Georges 3. Léon Gozlan
Le peuple anglais, grave et turbulent à la fois, a ses fêtes politiques comme nous avons nos fêtes religieuses.
Ce jour-là il se disposait au bonheur de suivre, d’accompagner solennellement, ou tout au moins de voir passer en grande pompe le roi Georges III allant ouvrir les chambres par un superbe discours. Quel discours n’est pas un „ peu superbe? On était en 1765. On se demande, aux heures de sang-froid, quel plaisir si nouveau et si grand peuvent éprouver douze ou quinze cent mille individus ' dans la lecture de dix ou douze phrases entortillées de mensonges, de ruses et de perfidies, et qui les laissent aussi pauvres, aussi dénués que la veille? 11 est vrai que cette année 1765 se distinguait des précédentes par le désir chez les uns, la crainte chez les autres, de voir l’Angleterre entrer en lutte avec ses colonies américaines,
grand événement politique, moins grand cependant qu’un autre événement dont il n’était pas moins question à Londres. La reine avait enfin obtenu du roi qu’il renouvellerait ses équipages, et elle n’avait pas obtenu cette concession sans faire violence aux goûts paisibles et aux habitudes d’économie de son royal époux.
L’exemple avait été immédiatement suivi : ducs, comtes et marquis s’étaient mis en frais pour étaler le jour de l’ouverture des chambres les plus beaux carrosses, les chevaux les plus rares, les livrées les plus riches et les plus élégantes.
Donc, le peuple anglais avait quelque raison de s’émouvoir, d’accourir, toute affaire cessante, de tous les points de l’immense ville vers le palais de Saint-James, pour voir sortir le roi avec toute sa cour.
D’autres raisons se joignaient encore, quoique d’un ordre inférieur, pour justifier l’enthousiasme universel qui courait de rue en rue, de place en place, de cerveau en cerveau, de boutique en boutique. Chaque petit marchand, chaque gros fabricant, chaque fournisseur quelconque était fier de voir son drap, ses étoffes, ses passementeries, ses galons et ses perruques figurer à la grande cérémonie d’ouverture. Tous donc se mettaient en marche pour aller s’entendre féliciter sur la tête auguste, sur les épaules majestueuses ou autour dé la jambe ducale d’un de ses nobles clients.
C’est Ce mélange d’esprit commercial et d’esprit politique qui rend l’Anglais si. intime avec ses lords. Ceux-ci sont négociants, ceux-là font des lois : tous ont des intérêts communs dans la Compagnie des Indes ou toute autre compagnie. Les grands, quelque haut qu’ils portent la tète, sont un peu dans l’épicerie des petits ; les petits, quelque modestes qu’ils se fassent, sont un peu dans le coffre des
grands. Une feuille de parchemin les sépare : il est vrai que cette feuille est tout.
— Cette éblouissante voiture, disait le tailleur Irving à son confrère Tonson, tous deux pris par les pieds et par les épaules, au milieu de la foule amassée devant le palais de Saint-James, cette voiture bleu de ciel aux panneaux blancs, est celle du duc de Norfolk, comte de Surrey et d’Arundel.
— Et celle-ci, disait à son tour Tonson à Irving en s’essuyant le front, est celle du duc deSommerset, je suis sûr qu’elle porte plus de cinquante mille livres sterling de dorure.
— En êtes-vous bien sûr, maître Tonson?
— Parbleu 1 c’est moi qui habille le duc. J’ai cet honneur.
— C’est différent.
— Il n’y a rien de plus riche...
— Rien de plus riche... rien de plus riche... permettez, maître Tonson. Les draps, les passementeries et les agréments de la voiture que voilà, valent bien au moins toutes les richesses de celle du duc de Sommerset.
— Celle-là?
— Oui, celle-là, celle duducde Richmond, dont j’ai aussi l’honneur d’être le carrossier. Velours dé Gènes, monsieur ; brocards de Lyon, monsieur ; glands de Paris, monsieur !
— Allons donc! monsieur!
— Comment! allons donc!... je vous dis, moi, que si vous coupiez seulement les nœuds, les franges, les rosettes et les accessoires d’or de ce carrosse, vous en auriez, rien qu’à les vendre à la livre, pour plus de soixante mille livres sterling.
