DERNIERS MOMENIS ET MORT DE GEORGES
Enfin rinstruclion se termina, et l'ordre de 1^ translation des prisonniers à la Conciergerie fut donné. Il se fit en Georges un changement qui fut remarqué de tous ses compagnons de malheur.
Voici comment Bourrienne, l'ami d'enfance et le secrétaire intime de Bonaparte, en rend compte dans ses Mémoires, qui sont de véritables souvenirs personnels :
Il Georges avait jusque-là défié la mort avec effronterie, s'était moqué de la République, de Bonaparte, de ses agents; enfin il avait en quelque sorte fait voir le cynisme du courage plutôt (]ue cette résignation grave et solennelle qui marqua les derniers moments de Louis XVI et de Malesherbes. Au moment de quitter le Temple, il cessa momentanément de faire entendre d'amers sarcasmes et de violentes invectives ; je dis momentanément, car on verra lors des débats que son caractère l'emporta plus d'une fois hor- du cercle qu'il parut se tracer en partant pour la Conciergerie. Avant donc réuni ses compagnons dans la cour du Temple, il les harangua, leur recommanda la prudence, la discrétion, les engagea à ne rien dire qui pût les compromettre les uns les autres.
Il Quand vous ne vous sentirez pas assez forts en vous-mêmes, « leur dit-il, regardez-moi, songez que je suis avec vous; son- « gez que mon sort sera le vôtre ; oui, mes chers enfants, nous « ne pouvons pas avoir un sort différent, et c'est là ce qui doit « nous encourager, ce qui embellit notre position. Soyez donc « doux et indulgents les uns pour les autres; redoublez d'é- « gards, que des chances communes donnent une force nou- « velle à vos affections, l'oint de regards en arrière; nous « sommes où nous sommes, nous sommes ce que Uieu a voulu «que nous soyons; en mourant, faisons des vœux pour que « noire patrie, arrachée au joug qui pèse sur elle, redevienne « heureuse sous le sceptre paternel des Bourbons. N'oubliez «jamais que celte prison que nous allons quitter est celle d'où « Louis XVI ne sortit ([ue pour aller à la mort; que son su- • blime exem|)le vous éclaire et vous guide. »
» Tel fut, sinon le texte précis des paroles que Georges
adressa à ses compagnons, au moins leur sens exact; il termina son allocution en disant :
« Montrez à tout le monde dans votre contenance, dans vos n discours et sur votre visage, que vous aviez beaucoup de ce Il courage et de celle résolution qui m'ont donné tant de con- « fiance en vous, et qui auraient triomphé des ennemis de noire CI foi et de notre roi, si nous n'avions pas été si indignement Il trahis. »
Enfin, le lundi 27 mai, le^ débats s'ouvrirent à dix heures du matin. Douze membres et trois juges suppléants composaient la cour criminelle, savoir : Hémart, premier président; Martineau, vice-président ; Desmaisons, Rigault, Bourguignon, Lecourbe, Ijaguillaumye, Selves, Tliuriot, Granger, Clavier et Dameuve. Cette cour comprenait deux régicides, Hémart et Thuriot, qui firent preuve de la plus grande partialité contre les accusés, et d'une rare servilité à l'égard du premier consul et bientôt de lEmpereur. Hémart insistait auprès de chaciue membre de la cour pour obtenir une forte condamnation contre Moreau, et il faisait valoir la volonté de Bonaparte à ce sujet. « L'Empereur lui fera grâce, Il allait-il répétant à chacun pour obtenir un arrêt sévère. — «Et qui nous la fera, à nous, si nous votons conlre notre «conscience?» dit l'austère Clavier. Malgré les efforts d'Hémart, Moreau ne fut condamné qu'à deux ans de détention. Il Ils l'ont condamné comme un voleur de mouchoii- ", dit Bonaparte en apprenant ce résultat. Il voulait conlre Moreau une condamnalion iiifamanle qui pût l'éloigner de toutes fonctions publiques et le faire rayer des contrôles de l'armée.
Deux tribunes recevaient les hauts personnages, les membres du corps diplomatique empressés de suivre celle grande affaire (|ui intéressait non-seulement la France, niais ri''iu'upe entière.
