CHAPITRE XIV
— L’histoire du capitaine Mathews ! l’histoire du capi- Mathews?
— C’était en 1772, dit le célèbre Shéridan d’une voix traînante. Les charmes de sa personne, son talent exquis pour la musique, et l’éclat que sa profession répandait sur l’une et sur l’autre, attirèrent naturellement autour d’elle une foule d’adorateurs entre lesquels l’indentité de vues alluma bientôt une violente rivalité, jusqu’à ce que, tous les hommes aspirant à lui plaire ou à fixer son attention, elle finit par devenir un objet de vanité autant que d’amour.
— Ceci est fort bien, mon doux Shéridan, mais nous serions heureux de savoir un peu de qui vous parlez.
Le vicomte de Malden et Fox répétèrent :
— Oui, nous serions même très-heureux de savoir de qui vous parlez.
— Je parle de miss Linley.
— La célèbre cantatrice?
— Et ma célèbre femme, ajouta Shéridan en s’essuyant le front encore mouillé de l’eau glacée qui lui ruisselait des cheveux en luisantes gouttières.
— En effet, miss Linley est devenue madame Shéridan,
— Quelqu’un prétendrait-il le contraire? Non!... Si quelqu’un prétend le contraire, qu’il le dise...
— Voyons, Shéridan.
— Oui, mon honorable prince... je poursuis. Elle n’avait que seize ans lorsque je la vis pour la première fois à Balh. J’en devins amoureux; mon frère Charles aussi en devint amoureux... et tout le monde... mais oui, tout le monde... en devint amoureux. Un délire contagieux s’empara de toute la jeunesse d’Oxford... car elle alla à Oxford où- je la suivis. De même que sainte Cécile, dont on lui donnait habituellement le nom, elle accueillit dans son cœur une image plus précieuse et plus brillante que tous les dons que lui offraient les riches et les puissants de ce monde. Cette brillante image, c’était moi, Richard Shéridan, poète et gueux alors, aujourd’hui membre du parlement pour le bourg de Stafford, assis ce soir à la table du plus gracieux prince de l’Europe, de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique.
— Shéridan, dit le prince, il y a encore trois carafes d’eau glacée sur la table ; je vais en arroser vos éloges intempestifs, si...
— Us ne sont pas intempestifs !
— Ils sont intempestifs !
Tous crient : « Ils sont intempestifs ! ! » sans savoir au
juste ce qu’ils criaient... mais ils criaient bien et fort, et à faire trembler les carreaux de Carlton-House.
— C’est pour elle, reprit Shéridan en essuyant une larme, qui alla se mêler au torrent étendu sur son visage, c’est pour elle que j’écrivis ces vers :
Vois cette grotte, où sur le roc aride,
La verte mousse a fait un lit si doux*.
— Nous connaissons tous ces admirables vers, mais nous demandons le capitaine Mathews, repartit le prince.
— Oui, nous demandons tous l’histoire du capitaine Mathews.
— 11 s’appelait aussi Thomas, ajouta Shéridan.
— Va pour Thomas... mais son histoire! son histoire!
— Thomas Mathews.
— Bien... mais... son histoire.
— Voici. Le capitaine Mathews était lié avec la famille de miss Linley. Où avait-il servi? Dieu le sait... Enfin il était capitaine. Capitaine de quoi?... Ceci est différent: Dieu lui-même ne le saurait pas. Il fumait, prisait, chiquait...
Sèche tes pieurs, ma douce amie *.
— Ah çà! mon cher Shéridan, vous parlez du capitaine : vous citez des vers... Choisissez!
— Je les fis aussi pour miss Linley, ces vers. Or, le ca-
1 Mémoires sur la vie privée, politique et littéraire de Richard Erinsley Shéridan, par Thomas Moore ; traduits par Parisot.
* Cette chanson est regardée comme un chef-d’œuvre de la littérature anglaise.
pitaine Thomas Mathews, abusant de la jeunesse de miss Linley et des bontés qu’on avait pour lui dans la famille, adressa à la jeune fille des hommages qui furent, vous n’en doutez pas, nettement repoussés. Alors que fit l'affreux capitaine d’infanterie invisible ou de cavalerie imaginaire ?. . . que fit-il?...
