CHAPITRE V
PREMIÈRES ARMES DE WASHINGTON. — L'AFFAIRE DE JUMON- VILLE, — DATAILLE DES GRANDES-PRAIRIES,
Pendant ces négociations, le Canada se préparait activement aux éventualités d’une guerre qui n’attendait | qu’une occasion pour éclater, Un vaisseau de dimensions extraordinaires avait été lancé sur le lac Ontario; on fortifiait le comptoir du Niagara et les postes avancés; on construisait de nouvelles redoutes sur l'Ohio supérieur afin d'assurer les communications avec la Louisiane et relier entre elles de si vastes possessions. En Virginie, l'esprit belliqueux se manifestait ouvertement devant les préparatifs de la France; le pays avait été divisé militairement en districts; les colons étaient prêts au premier signal à suivre leurs chefs et à chasser les prétendus usurpateurs. Il était évident que, si l’on poussait plus avant les revendications de part ct d'autre, le conflit ne pouvait être vidé que par les armes.
ans, Son frère Lawrence obtint néanmoins. pour lui le commandement d’un des districts militaires de la Vir-
ginie : le jeune géomètre est devenu le major Washington, « Ces nouvelles fonctions, dit M. Cornélis de Witt, étaient conformes à ses goûts, et il s’y consacra avec ardeur, 11 rechercha les ofliciers qui avaient fait la guerre, lut les principaux ouvrages sur l’art militaire, et communiqua san activité aux ofliciers qui servaient sous ses ordres, »
L'éducation militaire du jeune major fut moins complète que ne l'indiquent les lignes précédentes, et il est assez curieux de connaître quels furent les premiers maftres, en l’art de la guerre, de celui qu’on appela plus tard le Fabius Cunctator de l'Amérique.
La Virginie possédait dans sa population flottante quelques débris de la guerre d'Espagne, notamment un certain adjudant Muse, volontaire du Westmoreland, qui s'était trouvé sous Lawrence au siége de Carthagène, et un vieux soldat de fortune, Hollandais de naissance, retraité pour services rendus dans l’armée britannique, Jacob van Braam, alors professeur d'escrime en vogue parmi la jeunesse virginienne. Celui-ci apprit à George à manier l'épée; le premier lui enseigna l'école du soldat, en y joignant quelques notions sur la marche et les évolutions des troupes en campagne. Pour compléter les leçons de ces deux vétérans, Washington trouva quelques livres de stratégie et de tactique dans la bibliothèque de Mount Vernon.
La mort de Lawrence vint l’arracher pour un temps à ses études militaires et à ses devoirs publics ; mais les nouvelles de la frontière devenaient de plus en plus menaçantes pour les colonies anglaises : après avoir réglé les affaires de la succession de son frère, dont il était l’exécuteur testamentaire, le jeune adjudant général vint reprendre son poste et se mettre à la disposition du gouverneur de la Virginie.
Le meeting des tribus de l'Ohio, Delawares, Shawnees et Mingoës, qui s'était tenu à Logstown, avait eu un plein succès, Les deux commissaises de la Virginie avaient conclu avec les Indiens un traité par lequel ces derniers s'engageaient à ne pas inquiéter les pionniers anglais qui viendraient s'établir sur l'Ohio, Un jour Tanacharisson, le Demi-Roi, fut averti que ses frères de Virginie allaient bâtir une maison solide à la fourche de la Monongahela, pour les défendre contre les Français. Ce projet, loin d’exciter, comme les plaques de plomb de Céleron de Bienville, les inquiétudes des indigènes, ne fit que leur donner un nouveau courage contre les Français, et Tanacharisson se rendit, en qualité d'envoyé de plusieurs tribus, au quartier général du commandant français, où il lui adressa un discours dont voici à peu près la substance :
« Pères, nous avons allumé, il y a longtemps, un feu à « un endroit appelé Montréal : c'est là que vous deviez « rester, et non venir usurper notre pays. Je désire main- « tenant que vous retourniez promptement à cet endroit; « car sachez bien, pères, que ce pays-ci est à nous et non « pas à vous, et ne nous obligez pas de prendre la verge « pour sévir contre les perturbateurs.
