‹ George Washington d'après ses mémoires et sa correspondance [microforme]Chapitre 19 sur 48 · LA VALLÉE DE L'OH(O, — LES DIPLOMATES DU DÉSERT · texte numérisé non relu

LA VALLÉE DE L'OH(O, — LES DIPLOMATES DU DÉSERT

Le traité d’Aix-la-Chapelle avait renvoyé à une commission spéciale la détermination des lignes-frontières entre les Anglais et les Français ; mais aucune transaction n'était possible; car il ne s'agissait pas de quelques lieues de pays seulement : d'immenses territoires étaient revendiqués par les deux nations qui rivalisaient d’ardeur pour se devancer mutuellement par une prise de possession effective du sol. Aussi tout l’art des commissaires consistait-il, de part et d'autre, à empiler notes sur mémoires pour s’en faire comme un rempart contre la solution des diflicultés soumises à leur haute compétence,

La vallée de l'Ohio et de ses affluents, qui s'étend audessous des grands lacs, à l’ouest des Alleghanys, est une des contrées du monde que la nature a le mieux dotées : climat salubre, sol fertile, chasses et pécheries abondantes : tous les produits se rencontrent dans ce pays, où les lacs et les rivières semblent des chemins préparés pour un vaste commerce international,

On n’y trouvait pas alors d'établissements européens, mais seulement quelques tribus mélangées d'Iroquois, de

Delawares, de Shawnees et de Mingoes, débris des races indigènes, qui avaient émigré à l’époque de l’arrivée des Français au Canada et s'étaient établis dans ces parages, Ces pauvres gens prétendaient avec quelque raison que la vallée de l’Ohio était leur bien; elles ne reconnaissaient pas plus le droit que l'Angleterre prétendait tenir d’une cession à elle faite jadis par les Iroquois que le droit qu’aurait pu donner à la France le voyage du P. Marquette et de son compagnon Joliet. « Les Français, disaient des sachems à M. Gist, réclament tout le pays d’un côté de l'Ohio, et les Anglais celui qui est situé de l’autre côté : où se trouvent donc les terres des Indiens ? » Il fallait compter avec ces Indiens. La capitale de leur confédération s’appelait Logstown ; elle était située un peu plus bas que la ville actuelle de Pittsburg et servait de résidence à leur sachem, chef seneca très-influent, qu’on appelait le Demi-Roi, Le gouverneur du Canada leur avait dans l’origine offert son protectorat, qu'ils avaient d’abord accepté. Mais depuis quelques années l'influence française avait été sapée par les trafiquants de la Pensylvanie,

Des hommes grossiers, sans foi ni loi,et devenus à moitié sauvages, toujours prompts à chercher querelle et quelquefois implacables dans leurs haines, étaient généralement employés par quelque négociant plus civilisé qui partait à leur tête avec un long convoi de bêtes de somme, cheminant à travers les montagnes ct les forêts vers les rives de l'Ohio, Il établissait son quartier général dans quelque centre indien, et de là dépêchait ses courtiers dans les camps de chasse, les wigwams, où ils échangaient des couvertures de laine, des habits aux couleurs éclatantes, de la poudre, du plomb et du rhum, contre de précieuses fourrures,

Un commerce très-lucratif, organisé avec les Indiens de l’ouest, grandissait chaque jour et commençait à être mo-

nopolisé par les Pensylvaniens. Le désir d'y participer vint aux planteurs les plus intelligents et les plus hardis de la Virginie et du Maryland, parmi lesquel nous rencontrons Lawrence et Augustin Washington. Pour défendre leurs intérêts coloniaux auprès de la métropole, ils s'associent avec un riche marchand de Londres, fondent une société qu’ils appellent la Compagnie de l'Ohio, et obtiennent du gouvernement britannique une concession de 500,000 acres deterre à prendre à l’ouest des Alleghanys, dans le pays même que les commissaires institués par le traité d’Aix-la-Chapelle étaient chargés de partager, Ces diplomates s'étaient en tous points conformés aux intentions de leurs gouvernements : ils n'avaient rien fait,

La compagnie de l’Ohio se mit immédiatement à l’œuvre, sous la présidence de Thomas Lee, qui mourut peu de temps après, laissant sa place à Lawrence Washington,.

