‹ Georges 3. Léon GozlanChapitre 40 sur 41 · CHAPITRE XXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIX

Les quatre commissaires rendirent leur arrêt en ces termes :

« Nous acquittons la princesse de Galles, et nous pensons que ses accusateurs mériteraient d’être poursuivis avec toute la sévérité des lois, s’il ne nous avait paru évident qu’ils n’ont provoqué cette enquête délicate que pour rassurer la postérité sur l’hérédité de la couronne, qui pouvait être compromise.

» Signé: Erskine, Spencer, Grenville, Ellenborough.

# Ce 25 janvier 1807. »

La réparation était bien mesquine après une si large offense ; elle devint une dérision et même un outrage de plus quand on sut que lord Erskine, un des quatre commissaires, avait écrit à lady Douglas une lettre dans la •• quelle il lui donnait raison contre la princesse de Galles

en des termes qui étaient un démenti, la rétractation formelle de l’arrêt qu’on vient de lire.

Lord Erskine disait à chaque ligne de cette lettre à lady Douglas : ■

« Comme commissaire, j’acquitte la princesse ; comme homme je la condamne. Pour plaire au roi, je proclame l’innocence de sa belle-fille ; mais de vous à moi, la princesse est coupable, et je vous approuve de l’avoir accusée, démasquée et déshonorée. »

L’importance de cette indiscrétion, fort peu digne de la prud’homie d’un homme d’État, s’élevait h des proportions d’autant plus effrayantes que lord Erskine était ministre de Georges III ; qu’ainsi, non-seulement comme commissaire, mais encore comme minisîre, il avait absous la princesse. Sa contre-déclaration dans ces conditions-là devenait la voix de sa conscience ; cette lettre a lady Douglas, le soupirail par où le cri de sa loyauté s’échappait.

Lord Eldon et M. Perceval comprirent que l’accusation .mal tuée remontait encore à la surface ; que le combat avec la calomnié était à recommencer.

Ils annoncèrent alors qu’ils se décidaient à publier toutes les pièces de la procédure, suivie de leur défense devant les quatre commissaires de l’enquête.

L’exécution allait suivre la menace, quand M. Perceval fut nommé chancelier en remplacement de lord Erskine.

Ce mouvement ministériel arrêta le projet dans sa marche. Mais si le procès ne fut pas imprimé, une seconde décision émanée du nouveau conseil des ministres intervint à la date du 22 avril 1807.

' En voici l’esprit.

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« Sire, les ministres de Votre Majesté partageant-l’opinion de vos précédents ministres, telle qu’elle est consignée dans leur minute du 25 janvier, savoir : qu’il n’y a plus aucune nécessité de conseiller à Votre Majesté de refuser d’admettre la princesse en votre présence royale, représente humblement à Votre Majesté qu’il est essentiellement nécessaire, pour rendre justice à Son Altesse Royale et pour l’honneur de l’illustre famille de Votre Majesté, que S. A. R. la princesse de Galles soit admise dans le plus court délai possible en la présence royale de Votre Majesté, et qu’elle soit reçue d’une manière digne de son rang et de sa place à la cour et dans la famille royale. »

Georges III n’eut aucun effort à faire pour se rendre au conseil que lui donnaient ses ministres en réhabilitant complètement la princesse de Galles. 11 alla lui-même à Blacklieat pour inviter sa belle-fille à se rendre au palais de Saint-James; avant de partir, il avait exprimé le désir que sa famille entière suivit cet exemple, afin que la cour et le peuple fussent bien convaincus de la réconciliation. Les princes et les princesses cédèrent, bien qu’avec fort mauvaise grâce, au désir de Georges III; mais le prince de Galles ne parut pas à Blackheat.

Quelques jours après, c’était l’anniversaire de la naissance du roi, grande fête de famille à laquelle le roi était allé convier, à Montague-House, on vient de le voir, la princesse de Galles. Cette fois, non-seulement le prince de Galles manquait à la réunion, mais aucun autre membre de la maison royale n’y parut ; Caroline et Georges 111 s’y trouvaient seuls.

Le mépris pour la princesse ne pouvait guère aller plus loin; la dureté ne resta pas en arrière. On avait frappé en elle la femme et l’épouse; on allait blesser la mère.

On lui enleva sa fille, qu’elle fut réduite h ne plus voir

que de temps en temps, selon les caprices des gouvernantes.