« Si vous étiez venus d’une manière pacifique, comme «nos frères les Anglais, nous aurions consenti à faire «du commerce avec vous; mais venir vous emparer de « force de nos terres, y bâtir des maisons, c’est à quoi « nous ne pouvons nous soumettre.
« Pères, les Anglais sont blancs et vous aussi : nous « vivons dans un pays intermédiaire; c’est pourquoi le «pays ne vous appartient ni aux uns ni aux autres, Le
« Grand Étre, là-haut, l’a destiné à devenir pour nous « un lieu de résidence. Ainsi, pères, je demande que vous « vous retiriez, comme l'ont fait nos frères Ics Anglais, «car je vous tiendrai à la longueur de mon bras. Nos « frères les Anglais nous ont entendus, et je viens vous « parler comme à eux, car je ne crains pas d’entrepren- « dre de vous chasser de ce pays. »
Après avoir ainsi parlé, il déposa aux pieds du gouverneur un cordon de wampum.
Ce langage était fier et patriotique; le commandant français fit cette réponse dédaigneuse, hautaine et trèstrès-peu politique :
« Mes enfants, vous parlez follement. Vous dites que « ce pays vous appartient : il n’y a pas un noir de mon «ongle à vous. Ceci est mon pays, je le veux; que celui « qui lose se lève contre moi, Je n'ai pas plus peur des « Indiens que des moustiques. Je vous déclare que je « veux descendre l'Ohio et bâtir sur ses rives; ma puis- « sance est capable de détruire tous les obstacles, car j'ai « des soldats qui seront plus nombreux que le sable des « bords de la mer : en conséquence voiei votre wam- « pum, je le rejette, »
Qu'avait fait le gouvernement français ? Il avait en quelque sorte apposé les scellés sur les arbres ct les pierres de la contrée, croyant que les Indiens respecteraient des plaques de plomb consacrées par un prétendu droit international. Pendant ce temps-là les Anglais s’établissaient amiablement à Shurtlee Creck, à l’est de l'Ohio, et à Will’s Creek, sur la rivière Cumberland,
La France s'était contentée des apparences de droit, l'Angleterre avait préféré la réalité du fait, Ne parlons pas des Indiens : quel que soit le vainqueur, c’est l’extermination qui les attend, après avoir servi d'instruments à l'ambition des deux puissances.
Si l'influence anglaise avait triomphé au meeting de Logstown, la diplomatie française avait eu pourtant quelques succès dans certaines tribus,
La puissante confédération des Six Nations avait refusé d'envoyer des délégués à Logstown. « Ce n’est pas notre « habitude, avaient répondu les Iroquois, de nous ren- « contrer pour traiter de grandes affaires dans les bois et « les herbages. Si le gouverneur de la Virginie a besoin « de s’entretenir avec nous et qu'il veuille nous remettre « un présent, nous nous rendrons à Albany, où nous « espérons que le gouverneur de New-York se trouvera, »
Les tribus des Miamis montraient des signes de désaffection, d’autres menaçaient d’hostilités,
En même temps les troupes de la Louisiane remontaient le Mississipi, laissant de distance en distance des postes militaires depuis l'embouchure de ce fleuve jusqu'au Canada,
Sur les plaintes de la compagnie de l'Ohio, le gouverneur de la Virginie, l'honorable Robert Dinviddie, qui se trouvait être en même temps un des plus forts actionnaires de cette puissante société, dépècha le capitaine William Trent au commandant de l’Ohio pour se plaindre des agressions commises sur le territoire de Sa Majesté Britannique. Ce messager était en même temps porteur de présents destinés aux Indiens,
Trent n'avait ni le courage ni la ruse nécessaires pour remplir une mission sur la frontière, Il s'arrêta à Logstown, puis à Piqua, la grande ville des Twighties, où nous avons vu Gist et Crogham si bien accueillis par les Miamis. Tout était retourné. La place avait été attaquée par les Français et des Indiens de tribus hostiles :
les Miamis avaient été battus avec de grandes pertes, les marchands anglais faits prisonniers; le chef Piankesha, qui naguère tournait si fièrement le dos aux ambassadeurs ottaouais, avait été abandonné par ses infidèles sujets, et le drapeau français flottait triomphant sur les ruines de la ville indienne. L'aspect général des affaires semblait si menaçant pour les Virginiens de la frontière, que Trent, perdant courage, à plus de 150 milles du quartier général français, revint en toute hâte auprès du gouverneur sans avoir remis son message.
