CHAPITRE XXXVI
Des orangers, des lauriers-roses transportés des jardins de Naples, des myrtes vivaces- et les plus rares arbustes des contrées méridionales sont rangés le long des marches de marbre de ce pavillon qui voudrait être athénien. Douze portes-croisées ouvertes à l’air doux et parfumé d’une soirée d’automne laissent voir aux lueurs des bougies l’intérieur d’un palais oriental oii le rouge ardent, l’or découpé en croissants et les rçéveuses arabesques se détachent sur des bandes d’azur. Les meubles s’accroupissent sur des pieds de sphynx; des tables en granit rose supportent, sur leur disque micacé, les vases sveltes de Syène et des statuettes maigres et silencieuses arrachées au limon du Nil. Des scarabées verts sont les émeraudes de la riche et mystérieuse toilette de ces salons, de ces
cabinet? , de ce vaste appartement qu’on dirait enlevé au palais de quelque roi d’Égypte du temps de Cléopâtre.
On s’attendrait à voir passer Cléopâtre, une lampe d’or à la main, les bras nus, les sandales étoilées, vêtue d’une mousseline claire et transparente comme l’eau d’un bain, si des glaces de Paris, des tapis des Gobelins et quelques belles peintures ne venaient troubler cette évocation historique.
D’ailleurs on prend le thé dans la grande pièce du milieu, et le thé est le démenti le plus formel donné à tous les passés possibles.
La princesse de Galles, en toilette du soir, assise devant un homme, jeune encore, qui fait en ce moment son portrait, tient affectueusement appuyée contre elle une jeune enfant. C’est sa fille, la princesse Charlotte. L’artiste dessine sur la toile le visage de l’enfant et de la mère. Deux flambeaux d’argent sont placés entre le copiste attentif et les deux modèles, fort distraits l’un et l’autre, quoiqu’ils aient h leurs côtés, autour de la même table, pour leur servir d’exemple, un voisin immobile, sur ses deux bras accoudé, pensif, du même âge à peu près que le peintre, écoutant, parlant peu, et lorsqu’il parle, c’est sans détourner son regard qui plonge au fond de sa tasse de thé. Son front méditatif, déjà dégarni de cheveux au sommet, indique la résolution calme, la foi en lui et dans la conscience.
Il regarde avec un intérêt tendre et profond le groupe de la jeune mère et de la jeune enfant, quand un bruit trop vif vient par hasard éveiller sa réflexion. Leur sort semble le préoccuper, l’émouvoir, et plus encore que leur situation tranquille et une apparence parfaitement heureuse ne le veulent. Mais il parait appartenir, par quelques signes comme Redgauntlet en avait un au front, à cette
famille d’homme dont l’instinct court devant la raison, la prescience devant le génie, qui, de nos jours, ont remplacé les prophètes, et qui seraient prophètes s’il ne leur manquait la sainteté.
D’ailleurs il ne fallait être ni prophète bien clairvoyant, ni devin bien habile pour prédire plus de malheurs que de joies à la princesse de Galles.
— Mais vous ne dessinez pas ! dit-elle à l’artiste, qui , en effet, ne dessinait pas en ce moment.
— C’est que madame la princesse... répondit le peintre.
— Qui vous arrête, cher artiste ?
— C’est que vous ne posez plus.
— Comment I je ne puis pas causer le plus petit instant?...
— Vous pouvez causer tant d’instants qu'il vous plaira, mais, dans ce temps-là, j’aurai le plaisir de vous entendre, remettant à plus tard celui de vous copier.
— Pourtant, si je cause sans remuer ni la tête, ni les épaules, ni le corps?... .
— C’est une transaction que vous proposez?
— L’acceptez-vous ?
— Oui, princesse; je sais d’avance quel est celui de nous deux qui violera la convention.
— Qui sera-ce, de vous ou de moi?
— Ce sera moi, répliqua l’artiste en riant.
— Vous disiez donc, capitaine, — reprit la princesse de Galles sans tourner la tête du côté du mur d’où venait la voix, et qui, du haut d’une échelle, faisait la conversation avec elle depuis le commencement de la séance, — vous étiez à Toulon, capitaine, au moment où j’ai dérobé mon nez et mon menton à monsieur.
