‹ George Washington d'après ses mémoires et sa correspondance [microforme]Chapitre 45 sur 48 · CHAPITRE V LES ADIEUX DE WASHINGTON · texte numérisé non relu

CHAPITRE V LES ADIEUX DE WASHINGTON

Washington avait été réélu en 1793; — le 4 novembre 1796 devait avoir lieu la troisième élection présidentielle, Aucun article de la constitution ne défend de laisser aux mains du même citoyen, pendant plusieurs termes, la première magistrature de la République. Washington était donc rééligible, et sans nul doute, s’il y eût consenti, le peuple aurait laissé le pouvoir au père de la patrie jusqu’à son dernier jour. Il se serait créé une tradition : le président est indéfiniment rééligible.

Pourquoi Washington a-t-il refusé une troisième présidence ?

Était-ce un précédent qu'il voulait établir ? Donnait-il à sa retaite l'importance qu'y ont attachée depuis les partis ? Nous ne le croyons pas et nous appuyons notre opinion sur l'examen attentif de son testament politique qu’il nous reste à analyser. On appelle cet acte mémorable l'adresse d'adieu au peuple des États-Unis. Il contient deux parties bien distinctes :

4e Une revue générale de son administration et l'exposé des motifs qui l'obligent à se retirer ; 4° un traité de poli-

tique américaine intérieure ct extérieure à l’usage de ses concitoyens.

La première est assez courte et n'offre rien de remarquable ; c’est le langage ordinaire de tous ceux qui quittent le pouvoir.

«€ En voyant approcher la fin de ma carrière politique, je ne puis retenir l'expression de la profonde reconnaissance que je dois à ma chère patrie, pour les honneurs divers qu'elle m'a conférés, pour la confiance qu'elle m'a témoignée et pour les occasions qu'elle m’a procurées de lui prouver par ma fidélité et par des services, dont l’importance n’a peut-être pas égalé mes vœux, mon inviolable attachement, Si ces services ont été de quelque utilité, s'ils ont été couronnés de succès, malgré des apparences trompeuses qui ont fourni pendant un temps des armes à la critique, c’est à vous qui avez constamment soutenu mes efforts que j'en ai été redevable : on doit à jamais le rappeler à votre louange et pour l'instruction de la postérité. Que le ciel vous conserve cette constitution qui est l’œuvre de vos mains; qu’il répande l'esprit de sagesse sur tous ceux qui seront préposés à son exécution, et qu’enfin la félicité du peuple de ces États soit si complète qu'elle rende la liberté chère à toutes les nations. »

Pourquoi se retire-t-il ? Il le dit clairement :

« En acceptant la dignité à laquelle vos suffrages m'ont élevé deux fois, j'ai sacrifié mon inclination à mon devoir et à ma déférence pour votre vœu. Si je ne me suis pas retiré avant la dernière élection, c'est que l’état de nos relations avec les puissances étrangères, jointes à l'avis unanime des hommes qui ont part à ma confiance, m'ont fait renoncer momentanément à ce projet.

« A la veille d'une troisième élection je me félicite de ce que la situation de nos affaires. tant au dedans qu’au dehors, ne rende plus la réalisation de mes vœux incompatible avec le sentiment de mon devoir, ou avec les convenances ; et je suis persuadé que dans la position où nous sommes, vous ne blâmerez pas ma détermination, quelque favorablement que votre partialité pour moi vous fasse envisager mes services,

« J'ai la consolation de croire que lorsque la prudence et mon inclination me portent à quitter le théâtre des affaires publiques, le patriotisme ne me le défend pas, »

On ne trouve pas trace d’autres sentiments dans sa correspondance.

M. Guizot considère comme un fait grave, dans une société démocratique libre, l'éloignement des hommes les plus éminents, et des meilleurs entre les plus éminents, pour le maniement des affaires publiques.

Pourquoi Washington n'a-t-il pu avoir cette vue ? La seconde partie de sun adresse d'adieu nous le fera voir. 11 ne craignait pas l’usurpation du pouvoir central, mais l'excès des libertés locales. Il vise l’anarchic et non le despotisme, ou plutôt, s'il craint le despotisme, c’est comme une conséquence de l'excès de la liberté plus que comme une conséquence de la durée des pouvoirs conférés au président de la République par la constitution.

« L'amour de la liberté, dit-il, est si profondément gravé dans vos cœurs, qu'aucune recommandation de ma part n’est nécessaire pour fortifier en vous ce penchant. Que Punité de gouvernement qui fait de vous un seul peuple vous soit chère au même titre, c'est la bise de votre tranquillité et de votre bonheur, c’est le palladium de votre sûreté, de votre propriété et de cette liberté que vous appréciez tant.