Le gouverneur Dinviddie jeta alors les yeux sur George Washington, dont la commission d’‘djudant général venait d’être renouvelée, avec charge d'inspecter la division du Nord. Bien que Washington n’eût que vingtdeux ans, il connaissait parfaitement le litige et joignait à une grande expérience du désert beaucoup de courage, de prudence et d'habileté, qualités indispensables pour négocier avec les Français et les Indiens,
Il partit de Williamsburg le 30 octobre 1753. Avant d'arriver au but de son voyage, il avait environ cinq cent soixante milles à parcourir à travers un pays de montagnes escarpées et presque entièrement désert. Ses instructions lui ordonnaient de se rendre sars retard sur l'Ohio, de convoquer quelques chefs indiens à Logstown, de leur faire connaitre l’objet de sa visite, et, après s’être assuré du lieu où stationnaient les Français, de requérir une escorte. À son arrivée au fort principal des Français, il devait présenter ses pouvoirs, ainsi qu’une lettre du gouverneur de la Virginie, au commandant, et demander une réponse, au nom de Sa Majesté britannique. Il devait,
de plus, s'informer activement et avec prudence de la force du corps français qui avait traversé les lacs, des renforts attendus du Canada, du nombre des forts élevés et de leur situation, des garnisons, de leur état et de leur distance réciproque; en un mot, il était chargé de se procurer tous les renseignements possibles sur la position ct les projets des usurpateurs.
Après avoir traversé les villes de Frédéricksburg, d'Alexandrie et de Winchester, accompagné de Jacob van Braam, son ancien maitre d'armes, engagé comme interprète français, et de John Davidson, interprète indien, il arriva à Will's Creck, où il trouva M. Gist, depuis long: temps accoutumé aux forêts et qui consentit à servir de guide, Avec les serviteurs, la caravane se composait de huit personnes,
Après bien des difficultés, Washington atteignit la Fourche de l'Ohio, où la Monongahela et l’Alleghany se réunissent pour former cette rivière, Le major examina ce lieu avec attention; il signala les avantages qu’il offrait comme poste militaire, tant pour la défense que pour servir de dépôt de munitions, en cas d'hostilités dans ces parages ; co fut sur son avis qu’on y commença bientôt une forteresse qui devint plus tard le fort Duquesne, et enfin Pittsburg, place célcbre dans les guerres qui suivront.
À Logstown, après avoir attendu quelque temps l'escorte qui lui avait été promise, comme les affaires étaient urgentes, Washington partit accompagné seulement de quatre Indiens, le Demi-Roi Tanacharisson, un vieux chef nommé Jiaskakake, le Tonnerre-Blanc et le Chasseur, par la route de Venango, où ils arrivèrent le 4 décembre. C'était une ancienne ville indienne, située à la bouche de Forck-Creek, sur l'Ohio, à soixante milles de Logstown vers le nord.