— J’étais donc à Toulon, répéta celui que la princesse appelait capitaine, et qui était en train d’asseoir sur la
tète tressée et les mains raides levées au ciel, d’une Isis en granit du plus beau noir, une pendule de forme bizarre, — un zodiaque autour duquel se tordait un serpent, — j’étais donc à Toulon; je pénétrai dans l’arsenal avec mon vaisseau l'Hirondelle et six chaloupes canonnières, trois anglaises, trois espagnoles, afin de brûler les vaisseaux français et leurs magasins d’armements. — Donnezmoi un clou à crochet, s’interrompit pour dire à un domestique le capitaine perché au haut de l’échelle.
— Les galériens, poursuivit-il, les galériens eux-mêmes, au nombre de six cents, se montraient peu satisfaits de ce que nous allions faire; leurs dispositions nous étaient évidemment contraires, et nous avions à les surveiller. Le lieutenant Tupper fut chargé de brûler et il brûla les magasins où se trouvaient les poix, les résines et les goudrons ; les magasins de chanvre furent enfermés dans ce cercle de flammes. — The hemp magazine toas included in this hlaze. — La mâture fut confiée pour être incendiée, et il l’incendia, au lieutenant Middleton, du vaisseau le Britannia. Le lieutenant Porter, du même vaisseau, continua de la manière la plus audacieuse à braver les (lamines, afin de compléter, par ses soins, l’œuvre que le feu luimême ne faisait qu’imparfaitement. Je fus obligé de le rappeler, parce que la retraite pouvait devenir pour lui impraticable. Le lieutenant Fremonger, du vaisseau Royal resta jusqu’à la fin avec la garde à la porte de l’arsenal, et longtemps encore après que le détachement espagnol se fût retiré. Enfin, madame, nous brûlâmes de fond en comble l’arsenal de Toulon, les magasins à poudre et toutes les richesses qu’il renfermait. Tenez, continua le singulier capitaine, voilà une des bagues en verre que j’ai fait faire avec la cendre des vaisseaux que j’ai incendiés ce jour-là. Toute la marine française tient dans cet anneau. Oui !
cette bague, dit-il en se penchant sur l’échelle pour montrer le doigt qui portait la bague, est formée de la cendre du vaisseau français le Tonnant, de 80 canons, de l'Heureux de 7Z», du Centaure , du Commerce de Bordeaux , du Destin, du Lys, du Héros, du Tliémistoôlc, du Duyuay- Trotiin, tous de 7/»; ajoutez encore vingt ou trente vaisseaux, quinze frégates, et vous conviendrez que ma bague vaut bien quelques millions.
— Ce devait être un bien terrible spectacle, dit la princesse émue.
— Il aurait pu être encore plus beau sans les Espagnols.
— Vous êtes difficile, capitaine !
— Mais non... sans les Espagnols qui nous trahirent, nous brûlions, outre l’arsenal, les bastions de Toulon, et aujourd’hui Toulon ne serait plus qu’une bruyère. En parlant de celte catastrophe, Bonaparte a dit de moi : « Sir Sidney Smith brûla les vaisseaux de l’arsenal et il les aurait tous brûlés si les Espagnols s’étaient bien conduits. C’était le plus beau feu d’artifice possible *. »
C’était donc sir Sidney Smith qui venait de parler et qui achevait de fixer une pendule au mur de l’appartement égyptien dessiné par lui pour la princesse de Galles; sir Sidney Spnth,ce fameux marin, un de ceux dont les Français eurent le plus h redouter l’habileté intrépide, sir Sidney Smith, le vainqueur de Toulon et de Saint- Jean-d’Acre. •
Le peintre si souvent interrompu dans son travail était
1 Speaking of the conflagration of llie sliips, Bonaparte liimself says : « Sir Sidney Smith set tliem on fire, and tlicy would hâve bcen ail burned, if the Spaniards had behaved well. U was the prettiest feu d’artifice possible. #
GKORGES J1I 313
sir Thomas Lawrence, le plus grand peintre qu’ait produit l’Angleterre, l’artiste de génie dont le pinceau riche, fin et courtisan, a su le mieux rendre’les traits fiers et délicats de l’aristocratie. Le troisième personnage, celui dont le silence devait être rompu un jour comme le Nil rompt sa digue pour féconder toute une contrée ; c’était sir Georges Canning, le Démosthène anglais, l’orateur le plus vif, le plus correct et le plus poétique de la tribune anglaise.
Quant au domestique, William Cole, celui qui avait remis un clou à crochet au commodore Smith, c’était un espion.
