingt ans exactement en 1831,. Quand il arrivait près du banc où Aurore l'attendait, « il se cachait dans une allée voisine, et je voyais son chapeau gris et sa canne sur le banc. . . Il n'y avait pas jusqu'au lacet rouge qui serrait la coiffe de ce chapeau gris qui ne me fît tressaillir de joie... » On ne sait pourquoi, tout ce qui a trait au petit Jules prend un air de niaiserie... Puis ce fut la déclaration: « Le jour où je lui dis que je l'aimais, je ne me l'étais pas encore dit à moi-même. Je le sentais et je n'en voulais pas convenir avec mon cœur. Jules l'apprit en même temps que moimême. » Puis l'installation à Paris, à laquelle la pensée de retrouver celui que dans la Châtre no lui donnait déjà pour amant ne fut probablement pas étrangère. Enfin la vie dans « cette

petite chambre sur le quai où je vois Jules en redingote d'artiste crasseuse et déguenillée, sa cravate sous son derrière et sa chemise débraillée, étalé sur trois chaises, tapant du pied ou cassant la pincette dans la chaleur de la discussion, le Gaulois dans un coin tramant une gprande conspiration et vous sur une table... » En vérité, ce devait être charmant!

Mais la chambre est trop petite. George Sand charge Emile Regnault de lui trouver un appartement pour lequel elle lui fait cette recommandation essentielle : « Qu'il y ait une sortie pour laisser échapper Jules à quelque heure que ce soit ! » Il lui déniche, en effet, quai Saint-Michel, un appartement comprenant trois pièces, dont une sera réservée. « Ce sera la chambre noire, la chambre mystérieuse, la cachette du revenant, la loge du monstre, la cage de Tanimal savant, la niche du trésor, la caverne du vampire, que sais-je ? » enfin la chambre de Jules. Et ce sont des attendrissements sur ce pauvre enfant qu'elle idolâtre et dont elle est tant aimée !

Voilà, du moins, le début. Mais, en se con-

tinuant, la correspondance change de caractère. Les lettres se font plus rares, moins gaies. George Sand y parle beaucoup moins de Jules et beaucoup plus de la petite Solange qu'elle va amener avec elle. On devine qu'elle est lasse et qu'elle commence à juger à sa valeur le petit Jules : il est paresseux, avec des humeurs noires et des caprices d'enfant gâté. Elle en a assez. Puis on devine que la brouille s'est mise dans ces camaraderies bruyantes où. l'on s'était juré d'être copains, à la vie à la mort. On en est aux explications, aux justifications. George Sand commence à s'apercevoir de l'inconvénient de ces intimités où il y a disproportion d'âge et de milieu social.

Enfin éclatent ces lettres irritées et désespérées :

« Mon ami, allez chez Jules et soignez son corps. L'âme est brisée. Vous ne la relèveriez plus ; n'essayez pas. Je ne vous appelle point près de moi encore, je n'ai besoin de rien. Je désire même être seule aujourd'hui. Et puis il n'y a plus rien pour moi dans la vie. Ce sera horrible pour lui pendant longtemps, mais

enfin il est si jeune ! Un jour peut-être, il n'aura pas regret d'avoir vécu...

« N'essayez pas de détourner le mal. Cette fois il est sans remède. Nous ne nous reprochons rien Tun à l'autre. Nous luttons depuis assez de temps contre cette affreuse nécessité. Nous avons dévoré assez de chagrins. Il ne nous restait plus qu'à nous tuer. Sans mes enfants, nous l'aurions fait... »

George Sand fut-elle exempte de tout reproche? Il paraît certain qu'elle découvrit une infidélité de son petit Jules, qui, pendant son absence, l'avait trompée avec la première venue . Elle ne voulut pas pardonner. Elle l'expédia en Italie et refusa de le revoir.

La dernière lettre est du 15 juin 1833.

« ... Je ferai un paquet de quelques hardes de Jules restées dans les armoires et je les ferai porter chez vous, car je désire n'avoir aucunes relations avec lui à son retour qui, d'après les derniers mots de la lettre que vous m'avez montrée, me paraît devoir ou pouvoir être prochain. J'ai été trop longtemps blessée des découvertes que j'ai faites sur sa conduite.

pour lui conserver aucun autre sentiment qu'une compassion affectueuse. Son orgueil, je Tespère encore, se refuserait à cette condition. Faites-lui comprendre, lorsqu'il en aura besoin, que rien dans l'avenir ne peut nous rapprocher. Si cette dure commission n'est pas nécessaire, c'est-à-dire si Jules comprend de lui-même qu'il en doit être ainsi, épargnezlui le chagrin d'apprendre qu'il a tout perdu, même mon estime. Il a sans doute perdu la sienne propre : il est assez puni... »

Ainsi finit ce grand amour.

C'est la première des erreurs de George Sand : à vrai dire, elle est énorme. Elle avait cru que le bonheur habite dans les chambres d'étudiants. Elle avait compté, pour se rattacher à la vie et se refaire un avenir, sur l'amourette d'un fils de famille venu à Paris pour jeter sa gourme. Ce fut l'aventure la plus banale, la plus dénuée de psychologie, et qui contraste étrangement par sa platitude avec le noble roman sentimental — raffiné et quintessencié — d'Aurélien de Sèze. Elle n'est intéressante que par la puissance d'illusion dont

elle témoigne chez George Sand, par l'intensité du mirage dont celle-ci est dupe et dont sa vie nous fournira encore tant d'exemples !

Après l'épreuve de la vie conjugale, la baronne Dudevant vient d'en faire une autre : celle de Tamour libre. Et celle-ci n'a pas mieux réussi. Seulement à ces aventures, à ces souffrances, à ces erreurs, à ces déceptions, nous devrons l'écrivain dont il va désormais être temps de nous occuper. George Sand est née à la littérature.

par Delacroix

(Collection de M. Rocl.eblave.)

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