‹ Georges 3. Léon GozlanChapitre 36 sur 41 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

Nous sommes loin, bien loin d’avoir indiqué toutes les précautions qui furent prises pour empêcher Georges III de mettre fin à ses jours, au grand déplaisir secret des courtisans de l’héritier présomptif, nommément Shéridan, qui brûlait d’entendre proclamer régent, mais régent de fait cette fois, le prince de Galles, tandis que Pitt voulait voir s’éterniser dans la folie l’existence du roi, d’abord en haine du régent, ensuite par ambition personnelle, par amour pour le pouvoir.

« Aussitôt, dit Moore dans ses Mémoires sur Shéridan que la terrible maladie dont le roi était affligé eut été constatée par le rapport authentique des médecins, Pitt présenta à la chambre des communes (le 10 décembre) une motion tendant à ce qu’il fût nommé un comité pour examiner et citer les exemples qu’il pourrait y avoir eu de

mesures prises dans le cas où l’exercice personnel du pouvoir royal s’était trouvé interrompu par enfance, maladie, infirmité ou toute autre cause.

» Ce fut immédiatement après la présentation de cette motion que Fox mit en avant la réclamation inconsidérée des droits du prince de Galles, démarche dont son rival sut profiter avec tant d’adresse et de bonheur.

» Après avoir affirmé qu’il n’existait aucun précédent qui pût s’appliquer au cas en question. Fox dit : « Le cas auquel il faut pourvoir ne dépend pas des délibérations du parlement; c’est ailleurs que la chose doit se régler.

» Il existe dans le royaume, continua Fox, une personne différente de toutes celles auxquelles des précédents pourraient se rapporter : un héritier présomptif d’un âge et d’une capacité convenables pour exercer le pouvoir royal. Il était donc du devoir de la chambre de ne pas perdre inutilement un temps précieux, et de procéder avec la diligence nécessaire à rétablir le pouvoir souverain et l’exercice de l’autorité royale.

» D’après ce que j’ai lu dans l’histoire, poursuivit Fox, d’après les idées que je me suis formées de la législation, et ce qui est encore plus précieux, de la constitution; d’après tous les raisonnements et toutes les analogies déduites de ces sources, je déclare, sans qu’il reste à cet égard le moindre doute dans mon esprit ; et bien plus, je me croirais coupable si je ne saisissais pas la première occasion de déclarer que, dans l’état précaire de la santé de S. M., S. A. R. le prince de Galles a un droit aussi clair, aussi précis à l’exercice du pouvoir royal, pendant toute la durée de la maladie et de l’incapacité, dont il a plu à Dieu d’affliger son royal père, que dans le cas du décès naturel de Sa Majesté. »

Les Mémoires de Shéridan ou sur Shéridan disent encore

ceci de Shéridan lui-même (vol. Il, page 31 et suivantes) :

« Shéridan parla souvent dans les débats sur cette grande question de’la régence; mais ses efforts les plus importants se déployèrent dans les démarches moins publiques qui s’y rapportaient. Il fut le conseiller confidentiel du prince, dirigea toute sa conduite, et écrivit la plus grande partie de sa correspondance relative à cette affaire. »

Oui, c’était une grande question, celle de la régence, • non pas au point de vue des intérêts généraux du pays, peu s’en occupaient, mais au point de vue des ambitions personnelles. #

Il y avait des gens qui depuis vingt ans aspiraient h cette mort pour obtenir un emploi ou une pension.

Combien de fois n’avaient-ils pas été déçus! A l’article de la mort la veille, le roi le lendemain se portait comme l’héritier présomptif ; adieu la place, la pension ou l’indemnité ! Hommes d’État, représentants à la chambre des communes, marins, officiers de terre, membres du clergé, architectes, actrices, courtisanes, vivaient par milliers sur cette espérance de la mort prochaine du roi. On souscrivait des lettres de change payables à la mort du roi et à payer par le régent.

Nous empruntons encore cette caractéristique anecdote aux Mémoires que nous venons de citer (page Zj 1 ) :

« Dans la distribution projetée des emplois — dans le cas d’une régence — la place de trésorier de la marine avait . été destinée à Shéridan. Cependant jamais il ne voulut s’abandonner à l’idée flatteuse que l’événement donnerait raison à ses espérances.

» Au contraire, Shéridan faisait toujours entrevoir à ses trop impatients amis la possibilité, sinon la probabilité du prochain rétablissement du roi. »

Les impatients amis, mis là pour créanciers, sont adorables. Mais continuons encore quelques instants cette curieuse peinture de mœurs contemporaines. *

« En conséquence Shëridan avait même refusé d’examiner le plan des appartements qu’il devait occuper à Sommerset-House, édifice où sont placées les différentes branches de l’administration. — Noble refus qui prouva que le grand écrivain dramatique avait autant de patience que d’avidité. »

Mais toutes ces cupidités grandes et petites, politiques et littéraires, ecclésiastiques et navales, allaient enfin être désaltérées. L’avant-dernier bulletin de la maladie du roi ne laissait rien à espérer, ou plutôt il laissait tout à espérer.

Shéridan rentre chez lui ce jour-là à l’heure du dîner. L’heure était un peu passée : on était au dessert. Chaque convive attendait quelque chose de la mort du roi. Tickell devait entrer au parlement ; Richardson remplacer Tickell en qualité de commissaire du timbre; Reid... ; tous, enfin, attendaient le cadavre.

Shéridan entre tenant le dernier bulletin de la maladie du roi Georges.

— C’est sa mort, disent les uns; c’est sa mort !

— Voici ma place, disent les autres.

— Enfin, disent-ils tous ensemble : enfin !

Shéridan décachette le bulletin : que d’émotions autour de lui 1 11 lit, puis, après avoir rempli de vin un grand verre, il dit en regardant tout le monde d’un air gai:

— Buvons, messieurs, au rétablissement de Sa Majesté!

— Que signifie?... lui demandent ses convives plus pâles que la mort, banale comparaison, mais qui ne fut jamais plus de circonstance. Pour toute réponse, Shéridan lit le bulletin signé par Willis et par Warren :

« Le roi est entré aujourd’hui en pleine convalescence : nous ne publierons plus de bulletin. »

Willis et Warren mentaient — mais c'était Pitt qui avait rédigé ce dernier bulletin.

Pour tuer le régent, il fallait faire revivre le roi.

Le roi n’était ni mort ni vivant : c’était un mort en vie.

Page 1