Quarante-sept accusé-, piirunl place devant la cour : (Jeorges Cadoudal; liouvct de Luzier; I{u»illion; Hiu'bellr, dit Itieliemonl ; Armand de Pulignac; .luIes de l'olignac, Charles d'IIozicr; (hntivièic ; Louis du Corps; I.onis le lliilant ; l'icot ; Cou-
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cliery; Rolland; Lajolais; Moreau; l'abbé David; Roger dit l'Oiseau; Hervé; le Noble, Coster Saint-Victor; Rabin de la Giimaudière, officier de l'armée royale de Rennes et Founères ; Deville, dit Tamerlan; Armand Gaillard; Noël Ducorps; Joyaut; Datry; Durban; Lemercier; Pierre-Jean Cadudal; le Lan; Even, ex-notaire à Callac (Cotes-du-Nord) ; Merille ; Trocbe père; Trocbe fils; Garon; Spin ; Monnier; Gallais, Denant, Verdet, Dubuisson et leurs femmes; et la fille Ilizay.
Les défenseurs prirent place au-dessous des accusés; plusieurs étaient des membres déjà illustres du barreau qui cbercbaient alors à se rehausser; Dommanget pour Georges; Bonnet pour le général Moreau; Guicbard pour MM. de Polignac; Billecoq pour M. de Rivière '.
Jamais procès ne remua davantage les esprits. On voyait réunis sur le banc des accusés le grand seigneur de l'ancien régime, des généraux républicains, la cbouannerie bretonne dans son type le plus illustre, des bourgeois, des marchands, des artisans parisiens ; en un mot, toute l'échelle sociale y était représentée, comme pour montrer que la cause royaliste, loin d'être une affaire de caste, av;iit trouvé dans tous les étals des gens fidèles et dévoués.
Parmi ces nombreux accusés, Georges surtout attirait tous les regards. Imperturbable etsto'ique, il dominait le président, les juges, le procureur impérial, le grand appareil déployé autour de lui et contre lui. En fait de défense, il ne s'occupait que de celle des autres. Assumant toutes les responsabilités sur sa tète, il ne niait que les faits qui auraient pu se transformer en charge pour ses coaccusés. 11 refusait, même après l'aveu de Le Ridant, de reconnaiire que celui-ci était avec lui dans son cabriolet. Parfois il mêlait des sarcasmes amers à l'àpre laconisme de ses réponses, et c'était encore Tburiot, assis sur le siège de la cour, qui recevait les traits les plus âpres.
L'empressement étail tel pour assister aux débals du procès,
' Moniteur liu C incssiJ' r an XII.
qu'on fut ol)ligé de faire construire des triliunes pour les personnes de la haute société qui désiraient voir les accusés sur leurs bancs. Madame Récamier y parut, accompagnée d'un magislrat, proche [)aren( de son mari. Voici ce qu'elle en dit dans ses Mémoires; nous la laissons parler :
Il Les détails du procès de Moreau sont connus; je ne parn lerai donc que de ce que j'ai vu. Ma mère était très-liée avec (1 madame Hulot, mère de madame Moreau ; il en était résulté Il entre sa fille et moi une amitié d'enfance qui s'était ensuite n renouée dans le monde. Je la voyais sans cesse depuis l'ar- « restation de son mari. Elle me dit un jour qu'au milieu du Il public si nombreux qui remplissait la salle de justice, Moreau « m'avait souvent cherchée parmi ses amis. Je me fis un de- K voir d'aller au tribunal le lendemain de cette conversation. 11 J'étais accompagnée par un magistrat, proche parent de « M. Récamier, Brillât-Savarin. La foule était si grande que Il non-seulement la salle et les tribunes, mais tontes les avenues H du Palais de justice étaient encombrées. M. Savarin me Ht Il entrer par la petite jiorte qui s'ouvre sur l'ampliilhéàtre, en Il face des accusés, dont j'étais séparée par toute la largeur de Il la salle. D'un regard ému et rapide je parcourus les bancs de Il cet amphithéâtre pour y chercher Moreau. Au moment où Il je levai mon voile, il me reconnut, se leva et me salua. Je lui Il rendis son salut avec émotion et respect, et je me hâtai de Il descendre les degrés pour arriver à la place qui m'était des- " tinée.
Il Les accusés étaient au nombre de quarante-se|)t, la plu- II part inconnus les uns aux autres; ils reni|)lissaient les grau dins élevés en face de ceux où siégeaient les juges. Chaque Il accusé était assis entre deux gendarmes. Ceux qui étaient « auprès de Moreau montraient de la déférence dans leur atti- II lude. J'étais profondément touchée de voir traiter en crimi- « nel ce grand capitaine dont la gloire était alors si imposante Il et si pure. Il n'était plus question de république ou de répu- « blicains; c'était, excepté Moreau, qui, j'en ai la conviction, Il élail CKUiplélcnuMil étranger à la conspiration , c'était la li-
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■' délité royaliste qui seule se défendait encore contre le pou- .' voir nouveau.