A+ JOUAULT. 4
Ici nous laisserons parler Le Journal du major Washington,
« Nous trouvämes les couleurs de la France arborées sur la maison d’où ils ont chassé M, John Frazicr, sujet anglais; je m'y rendis sur-le-champ, pour m’informer de la résidence du commandant ; j'y trouvai trois ofliciers. L’un d'eux, le capitaine Joncaire, m'apprit qu’il avait le commandement de l'Ohio; mais qu’il y avait au fort le plus proche un officier général, auquel il me conseillait de m'adresser pour une réponse. Il nous invita à souper avec eux, et nous traita avec la plus grande politesse,
«Le vin qu'ils se servaient à eux-mêmes abondamment bannit bientôt la réserve qu’ils avaient montrée d'abord, et leur donna un abandon qui les porta à s'exprimer avec plus de liberté,
€ Is me dirent qu’ils avaient le ferme projet de se rendre maitres de l'Ohio, et que, par tous les diables, ils en viendraient à bout ; que tout en sachant bien que les Anglais pouvaient lever deux hommes contre eux un, ils savaient aussi que leurs mouvements étaient trop lents et trop réfléchis pour qu'ils pussent l'emporter sur eux. Ils prétendent avoir un droit incontestable sur la rivière depuis la découverte d’un nommé La Salle, qui date de soixante ans; le motif de l'expédition est d'empêcher que nous formions des établissements sur le bord du fleuve, ayant entendu dire que quelques familles étaient en marche avec le projet de s’y établir.
« » décembre, — Une pluie abondante, qui a duré tout le jour, nous a empèchés de nous mettre en route. Le capitaine Joncaire a envoyé chercher le Demi-Roi, dès qu'il a su qu'il était avec moi, Il a affecté d'être fàché que je ne l'eusse pas amené auparavant; je me suis excusé aussi bien que possible, en lui disant que je n'avais pas pensé
PREMIÈRES ARMES DE WASHINGTON o1 que sa compagnie lui fût agréable, l’ayant entendu parler lui-même avec beaucoup de dédain des Indiens en général; mais un autre motif m'avait empêché de le conduire chez lui : je savais que le capitaine est un interprète, qu'il possède une grande influence sur les Indiens et qu'il a depuis peu employé tous les moyens possibles pour ‘es attirer dans son parti; aussi aureis-je désiré éviter cette rencontre si la chose avait été possible.
« Lorsqu'ils entrèrent, il se montra très-joyeux de les voir; il s’'étonna qu’ils fussent venus si près de lui sans le visiter, leur fit présent de plusieurs bagatelles, et leur donna à boire si copicusement, qu’ils furent bientôt hors d'état de s'occuper de l'affaire pour laquelle ils étaient venus, en dépit de toutes mes recommandations. »
« 6. — Le Demi-Roi, ayant recouvré sa raison, vint dans ma tente, et insista beaucoup pour me faire rester et écouter ce qu'il avait à dire aux Français, J'aurais voulu qu'il gardât le silence jusqu'au moment où il verrait le commandant, mais je ne pus l'obtenir. Il me dit qu'un feu du conseil avait été allumé à cet endroit, que toutes leurs affaires avec le peuple s'y étaient traitées, et que M. Joncaire s’occupait seul de ce qui concernait les Indiens. Comme je désirais savoir l’issue de la conférence, ie consentis à rester...
« Vers les dix heures, ils se réunirent en conseil ; le Demi-Roi répéta à peu près les mêmes choses qu'il avait dites précédemment au quartier général, (lewampum) et offrit au Français de reprendre le ceinturon de paix. M. Joncaire refusa de le recevoir, et désira qu’il fût porté au commandant du fort. »
De Venango, la petite ambassade se rendit à Waterford, par un chemin marécaceux et sillonné de cours d'eau que les neices et les pluies avaient grossi de manière à en rendre la navigation périlleuse,
Le 12, on était arrivé au terme du voyage : « Je me disposai de bonne heure, dit Washington, à me rendre chez le commandant; l'officier qui commande en second me reçut et m'introduisit près de lui. Je lui fis part de ma missive, et lui présentai mon message et la lettre; il désira que je les gardasse tous deux jusqu’à l’arrivée de M. Reparti, capitaine placé au fort voisin, qu'on avait envoyé chercher et qu’on attendait à chaque moment.