— Mais vous n’y songez pas î c’est la fortune d’urt prince.
— Gomme si le duc de Richmond n’était pas prince ! C’est vous qui n’y songez pas.
— C’est juste.
— Alors, taisez-vous, mon cher.
Le tailleur Tonson se tut et chacun de rire de sa défaite, excepté pourtant un homme pâle, d’un air très-respectable, qui avait un tricorne sur la tête, un large emplâtre collé sur l’œil gauche et qui écoutait aussi cette grave discussion depuis le commencement.
— Je vous trouve tous les deux bien simples, reprit la voix d’un gros petit homme rouge, qui dépassait à peine le plus bas niveau de la foule ; oui, je vous trouve bien simples de tant vous occuper de drap, de coton et de soie, quand vous avez sous les yeux, Dieu me pardonne ! des chevaux dont un seul vaut toutes les soieries de France et d’Italie. Admirez! mais admirez donc ces six chevaux du duc de Devonshire ! tous pareils, tous beaux, tous splendides, tous incomparables; c’est moi qui les ai vendus à Sa Grâce.
— Oh ! alors ils sont incomparables !
— Oui, monsieur, incomparables! dites le mot ; et pour
preuve du plaisir que j’ai fait à Son Excellence en les lui vendant, il m’a donné cette vieille montre qui vient d’un de ses aïeux. *
— Voyons la montre!
— Voyons!
L’homme respectable et pâle, à l’ emplâtre sur l’œil, avait écouté avec le plus vif intérêt le récit du maquignon, lequel après avoir porté la main à son gousset s’écria :
— Où est ma montre.? Mais où est donc ma montre? Mais où est donc ma montre?
— On vous l’aura peut-être volée, dit l’homme infiniment respectable.
— Pas possible ! — voler un maquignon!
— C’est toujours possible dans la foule, ubjecta l’honnête tricorne.
— Mais elle était-attachée par trois chaînes à deux gilets.
— 11 fallait l’attacher par quatre chaînes à trois gilets.
— Vous pensez, monsieur ?
— Certainement, monsieur.
— Une montre de vingt guinées au moins. Si ce démon de Charles Price n’était enfermé, enchaîné depuis un mois à Newgate, d’où il ne sortira que pour aller à la potence, je dirais que c’est lui qui m’a volé ma montre ; car trois chaînes, deux gilets...
~ Qu’est-ce qui parle ici de Charles Price ? s’écrièrent cent personnes à la fois en fourrant instinctivement leurs mains dans leurs poches comme pour s'empêcher d’être volées.
— Ah ! interrompirent d’autres voix, voilà la voiture du duc de Manchester qui sort de la cour du palais pour se ranger à la file. Le roi ne tardera pas à sortir. Il était temps !
— Dieu ! quelle magnifique livrée ! ça vous aveugle comme le soleil. Le brodeur qui a passé par là avec son aiguille est un homme de génie. Le connaissez-vous?
— Non, monsieur, et vous?
— C’est moi qui suis le premier brodeur du duc de Manchester.
— Ah!
— Oui, monsieur, c’est moi, et je puis vous garantir que les boutons de diamants des douze domestiques qui entourent cette pompeuse voiture représentent une valeur de quatre mille guinées.... c’est-à-dire, monsieur...
— Vous dites, interrompit l’homme à la figure pâle...
— Je dis en bon anglais que ces domestiques ont sur eux quatre mille guinées de diamants, roses, rubis, opales, ch rysop rases et topazes.
— Opales, chrysopra^es et topazes, répéta soucieusement l’homme à l’emplâtre sur l’œil et comme s’il eût ajouté : Que je voudrais être le domestique de ces domestiques !
— Je suis sûr, reprit un vingtième ou un trentième interlocuteur, que vous vous contenteriez, monsieur, à défaut de ces diamants, de la canne d’or portée par un des quatre coureurs du duc de Northumberland. Elle vaut mille guinées, rien qu’à tenir compte de la matière. C’est moi qui l’ai ciselée. C’est beau comme un sceptre, cette canne; oui, monsieur !
— Je ne dis pas non, monsieur répondit d’une voix douce l’homme d’âge mûr, privé d’un œil, je dis seulement comme vous que je voudrais l’avoir. Passez-moi ce vœu.