L'indignation lui mit enfin la plume à la main, et elle écrivit la lettre suivante à son mari :

« Monseigneur,

» J’aurais continué dans le silence et la retraite amener le genre de vie qui m’a été prescrit et à me résigner à la perte des joies domestiques auxquelles je suis étrangère depuis si longtemps. Mais, il est, Monseigneur, des considérations d’une nature plus élevée que mon propre bonheur, qui me font, de la démarche que je hasarde aujourd’hui, un devoir envers moi-même, un devoir envers ma fille, et (me sera-t-il permis de l’ajouter) un devoir envers mon époux et la nation qu’il est appelé à gouverner.

» Il est un point au delà duquel une femme innocente ne peut, sans se manquer à elle-même, garder plus longtemps le silence.

» J’ose, Monseigneur, représenter à Votre Altesse Royale que la séparation de la mère et de la fille, qui, chaque mois, devient plus marquée, est injurieuse pour l’honneur de la mère et nuisible à l’éducation de la fille.

» Si je m’abstiens de faire parler devant, Votre Altesse Royale les sentiments qu’une mère doit éprouver dans ma position, il doit m’être permis de lui faire remarquer qu’aux yeux d’un public jaloux et scrutateur, cette séparation'd’une fille d’avec sa mère ne peut admettre qu’une seule interprétation, et une interprétation fatale à la réputation de la mère.

» Le plan que l’on suit en séquestrant ma fille de toute communication avec le monde, me parait, dans mon humble jugement, particulièrement mal adapté à sa situation dans la société. Il peut arriver, par un événement, qui,

j’espère, est très-éloigné, qu’elle soit appelée à exercer les pouvoirs de la couronne, et cela alors avec une expérience moindre que celle que possède le dernier individu de l’échelle sociale.

» J’attribue également à des conseils malheureux une circonstance qui m’afflige à titre maternel sous le rapport religieux. Je vois avec peine que ma fille n’ait pas encore reçu le sacrement delà confirmation, quoiqu’elle ait passé d’un an l’àge où les autres membres de la famille royale sont admis à cette solennité.

* J’espère que Votre Altesse Royale daignera céder à mes vives prières sur un fait aussi sérieux, quand bien même elle croirait devoir écouter d’autres conseils sur des objets qui- ont un rapport moins intime avec le bonheur de notre enfant.

» Je suis, Monseigneur, avec un profond respect et un attachement que rien n’altérera jamais, de Votre Altesse Royale la très-dévouée et très affectionnée épouse, cousine et sujette. .

» Caroline. »

Nouvelle commission, mais cette fois nommée par le régent, car le roi n’avait plus sa tète, afin d’examiner s’il convenait de permettre à la princesse de Galles de voir librement sa fille.

La réponse de la commission fut celle-ci :

« En vertu des ordres de Votre Altesse Royale, nous avons examiné avec l’attention la plus scrupuleuse la lettre de Son Altesse Royale la princesse de Galles, et dans laquelle la princesse se plaint, parmi beaucoup d’autres choses, de ce que les communications entre Son Altesse Royale et S. A. R. la princesse Charlotte ont été assujetties à de certaines restrictions.

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» Nous prenons humblement la liberté de déclarer à Votre Altesse Royale qu’il est absolument convenable pour le bonheur de S. A. R. la princesse Charlotte, ainsi que pour les intérêts les plus importants de l’État, que les communications entre S. A. R. la princesse de Galles et S. A. S. la princesse Charlotte continuent à être assujetties à des règlements et à des restrictions. »

il ne restait plus qu’un scandale pour couronner tous ces scandales que l’œil se lasse de suivre, que la main se fatigue de tracer; ce fut de voir la chambre des communes investie de la plainte de la princesse après ce vingtième ou trentième rapport d’une vingtième ou trentième commission. Le fait se produisit. Le paquet de linge sale fut adressé à l’orateur de la chambre. La princesse demandait d’être jugée publiquement. Des paroles acérées, terribles qui traversaient les murs et allaient frapper le régent à Carlton-House, furent lancées contre les ministres. Que répondirent les ministres? — Ils demandèrent l’ordre du jour. Ils obtinrent l’ordre du jour ! C’était tuer la princesse Caroline. La dignité la soutint; mais sa mère mou-* rut de douleur, la duchesse Augusta de Brunswick,

Le roi Georges III, en apprenant que l’affaire avait enfin éclaté au milieu des chambres, et qu’on avait ri et raillé autour de la royauté, mise à nu jusqu’à la ceinture et fouettée jusqu’au sang, monta à cheval, silencieusement, sans être vu. C’était pendant la nuit. Il était en pantoufles et en robe de chambre; la poitrine découverte, sés cheveux blancs en désordre, murmurant des prières et des paroles de désespoir, il s’éloigna de Windsor au galop. U courut, ilcourut, il courut toujours devantlui. Où allait-il?