— Cette histoire est des plus émouvantes, dit la princesse de Galles au commodore Sidney Smith, qui sauta lestement au bas de l’échelle pour boire sa tasse de thé.
— Et ce thé est délicieux, n’est-ce pas Georges?
— Délicieux répéta Georges Canning, qui n’y avait pas même goûté.
— Et mon portrait ?
— Délicieux aussi, murmura Georges Canning.
— Et ma pendule ? ajouta Sidney Smith, faisant signe à Lawrence et à la princesse de Galles d’écouler la réponse prévue de Georges Canning.
— Délicieux, répondit Georges Canning pour la troisième fois.
— Vous voyez... tout est délicieux, dit Lawrence. Comme vous- êtes distrait ! dans quel ciel voyagez-vous?
— Je ne voyage dans aucun ciel. Je suis au contraire extrêmement sur la terre ce soir... Voilà plus de deux heures, enfin depuis que nous sommes réunis, que je vois au fond de cette allée une èspèce d’ombre qui s’arrête un instant et passe.
William Cole s’approcha pour écouler.
— Quelqu’un qui se promène dans le petit parc, dit la princesse.
— Quelque officier... dit à son tour Georges Canning, car j’ai bien cru voir qu'il portait une épée.
— Il n’y a pas d’officier à Montague-House, reprit Caroline... Vous êtes sûr, dit-elle, se coupant avec vivacité, que ce soit un officier ?
— Envoyez William pour vous en assurer.
— Si Son Altesse veut que j’aille voir, dit William Cole.
— Non ! c’est inutile, dit la princesse, non ! Et elle devint tout à coup triste et silencieuse. Puis se secouant comme une personne que le sommeil va gagner, elle dit : Sir Thomas, sir Thomas pourquoi ne continuez-vous pas mon portrait?
— Par une raison bien simple, c’est que l'enfant s’est endormi sur vos genoux.
— C’est vrai, dit en souriant la princesse, et en passant avec la mélancolie de la nuit et du silence ses doigts distraits sur la belle chevelure de la petite Charlotte.
— Quel sera son avenir? reprit-elle en soupirant.
Les trois jeunes hommes contemplèrent avec la même affection grave et prolongée, le doux visage de la petite princesse, et chacun chercha dans son esprit quel avenir pouvait lui être réservé.
Montague-House, la villa qu’avait choisie la princesse de Galles à Blackheat, après la scène racontée au chapitre précédent, et où elle résidait depuis quelques années était plongée dans le calme profond des belles nuits d’automne. On aurait dit une soirée toscane sur les bords de l’Arno. Ces citronniers, ces pâles orangers, ces myrtes, trompés par la clémence passagère d’une température adorable, répandaient les trésors de leurs parfums et les prodiguaient sans mesure. Cette haleine des plantes et des
fleurs entrait sous les arcades des salons pour aromatiser la conversation des quatre amis qu’une grande infortune avait réunis autour d’elle, loin des fumées de Londres et des regards envieux de la cour.
Sir Thomas Lawrence, le grand peintre ; Georges Canning, le grand orateur ; Sidney Smith, le grand homme de mer, étaient tous les trois à peu près du même âge et tous trois d’une rare distinction de visage.
Nos plus gracieux types de gentilshommes, nos Cinq- Mars, nos Lauzun, rappellent, ou plutôt c’est Sidney Smith quf rappelait les Lauzun et les Cinq-Mars avec cette belle vaillance de plus que portent dans leurs yeux les marins militaires. Une mise simple, mais d’une simplicité exquise, relevait les grâces viriles de sa taille et la franchise de son visage. Ajoutez le coloris de la gloire à ce portrait, et vous comprendrez que les Parisiennes aient exposé leur liberté et un peu leur réputation, pour faire évader sir Sidney Smith lorsqu’il était prisonnier à Paris, à l’Abbaye.
La princesse de Galles tenait toujours endormie sur ses genoux la princesse Charlotte.
Elle renouvela sa question.
— Dites-moi, je vous prie, l’avenir de cette pauvre enfant.
— Qui le sait! dit le commodore en la baisant au front.
— On n’a jamais su la destinée, en effet, dit Thomas- Lawrence.