« Ce commandant est un chevalier de l’ordre militaire de Saint-Louis, nommé Legardeur de Saint-Pierre. C'est un gentleman qui nest plus jeune et qui a une belle tournure militaire,
« À deux heures, la personne qu'on attendait arriva; j'offris de nouveau la lettre; ils la reçurent et passèrent dans une autre p èce, pour que le capitaine, qui entendait un peu l'anglais, la traduisit. Lorsqu'il eut fini, le commandant me pria d'entrer avec mon interprète, pour lire la traduction et la corriger ; ce que je fis.
« Les principaux officiers se retirèrent pour tenir un Conseil de guerre, ce qui me permit de prendre les dimensions du fort et de faire quelques observations.
« Le 14, je n'avais encore aucune réponse, Comme je m'aperçus qu'on cherchait à trainer l'affaire des Indiens et à les empêcher de revenir avec moi, je iis tous mes efforts pour déjouer ces menées, et je les pre:sai de terminer au plus vite. Ils demandèrent une audience pour ce soir, qui leur fut accordée à la fin, et ils furent reçus seuls par le commandant et un ou deux officiers, Le Demi-Roi me dit avoir offert le wampum au commandant, qui évita de le prendre, et lui fit de nombreuses protestations d'affection, lui disant qu’il avait besoin de vivre en paix et de commercer amiablement avec eux, et qu'il allait leur envoyer sur-le-champ quelques présents à Logstown, en preuve de ses bonnes intentions. Mais je
crois qu'il se propose plutôt d'enlever tous les colporteurs qu'il trouvera sur la route : car j'ai appris en secret qu'il devait emmener un officier. Cette opinion me semblerait assez confirmée par la réponse du commandant, à qui je demandais de quelle autorité il avait fait prisonnier plusieurs Anglais. Il me dit que le pays leur appartenait; qu'aucun Anglais n'avait le droit de commercer sur ces lieux; et qu’il avait l’ordre de faire prisonnier tout individu qui entreprendrait un trafic sur lOhio ou sur ses différentes branches. »
Le soir même de cette conversation, Washington recevait du commandant une réponse à la lettre du gouverneur, et le 16 au matin, après avoir déjoué les tentatives faites pour gagner le Demi-Roi et ses Indiens, il s’embarquait avec eux sur la Creek, emportant un plan du fort qui fut envoyé au gouvernement britannique, et les renseignements les plus précis sur les intentions de la France, ses forces ct ses ressources sur les grands lacs, l'Ohio ct le Mississipi.
La guerre devenait imminente, Au Canada, la milice était organisée et exercée ; on augmentait les fortifications de Beauséjour ; on acheminait 2,000 hommes sur l'Ohio, et l’on transformait en forts trois magasins d’entrepôt; on mettait des vaisseaux sur les chantiers des lacs Erié et Ontario pour le service des transports, et le gouvernement de la Louisiane, informé de tout ce qui se passait, recevait l'ordre d'engager les Indiens de son gouvernement à joindre leurs forces à celles qui étaient sur l'Ohio,
Les Anglais ne déployaient pas moins d'activité. Grâce
au zèle du gouverneur Dinviddie, la Chambre, après quelque résistance, vota un subside de dix mille livres sterling pour l'encouragement et la protection des planteurs sur les bords du Mississipi;, deux cent mille acres de terre sur l'Ohio furent promis aux soldats qui s’enga+ geraient pour la défense de la colonie. Le capitaine Trent partit à la tête d’un détachement qui devait construire un fort à la fourche de l'Ohio.
Les indigènes, sollicités par les deux partis, hésitaient, surpris, troublés de voir: arriver de chaque point de l'horizon des soldats, de l'artillerie, des munitions de toute espèce, au milieu de leurs forèts dont le silence n'avait encore été troublé que par le bruit de leurs chasses ou de leurs gucrres intestines,
M. de Contrecœur avait remplacé M. Legardeur de Saint-Pierre. Sans tenir compte de l’ordre de se retirer, que le gouverneur de la Virginie avait notifié à son prédécesseur, il avança avec cinq ou six cents hommes jusqu’à la fourche de l'Ohio et somma de se rendre les soldats du détachement qui travaillait à la construction du fort indiqué par Washington, Le capitaine ct le lieutenant étaient absents; l'enseigne Ward capitula et reprit avec ses hommes le chemin de la Virginie.
