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CHAPITRE XIII

Parti avant l’explosion mentale de son père, le prince de Galles était rentré à soh palais de Carlton-House, où, comme d’usage, l’attendaient à souper ses jeunes amis, quelques officiers de la marine anglaise, le vicomte de Malden, Fox et Shéridan, tous les deux déjà membres de la chambre des communes, tous les deux déjà redoutables par l’opposition systématique qu'ils faisaient au ministère, tous les deux destinés à remplir un jour de leur immense renommée, le monde politique et littéraire.

« La vie de Fox, dit textuellement Croly, est une mé- » morable leçon donnée à l’orgueil et au talent Avec » toute sorte d’habileté possible, avec toute espèce de » bonheur, avec une incessante et infatigable résolution » de parvenir au sommet de toutes choses, sa vie entière

1 The personal histoiy of George the Fourth, vol, I, page 119.

» fut une succession de désappointements. En commen- » çant sa carrière parlementaire, Fox désigna hautement » trois buts à son ambition, et il jura de les atteindre. » Voici ces trois buts : — Qu’il deviendrait l’homme le » plus populaire de l’Angleterre, le mari de la plus belle » femme, et premier ministre. » Citons la p>hrase anglaise dans toute la fierté de celui qui la prononça : — Thaï lie should be the most popular man in England, the husband of the handsomest woman, and prime minister. Croly ajoute : « Il fut l’homme le plus populaire de l’Angleterre, » si toutefois les électeurs de Westminster sont la nation ; » son mariage lui valut, il est vrai, d’être l’époux d’une » très-belle femme, mais il ne lui rapporta rien de plus ; » et il fut juste assez longtemps, ce qui veut dire assez » peu de temps premier ministre pour avoir le droit d’as- » sister aux levers. Pendant une vie de cinquante-huit » ans, l’existence ministérielle de Fox ne fut que de dix- » neuf mois, tandis que Pitt, plus jeune que lui de dix » ans, et mort à quarante-sept ans, passa sa vie entière, » depuis son entrée au parlement, à la tête des affaires » de son pays. »

Shéridan, destiné à devenir et à rester le premier poète comique de l’Angleterre, était comme Fox, une âme ardente au plaisir et à la gloire. Beaux tous les deux, éloquents tous les deux, autant qu’il est donné à la langue anglaise de le permettre, ils parvinrent aux mêmes grandeurs après avoir traversé les mêmes obstacles. Ils menèrent ensuite de front et à grandes guides les deux chars de leur large existence, à la plus brillante époque peut-être de la monarchie anglaise.

On courait les entendre à la tribune, on allait applaudir Fox dans les salons et Shéridan au théâtre ; leurs pertes au jeu étaient devenues proverbiales ; les femmes anglaises

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ne juraient plus que par eux; enfin, gloire incomparable! ils étaient de tous les petits soupers du prince de Galles, ces soupers qui duraient souvent plusieurs jours et plusieurs nuits.

Fox eut pourtant l’avantage sur Shéridan, il mourut jeune. Aussi Shéridan murmurait un jour avec beaucoup de sens : « Ce Fox a toujours été heureux ; il n’est mort qu’une fois. Moi je meurs vieux et pauvre... Combien de fois n’est-ce pas mourir! »

Mais détournons nos regards de cet angle trop sérieux et trop triste ; la grande, l’éblouissante lumière nous appelle.

Les bougies font pleuvoir leur pâle congélation le long des rameaux d’or des flambeaux ; le cristal reflète l’argent ciselé des surtouts ; les superbes livrées de trente domestiques rehaussent la splendeur des salons qu’ils traversent : ces salons pleins de fleurs, doucement chauffés, soufflent l’atmosphère de l’Italie dans le corps de ce palais qu’enveloppent à l’extérieur la brume et la fumée.

— Eh bien! leur demande en souriant le prince, de quoi a-t-il été question aujourd’hui à la chambre?

— De vous, prince, répondit Shéridan, et de vous seul.

— De moi ! La chambre est beaucoup trop bonne : et h quel propos, je vous prie?

— Vous savez prince, que l’autre jour, lorsque l’alder-

man Newnham demanda au ministère s’il était décidé à

payer vos dettes...