— Quoique je n’aie plus ma montre, dit le maquignon qui venait d’être volé, il me semble que l’heure du départ du roi pour la chambre des lords est déjà passée, et rien ne paraît annoncer...
— C’était pour deux heures.
— Il en est trois au moins... Tiens ! on m’a aussi volé ma montre...
— La mienne aussi, s’écria une tête qui s’élevait audessus des autres.
— Comment ! la vôtre aussi? dit l’homme pâle... Mais nous sommes donc entourés de voleurs ! Quel pays !
— La mienne aussi !
— Encore !
— La mienne aussi !
— La mienne aussi !
— Pas possible ! vingt-trois montres volées en si peu
de temps ! reprit cet honnête homme plein de candeur. et d’étonnement. Il n’y a donc plus de police à Londres?
— Pardon, monsieur, interrompit gravement un policeman, et la preuve, s’il vous fallait des preuves, c’est que le célèbre Charles Price, ce roi des rois des voleurs, cet aigle de la filouterie 1 est à Newgate. Seulement toutq sa bande n’y est pas, et il y a plus d’un œil qui se cache, qui y voit réellement plus clair que s’il était double ou. triple.
— Je vous comprends, monsieur; fouillez-moi.
Et l’homme au tricorne ouvrit les deux battants de sa large redingote avec une franchise si grande, que le policeman hésita. Avant de se livrer à aucune recherche, il souleva l’emplâtre que l’homme avait sur l’œil. Çet œil était tout blanc. Tout soupçon s’éloigna dès lors de l’esprit du policeman, qui fouilla cependant le personnage si injustement suspecté. Il ne trouva dans ses vastes poches de mendiant qu’une carte d’indigence. La foule fut alors attendrie jusqu’aux larmes. Accuser un si digne homme ! Chacun, d’un commun mouvement, se fouilla pour avoir le mérite d’une pieuse réparation envers lui : noble mouvement aussitôt comprimé par ces cris :
— Bon ! on m’a volé six schellings !
— A moi six guinées !
— A moi dix couronnes !
— A moi huit pences !
* La Vie de Charles Price , en 1787, a eu à Londres six éditions anglaises. Charles Price est le père ou plutôt le grand-père de notre célèbre Robert-Macaire, qui a fait oublier son aïeul. Cependant, si Charles Price n’avait pas toutes les hautes qualités de son petit-fils, il en possédait toutefois de bien extraordinaires pour son temps. Sa vie mérite, sinon d’être imitée, du moins d’être lue.
— Vous voyez donc, monsieur, dit le spectateur vénérable au policeman, que la police, j’avais raison de l’affirmer, n’est pas aussi bien faite que vous le prétendez. On vole, monsieur, on vole indignement depuis deux heures autour de nous, et c’est moi que vous accusez, que vous déshonorez, jnoi, un indigent ! Ah ! tenez, monsieur, je vous dirai davantage et vous m’en croirez ou vous ne m’en croirez pas; mais Charles Price, ce roi des rois des voleurs, ce soleil de la filouterie, ainsi que vous l’appelez, n’est pas à Nevvgate.
— Comment ! monsieur, répliqua le policeman, mais c’est mon camarade qui l’a fait arrêter. Il n’est pas à Newgate !
— Il n’y est plus alors.
— Il y était encore ce matin.
— Il n’y est plus maintenant.
— Allons donc !
— Et où est-il, s’informa avec un sentiment de terreur comique un interlocuteur volé de sa montre et de ses schellings.
— Oui, où est-il ? répéta le policeman.
U doit être ici, dans la foule, car il n’y a que lui qui ait pu escamoter si habilement votre argent et vos montres.
Cet homme si bien avisé achevait à peine d’émettre son opinion, qu’une rumeur de la foule émue apporta au groupe inquiet cette étrange notivelle : les passementeries, les franges d argent et les glands d’or de la royale voiture du duc de Sommerset avaient été coupés et enlevés par des voleurs; et les boutons en diamants des douze domestiques du duc de Manchester avaient été également tous arrachés.
