CHAPITRE PREMIER GÉNÉALOGIE
Fallait-il remonter au x siècle pour retrouver la généxlogie de Gcorge Washington? L'hésitation cût été permise, si l'exemple d'Irwing ‘, son historien le plus complet et le plus autorisé, ne nous eût imposé le devoir de montrer qu'un gentilhomme dont les ancêtres étaient plus anciens que les croisades’ a pu, sans déroger, conquérir une gloire immortelle en consacrant sa vie, son intelligence et ses forces au triomphe des institutions républicaines, C'est donc en l'an de grâce 1066 que conmencera cette biographie du fondateur des États-Unis,
Après la bataille d'Hastings, les biens des Anglais morts où survivants qui avaient pris part à la lutte furent confisqués et divisés entre les aventuriers victorieux qui avaient suivi la fortune du duc de Normandie, On
1. Life of Gcorge Washington by Washing'on Irwinr. London, Henry C. Duhn, 1859.
mit de côté, d'abord, les parts du roi et du clergé, puis chacun des hommes de guerre se tailla un patrimoine suivant son rang : les comtes et les barons s’attribuerent de vastes domaines, châteaux, bourgades, villes entières ; les chevaliers ct les simples vassaux eurent des fiefs proportionnés à leurs grades.
Irwing cite parmi ces derniers, dans le diocèse de l'€véque de Durham, fait comte palatin après le partage, un sir Guillaume de Hertburn, qui serait le chef d'une famille Washington, dont les rameaux s’étendirent par la suite dans diverses parties de la Grande-Bretagne et de l'Amérique du Nord.
Ce Guillaume ne pouvait être que d’origine normande, En effet, le fief qu’il possédait dans le Durham avait des priviléges seigneuriaux dont jouissaient ceux-là seuls qui furent inscrits aux Livres des Conquéreurs. Guillaume est un nom normand, le surnom de Hertburn vient du village que l'évêque lui avait donné en terre féodale, C'était la coutume au temps de la conquête, parmi les familles de toui rang, de prendre le surnom de leurs chàteaux et de leurs terres.
« Les bouviers de Normandie et les tisserands de F'lan- « dre, dit Augustin Thierry !, avec un peu de courage ct « de bonheur, devenaient promptement, en Angleterre, de « hauts hommes, d'illustres barons, et leurs noms, vils « ou obscurs sur l’une des rives du détroit, étaient no- « bles et gloricux sur l’autre,
« Des actes authentiques désignent comme chevaliers « normands, en Angleterre, un Guillaume le charretier, «un Hugues le tailleur, un Guillaume le tambour. »
D'après le Bolden-Buck ou Book ?, registre terrier de
1. Aug. Thierry. Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands, Livre LV, 2. Le registre appelé Bolden-Buck où Bock tirait son nom de la
la seigneurie de Durham, ce Guillaume, en 1183, échangea son fief de Ierthburn contre celui de Wessyngton, situd dans ie même diocèse, Il payait à l'évèque un cens de quatre livres; il devait l'accompagner aux grandes chasses avec deux levriers, et lui fournir un homme d'armes en cas de besoin, Dès lors la famille de Hertburn changea de nom comme elle avait changé de fief, et, sous le règne de Henri II Plantagenet, s’appela de Wessyngton !. Les noms de Bondo de Wessyngton et de William, son fils, figurent sur des chartes contenant donations de biens à des monastères (1257),
À la bataille de Lewes, en 1261, sur la liste des chevalicrs qui combattaient pour leur souverain Henri III contre les barons commandés par Simon de Montfort, nous retrouvons le nom de William Wessyn2ton, du fief de Wessyngton,
Sous le règne d'Edward IT, un sir Stephen de Wessyngton, portant pour emblème une rose d’or sur champ d'azur, fut un des nobles chevaliers qui joutèrent au tournoi de la ville de Dunstable (1334).
