Kingston
le versant occidental des Alleghanys, quel immense empire! La France pouvait revendiquer contre toute puissance européenne, en vertu des découvertes de ses hardis explorateurs, le droit de souveraineté sur un territoire de plus de trois millions de kilomètres carrés, environ un septième de la superficie totale de l'Amérique septentrionale, territoire embrassant dans ses deux grands fleuves la plus belle et la plus large portion du nouveau monde,
En résumé, au commencement du xvie siècle, il y avait de l’autre côté de l'Atlantique une Nouvelle-France qui comprenait la baie d'Hudson, le Canada, l'Acadie, une grande partie du Vermont et de la Nouvelle-York, et toute la vallée du Mississipi et de ses affluents depuis le sud des grands lacs jusqu'au golfe du Mexique!, Les colonies anglo-saxonnes, la Virginie, la Nouvelle-York ct la Nouvelle-Angleterre, qui, à la fin du siècle précédent, avaient pris un rapide essor, étaient forcément condamnées à rester sur le versant oriental des Alleghanys, bornées au nord par le lac Champlain ct la rivière Kennebec, au sud par les Espagnols de la Floride.
Une lutte était inévitable : deux génies différents se trouvaient en présence, deux races dont les métropolitains étaient toujours en guerre sur le vieux continent.
Les chiffres suivants nous diront plus haut que tous les raisonnements à qui devait rester la victoire, quand une lutte séricuse s'engagerait entre les colonies anglaises des bords de l'Atlantique et les pionniers du Saint-Laurent, des grands lacs et du Mississipi.
Québec a été fondé en 1534, et Boston en 1620, En 1672
1. Ces positions, admirablement choisies, étaient reliées par une série de forts.
nous n'avons au Canada que 3,418 habitants, dont 1,311 en état de porter les armes ; en 1690 la population s'élève à 15,000 âmes,
Les colonies anglaises venues près d'un siècle après nous comptent déjà 200,000 habitants,
Les avertissements ne manquaient pas; voici en effet, d'après ce qu'écrivait Pontchartrain en 1714, quelles étaient dans le nouveau monde les forces de la France :
« Le Canada n’a actuellement que 4484 habitants en état de porter les armes, depuis l’âge de quatorze ans jusqu'à soixante, et les vingt-huit compagnies de troupes de la marine que le roi y entretient ne font en tout que 6? soldats, Ce peu de monde est répandu dans une Ctendue de cent licues.
« Les colonies anglaises ont 60,000 hommes en état de porter les armes, et on ne peut douter qu'à la première rupture elles ne fassent un grand effort pour s'emparer du Canada, si l’on fait réflexion qu’à l'art, XXIT des instructions données par la ville de Londres à ses députés au prochain parlement, il est dit qu'ils demanderont aux ministres du gouvernement précédent pourquoi ils ont laissé à la France le Canada et le cap Breton. »
La France avait pourtant deux éléments sérieux de succès dans le Nouveau-Monde : sa position stratégique ct l'esprit guerrier de ses habitants, la plupart descendants d'officiers et de soldats qui sortaient des plus beaux régiments de France. Le Canadien, laboureur, chasseur et soldat, eût peut-être triomphé, s’il eût été seulement la moitié aussi nombreux que les marchands anglo-saxons, ses adversaires, Mais le Français n'émigre pas facilement, etil ne vint pas 3,000 véritables colons au Canada pendant toute la durée de la domination francaise 1,
1. Sous la domination arglaise, de 1764 à 1869, la population du Pas-Canada s'est élevée de 65,000 âmes à plus de 4,200,000,
Les tentatives de colonisation faites en Floride sous la direction de l’amiral Coligny avaient échoué. Après la mort d'Henri IV, l'influence italienne donna la prépondérance aux établissements qui avaient un caractère religieux ou féodal, On créa des scigneuries , des couvents; on bâtit des forts. Un homme actif, Pouirincourt, réclamait la concession de l’Acadie ; — on l’accorda à un jésuite. « Et pourtant, disait M. Carbat, s’il fallait donner quelque chose, c'était à Poutrincourt et non au jésuite, qui ne peut subsister sans lui. Je veux dire qu'il fallait premièrement aider à établir la république sans laquelle l'Église ne peut exister, d'autant que, comme disait un ancien évèque, l’Église est dans la république, et non la république dans l'Église, »
Cela s’écrivait en 1610 ; mais le gouvernement français ne tint aucun compte de cette judicieuse observation, Après la révocation de l’édit de Nantes, les réformés, qui cherchaient, comme les puritains, une terre où ils pussent adorer Dieu en liberté, demandèrent au grand roi l’autorisation d'aller peupler la Nouvelle-France. Louis XIV refusa; il envoya 200 soldats et quelques religieux au gouvernement de Québec, qui demandait des colons, des pères de famille, — et 500,000 huguenots allèrent porter à l'étranger, en Angleterre, en Suisse, en Hollande, leur fortune, leur travail et leur industrie.
