‹ Georges 3. Léon GozlanChapitre 2 sur 41 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L’événement du jour, celui du lendemain et celui des jours suivants, fut, on le présume sans peine, la scène étrange du palais de Saint-James, que chacun, sur plusieurs millions d’individus dans Londres et autour de Londres, expliqua et commenta h sa manière, sans rencontrer au juste la vérité. Ce qui augmentait encore le trouble en agrandissant le champ si ténébreux des conjectures, c’est que les ministres et les favoris, malgré leur expansion ordinaire, ne révélèrent rien autour d’eux, ne laissèrent rien transpirer au dehors, soit dans les clubs, soit dans les théâtres. On en conclut avec raison que l’accident était bien grave ou bien insignifiant.

Il était des plus graves, ainsi qu’on va le voir.

Tandis que la foule, impatiente et inquiète, cherchait, sous les murs de Saint-James, à donner un sens à l’acte

mystérieux qui se jouait à quelques pas d’elle, la cour et les ministres s’agitaient dans une anxiété encore plus vive et réellement inouïe dans les fastes de la royauté.

Le conseil des ministres, en présence du roi et de la reine, s’était réuni pour écouter la lecture du discours destiné à ouvrir les travaux des chambres. Contre l’ordinaire, ce morceau d’éloquence, où les plus beaux esprits politiques s’efforcent de mettre le plus de talent possible pour dire le moins possible, renfermait une intention franche; il annonçait un projet plein de tempêtes. Fatiguée à l’excès des prétentions incessantes des colonies américaines, travaillées en dessous par les mineurs philosophiques de la France , l’Angleterre était résolue k y mettre un terme, à étouffer ce volcan qui , après avoir jeté sourdement de la cendre et de la fumée , menaçait de lancer du feu. De la Louisiane au Canada, la traînée sulfureuse d’indépendance s’étendait sans lacune.

Enfin l’Amérique anglaise voulait devenir les États-Unis. L’enfant avait grandi : il demandait ses droits : première et impérieuse émancipation des colonies. L’Angleterre, qui ne tenait pas encore les Indes sous ses pieds, sentait, avec le dépit de la gloire blessée et la terreur de l’avarice frustrée, un continent entier lui échapper des mains, qui se déchiraient inutilement k le retenir. Telle était la question, tel était le sens du discours d’ouverture que le roi devait prononcer. Il devait déclarer qu’il était prêt k imposer, fùt-ce par la force, le doit du timbre aux colonies d’outre-mer. Si non la guerre.

Rien n’était plus clair et plus simple. Les ministres et la reine, toujours admise au conseil, étaient décidés k cette manifestation énergique ; seulement le roi, qui avait toujours résisté aux moyens violents toutes les fois qu’il s’était agi de ses colonies, répugnait k se prononcer aussi

ouvertement dans le discours de la couronne. D’abord parce qu’il avait l’âme pacifique et bonne, ensuite parce qu’il savait que le commerce anglais repoussait cette scission, féconde en mauvais résultats. Quoi qu’il en soit, jusqu’au jour où le projet d’adresse devait lui être soumis, il n’avait cessé d’être en profond désaccord sur ce point avec ses ministres et la reine. Ni la douceur de sa femme, ni l’autorité de ses conseils, n’avaient obtenu de sa franchise qu’il consentirait à lire, en face de son peuple, une menace contre ses sujets d’Amérique. Si l’on persistait, il se réfugiait dans une longue taciturnité, ou bien Couvrait la Bible et mettait le bouclier de sa piété entre lui et les affaires du royaume.

Cependant, le jour arriva où il fallut prendre un parti : les ministres étaient prêts ; la majorité leur était assurée dans les deux chambres ; la reine avait promis d’entraîner le consentement du roi. Le peuple, comme on l’a vu dans le chapitre précédent, attendait dans la rue- le passage des voitures qui devaient accompagner le souverain à la chambre des lords. Le premier ministre, au moment de quitter le palais de Saint-James, demanda la permission à Sa Majesté de lui lire une dernière fois le discours d’ouverture pour le lui remettre ensuite.

Georges III ne fit aucune réponse à cette demande d’usage; le ministre feignit de l’avoir entendue et il lut le discours. Quand il eut cessé de lire, il demanda au roi si c’était bien ainsi qu’il avait eu l’intention de formuler sa pensée. Le roi ne répondit rien. Le ministre attendit encore une réponse, mais cette réponse ne vint pas. Les conseillers étonnés se regardèrent et portèrent ensuite les yeux sur la reine qui leur dit :

— Sa Majesté était peut-être distraite ; veuillez recommencer votre lecture.

GEORGES ni

Lord Bute recommença. Dès qu’il eut achevé, il s’adressa de nouveau à Georges III pour avoir son avis et son agrément. Il n’obtint rien de plus que la première fois.

Au bout de quelques minutes de cette surprise qui allait devenir une inquiétude, le premier ministre passant sur un assentiment qui., à la rigueur, rentrait tout simplement dans la courtoisie, présenta avec respect au roi le rouleau de papier dont il venait de lire le grave contenu ;• mais Georges ne tendit pas la main pour le recevoir. Lord Bute épuisa toutes les minutes de patience que la soumission et la déférence commandent, sans parvenir à faire lever le bras à Sa Majesté immobile, froide et muette.

— Mais, sire, dit alors la reine, l’heure vous appelle à la chambre des lords.

Impassibilité du roi.

— Mais il est urgent , sire , que vous ouvriez votre parlement.

Même silence.

— Que va penser votre peuple, si vous vous obstinez à ne pas sortir de ce silence et de cette immobilité ?

La statue royale fut aussi insensible à ce troisième appel de la reine qu’aux deux premiers, et d’heure en heure passée et perdue à lutter avec ce fantôme, le moment d’ouvrir le parlement s’écoula.

Nous avons déjà dit toutes les suppositions que la foule avait entassées en attendant de voir le roi sortir de son palais de Saint- James. Aucune n’était fondée.

— Le roi sera sans doute mieux disposé demain, dit le premier ministre en se retirant suivi des autres conseillers, qui se promirent tous de ne pas répandre au dehors l’étrange pensée que leur avait suggérée la conduite du roi.

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