CHAPITRE XL
Le roi, qui courait bride abattue depuis plusieurs heures, ne s’arrêta que lorsque son cheval tomba sans haleine, épuisé de fatigue, contre la grille de fer d’un immense et sombre monument. Mais le roi était arrivé à destination, comme le cheval au bout de ses forces. Le petit jour se faisait... ünjour blafard.
Le roi sonna à la porte de la grille. Il était lamentable à voir.
Le froid avait saisi et contracté ses traits, bleui le tour de ses yeux, et la pluie collé ses cheveux sur ses oreilles et sur ses tempes. La sueur fiévreuse d’une course effrénée se mêlait à l’eau de la pluie sur son front ridé et sur ses joues pendantes et amaigries. Ses lèvres tremblaient et ses dents claquaient de froid comme ses genoux. Déchirée, flottant en lambeaux, sa robe de chambre jaune était souillée de boue et de poil de cheval. 11 marchait courbé; son menton battait sa poitrine rentrée, sur laquelle il
s’efforçait de ramener avec la main gauche les deux côtés de sa chemise froissée, ouverte et en lambeaux comme sa robe de chambré : chose horrible et touchante par le contraste, cette chemise était en dentelle brodée !
On n’était pas venu ouvrir : il sonna plus fort une seconde fois.
Cette fois, des vingtaines de chiens répondirent; d’autres chiens leur firent écho ; les aboiements ne finissaient pas. Ils mesuraient, par leur répétition, leur éloignement gradué, la vaste et désolée étendue de l’endroit.
Le roi sonna une troisième fois;
-Cette fois les dogues se turent.
Une voix de geôlier répondit; une voix rauque, lourde, pleine d’eau-de-vie.
Cette voix caverneuse sortait de la poitrine d’un homme ou plutôt d’un géant qui portait une lanterne ; bonne précaution en Angleterre, surtout pendant le jour.
— Qui va là ? dit le pataud en élevant son suif à la hauteur du visage du roi collé contre la grille.
— C’est moi.
— Qui, vous? que voulez-vous? — que demandezvous ?
— Je veux parler au maître de la maison.
L’homme à la lanterne ricana.
— A cette heure ! — Allons donc !
— Oui, à cette heure... Hâtez-vous!
Second ricanement.
— Mais non, que je 11 e me hâterai pas... Le maître dort encore.
— On dort ! on peut donc dormir dans cette maison ?
— Parbleu !
— Éveillez-le, je vous prie.
— Non ! que je ne l’éveillerai pas. 11 a encore six larges
heures à dormir. Je voudrais bien les avoir, moi. Je n’en dors que treize en tout.
— Ouvrez-moi cette grille, reprit alors le roi.
Le porte-clef le regarda avec ébahissement.
— Ah ! bah !
— Ouvrez cette grille... dit le roi en grelottant.
— Mais non, que je ne l’ouvrirai pas. Je ne vous connais pas. Qui demandez-vous?
Leroi retira une bague de l’un de sesdoigts et la fit voir à travers la grille au brutal qui le laissait se morfondre dans une boue glacée.
— Voulez -vous m’ouvrir?...
L’homme montra de grands yeux cupides et bêtes.
— Vous ne direz pas que vous m’avez donné.. *
Il tendit la main par les barreaux de la grille.
— Ouvre...
Le gardien incorruptible reprit :
— Car il nous est défendu de rien recevoir... surtout des... mais vous d’ailleurs, vous n’ètes pas... — Il éleva une seconde fois son sordide porte-chandelle pour examiner plus attentivement la figure du nouveau venu. — Hum! hum! fit-il dans un enrouement dubitatif... Hum! hum! quand je dis qu’il n’est pas... donne toujours... Au reste, une fois dedans... situ parles... tu ne sortiras plus... Je te fais manger par les chiens.
Il se mit à rire.
Enfin, la porte de fer cria sur ses gonds rouillés et s’ouvrit en refoulant circulairement une boue jaune et liquide amassée à sa base.
Le roi emboîta alors dans un sillon fangeux les gros pas du gardien, qui le devançait en sifflant et qui s’arrêtait de temps en temps pour regarder la bague avec laquelle on venait de le corrompre.
Il y avait loin encore de la grille au corps principal du bâtiment, de ce bâtiment dont les deux ailes basses et jaunes couvrent un mille d’horizon ; le roi fléchissait sous ses pauvres jambes.
11 lui fallut 81160(1x6 encore plus d’une demi-heure avant ' que le directeur voulût bien le recevoir; il attendit assis sur un des bancs de chêne du premier parloir.
Le directeur parut.
— Que demandez-vous, monsieur?...
11 s’arrêta. Il avait reconnu un fou dans son visiteur matinal.
— Vous êtes, monsieur, le directeur de Bedlam?
— Oui, monsieur.
— J’ai un service à vous demander...
Le directeur répondit:
— S’il est en mon pouvoir... Mais vous êtes venu seul, tout seul à Bedlam ?
— Oui, monsieur, tout seul.
Le directeur étudiait et analysait tous les mouvements de son étrange interlocuteur.
— Quel est ce service? lui demanda-t-il.
— Je suis fou.
— Oh! non, lui dit le directeur avec bonté... non ! mais le froid... l’exaltation... Vous êtes malade... la fièvre peutêtre... Voilà tout.