« ...Cet intrépide Georges, on le contemplait avec la pensée que cette tète si librement, si énergiquement dévouée, al- . lait tomber sur l'échafaud, que seul peut-être il ne serait pas sauvé, car il ne faisait rien pour Télre. Dédaignant de se détendre, il ne défendait que ses amis. J'entendis ses réponses K toutes empreintes de cette foi antique pour laquelle il avait . combattu avec tant de courage, et à qui depuis longtemps il li avait fait le sacrifice de sa vie. Aussi, lorsque Ton voulut ' l'engager à suivre l'exemple des autres accusés et à faire de- ■ mander sa grâce : Me promettez-vous, répondit-il, une plus « belle occasion de mourir? «
Près de Georges se remarquait Moreau , drapé dans sa di- ;;nité fière; l'élégant Coster Saint-Victor, paré comme pour un bal, cheveux et favoris bien peignés, jabot soigneusement tiré. A côté de ce beau gentilhomme, Louis Picot formait avec lui le plus parfait contraste; laid, trapu, criblé de petite vérole, avec des cheveux très-noirs coupés ras et des sourcils, des cils d uu blond ardent par-dessus des yeux fauves; puis les rudes et vigoureux paysans bretons qui, l'œil fixé sur Georges, aussitôt qu'on les interrogeait, puisaient chaque réponse dans un signe, un regard de lui, et ne respiraient, en quelque sorte, que par leur général.
Cent trente-neuf témoins à charge étaient cités, et seulement seize h décharge. Plusieurs des premiers avaient d'abord ligure comme prévenus.
Comme témoins à charge, on voulut associer aux débats le commandant du Vencego. (Juand il fut interrogé, il répondit qu'il était le capitaine John Wesley Wright, âgé de (rente-cinq ans, demeurant à Londres chez sir Sidney Smith. Pour toute autre demande, il se retrancha derrière sa qualité de prisonnier de guerre et les usages des nations civilisées, disant f|ue, sujet anglais, il connaissait des devoirs envers son roi et sa patrie, et qu'il ne rendrait compte (ju'à son gouvernement de sa conduite militaire. Le capitaine
Wright avait été pris sur les côtes du Morbihan, au moment où il y croisait par un temps calme. Après une résislance où il fut blessé au bras, il dut céder et se rendre. Conduit d'abord à Vannes, il futbientôl amené à Paris, ainsi que tout son équipage, par les soins du grand juge Régnier. Quand ils pénétrèrent dans la cour du Temple, grand fut l'élonnenient de Georges et de ses amis; mais ni eux ni les officiers anglais n'eurent l'air de se reconnaître. Les matelots et les hommes du peuple, peu experts en ces matières, furent moins réservés.
L'intérêt de l'auditoire fut ému par le combat de générosité qui eut lieu entre Armand et Jules de Polignac, chacun s'accusant lui-même et s'efforçant de décharger l'autre. Le beau mouvement de Charles de Rivière en présence du portrait du comte d'Artois ajouta puissamment à cet intérêt. Lorsqu'il fut arrêté, il portait suspendue à son cou une miniature représentant le comie d'Artois, avec cet exergue : a Donné par Mgr le comte d' Artois à son fidèle Rivière, son aide de camp, à son retour de plusieurs voyages dangereux it Parts et en Vendée.» Au-dessous de celte inscription, il y availces mots : «Conservetoi POUR TES AMIS ET CONTRE NOS ENNEMIS COMMUNS. OCTOBRE
1796. » Dans les débats, ce portrait fut produit comme pièce à conviction; on le fit voir de loin à M. de Rivière, en lui demandant s'il le reconnaissait; l'accusé dit qu'il lui fallait pour répondre von' le portrait de plus près. On le lui fit passer. Dès qu'il l'eut entre les mains, il l'embrassa avec effusion : « Oui, « s'écria-t-il, oui, c'est bien lui. A Dieu ne plaise que je nié- « connaisse jamais un si bon maitre ! »
Bourrienne assistait, par ordre <le nona|)arte, à tous les débats du procès. Ses sympathies éliiient acquises au général Moreau, dont il souhaitait l'acquittement complet dans l'intérêt même de Ronaparte. A|)rès quobjues réflexions fort judicieuses sur ce sujet, il continu(î :
« L'atlitude de Georges n'avait rien de comparable à celle de Moreau : Georges inspii'ait d'abord moins d'intérêt que de curiosité, et à part la différence de leurs antécédents, leur |)osition devant la justice présentait un grand contraste. Mo-
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renu était plein de sécurité, et Georges plein de résignation sur le sort qui l'attendait et qu'il envisageait avec une fermeté presque barbare. Comme pour venger sa mort avant d'en subir la peine, il reprenait parfois le ton de causticité injurieuse auquel il semblait avoir renoncé le jour où il harangua ses compagnons avant leur sortie du Temple. Dans l'amertume de ses sarcasmes, faisant allusion au nom et au vote de Thuriot, l'nn des plus acharnés des juges, Georges l'appelait souvent lue-Roi, et quand il avait prononcé son nom, ou que lui, <Teorges, avait été forcé de répondre à ses interpellations : " Que l'on me donne, disait-il, un verre d'eau-de-vie pour me « rincer la bouche. » Georges avait le ton et les manières d'un soldat; mais sous cette enveloppe grossière il cachait l'âme il'un héros. Quand les témoins de l'arrestation de Georges avaient répondu aux interrogations du président Hémart, et que celui-ci se tournait vers Georges pour lui demander s'il a\ iilt quelque observation à faire sur la déclaration qu'il venait il entendre, voici à peu près la forme et la substance du dialo;;ue qui s'établissait entre l'interrogateur et l'accusé : « Avez- II vous quelque chose à répondre? — Non. — Convenez-vous « des faits? — Oui. » Alors comme Georges n'avait pas l'air d'écouter le président, et qu'il affectait de regarder les papiers qu'il avait devant lui, Hémart était obligé de l'avertir qu'il ne devait pas lire quand on l'interrogeait.