Le dernier descendant mâle direct du chef de cette famille fut William de Wessyngton. À sa mort, la scigneurie passa, par le mariage de Dionisia, sa fille, qu'il avait obtenu le droit d'instituer son unique héritière, à sir
paroisse de Bolden, la première par ordre alphabétique, comme le prouve son en-têle,
Inc'pit liber qui vocatur Bolden-Book, anno Dominicæ Incarnationis, 1183, ele...
Voici comment s’y trouve rapporté l'échange dont il est question :
Willus de Elerteburn habet Wessyngton (excepta ecclesia et terra ecclesie parlisea) ad excamb, pro villa de Herteburn quam pro bæ quietam clamavit : Et reddit 4 L. Et vadit in magna casa cum 2 Leporar. Et quando commune anxilium venerit debet dare 1 militem ad plus de auxilio, ele. — Collectanea curiosa, vol. ïi., p. 89.
1. Ce nom, qui doit être saxon, existait en Angleterre avant li conquête,
6 LA NOUVELLE FRANCE William of Temple Studley, et, vers 1100, le domaine était devenu la propriété des Blaykestons,
Si le nom des Wessyngton ne figure plus désormais sur le livre de chevalerie de l’évèché de Durham, il continue à fleurir pour un temps sous les voûtes hospitalières du cloître. En 1416, John de Wessyngton fut élu prieur des Bénédictins, dont les moines remplacaient à la cathédrale le clergé séculier, avec les franchises, la dignité et les honneurs des abbés mitrés. Ces priviléges, qui remontaient à plus de trois siècles, avaient donné lieu à nombre de différends, et, à l’époque dont nous parlons, le prieur avait été presque évincé du fauteuil abbatial par l’archidiacre.
John de Wessyngton n’était pas homme à laisser empicter sur ses droits, Se posant immédiatement en champion de son prieuré, dans un savant traité de Juribus el possessionibus Ecclesie Dunelmensis, il refuta victoricusement les prétentions de son rival, et s'installa en maitre dans le chœur, Le succès de sa controverse lui valut tant de renommée qu’il présida, en 1426, le chapitre général de l'ordre de Saint-Benoît, tenu à Northampton.
Le fier prieur de Durham cut encore avec l’évêque ct le clergé séculier, au sujet de ses fonctions ecclésiastiques, d'autres querelles dont il sortit également vainqueur. On montre à la bibliothèque du chapitre plusieurs traités manuscrits, qui sont comme autant de trophécs suspendus dans l'arsenal de Péglise en souvenir de ses vives polémiques.
Enfin, après avoir combattu contre le séculier pour l'honneur de son prieuré, et occupé pendant trente ans le siége abbatial, il mourut en pleine odeur de saintett, suivant l'expression antique, en l’année 1446. Il fut enseveli comme un guerrier sur son champ de bataille, à la porte de l'aile nord de son église, près de l’autel de Saint-
Benoit. Sur son tombeau se trouvait une inscription, malheureusement effacée par le temps, qui rappelait sans ‘oute les hauts faits de ce Washington du cloitre.
Si la bannière blasonnée des Wessyngton ne flottait plus sur les créneaux de leur manoir, néanmoins plusieurs descendants de la famille s'étaient établis au loin dans d’autres contrées de l'Angleterre, Ceux-ci se distinguent par leurs écrits de science, de théologie et de droit; ceux-là reçoivent le titre de chevalier pour services publics; — le nom revit dans l'histoire des comtés, environné de respect, comme l'attestent des inscriptions cravées sur les dalles des églises ou sur les pierres tornbales.
Peu à peu la particule scigneuriale disparait du nom de la famille, qui avait varié de Wessyngton à \Wassington et \Vasshington, pour devenir enfin Washington *. Une paroisse du comté de Durham porte encore ce nom avec cette dernière orthographe. C'est là, sans doute, que s'élevait l'ancien castel appelé primitivement Wessyngton,
Ce rapide exposé prouve tout au moins, et d’après des actes authentiques, l'existence très-ancienne en Angleterre d'une famille Washington dont les membres sont cités dans les histoires locales comme des personnes riches, influentes et considérées,
Mais c'est seulement en 153$ que commence la certitude historique pour l'établissement de la généalogie directe de Gcorge Washington. La branche à laquelle il appartient est issue de Lawrence Washington, écuyer
1. Une autre paroisse de ce nom existe dans le comte de Susseye
(esquire), de Gray’s Inn, et fils de John Washington, de Warton, dans le comté de Lancashire.