— Oui, que fit-il ?
— Ce qu’il fit?... Une autre fois, je vous en prie, ne me faites pas boire tant de vin de Champagne ou ne me versez pas tant d’eau glacée sur la tète.
— Sois tranquille, Shéridan, une autre fois, lui répondit le prince, nous te ferons boire de l’eau glacée et nous t’inonderons de vin de Champagne. Es-tu content? Si tu continuais... Par grâce, que fit le capitaine Mathews?».
— Il dit à miss Linley qu’il la perdrait de réputation si elle ne lui cédait pas. La pauvre enfant me fit part de la menace, et moi j’allai droit au capitaine Mathews qui était grand, sec, brun, dégingandé, un véritable capitaine à la Callot, dessiné à la manière noire, ayant des moustaches partout et des épées de tous côtés : un porc-épic en habit rouge. Au premier mot que je lui jetai au visage, je crus qu’il allait me lancer dans les airs comme un tambourmajor lancerait sa canne ; il plia le dos, rentra ses piquants, avala ses épées ; enfin le capitaine Mathews nia qu’il eût jamais dit la moindre parole qui pût porter atteinte à la réputation de miss Linley.
— Je ne lui donnerai pas un régiment, à ce drôle-là, * dit le prince de Galles.
— Je lui aurais donné des coups de bâton, ajouta Fox.
Et les autres convives, presque tous officiers de terre ou
de mer, d’ajouter :
— C’était une vile canaille, un manant, un poltron, un sabot, qu’il fallait faire tourner à coups de fouet.
— C’est aussi mon avis, dit le prince de Galles; mais je ne devine pas comment l’apparition en rêve d’un pareil coquin a pu troubler l’esprit de Shéridan et l’attristera ce point. L’histoire ne doit pas être finie.
— Elle n’est pas finie, en effet, répliqua Shéridan... elle n'est pas finie ; et celte répétition de sa phrase fut accompagnée d’un geste. Il porta sa main au côté gauche au-dessous de son cœur. Un soupir de douleur s’exhala de sa bouche altérée.
— J’en étais sûr ! s’écria le prince de Galles dont la perspicacité fut saluée par tous les jeunes et charmants courtisans qui l’entouraient.
Shéridan, dont les pensées commençaient à se classer urr peu mieux dans le cerveau, continua ainsi : •
— Ne pouvant vaincre la répugnance qu’elle éprouvait de plus en plus à se produire aux regards d’un grand nombre d’hommes depuis qu’elle était l’amour exclusif d’un seul, miss Linley prit la résolution de s’enfuir secrètement en France pour se réfugier dans un couvent. Elle part, je la suis...- J’avais vingt ans, elle dix-huit... ah ! ne craignez rien, messieurs... ne craignez rien!...
— Mais, au contraire , interrompit- le prince de Galles, nous voulons craindre.
— Oui, nous voulons craindre, et craindre beaucoup.
— Eh bien! alors, craignez! Le 25 mars 1772, je fus marié à miss Linley, dans un petit village de France, peu éloigné de Calais, par un prêtre bien connu pour rendre ce service aux amants honnêtes et pressés.
— Comment, Shéridan, tu commenças, toi aussi, parle mariage!
— Comme vous, prince.
— Et tu entendis la messe?
— Comme vous, prince ; et en musique.
— Chut! Neva pas le dire demain au parlement... Et ma pension!... Revenons vite à Mathews, je t’en prie.
Shéridan s’essuya péniblement le front et se rendit à l’invitation du prince.
— Pendant les trois ou quatre semaines que nous fûmes absents, miss Linlev et moi, ou plutôt ma femme et moi, car nous étions bien mariés si nous l’étions secrètement, ' le capitaine Mathews ne cessa de fatiguer ma famille de ses visites, rapportant partout des bruits, en imaginant, cherchant tous les moyens possibles de me nuire. Enfin, sa vengeance alla jusqu’à faire insérer ces lignes, dont je ne perdrai jamais le souvenir, dans le journal intitulé : The Bath-Chronicle. Écoutez!
— Nous écoutons.