— Ce député est, je crois, mon tailleur?

— Oui, prince?

— Je comprends enfin toute sa sollicitude pour mon corps, puisque c’est lui qui l’enveloppe. Mais poursuivez, Shéridan, poursuivez.

— M. Roll, député du Devonshire, déclara, vous le savez aussi, que la question offrait des points délicats qui louchaient essentiellement aux lois civiles et religieuses du royaume, et qu'il était nécessaire d’approfondir.

— Je sais aussi cela : cet excellent M. Roll faisait allusion h mon mariage avec miss Filz-Herbert.

— Oui, prince, et il ajoutait que votre mariage avait été accompagné de cérémonies défendues par les lois de l’État... que vous aviez entendu la messe !...

— Et qu’avez-vous répondu, Fox ?

— J’ai répondu...

— Videz votre verre de madère avant de me dire ce que vou?avez répondu.

Quand Fox eut vidé son verre, il reprit :

— J’ai dit qu’un homme élevé comme vous, destiné à s’asseoir sur le premier trône du monde, ne compromettrait jamais son avenir en donnant sa main à une femme si éloignée de la couronne.

— Très-bien ! moi j’ai dit...

— Shéridan... ce n’est pas encore à vous à parler. Laissez dire Fox.

— J’ai ajouté... Fox s’interrompit lui-même pour dire: Je crois qu’on n’a pas assez fait chauffer le bordeaux ce soir.

— C’est singulier, reprit Shéridan, moi je le trouve trop chaud.

— C’est pour dire le contraire.

— Mais non !...

— Mais si !

— Vous avez raison tous les deux, intervint le prince. Fox ne trouve pas ce soir le bordeaux assez chaud parce qu’il ne s’aperçoit pas que depuis un quart d’heure il met de la glace dans son verre; et vous, Shéridan, vous le trouvez trop chaud, paice que sur chaque verre de bor-

GEORGES m

deaux vous buvez deux verres de porto. Revenons à votre discours, maître Tox.

— J’ai ajouté : La seconde accusation détruit complètement la première : car le prince de Galles, contrairement à Henri IV, renoncerait à la plus belle des femmes plutôt que d’entendre une messe.

— Mais non, Fox, mais non! j’entendrais plutôt dix mille messes que de renoncer à une seule femme. Mais qu’a dit la chambre?

— La chambre a applaudi.

— Excellente chambre !

— Cependant, beaucoup de membres criaient : <r II est marié ! — Oui ! il est marié ! — Il n’est que trop marié ! — Lui ne pas épouser une catholique ! — Mais il épouserait une Turque! une Chinoise! Il épouserait tout le genre humain ! » Et moi je répondais: C’est infâme! c’est infâme! c’est infâme!

— Fox, vous aviez tort à cet égard : j’épouserais... je ne sais qui... pour un temps limité...

— Oui, mais vous comprenez, prince, que je pouvais pas dire cela, parce qu’il s’agissait de gagner la bienveillance de la chambre, afin qu’elle votât le payement de vos dettes et les dix mille livres de plus par an que vous lui demandiez en outre. La messe avait tout gâté.

— Et toi, Shéridan, qu’as-tu dit? c’est ton toirr.

— Shéridan a été amusant, caustique comme toujours.

— Fox dit cela de moi, parce qu’il a été sublime.

— Non...

— Voyons Shéridan...

— Vous savez, prince, combien il est difficile de retrouver à froid les inspirations du moment...

— Malden, versez de cette inspiration de champagne à Shéridan.

— Ah ! prince, ne croyez pas que le vin de Champagne... La conviction... la conviction avant tout...

— Malden, videz ce flacon de madère dans la conviction de Shéridan.

Shéridan sourit, but et parla.

— Et quoi! vous supposez, messieurs, que le prince de Galles, ce jeune homme pétri de séductions, a besoin de descendre au ridicule subterfuge d’une soumission hypocrite au dogme catholique, pour arriver à la possession d’une femme à laquelle il a infailliblement plu !

— Ceci est très-bien, Shéridan* très-beau ! Malden, vous ne versez pas. Shéridan, je bois à tes éloges...

— Ah ! messieurs, ai-je poursuivi, il ne faudrait pas avoir vu le prince de Galles une seule fois pour mettre en doute son infaillible ascendant sur les femmes.