Il tâta le pouls au roi.
— Je suis fou, vous dis-je. Me voulez-vous pour votre pensionnaire?...
— Ordinairement, répondit le directeur, ces sortes d’arrangements se prennent avec les familles.
Les joues du roi se colorèrent aux pommettes.
— Je n’ai pas de famille... plus de famille... Ils me tourmentent sans cesse... si vous saviez!... Us me font
souffrir... mais souffrir comme un damné depuis plus de quarante ans ! ils me laissent mourir de faim... Ils dansent... mon fils danse... C’est un misérable!... c’est un libertin... c’est un whig!... c’est un monstre!... il a fait un procès à sa femme... Oh ! comme j’ai froid, monsieur ! comme j’ai froid !... Vous aurez bien soin de moi... n’estce pas?... Vous me donnerezdes couvertures... du pain... Je ne veux que du pain, mais du repos... Le repos... c’est si bon le repos!... Je ne connais pas le repos... Nous prierons le bon Dieu ensemble, nous le prierons tous les deux... Vous verrez comme j’ai une belle Bible dorée...
Le directeur de Bedlam prit dans ses mains paternelles les mains maigres couvertes d’une sueur moite du pauvre Georges III.
— Oui, nous aurons bien soin de vous.
Georges III reprit:
— Vous ne me parlerez pas de l’Espagne, de l’Ecosse, de l’Irlande, des catholiques, des protestants, de sir Sidney- Smith, de Napoléon...
— Non, je ne vous en parlerai pas.
— Jamais?
— Jamais !
— Que vous êtes bon ! que vous êtes bon ! mais comme j’ai froid ! — Oh! que j’ai froid !...
Le roi était pourtant très-rapproché d’un gros poêle qui grondait comme un volcan.
— Maintenant, voudriez-vous me dire à qui j’ai l’honneur de parler, demanda le directeur de Bedlam avec cette aménité qu’il est si prudent d’avoir avec les fous.
Le roi le regarda avec étonnement.
— Je ne vous ai donc pas dit qui j’étais?
— Non...
— Il me semblait...
— Non, monsieur... vous ne me l’avez pas dit..
— Pour vous, qui êtes bon, je serai le Messie.
— Je veux bien, dit le chef du triste établissement.
— Pour les autres, je serai Georges III, roi d’Angleterre.
— Vous aussi, mon brave homme, reprit en souriant le directeur, vous vous croyez roi d’Angleterre?
— Mais certainement, je suis roi d’Angleterre.
— Soit, mais je dois vous dire que j’ai ici un empereur de la Chine.
— Ah ! l’empereur de la Chine est ici !
— Le Grand Mogol aussi.
— Ah! mon frère du Mogol est dans l’hôtel !... Comment se porte-t-il ?
— Très-bien. J’ai encore six rois d’Espagne.
— Six rois d’Espagne ! je croyais qu’il n’y en avait qu’un. — Six rois d’Espagne !
— Quatre rois de Fi ance. •
— 11 me semblait, répliqua Georges III, que Napoléon avait usurpé la place du dernier.
— Nous avons enfin dix-sept rois d’Angleterre.
— Dix-sept rois d’Angleterre! — C’est faux! — Il n’y en a qu’un, qu’un seul sacré à Westminster, c’est moi !... c’est moi!... c’est moi! monsieur... les autres sont des imposteurs... Oh! comme j’ai froid!... Tenez, monsieur, touchez mon cœur... mon front... mes mains... Oui! je suis le roi... Mon fils est régent, c’est vrai... mais il n’est pas roi... Demain, si je veux, je serai encore roi...
— Oui, mon ami.
— N’est-ce-pas que je suis votre ami?... Vous aurez bien soin de moi... des couvertures bien chaudes... je vous en prie... j’ai si froid aux pieds la nuit. Du bouillon... puis le repos... Mon ami! mon ami! vous croyez que je vous trompe?... que je ne suis pas roi?... Mais faites-les
venir, les autres... les dix-sept autres rois d’Angleterre, faites-les venir... mettez-nous en présence... et vous verrez!... Eux rois!... Où sont vos enfants qui vous ont ruinés?... leur demanderai-je ; où est votre fils aîné, qui vous a traîné de déshonneur en déshonneur jusqu’à la vieillesse, jusqu’à 'la folie, jusqu’à la tombe ? Eux, rois d’Angleterre ! Mais qu’ils montrent donc leur front foudroyé, comme moi; leurs joues brûlées par les larmes, comme moi; leur corps tremblant, comme moi; leur vue perdue... Je suis presque aveugle, monsieur... Demain je serai aveugle... Je suis le plus malheureux des hommes! s’écria Georges III, étouffé par les larmes et les sanglots. Donc, je suis le roi d’Angleterre !
11 tomba par terre épuisé.
Le directeur de Bedlam sonna.
Un jeune médecin de service accourut.
— Aidez-moi à relever cet . homme, lui dit le directeur.
L’interne se pencha pour exécuter l’ordre qu’il recevait.
— Le roi d’Angleterre! s’écria-t-il. — C'est lui! je l’ai veillé à Windsor, l’été dernier.
— Le roi d’Angleterre! s’écria le directeur.
— Oui, répondit le jeune médecin... c’est lui.