LES DERNIERS JOURS DU PÈRE DE LA PATRIE
La vénération dont Washington était universellement l’objet avait, en quelque sorte, annihilé toute opposition lors des deux élections où sa candidature avait été posée; mais, aussitôt qu’il se fut retiré de l’arène politique, les deux partis s'attaquèrent avec un acharnement jaloux, sans exemple depuis. Les fédéralistes portaient à la prédence John Adams, l’homme le plus rapproché de Washington par ses opinions et ses sentiments, déjà nommé deux fois vice-président de l’Union, et président du Sénat’; les républicains lui opposaient Thomas Jefferson. Le premier remporta soixante et onze votes électoraux et fut nommé président, tandis que Jefferson, le second d'après le nombre des votes (il en avait obtenu soixante-huit), fut élu vice-président, aux termes de la Constitution.
Washington assista à l'installation de son successeur, le 4 mars 1797. Chacun admira, pendant cette cérémonie, le calme et la sérénité de son visage, expression d’une âme qu'aucun remords du passé, aucun souci de l'avenir n’agitait. 11 allait retourner à Mount Vernon, sa chère retraite, où, suivant ses expressions, il se promettait de
partager sans trouble, avec ses concitoyens, « les doux bienfaits de bonnes lois sous un gouvernement libre. »
Il partit, en effet, aussitôt après la cérémonie; il parcourut les mêmes lieux qu'il avait traversés huit ans auparavant, mais il les revit plus riches et plus prospères après huit ans de paix etde bonne administration. La population, empressée sur son passage, n’honora pas moins sa retraite, que son avénement.
Cette retraite qui semblait cette fois définitive, fut encore troublée par un nouvel appel que le Congrès fit à son dévouement et à son patriotisme, et c'était pour combattre cette France contre laquelle il avait fait ses premières armes plus de quarante ans auparavant.
Dans la lutte qui avait précédé l'élection de John Adams, le nouveau ministre de France M. Adet, non moins actif que son prédécesseur, avait uni ses efforts à ceux du parti antifédéraliste en faveur de Jefferson, que son séjour en France, comme ministre des États-Unis, et ses liaisons avec les hommes marquants de la révolution, avaient disposé si favorablement pour l'alliance française contre l’Angleterre que Washington avait dû se séparer de lui,
M. Adet alla jusqu’à publier une adresse aux électeurs, dans laquelle, annonçant ouvertement le vif intérêt que la France prenait à ce candidat, il déclara que la bonne intelligence entre les deux pays dépendait du choix qu’on allait faire, rappela les services rendus par la France aux États-Unis, et demanda que ceux-ci se donnassent pour chef un homme disposé à défendre avec elle la grande cause de la liberté des mers.
Le succès de John Adams causa un vif mécontente-
ment au Directoire français, qui avait succédé à la Convention, et les rapports entre les deux gouvernements continuèrent à être tellement tendus qu'un des premiers actes du président fut de convoquer le Congrès en session spéciale (15 mai 1797). Trois envoyés extraordinaires, C. C. Pinckney, Elbridge Gerry &t John Marshall, vinrent en France avec mission de régler toutes les diflicultés. Le gouvernement français refusa de les recevoir. 11 ordonna même aux fédéralistes Pinckney et Marshall de quitter la France, et n’autorisa la résidence de Gerry, que parce qu'il était antifédéraliste: (républicain). Un décret fut même rendu, portant que tout matelot appartenant à une puissance neutre, qui serait trouvé sur un bâtiment ennemi, serait puni de mort comme pirate.
La nouvelle du traitement fait aux envoyés américains, et des mesures violentes adoptées par le Directoire excita aux États-Unis un soulèvement général contre lui : fédéralistes et antifédéralistes, parti français et parti anglais, montrèrent le mème ressentiment, Le Congrès fut extraordinairement convoqué, et des pétitions lui parvinrent de toutes parts, dans lesquelles les citoyens offraient leur fortune et leur vie pour défendre les droits du pays, el venger son honneur outragé,
Le Congrès se prépara à une guerre, Il augmenta les cadres de l’armée et de la marine, et nomma Washington général en chef, avec le titre de lieutenant général. Ce grand homme n'était pas sorti depuis trois ans de sa retraite, mais il avait suivi avec attention ce qui s'était passé entre les États-Unis et la France, et autant il avait approuvé les démarches conciliatrices de son successeur, autant il pensait que la conduite de la France ne permettait pas de persévérer plus longtemps dans cette longanimité et que le moment était venu de recourir aux armes, Il accepta le commandement des armées améri-
caines, malgré le mauvais état de sa santé, en déclarant qu’il était prêt à donner la dernière goutte de son sang pour son pays.