— Ce n’est pas tout ! s’écria un autre badaud terrifié :
les brigands, pour s’évader plus vite, ont coupé les brides et les courroies des chevaux de la voiture du duc- de Devonshire et ont gagné les champs.
— Ah ! c’est trop fort !
— C’est vraiment trop fort , dit avec calme le vieillard stoïque coiffé du tricorne ; il n’y a plus de sûreté nulle part dans Londres. On est heureux, ma foi, de n’ètre comme moi qu’un simple mendiant, pour n’avoir rien à redouter de pareils coquins. Allons! Charles Price est décidément le premier bandit de la terre.
— Tout ceci est très-bien, mais il va être cinq heures, et le roi ne paraît pas. Que signifie ce retard ?
— Un retard sans exemple !
— Inouï ! '
— A quoi l’attribuer !
— Mais...
— Moi je pense... ‘
— Tenez ! voilà une estafette qui vient à bride abattue de la chambre des lords.
— En voici une autre qui arrive à perte d’haleine de la chambre des communes.
— C’est singulier!
— Qu’est-il donc arrivé? Qu’arrive-t-il ?
— Il arrive, messieurs, dit un de ces nouvellistes qui ne manquent jamais de se trouver dans toutes les foules, que la reine s’est trouvée tout à coup indisposée.
— C’est bien possible. Sa Majesté est dans une position
intéressante. »
— Intéressante... pour qui? Pas pour nous, qui sommes ici depuis midi. D’ailleurs, en quoi cela peut-il empêcher le roi de se rendre aux chambres ?
— Et moi je vous dis, reprit un autre, que ce n'est pas
la reine qui se trouve indisposée en ce moment, c’est le gros duc de Cumberland.
— Qui vous l’a dit?
— Son cuisinier.
— Voilà une autorité !
— C’est donc son cuisinier qui le soigne ?
— Non , mais c’est son cuisinier qui le tue. Sa Grâce mange trop.
— Il est de fait que le duc de Cumberland...
— Silence ! les voitures de la cour et de la noblesse s’ébranlent : le roi va monter en voiture. Hourra! hourra !
En effet , tous les équipages rangés le long du palais se mirent en mouvement et les curieux purent espérer un instant qu’ils allaient assister au spectacle si longtemps attendu du cortège. Il n’en fut rien. Les voitures de la cour entrèrent , il est vrai, dans le palais, mais les grilles se refermèrent aussitôt, et les autres voitures, celles de la pairie et celles des ambassadeurs, s’éloignèrent en suivant des directions différentes. La foule se perdit alors en conjectures. La dernière de toutes, celle à laquelle elle s’attacha avec une espèce de vraisemblance, c’est que le roi était mort subitement ou avait été frappé de quelque maladie foudroyante. Sans cela, comment expliquer ce qui venait de se passer? Sans cela, pourquoi le roi, lui si exact de sa personne ordinairement, aurait-il fait défaut à son peuple un pareil jour, pour une pareille cérémonie?
La consternation la plus sombre était sur tous les visages : quoique peu populaire alors, Georges III était respecté comme souverain et généralement aimé comme homme.
— Le roi Georges III, dit une voix qui s’éleva du milieu des masses silencieuses en train de s’éloigner du palais de
Saint-James, le roi Georges III n’est ni malade ni mort. Dieu le conserve longtemps! ajouta l’homme au tricorne et à l’emplâtre, car c’était lui qui parlait. Non , il n’est ni mort ni malade.
— Dites-nous vite ce qu’il est devenu.
— Eh bien ! Georges III aura été enlevé par ce misérable Charles Price.
De longues huées, comme il en sort seulement des poitrines anglaises, accueillirent de tous côtés cette bizarre supposition qui ne pouvait venir que d’un fou.
— Ah ! vous riez ! ah ! vous me huez ! Eh bien ! quel est celui de vous qui veut que je l’enlève à l’instant? dit l’homme pâle en arrachant son emplâtre, en jetant en l’air son fantastique tricorne et en se débarrassant de sa longue redingote grise.
Vingt policemen se précipitèrent les bras tendus sur le point où venait de s’opérer cette rapide métamorphose ; mais ils ne ramassèrent qu’un emplâtre et une vieille perruque. Charles Price s’était évanoui comme un nuaga.