Les Français agrandirent et complétèrent les ouvrages commencés; ils donnèrent à la place le nom de fort Duquesne, en l'honneur du gouverneur du Canada.
Tel fut le premier acte d’hostilité ouverte d’une guerre qui devait ruiner à jamais l'influence latine dans l'Amcrique septentrionale,
Le major Washington était passé lieutenant-colonel. Il reçoit l’ordre au mois d'avril de partir en avant-garde.
avec trois compagnies, environ 300 hommes, afin d'ouvrir la route à une armée coloniale que mettaient sur pied Ja Virginie, le Maryland et la Pensylvanie, Ses instructions étaient ainsi conçues : « Rester sur la défensive, mais « prendre ou tuer tous ceux qui pretendraient s'opposer « de vive force aux travaux des Anglais ou s'attaquer à « leurs établissements. »
A cette nouvelle, M. de Contrecœur chargea M. de Jumonville d'aller à la rencontre de Washington, de lui déclarer qu'il entrait sur le territoire francais et de le sommer de se retirer,
Le 27 mai 174, Washington était retranché aux Grandes-Prairies, où il avait préparé, comme il le dit luiméme, « un charmant champ de bataille, » Le Demi-Roi et M. Gist viennent lui apprendre que des Français sont campés dans son voisinage. Par une nuit obscure et pluvieuse, avec quarante hommes seulement qui suivaient à la file un étroit sentier, Washington se dirige vers le campement du chef indien qui lui avait le premier signalé l'approche de l'ennemi; après délibération, il fut résolu qu'on attaquerait les envahisseurs, Deux Indiens, suivant la trace des Français, découvrirent leur campement caché dans des rochers. De concert avec les chefs Mingoes, Washington prit ses mesures pour Îles surprendre, et le lendemain matin il les attaquait au point du jour, sans chercher à leur faire part d’abord de sa mission, Voyant les Anglais s’approcher, les Français coururent aux armes, « Feu! » commanda Washington, et, donnant l'exemple, il tira lui-même sur l'ennemi... Une action d'un quart d'heure s’ensuivit, à la suite de laquelle dix Français étaient tués et parmi eux Jumonville ; vingt et un furent faits prisonniers.
Cet engagement fut, au xvine siècle, qualifié d'assassinat, Qu'on nous permette de ne point discuter à nou-
veau un procès oublié depuis le jour où Rochambeau mit l'épée de la France au service de Washington, Nous nous contenterons de résumer les deux versions,
D’après la dépêche adressée par M. de Contrecæur le ? juin 1754, le feu aurait été interrompu sur l’observation des Français « qui demandaient à dire quelque chose », ct de Jumonville tué pendant qu'on lisait les sommations dont celui-ci était porteur.
Washington affirme, de son côté, qu’il marchait à la tète de sa colonne, et qu'aussitôt que les Français le virent, ils coururent à leurs armes sans demander à parlementer, ce à quoi il aurait consenti, s'ils l’avaient fait,
Il est probable qu’il y a du vrai dans les deux versions; mais l'attaque fut si précipitée qu'on ne put rien démèler. On a peine à s'expliquer cependant pourquoi, avec des forces si supérieures, Washington montre une telle précipitation à surprendre et attaquer une poignée d'hommes à moitié endormis et qu’il pouvait faire prisonniers, quand ses instructions lui enjoignaient de rester sur la défensive.