« C'est contre l'union qui nous constitue en corps de nation que les efforts de vos ennemis intérieurs ou extérieurs seront (quoique souvent en secret et d'une manière insidieuse) constamment dirigés : veillez sur elle d’un œil jaloux, imposez silence à quiconque oscrait jamais vous consciller d'y renoncer, et que toute votre imagination éclate au premier effort qu'on tenterait pour détacher de l’ensemble quelque partie de la confédération, ou pour affaiblir un seul des nœuds sacrés qui la forment.

« À de très-faibles différences près, vous avez la même religion, les mêmes coutumes, les mêmes mœurs, les mêmes principes politiques. Vous avez combattu ct triomphé ensemble pour la même cause; lindépendance ct la liberté dont vous jouissez, vous les devez à la réunion des conseils et des efforts de tous, vous les devez aux dangers auxquels vous avez été exposés, aux maux que vous avez soufferts, et aux succès que vous avez obtenus en commun.

« Ces considérations, quelque puissantes qu’elles soient, le sont encore moins que celles qui touchent de plus près à vos intérêts particuliers, et les quatre grandes partics de l’Union, la Septentrionale, la Méridionale, l’Atlantique ct l'Occidentale, ayant chacune des ressources agricoles, industrielles et commerciales, d’un caractère différent ct d’une nature spéciale, doivent reconnaitre qu’elles ont les raisons les plus fortes pour ne point s’isoler, et s'unir au contraire d’une amitié fraternelle que la concurrence des intérêts ne menace point de jamais altérer.

« Il y a maintenant une patrie américaine dont vous êtes citoyens, soit par la naissance, soit par votre choix, etqui a droit à toute votre affection, et le nom d’'Américain, qui est pour vous un nom national, doit, plus que toute autre dénomination plus spéciale, exalter en vous l'orgueil du patriotisme.

« Si l’idée de patrie est supérieure dans vos sentiments au affections locales, nous serons forts contre les attaques d’un ennemi extérieur, et les diverses parties de cette immense contrée devront à l’Union de ne pas voir éclater entre elles les guerres qui affligent si fréquemment les contrées voisines, que ne réunissent point un même gouvernement; guerres, que leurs rivalités seules pourraient produire, et qu'exciteraient des alliances opposées et des intrigues avec les puissances étrangeres. Par le mème moyen, vous serez dispensés de tenir sur pied ces armées nombreuses qui, sous toutes les formes de gouvernement, sont peu favorables à la liberté, et qui lui sont particulièrement contraires sous le gouvernement républicain,

« C’est sous ce rapport qu’il importe que vous considériez l'Union comme la pierre fondamentale de votre liberté; et la conservation de celle-ci dépendra de l'amour que vous aurez pour l’autre.

« De quoi dépend l'unité et la stabilité de l'Union ? L’expérience a démontré que des alliances, si étroites qu'elles fussent, ne pourraient remplacer un gouvernement géncral, Celui qui a été choisi par le peuple des États-Unis, librement et avec réflexion, est fondé sur la liberté, il faut respecter son autorité, exécuter ses lois, acquiescer à ses mesures : c’est la liberté même qui le commande, »

Suivent alors quelques conseils utiles aux républicains de tous temps et de tous pays :

« La base de notre système politique, dit Washington, cest le droit reconnu dans le peuple de constituer et de changer son gouvernement. Mais jusqu'à ce qu'elle ait été abrogéc ou altérée par un acte authentique de la vo-

lonté nationale, ia constitution doit être obligatoire et sacrée pour tout citoyen. Le droit et le pouvoir qu'a le peuple d'établir un gouvernement implique l’idée quil est du devoir de tout particulier de se soumettre à celui qui est établi.

« Toute opposition mise à l'exécution des lois, toute association dont l’objet est de gèner ou d’arrèter l’action du gouvernement établi, est directement contraire au principe que nous avons posé. De telles associations sont propres à organiser des factions, à donner à celles-ci une force extraordinaire et artificielle, à mettre à la place de la volonté de la nation exprimée par ses délégués, la volonté d’un parti, celle d’une minorité faible et artificieusc. Des hommes ambitieux, adroits ct dépourvus de principes, et qu'on verrait ensuite briser les instruments au moyen desquels ils auraient acquis une injuste domination, pourraient se servir de ces sociétés, pour usurper le pouvoir du peuple et prendre en main les rènes du gouvernement. »

Quant au progres, il doit être l’œuvre lente du temps:

« Pour assurer votre félicité présente, il ne suilira pas que vous fassiez cesser toute opposition faite irrégulièrement aux lois, il faudra que vous résisliez avec force à l'esprit d'innovation. Souvenez-vous toujours que le temps et l'habitude sont nécessaires pour fixer le carac+ tère des gouvernements comme pour consolider toutes les institutions humaines; que l'expérience est le plus sûr noyen de connaitre la véritable tendance d’une constitution ; et que la facilité à opérer des changements d'après de simples hypothèses, ne peut occasionner qu'une cxtrème instabilité. »

