DERNIERS MOMENTS ET MORT DE GEORGES. 31U
« qu'as-tu fail de loriginal? » Tliuriot avait les yeux rouges et injectés; comme il reprochait à Goster de Saint-Victor d'avoir employé le sobriquet sanglant : " Tais-toi, régicide, dit Goster, u le sang de Louis XVI te sort par les yeux. » Goster et d'autres encore, Joyaut, Burban, furent mis au cachot pour de telles apostrophes.
Pami les prisonniers, c'était Georges qui ranimait tous les autres; aussitôt qu'il descendait dans le préau, toujours suivi par trois gendarmes qui avaient ordre de ne le quitter ni jour ni nuit, il se produisait vers lui un mouvement unanime. Il répondait cordialement aux marques de déférence et d'affection qu'on lui donnait à l'envi. Il trouvait moyen, en passant, fil' jeter à ses officiers une phrase, quelques mots qui leur transmettaient des instructions toujours suivies. C'est ainsi qu'il fit passer par d'Hozier à Bouvet l'ordre de rétracter ce i|u'il avait déclaré contre Moreau. Georges invoqua l'intérêt fie la cause, la volonté du comte d'Artois. A son domestique, Louis Picot, auquel il enjoignait aussi de rétracter certaines ]i noies, il rappela ses principes religieux et l'obéissance qu'il (levait à son maitre. Pour Troche fils, il fit agir la menace; il lui signifia que s'il maintenait les révélations, l'ordre serait donné dans son pays de le tuer dès qu'il y paraîtrait. Georges avait pour chacun l'argument convenable. « Sa tète puissante, I' dit Théodore Muret, embrassait toutes les parties de cette « vaste affaire, les détails comme l'ensemble; il combinait le <( plan de la défense de chaque accusé en particulier aussi bien " que le plan général. »
Après Georges, celui des prisonniers qui attirait le plus les regards, c'était Moreau. Il n'eut aucune récrimination à subir de la part de ses coaccusés, unis par le même sort, ils lui donnèrent franchement la main, même ceux qui l'avaient le plus vivement accusé et compromis, comme Bouvet de Lozier. Quand Moreau paraissait dans la cour, un cercle se formait autour de lui pour l'entendre aborder avec une éloquente simplicité le récit de ses campagnes. Parmi les militaires de garde, il s'en trouvait presque toujours qui avaient servi sous
les ordres de Moreau ; aussi n'étaient-ils pas les moins empressés à former l'auditoire du vainqueur de Hohenlinden.
II était difficile de peindre la situation de Paris sous le coup de la fièvre haineuse qui agitait tout ce qui tenait au pouvoir. Cette rage de la peur allait redoubler de jour et de nuit les escouades de police; les gendarmes de Moncey sillonnaient les rues. Rien n'était négligé pour préparer l'esprit si crédule de la population parisienne. Des crieurs distribuaient à grand bruit des imprimés effrayants qui montraient la guerre civile rallumée dans l'Ouest, une armée de chouans cantonnée au sein de Paris , des mines pratiquées sous la capitale et prêtes à éclater. Sur tous les murs on lisait le signalement des principaux conjurés.
On trouvera aux pièces justificatives celui de Georges, tel qu'il fut envoyé manuscrit par la police, le 0 pluviôse an XII, au général Moncey, inspecteur général de la gendarmerie nationale, et par celui-ci au commandant de la 3' légion, et probablement à tous les autres, en recommandant la surveillance la plus sévère. De tous les signalements répandus à profusion par la police d'alors, c'est le plus exact et le plus détaillé. Je dois ce document à la bienveillance de M. de la Sicotière '.
Le 8 ventôse (i(i février), un arrêté du Sénat avait suspendu les fonctions du jury pendant tout le cours de l'an Xll et de l'an XIII, dans tous les dé[)artenients de la Hépublique, pour le jugement des crimes de trahison, d'allentat contre la personne du premier consul, et autres contre la sûreté intérieure et extérieure de la République.
Une des distractions favorites des prisonniers, c'était le chant. Ceux à qui la musique de théâtre on de salon était familiéie épuisaient leur répertoire do chansons et de romances. Les IJrelons redisaient en cho-ur de pieux cantiques de leur ])avs, et quand cette niàle et religieuse mélodie pénétrait au delà d(?s murs de la prison, elle était accueillie par les témoignages a|)|irobateurs de nombreux auditeurs. Ce plaisir innocent importuiiiiit beaucoup l'autorité.
1 V,.lr 1.1 pl.-i.- jiKilliciiivr n" 88.