Il A l'appui de ce que je dis de Georges, je puis citer un fait qui prouvera que je n'étais pas le seul qui appréciât son grand caractère, .l'avais accompagné M. Carbonnet à la police, le jour où, en sortant de Sainte-Pélagie, il alla réclamer les malles qui renfermaient ses papiers. Comme M. Iléal n'y était pas, nous l'attendîmes. M. Desmarest ainsi que plusieurs autres personnes étaient aussi à attendre dans le cabinet. M. Real entra; il revenait de la Conciergerie, où il avait vu Georges Cadoudal. Il dit aux personnes qui l'attendaient, et assez haut pour que M. CarboniKît et moi nous l'ayons entendu tres-distinclement : <i Je viens de la Conciergerie ; j'ai vu Georges; c'est un homme Il extraordinaire. Je lui ai dit que j'étais très-disposé à lui ot-
« frir sa grâce, s'il voulait promettre de ne plus conspirer contre Il le gouvernement et accepter du service. J'ai beaucoup in- II sisté, tout a été inutile ; il a résisté à tous mes efforts et a u fini par me dire : Mes camarades m'ont suivi en France, je les Il suivrai à la mort, v On verra qu'il tint parole, et comment. Et l'on qualifiait de brigand dans les placards qui recouvraient les murs de Paris, un homme auquel l'Empereur faisait faire des offres dans le fond de son cachot, par l'intermédiaire d'un con>eiller d'Etat. »
Bonaparte aimait aussi s'entretenir avec Bourrienne de Pichegru et de Moreau.
Il A propos, dit l'Empereur, savez-vous que c'est à moi
n qu'est due la découverte de Pichegru à Paris? Ils étaient « tous à me dire : Pichegru est à Paris; Fouché, Real, me n chantaient la même chanson, mais ils ne pouvaient me donner « aucune preuve. (Jue vous êtes béte ! dis-je à Béai ; en un tour Il de main vous saurez à quoi vous en tenir; Pichegru a un frère, Il ancien religieux, qui habite Paris : faites chercher sa demeure Il et courez-y; s'il n'est plus dans sa demeure, cela donnera Il déjà lieu de jienser que Pichegru est ici; si son frère est au Il contraire dans son logement, assurez-vous de sa personne: Il c'est un homme simple, et sa première émotion vous mettra Il sur la voie de la vérité. Tout se passa comme je l'avais prévu; « dès qu'il se vit saisi, sans laisser le temps de l'interroger, il Il alla au-devant de ce qu'on voulait savoir de lui, en deman- II dant s'il était possible qu'on lui lit un crime d'avoir reçu son " frère chez lui. Ainsi, plus de doute, et un misérable chez Il qui Pichegru logeait est venu vendre à la police le secret de Il sa demeure. Quelle épouvantable dcgradalion! livrer un ami Il pour de l'or ! »
(1 Ensuite revenant h Moreau, l'Empercin- me parla trés-longiiemcnt de ce général. « Moreau, nie dil-il, a de bonnes qua- II lités, il e.st d'une bravoure fi loulc épreuve; mais il a plus » de courage que d'énergie ; il csl nmii, indolent; h l'armée il n vivait comme un pacha; il i'uniail, était jircsque toujours • couché, aimait trop la boiuie chère. 11 est nalurellomeiil bon,