Le premier soin des administrateurs fut d'importer d'Angleterre les marchandises qui convenaient le mieux au commerce indien et les objets qui pouvaient être le plus agréables aux grands chefs des tribus dont on recherchait l’amitié, l’alliance ou tout au moins la neutralité. Puis on offrit de fortes sommes d’argent aux vétérans de la chasse et de la guerre, nés dans le pays, qui voudraient servir de guide aux pionniers de la colonisation saxonne sur le chemin de l'Ohio,

Mais, avant que la Compagnie eût reçu sa charte et ses marchandises, préparé son matériel, enrôlé ses colons, les Français étaient déjà en campagne.

C'est ici que se montre la différence du génie des deux races qui se disputaient l'empire du Nouveau-Monde.

Les Anglais respectent en apparence le titre indien: la compagnie de l'Ohio dissimule ses desseins, et ne se pré-

sente aux indigènes que sous la forme de trafiquants qui leur offrent à bon compte des parures voyantes pour capter leur vanité d'enfants, et beaucoup de rhum pour satisfaire leur ivrognerie,

La France, elle, affirme hautement ses droits de souveraincté : pour soutenir ses prétentions, une troupe arméc envahit le territoire en litige,

Au commencement de 1749, le marquis de la Galisson nière, gouverneur du Canada, avait envoyé Céleron de Bienville, un intelligent officier, avec 300 hommes sur les rives de l'Ohio, pour, disait-il, ramener la paix entre les tribus qui s'étaient brouillées pendant la dernière guer c ct faire reconnaitre les droits de la France. M. de Bienville accompagna ses paroles des présents obligés et rappela aux Indiens leur ancienne amitié, en les engageant fortement à ne plus entretenir avec les Anglais aucune relation de commerce. Ayant rencontré quelques marchands de Pensylvanie dans les tribus, il leur enjoignit de quitter immédiatement le pays, et les chargea pour leur souverneur d’une lettre dans laquelle il lui faisait part de son arrivée dans la vallée de l'Ohio et de sa surprise d’y rencontrer des trafiquants anglais. Il ajoutait que tous ceux qui seraient pris à l’avenir seraient rigoureusement traités,

Peut-être aurait-il réussi à faire reconnaître l'autorité de la France par les Indiens de la contrée, mais il eut le malheur d’accrocher aux arbres et de planter en terre, aux confluents de l'Ohio et de ses tributaires, des plaques de plomb portant des inscriptions d’après lesquelles tous les pays situés sur les deux rives des cours d’eau, depuis leur

source jusqu'à leur embouchure, appartenaient à la couronne de France, On considérait, à cette époque, comme un axiome du droit des gens que la découverte d’une rivière donnait à son auteur la propriété de tout le pays arrosé par ses affluents.

Les Indiens murmurèrent ; ils ne pouvaient pas lire les inscriptions, mais leur instinct ne les trompait point ; ils devinaicnt la portée d’un pareil acte.

« Ces plaques de plomb, dirent-ils, indiquent que les Français veulent nous voler notre pays. » Ils demandèrent la protection du gouverneur de Pensylvanie, et lui firent dire qu'ils n’écouteraient ni les menaces ni les promesses de la France ; « que leur amitié pour les Anglais « durerait tant que le soleil et la lune tourneraient au- « tour de la terre, »

Le gouverneur Hamilton connaissait le prix de lalliance indienne en pareilie occurrence ; d’accord avec le Conseil, il dépècha près des tribus de l’ouest un homme qui avait conquis sur elles une très-grande influence, George Crogham, un vétéran du trafic indien, rusé, sagace, très-populaire parmi les indigenes, auxquels il savait distribuer d’une main prodigue des présents qui ne lui coûtaient guère et lui rapportaient beaucoup.

Le but de sa mission était de convoquer à Logstown toutes les tribus de l'Ohio pour le printemps de 1750.

De son côté, la compagnie de l'Ohio expédiait un agent, M. Gist, hardi pionnier et très-expérimenté dans les ruses de la vie indienne, pour étudier ct choisir les terres concédées par la Couronne.

Toutes les tribus traversées par les deux envoyés de la Pensylvanie et de la Virginie promirent de se trouver au rendez-vous donné à Logstown. Un jour que Gist et Crogham étaient réunis à Picqua, principale ville des Miamis, au milieu d’un conseil de sachems auquel ils

assistaient, échangeant les plus chaudes protestations d'amitié, et les plus sincères promesses d'alliance, deux Peaux-Rouges de la rivière des Ottaouais se présentèrent à l'assemblée, au nom du gouverneur du Canada, afin de renouveler avec les Miamis l’ancien traité d'alliance. Les couleurs de la France furent dressées à côté de celles de l'Angleterre ; on fit entrer les ambassadeurs avec tout le cérémonial ordinaire des Indiens, et on les invita à exposer l’objet de leur mission.