Écoutons en quels termes le jeune colonel expose au gouverneur de la Virginie les détails de cette déplorable affaire :
« Lorsque nous fûmes arrivés à l’endroit où se trouvaient les traces du passage des Français, le Demi-Roi se fit suivre par deux Indiens, afin de découvrir la place où ils étaient campés ; ils les trouvèrent à environ un mille de la route, dans un lieu très-sombre et entouré de rochers, Là-dessus, je pris mes dispositions de concert avec le Demi-Roi pour attaquer de tous les côtés à la fois. Dans un engagement d'environ quinze minutes, nous en tuâmes dix, en blessimes un, et fimes vingt et un prisonniers, Au nombre des morts sont M. de Jumonville, le commandant,
« Ces otlicicers prétendent qu’ils venaient en ambassade mais l’absurdité de ce prétexte est trop manifeste, comme vous le verrez par les instructions et le message ci-dessus. Leurs instructions étaient de reconnaître le pays, les routes, les criques, etc., jusqu'au Potomac; ce qu'ils étaient en train de faire, Ces hommes déterminés avaient été choisis à dessein, pour prendre de: informations qu'ils devaient transmettre par dépèches, en même temps que l'indication du jour où ils remettraient le message ; ce qui ne pouvait être dans d’autres vues que d'attendre un renfort pour tomber sur nous à l'improviste, Ces raisons, jointes à quelques autres, ont porté nos officiers à croire qu'ils étaient envoyés comme espions plutôt que dans tout autre but, En conséquence, ils m'ont engagé à les retenir comme prisonniers, bien que ceux-ci s’attendissent ou du moins feignissent de s'attendre à être traités comme ambassadeurs.
« Lorsqu'ils ont connu le lieu de notre campement, loin de venir nous trouver ouvertement, ils ont cherché une retraite des plus cachées, et beaucoup plus convenable pour des déserteurs que pour des ambassadeurs; ils y sont restés deux ou trois jours, envoyant, pendant ce temps, des espions pour reconnaitre notre camp, comme on nous l'a dit, quoiqu’ils affirment le contraire. Leur corps d'armée se tenait à environ deux milles en arrière, pendant qu’ils envoyaient deux coureurs, pour informer Contrecœur de nos forces et du lieu où nous étions campés. Trente-six hommes! il y a là de quoi compléter le cortége d’un ambassadeur de prince, tandis qu'il s'agissait d’un petit gouverneur, Pourquoi, si leurs projets étaient francs, sont-ils restés si longtemps à cinq milles de nous, sans s'acquitter de leur message ou sans m'en donner avis? Ils ne pouvaient attendre ainsi que dans le seul but d'appuyer par la force leur message aussitôt qu'il serait
remis. Ils n'avaient pas besoin d'envoyer des espions, puisque le caractère d'ambassadeur est sacré chez toutes les nations; mais c’est par les traces de ces espions qu’ils ont été découverts et que nous avons eu connaissance de leurs projets. »
Dans une autre dépêche au gouverneur Dinviddie, Washington, revenant sur le même sujet, s'exprimait en ces termes :
« Depuis ma dernière lettre, jai acquis de fortes présomptions, je dirai même la certitude que ces gens-là étaient envoyés comme espions, et avec ordre de rester dans notre voisinage jusqu'à ce qu'ils fussent bien informés de nos projets, de notre situation et de nos forces, »
«€... J'ai pensé quil était convenable d’instruire Votre Honneur de ce qui précède, car je m'imagine qu'ils auront l'audace de réclamer les priviléges dus aux ambassadeurs, lorsque, en bonne justice, ils devraient être pendus comme des espions de la pire espèce, attendu qu'ils exécutaient les ordres secrets de leur chef, sous le couvert d’un caractère qui devrait être sacré pour toutes les nations, et dont on ne devrait jamais se jouer ni se servir d’une manière équivoque. »
Tout ce que dit Washington peut être vrai; mais, en s'exprimant d’une façon si sévère sur la conduite de Jumonville et de ses compagnons, il s’est exposé à voir ses propres jugements se retourner contre lui-même, Car enfin quelle conduite avait-il tenue chez M. Legardeur de Saint-Pierre? N’avait-il pas profité de sa mission et de son rôle d'’ambassadeur pour recueillir les renseignements les plus précis sur la situation militaire des Français, cet lever même le plan du fort dans lequel il recevait la plus courtoise hospitalité ?