Washington termine ses conseils sur la politique intcrieure en proclamant trèsshaut que la religion et la m0+

rale sont les appuis nécessaires de la prospérité des États, et il ne croit pas que la morale puisse se soutenir seule. « L'influence qu’une éducation très-soignée aura « peut-être sur des esprits d’une trempe particulière, la « raison ct l’expérience nous défendent de l’attendre de la « morale de toute une nation, sans le secours de prin- « cipes religieux. »

Il recommande enfin comme un objet de la plus haute importance les institutions destinées à propager les lumières, car, plus l’opinion publique tire de force de la nature du gouvernement, plus elle doit êlre éclairée.

La dernière partie de l'adresse d'adieu de Washincton est relative à la politique étrangère des États-Unis.

En 1789, les sympathies américaines étaient du côté de la France. Le souvenir des services rendus, les liens d’un traité d'alliance offensive et défensive, les principes communs aux deux révolutions, tout faisait présumer que les deux Républiques allaient se donner la main à travers l'Atlantique pour la plus grande gloire et le triomphe de la liberté dans les deux mondes. L’Angleterre n’inspirait que des haines, et l'Espagne des convoitises, parce qu'elle détenait la navigation du Mississipi.

Nous avons vu par quelle suite de circonstances la diplomatie aboutit à une réconciliation entre les États- Unis et l'Angleterre, L'Espagne accorde en 179,4 ce qu’elle refusait depuis 1778, la libre navigation du Mississipi et le droit d’entrepôt à la Nouvelle-Orléans. Quant à la l'rance, on était sur le point de lui déclarer la guerre.

Il était bon de rappeler ce qui précède pour comprendre certains passages de l'adresse d'adieu qui ne sont en réalité que la justification de la politique américaine envers la France.

Washington pose d'abord en principe que la religion

et la morale aussi bien qu’une sage politique font un devoir aux Américains d'observer envers toutes les nations les règles de la justice et de la bonne foi, et de vivre en paix avec elles.

Mais, pour y réussir, rien n’est plus essentiel que d’extirper les antipathies invétérées, ou l'aveugle attachement pour certaines nations, et de les remplacer par un sentiment de bienveillance amicale pour tous les peuples,

« Une nation, ajoute-t-il, qu'emportent le ressentiment ou l’aversion, se précipite quelquefois dans les guerres que lui défendent les calculs de la science politique. Le gouvernement partage les préventions nationales, et adopte par passion un parti que la raison réprouve. D'autres fois il profite de l’animosité de la nation pour se livrer à des actes hostiles, entrepris dans des vues d’orgueil ou d’ambition personnelle, et autres intentions condamnables et funestes.

« De son côté, l'attachement excessif d’une nation pour une autre est une source de maux; la nation favorite se prévaudra de cette sympathie pour mettre l’autre en mouvement par les illusions d’une communauté d'intérêt, lorsqu'il n'existera réellement point d'intérêt commun ; et, en lui faisant partager ses haines ou ses amitiés, elle l'entrainera dans ses querelles et dans ses guerres, sans aucun motif qui autorise cette conduite, »

Après avoir formulé ces maximes générales à l'adresse des sentiments du peuple pour la France et l'Angleterre, Washington expose les règles d'une bonne politique étrangère pour les États-Unis.

« La règle politique que nous devons nous appliquer le plus à suivre à l'égard des nations étrangères, est d’étendre nos relations de commerce avec elles, et de n'avoir que le moins de relations politiques qu'il sera possible,

A, JOUAULT, 18

Remplissons avec la bonne foi la plus scrupuleuse les cngagements que nous avons contractés; mais arrètonsnous là!

« L'Europe a des intérêts qui ne nous concernent aucunement, ou qui ne nous touchent que de très-loin : il serait donc contraire à la sagesse, de former des nœuds qui nous exposeraient aux inconvénients qu’entrainent les révolutions de sa politique. Notre position éloignée nous invite à suivre un autre système; si nous continuons à ne former qu’un seul peuple, et si nous sommes régis par un bon gouvernement, nous pourrons défier promptement tout ennemi extérieur de nous nuire d’une manière sensible, Quand nous aurons pris des mesures propres à faire respecter notre neutralité, les nations étrangères qui connaîtront l'impossibilité de nous rien enlever, ne se hasarderont pas légèrement à nous provoquer, el nous pourrons choisir la querre ou la paix, selon que l'ordonnera notre intérêt d'accord avec la justice.

« Les actes publics prouveront jusqu’à quel point les principes que je viens de rappeler m'ont guidé lorsque je me suis acquitté des devoirs de ma place. Ma conscience me dit du moins que je les ai suivis. »

Page 1