« Votre père, le roi de France, dirent-ils, se souvient « de ses enfants de l'Ohio et vous envoie ces présents « (du tabac et de l’eau-de-vie). Il vous a frayé un chemin « pour venir le visiter, lui et ses officiers, et vous presse « d'arriver, vous donnant l’assurance que toutes les que- « relles passées sont oubliées, »

Le chef des Miamis, Piankesha, répondit sur le même ton : « Il est vrai que notre père a mainte fois envoyé « près de nous et qu’il a dit que le chemin était frayé, « mais je ne crois pas qu'il soit net, il est fangeux et « sanglant : les Français l’ont fait tel, Nous avons tracé « un chemin sûr pour nos frères les Anglais ; les Français « l'ont rendu dangereux et ont fait nos frères prisonniers. « Nous considérons cela comme fait à nous-mêmes. »

Ayant ainsi parlé, il tourna le dos et sortit de la salle du conseil; les présents furent rendus, le drapeau de la France abattu, et les ambassadeurs se retirerent en larmes, prédisant aux Miamis de terribles vengeances ct leur ruine prochaine.

L'assemblée de Logstown, préparée par MM. Gist ct Crogham, eut lieu à la date indiquée. Il était très-important pour les Français d'empêcher le traité qui devait s’y conclure ; le capitaine Joncaire fut chargé de le tenter.

Joncaire, fait prisonnier tout jeune par les Iroquois, avait été élevé dans une de leurs tribus et s'était familia-

PREMIÈRES ARMES DE WASHINGTON Ai

risé de bonne heure avec leur langue et leurs habitudes. Ce fut l'origine de sa fortune. En retournant à la vice civilisée, il devint un instrument précieux entre les mains du gouvernement canadien pour gagner, ménager, entretenir de bonnes relations avec les Peaux-Rouges. On le vit tantôt ambassadeur près des Iroquois, tantôt médiateur entre les tribus en guerre, souvent chef d'une de leurs bandes, quand ils se battaient pour la France. En 1728 il avait suivi aux rives de l'Ohio les émigrés du Canada, les Delawares et les Shawnees, et leur avait fait reconnaitre la suzeraineté de la France et accepter son protectorat. Quand le Canada voulut établir un poste militaire qui dominât le pays des Iroquois, c’est lui qui vint d'abord élever un modeste wigwam et bâtir au milieu de ses frères, Que pouvait-on lui dire ? n’était-il pas un enfant de leurs tribus ? Peu à peu le wigwam devint un poste de commerce important, puis le fort Niagara. Les années s'étaient écoulées, et il avait vieilli dans la politique indienne, dont il connaissait tous les secrets,

Joncaire fit son apparition à Logstown, accompagné d'un autre Français et de quarante Iroquois, Il trouva les tribus de l’ouest assemblées : tout était fètes et réjouissances ; on brülait de la poudre; Crogham avait fait de larges distributions de présents, au nom du gouverneur de la Pensylvanie.

Le capitaine passait pour avoir tout l'esprit d’un Français et l’'éloquence d'un Iroquois ; avant de prendre la parole, il étendit, pour appuyer ses arguments, un cordon de wampum ! d’une longueur extraordinaire. Mais cette fois ses présents furent rejetés, son éloquence n’eut aucun

1, Le wampum consistait en perles allongées, blanches et rouges, faites avec l’intérieur de certaines coquilles. Aucun discours fait au représentant d’une autre nation n'avait de valeur que par le don d'un rang où d’une ceinture de wampum

succès, ot sa mission se termina par la lettre suivante, qu'il adressa au gouverneur de Pensylvanie :

« Le marquis de la Jonquière, gouverneur de la Nou- “ velle-France, m’ayant ordonné de veiller à ce que les “ Anglais ne fassent aucun traité dans la vallée de l'Ohio, ( j'ai signifié à tous les trafiquants qui relèvent de votre { gouvernement d’avoir à se retirer. Vous n'ignorez pas “que tous ces pays appartiennent au roi de France, et « que l'Angleterre n’a aucun droit d'y venir faire le com- « merce. »

pue.

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