Au reste, la mort de Jumonville n’amena point la
guerre, car c'était chose déjà résolue, mais elle la précipita, et Washington va payer, le lendemain, par une cruelle défaite, la mort de son premier adversaire,
Le colonel avait continué son chemin; mais, toujours prudent et craignant des représailles, il avait fait construire un retranchement, qu’il appelait justement lo fort Necessite, sur la Monongahela, Il attendait là de nouvelles recrues, avant d'aller reprendre la position du fort Dnquesne, lorsqu'il fut lui-même attaqué par le frère de sa victime, M. de Villiers, qui commandait 600 Canadiens et 100 sauvages.
Villiers rencontra les Anglais, au nombre de 400, rangés dans la plaine pour le recevoir. À ses premiers mouvements, ils se replièrent sous leurs retranchements garnis de neuf pièces de canon, où il fallut les attaquer au grand jour et à découvert, Le feu fut extrèmement violent de part et d'autre pendant quelque temps; mais les Canadiens combattaient si vivement celui des batteries anglaises avec leur seule mousqueterie, qu'après dix heures de lutte les assiégés durent capituler pour éviter un assaut, Les vainqueurs rasèrent le fort, brisèrent les canons et se retirèrent d'un côté, tandis que les Anglais, sortant de la place, commencèrent une retraite précipite et abandonnèrent jusqu'à leur drapeau.
C'est par ces humbles exploits que le héros de la guerre de l'Indépendance commença sa carrière, La chambre des bourgeois et le gouvernement de la Virginie ne se découragèrent pas : considérant moins l'échec subi que l'effort tenté, ils adressèrent des remerciements à Washington et à ses ofliciers « pour leur bravoure et leur belle défense du pays. »
Pendant cette campagne, Washington avait été froissé de l’état d’infériorité dans lequel les milices coloniales se trouvaient en présence des troupes de la métropole, Le gouverneur, réduisant la solde des officiers de la milice virginienne, avait refusé de les assimiler aux officiers du même grade dans l’armée royale anglaise, et prétendait mème donner à ceux-ci, en vertu de leur brevet, le pas sur tous les officiers provinciaux. Il alla même plus loin, il répartit en dix compagnies indépendantes toutes les troupes qu’il put lever, de manière que les officiers du rang le plus élevé dans le régiment de Virginie devaient être capitaines, et se trouver, de plus, au-dessous des ofliciers du même grade qui tenaient leur brevet du roi. Cette mesure devait avoir pour effet de réduire le colonel Washington au rang de capitaine, et de le soumettre à des officiers qu’il avait commandés. Il donna sa démission et écrivit à ce sujet deux lettres qui dénotent co caractère fier et même un peu hautain dont il ne se rendra maitre que plus tard, et dont le ton contraste singulièremez:t avec la modestie de celles qu’il adressa dans la suite au Congrès,
« Comme mes services, écrivit-il au gouverneur « Dinviddie, vaudront ceux des meilleurs officiers, je me «fais un point d'honneur de ne pas les offrir pour « moins. »
Peu de temps après, Sharpe, gouverneur du Maryland, nommé par le roi commandant en chef des forces destinées à agir contre les Français, le presse de rentrer dans l’armée, en lui faisant entendre qu’il pourrait reprendre son ancien grade de colonel. « Cette idée, « répond Washington, m'a causé une grande surprise ; « car, si vous me croyez capable de conserver un brevet « auquel ne sont attachés ni rang ni émoluments, vous « devez avoir une bien méprisable idée de ma faiblesse,
€ et me croire encore plus nul que les fonctions mèmes « que vous in’offrez, »
Il refusa sur-le-champ l'invitation qui lui était faite, et ajouta : « J'aurai la consolation de sentir que j'ai frayé « la route à une époque où la faiblesse de notre nombre « nous exposait aux attaques d’un ennemi supérieur, ct « que j'ai obtenu les remerciments de mon pays pour les « services que je lui ai rendus, »
La retraite de Washington ne devait pas être de longue durée,
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