La princesse de Galles écrivait pendant ce temps cette lettre à lord Liverpool :

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« La princesse rie Galles requiert lord Liverpool de mettre sous les yeux du prince-régent le contenu de cette lettre.

» Dirigée par deux motifs, celui de rendre la tranquillité au prince-régent et celui de s’assurer à elle-même cette paix de l ame dont elle a été si longtemps privée, la princesse de Galles, après mûres réflexions, a résolu de retourner sur le continent.

» Cette résolution ne doit pas surprendre les ministres du prince-régent, après les troubles et les désagréments que la princesse éprouve depuis si longtemps, et surtout après la mortification qu’elle a essuyée en se voyant empêchée de recevoir ses parents les plus proches et les amis les plus intimes de son illustre père, le duc de Brunswick.

» La princesse met la plus grande importance à ce que le prince-régent soit bien instruit des motifs de son départ et qu’il comprenne bien sa conduite passée sous le point de vue politique. En exigeant une justification aux yeux du noble peuple anglais, son seul protecteur depuis la maladie déplorable du roi, elle n’a eu que la seule intention de maintenir ses droits et son honneur.

» La princesse de Galles a enfin résolu de retourner à Brunswick, son pays natal. Elle pourrait ensuite voyager en Italie et en Grèce ; probablement elle y trouvera un séjour tranquille où elle vivrait encore quelques années. La princesse se flatte que le prince-régent n’aura aucune objection à faire à ce dessein.

» La princesse de Galles requiert lord Liverpool de représenter au prince-régent qu’elle renonce en faveur de sÿ fille à l’hôtel Montague, à la surintendance du parc de Greenwich et à la maison que sa mère lui avait laissée pa^ son testament. La princesse de^Galles espère que le princerégent lui accordera cette faveur, la dernière qu’elle demandera.

» La princesse saisit cette occasion pour expliquer les motifs qui 1 ont engagée à refuser le traitement de 50,000 livres sterling que la nation a voté par l’organe du parlement.

» Elle est maintenant sur le point de partir pour Worthing et de s’y embarquer, sans revenir préalablement à Londres.

» La princesse de Galles se complaît à assurer lord Liverpool qu’elle verra toujours avec la plus ardente sollicitude la prospérité et la gloire de la généreuse nation anglaise. »

La réponse de lord Liverpool ne se fit pas attendre.

ot Lord Liverpool a eu l’honneur de recevoir la lettre de S. A. R. la princesse de Galles. L’ayant communiquée au prince-régent, il a reçu l’ordre de déclarer à Son Altesse Royale que le prince ne saurait avoir aucune objection contre le projet que la princesse lui annonce de visiter son pays natal et son frère, le duc de Brunswick.

» Le prince-régent ne mettra jamais aucun obstacle à ses intentions actuelles ou futures relativement au lieu qu’elle voudrait choisir pour sa résidence.

» Le prince-régent laisse Son Altesse Royale dans une entière liberté de décider, au gré de sa propre discrétion, si elle veut rester dans son pays ou se rendre sur le continent, selon sa convenance.

» Lord Liverpool a ordre de déclarer à Son Altesse Royale, dé la part du prince-régent, que le prince ne s’oppose aucunement aux arrangements quelconques que la princesse voudrait faire par rapport, soit à la maison de Blackheat, provenant de là feue duchesse de Brunswick, soit au reste de sa propriété privée ; mais, par des raisons qu’il serait trop long de déduire, le prince-régent

ne permettra ni que la princesse Charlotte ait la surintendance du parc de Greenwich, ni qu’elle habite aucune des maisons que Son Altesse Royale a habitées à Blackheat.

» Lord Liverpool a l’honneur d’être, etc. »

La princesse de Galles s’embarqua à Worthing, k bord de la frégate le Jason, pour retourner par Hambourg à Brunswick.

Avec elle était le jeune William Billy Austin, lady Charlotte Lindsay et lady Élisabeth Forbes, ses dames d’honneur; MM. Saint-Léger, William Gell et Crawen, ses chambellans; le capitaine Hesse, son écuyer; le docteur Holland son médecin; M. Siccard, son maître d’hôtel ; et J. Hieronimus, son messager.

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