— Parce qu’on ne veut pas fermement la savoir,' reprit Georges Canning, qui se leva et se plaça sur le perron du salon pour jouir de la beauté de la soirée. Il est incontestable, dit-il, pour qui observe, qu’un événement est presque toujours la conséquence d’un événement. Si Ton avait le désir énergique et la lucidité d’esprit nécessaires pour
tirer toutes les déductions d'un fait, on lirait très-loin, j’en suis sûr, dans l’avenir. A mon avis, les prophètes étaient avant tout de formidables logiciens. N’est-il pas vrai que l’avenir d’un homme qui met la main dans le feu est d’être brûlé; que l’avenir d’un homme qui se jette dans un précipice est de 'se casser un bras ou une jambe? Partez de là. Appliquez aux choses morales le raisonnement que vous essayez sur les faits matériels, et vous rapprocherez l’avenir considérablement de votre œil, non pas à le toucher, mais du moins à le soupçonner.
— A le voir, enfin, interrompit Sidney Smith, comme nous voyons la lune : bien trouble en masse, et encore plus trouble en détail. Non ! nul ne peut voir l’avenir, par la raison, mon cher Georges, qu’il ne dépend pas de nous; que c’est un jeu dont nous ne tenons pas les cartes. Un homme a la fantaisie de vous donner un soufflet : vous vous battez avec lqi ; il vous rend borgne d’un coup d’épée. Dès lors, la femme qui vous aimait pour vos yeux bleus ou noirs ne vous aime plus : vous vous brûlez la cervelle. Pouvait-on prévoir cette destinée? Il faudrait pouvoir connaître celle de tout le monde (car on dépend de tout le monde) , pour connaître la sienne.
— Je n’ai pas voulu dire... allait riposter Georges Canning.
— Un mot! interrompit Lawrence en écar.tant les che- • veux de l’enfant. Quand il serait vrai qu’on pût soumettre l’avenir à des calculs de probabilité, faudrait-il les faire ces calculs, et chercher à connaître...
— Ah ! sir Thomas est dans le vrai, s’écria la princesse; l’ignorance en pareil cas vaut mille fois mieux.
Non, elle ne vaut pas mieux, car si vous les eussiez faits pour vous-même ces calculs, vous auriez pu empêcher ce qui vous est arrivé de malheureux.
— C’est une autre question , sir Georges , dit Sidney Smith. Parce qu’on aurait la science de l’avenir; pourraiton l’éviter, le corriger, le changer?
— Mais oui! dit Canning.
— Que devient Dieu, alors? demanda Lawrence.
— Avec tout cela vous ne me dites pas l’avenir de cette enfant?
William Cole vint déplacer le dialogue pour dire à la princesse qu’une femme de la campagne arrivée le matin pour lui offrir un panier de fruits, et renvoyée sous le prétexte, — : qu’elle avait pris au sérieux, — que la princesse ne recevait qu’à minuit, se présentait de nouveau avec sa corbeille...
— 11 ne fallait pas vous moquer de cette femme, dit la princesse, la faire revenir à mîhuit... Prenez son panier et donnez-lui ces trois pièces d’or.
William Cole se retira.
— Eh bien ! si ces fruits sont bons, nous les mangerons, dit la princesse de Galles à ses trois amis, et puis nous irons chacun nous reposer dans les bras du Seigneur.
William apporta une corbeille d’osier tout enveloppée de 'feuilles de figuier et la posa sur le guéridon.
— Défaisons! défaisons bien vite tous ces liens, dit la princesse en riant, et après avoir confié la princesse Charlotte à sa gouvernante.
Et les quatre amis brisèrent, dénouèrent aussitôt, avec la curiosité de véritables écoliers en récréation, les joncs et les tiges qui faisaient une voûte au sommet de la corbeille de fruits. En un instant ils ont dégagé cette partie supérieure ; ils s’arrêtent tout à coup frappés de surprise; la princesse de Galles pousse un cri... un enfant dormait sur une couche de feuilles. Un enfant !
— Et celte femme ? demanda vivement la princesse à William Gole, cette femme? •
— Partie, madame la princesse.
— Et pour toujours sans doute, dit Sidney Smith. Le tour n’est pas mauvais. Qu’allez-vous faire maintenant de ce petit garçon qui vient de vous coûter trois ou quatre guinées?
La princesse réfléchit pendant quelques minutes.
— Ce que je vais en faire! — Je l’adopte. — Prophète Canning, auriez-vous deviné la destiné de celui-ci?
Cet enfant va jouer un rôle immense dans la vie de Caroline et par conséquent dans l’histoire d’Angleterre.