Pendant un certain temps, Lawrence Washington fut maire de Northampton. Lorsque Henri VIII supprima les prieurés, il lui donna, dans le Northamptonshire, le manoir de Sulgrave, avec des terres environnantes, débris du monastère de Saint-André.
Sulgrave, demeuré dans la famille jusqu’en 1620, s’appelait communément « manoir Washington », dont le bénéficiaire direct fut sir William Washington, de Parkington, dans le comté de Kent. Il épousa la sœur de George Villiers, duc de Buckingham, favori de Charles Ier, Cette alliance attacha profondément les Washington de Sulgrave à la dynastie des Stuarts, dont ils suivirent toujours, depuis cette époque la bonne et la mauvaise fortune.
Mentionnons encore dans cette longue généalasie le lieutenant-colonel James Washington, qui perdit la vie au siége de Pontefract pour la cause du roi Charles, et sir Henry, qui, en 1643, aida à la prise de Bristol sous les ordres du prince Rupert : ce même Ifenry, trois ans plus tard, en pleines guerres intestines, défendit Worcester contre les troupes du Parlement.
Pendant l’époque agitée du Protectorat, où il en coùûtait cher d’avoir été fidèle aux Stuarts, l'histoire garde le silence sur la branche de Sulgrave, dont deux rejetons, John et André, probablement compromis dans quelque conspiration contre Cromwell, émigrèrent en Virginie, vers 1657, pour fonder un établissement dans le comté de Westmoreland. Ils achetèrent des terres et devinrent de riches planteurs.
John ayant épousé miss Anne Pope, du même comté, établit sa résidence sur la rivière de Bridges Creek, près de son confluent avec le Potomac. Bientôt, fidèle aux traditions des chevaliers ses ancêtres, nous le retrouvons
colonel d’un régiment de la Virginie, souvent menacée alors par les Indiens. Très-estimé de tous pour ses services publics et ses vertus privées, il donna son nom à sa paroisse, nom qu'elle porte encore aujourd’hui, $es restes sont ensevelis sur une colline qui domine Bridges Creek, et ce sera pendant des générations le licu de sépulture de la famille.
Patience ! Voici venir George Washington! Continuons à la maniere biblique.
John eut une fille et deux fils, dont l’un, Lawrence, laissa trois enfants : John, Augustin et Mildred,
Augustin Washington, le second, se maria deux fois. Sa première femme se nommait Jane Butler; il en eut trois fils et une fille : Butler, qui mourut enfant, Lawrence, Augustin et Jane, morte aussi en bas âge, Sa seconde femme, Mary Ball, qu'il épousa le 6 mars 1530, lui donna six enfants.
George, l'aîné, notre Washington, naquit dans la maison de Bridges Creek, le 2? février 17321, Il était l'arrière-petit-fils de John Washington qui avait émigré en Amérique ‘vers 1657, et le sixième descendant depuis le premier Washington de Sulgrave , signalé en 1558.
1. De cette mai-on la vue s'élendait à plusieurs milles sur le Potomac et sur la rive opposée du Maryland. Elle avait probablement été achetée avec la propriété; c'était une des fermes primitives de la Virginie. Sun toit aigu formait-des bords saillants s’inclinant vers le sol, Au rez-de-chaussée se trouvaient quatre pièces, d'autres au-dessus, et à chaque extrémité une immense cheminée. Il n’en reste plus trace. Deux ou trois figuiers décrépits, quelques arbustes et pieds de vigne végèlent sur l'emplacement; çà et là une fleur passée à l’état sauvage sert à marquer la plice de ce qui fut un jardin, Les choses étaient du moins en cet état il y a quelques anr“cs, mais peut-être tout cela a-t-il disparu. Une pierre indique le lieu où s'élevait la maison, et une inscription rappelle que là naquit Washington,