Nous connaissons les forces respectives des deux groupes de colonies : voyons quelles étaient les causes de leurs discussions et de leurs conflits, Trois questions étaient continuellement en litige :
40 Sur la baie de Fundy, les frontières de l’Acadie et de la Nouvelle-Angleterre,
20 La suzeraineté sur les tribus des Indiens des Six- Nations, et la propriété des territoires situés au sud du lac Ontario.
3° L’occupation la riche vallée de l'Ohio.
Chaque fois que la mère-patrie est en guerre avec l’Angleterre, les Français du Canada entament des hostilités avec les colonies anglaises, et souvent, secondés par des Indiens leurs alliés, accomplissent dans la Nouvelle-York et la Nouvelle-Angleterre des incursions dévastatrices. Les Anglais usent de représailles, et c'est ainsi que l’histoire coloniale enregistrera les massacres des Français de
la Chine par les Iroquois et des Anglais de Boston par les Abénaquis.
Des guerres célèbres ont précédé dans le Nouveau- Monde cette grande lutte de sept ans à la fin de laquelle le nom de la Nouvelle-France disparut tout à fait de l'Amérique septentrionale.
La guerre du roi Guillaume (1685-1698), qui se termine par le traité de Ryswick, donne à l'Angleterre toute la baie d'Hudson, La France gardait la moitié occidentale de Terre-Neuve, toute la côte maritime depuis le nord de la baie d'Hudson jusqu’à la Nouvelle-Angleterre avec les iles adjacentes, la vallée du Saint Laurent, y compris les grands lacs, et la vallée à peine connue du Mississipi.
Puis vient la guerre de la succession d’Espagne (1698- 1715). La Nouvelle-France n'a qu'une population de 18,000 âmes à opposer aux 262,000 habitants des colonies anglaises. Le Massachusetts, l’Acadie et Terre-Neuve furent les principaux théâtres des hostilités, Par le traité d'Utrecht Louis XIV renonça aux droits qu'il pouvait avoir sur le pays des Iroquois, et céda à l'Angleterre, outre la baie d'Hudson, l'ile de Terre-Neuve, l'Acadie avec la ville de Port-Royal, c’est-à-dire tous les pays situés
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sur le littoral de l’Atlantique où la France ne possède plus que l'embouchure du Saint-Laurent et celle du Mississipi, avec droit réservé de faire sécher le poisson sur une partie de l’île de Terre-Neuve.
En 1744, la guerre de la succession d'Autriche éclatait en Europe, et aussitôt la guerre du roi George commençait en Amérique. À ce moment la population des colonies anglaises s’est élevée à 937,000 habitants, dont 181,000 nègres; le Canada et tous les autres centres de population ne donnent pas ensemble 60,000 Français, L'événement marquant fut la prise de Louisburg, la principale place forte de la France Amérique, emportée, le 28 juin 1745, par les troupes de la Nouvelle-Angleterre commandées par William Pepperell, riche commerçant du Maine. « Cet exploit, dit M. Bigelow, excita en Angle- « terre et dans les colonies un immense enthousiasme, et « donna aux Américains une idée de leur force militaire « qui eut une grande influence sur l'avenir. La guerre se « termina par le traité d’Aix-la-Chapelle (18 octobre 1748), « mais, à la grande mortification des colons, Louisburg « fut restitué à la France! t »
1. John Bigelow. Les États-Unis d'Amérique en 186%. Hachette et Cie.