— Ah! diable! tu allais loin... l’éloge de l’homme allait tuer la pension.

— Attendez, prince !

— J’attends, cher Shéridan, j’attends.

— Toute la chambre attendait aussi, continua Fox.

— Et Newnham, mon ami Newnham, le tailleur, que disait-il, que faisait-il ?

— 11 pleurait.

— Le gredin ! — Mais il sait pourtant mieux que personne que je suis marié... Il était témoin, je l’avais pris comme témoin en sa qualité d’alderman.

— Oui, prince, il pleurait à chaudes larmes, tandis que je terminais ainsi: — Mais loyal-autant que beau et gracieux, notre prince n’use jamais de son ascendant; il ne l’a reçu du Ciel qu’afin de prouver aux autres hommes qu’il n’en faut jamais faire aucun usage quand on veut, comme lui, se maintenir dans le sentier de la vertu.

— Bravo ! Shéridan ! puisses-tu, pour récompense, re-

trouver ce petit sentier en rentrant chez toi ce soir. — Venons à la morale delà fable. M’a-t-on voté de quoi payer mes dettes et vous donner à souper ?

— Renvoyé à* demain pour le vote.

— Eh bien, à demain, nous aussi, les affaires ! Malden attaquez ce vieux bourgogne qui date de Louis XIV, et saluons nos grands orateurs d’une rasade immense.

Le prince fut obéi : la rasade fut immense.

Du reste soif ou non, il fallait vider son verre, une fois son verre plein, à la table du prince de Galles ; les verres de Cariton-House, par leur forme, ne trouvaient aucun point d’appui sur leur base arrondie. On les posait sur un petit plateau d’argent par le bord même de l’embouchure quand on avait bu.

— A ce moment, un des officiers du prince, et qui arrivait de Windsor, lui dit tout bas quelques mots à l’oreille.

— Messieurs, dit ensuite le prince de Galles après un très-court instant de réflexion, le dernier toast que vous avez porté a été pour vous, que celui-ci — on remplit tous les verres — soit pour moi.

Et tous avec chaleur :

— Au prince de Galles !

— Non, messieurs, au régent, au roi d’Angleterre , à moi, roi et régent!

Les convives de Cariton-House se regardèrent.

— Leroi Georges III, vient-on de m’apprendre, est devenu complètement fou; le régence me revient donc de droit demain...

— Non, dès aujourd’hui !

— Dès ce soir ! à l’instant !

— Vive le régent!

C’est à travers ces cris que le petit domestique noir de

la comtesse de Jersey entra et vint remettre au prince un billet de la part de sa maîtresse.

— La comtesse a raison, dit le princq, après l’avoir rapidement lu : ce n’est pas moi qui serai roi , c’est ma mère... pas de régent! — Messieurs, reprit-il tout haut, la nouvelle était fausse : le roi n’est pas plus fou qu’auparavant : c’est nous qui sommes fous pour avoir troublé le cours de notre souper par cet incident si grave. Ma plus belle royauté est celle que me fait votre amitié, votre esprit, votre poésie... Toi, Shéridan, dont l’imagination est toujours au ciel... Mais où est Shéridan?... où est donc Shéridan ?

— Sous la table, prince.

— Déjà!... Vite! vite! versez-lui cette carafe d’eau glacée sur la tête.

La carafe d’eau glacée fut répandue sur la tète et par extension sur les mains et sur la poitrine de Shéridan.

Après avoir reçu cette douche, Shéridan surgit , défait et blafard, de dessous la nappe.

— Comme il est triste ! oh! comme il est triste ! crièrent tous les convives.

— C’est que c’est la première fois, dit le prince de Galles que Shéridan trempe son vin.

— Non, messieurs, pardon, prince, ce n’est pas cela... sous la table, je m’étais endormi; j’ai fait un rêve... un rêve affreux...

— Et qu’as-tu vu?

— Le capitaine Mathews !

— Qu’est-ce donc que le capitaine Mathews?

— Le capitaine Mathews !

Shéridan avait pris sa voix la plus creuse.

— Eh bien ! oui... le capitaine...

— Ce que c’est !... Je vais vous le dire.

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