Les hostilités commencèrent sur l'Océan ; la frégate des États-Unis la Constellation captura une frégate française, l’Insurgente, de la station des Indes occidentales, et, un peu plus tard, en désempara une autre, après un combat de cinq heures : la guerre se trouvait engagée entre les deux peuples républicains qui, peu de temps auparavant, lorsqu'ils vivaient sous des régimes diftérents, s'étaient unis par une étroite alliance au nom de la liberté et avaient associé leurs drapeaux pour la défondre.
Mais cette guerre, contraire aux intéréts naturels des deux nations, ne pouvait se prolonger. Le Directoire français, déjà chancelant sous le poids de ses fautes et accablé d’ennemis au dedans et au dehors, sentit le tort qu'il avait eu de mettre les États-Unis contre la France, et sollicita lui-même la reprise des négociations qu’il avait rejetées. Le président, d'accord avec le sénat, jugea que l'injure devait être oubliée dès qu'on offrait de la réparer, et un ambassadeur fut envoyé à Paris pour rétablir la paix entre les deux pays. Sur ces entrefaites, Napoléon Bonaparte prit les rènes du pouvoir ; il désirait ménager un pays qui pouvait devenir son allié, et, le 30 septembre 1800, un traité fut conclu, qui régla tous les points en litige.
Si une guerre plus longue avait dü avoir lieu entre la France et les États-Unis et amener une armée française sur le continent américain, Washington n'aurait pu jouer dans cette lutte le rôle qui lui était destiné par le Congrès, car, peu de temps après sa nomination de commandement général de l’armée, il tomba gravement malade, Le travail auquel il s'était livré, à Mount Vernon,
pour préparer les plans de défense du pays, lui avaient causé beaucoup de fatigue; une pluie froide, à laquelle il fut exposé en se promenant dans la campagne, acheva de déranger sa santé, Il fut saisi d’une fièvre violente dont rien ne put arrèter les progrès, malgré les soins du docteur Craik et de Mme Washington,
Le 14 décembre 1799, au matin, après une consultation de plusieurs médecins, on lui proposa divers remèdes : « Je vous remercie de vos soins, répondit-il, mais je vous prie de ne plus vous occuper de moi. Laissez-moi partir en paix; je n'ai plus longtemps à vivre, » Puis il resta immobile, sans parler sans se plaindre, jusqu’à 10 heures du soir, où, après de longs efforts, il parvint à prononcer ces derniers mots : « Le moment est venu... je m'en « vais... que l’on m’enterre convenablement, Ne laissez « descendre mon corps dans le caveau que trois jours «après la mort... Me comprenez-vous ? — Oui. — « C’est bien. »
Quelques minutes après, ce grand citoyen rendait le dernier soupir.
Washington a laissé un exemple peut-être unique dans les annales des peuples : le premier dans la guerre, le premier dans la paix, le premier dans le cœur de ses concitoyens, il a été le sauveur et le guide de son pays, sans vouloir en devenir le maitre.
La statue de Houdon, placée dans la rotonde du capitole de Richmond, est l’image la plus ressemblante! qui nous reste du héros de l'indépendance. Elle est de gran-
1. a On sent à: voir cette statue, 'sand pouvoir &e! l'expliquer, que l'on est en faco d'une imago ressemablante Le portrait: de Washinglon le plus connn. est. celui de Stuart ; il, ,dale des dernières. années de la
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deur naturelle et représente Washington en costume de général, Sur le piédestal on lit cette inscription :
« L'Assemblée générale de la République de Virginie a fail ériger cette statue, comme témoignage d'affection et de reconnaissance, à
GroncE WASHINGTON ,
Qui, unissant aux qualités du héros les vertus du patriote, el consacrant les unes et les autres à donner la liberté à son pays, a rendu son nom cher à ses com. patriotes, et donné au monde un exemple immortel de vraie gloire.
Failen l'an du
Cunisr
Mil sept cent quatre vingt-huit, el en l'an douie de la République, »
vie de Washinglon, du temps où il portait de fausses dents, mal faites, qui le défiguraient, en donnant trop de sailiie à sa mâchoire inférieure. Il est difficile de considérer ce portrait — même lorsque l’on ignore dans quelles conditions il a été fait — sans former l'espoir qu’il n’est pas ressemblant. Bien différente est la statue de Houdon ; et ma première impression, en jetant les yeux sur elle, fut de croire instinctivement que c'était bien là Washington, que c'était là le grand patriote lui-mème, l'homme qui a fondé ce qui est destiné à devenir le plus grand empire du monde, J’eus grand plaisir à apprendre, peu de temps après, que Lafayette, quand il passa à Richmond, quelques années avant sa mort, affirma que c'était la seule image de Washington qui lui rendit justice : « C'est bien là son attitude, » dit-il, « c'est là son a air. C'est Washington! C'est mon ami! c’est lui-même ! » Mackay, Life ande Liberty in America,