‹ Georges de PodiébradChapitre 1 sur 183 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

L'histoire de la Bohême se résume, pour les Frant;ais instruits, dans trois faits: le martyre du premier Réformateur à Constance, la bataille de la Montagne-Blanche et le bombardement de Prague à la suite de la révolution de i(S j.<S. Trois noms, Hus, Ferdinarfd II et Palatsky, c'est tout ce qu'a retenu la postérité, et les souvenirs qu'elle rattache à chacun de ces noms. Justes d'une façon générale, sont singulièrement vagues et incomplets. Il m'a semblé qu'il pouvait \' avoir e^uelque intérêt à essayer de dire aNec plus de précision ce que furent ces hommes et ce qu'ils voulurent, à rechercher les causes de leur intkience, à déterminer les conséquences lointaines de leur (eu^■re. Il s'est trouvé que pour cela il fallait écrire une histoire presque complète de la Bohème.

Arrivée de très bonne heure a un état de civilisation fort avancée, la Bohème, par suite de causes intimes et profondes dont des incidents secondaires et fortuits provoquèrent l'action, a donné le signal de la ré">'o!te contre le catholicisme romain et rompu la première l'unité clirétienne occidentale. Pendant deux siècles, elle a soutenu la lutte contre la papauté, et, ii plusieui's reprises, les destinées de la Réforme, et par la l'avenir du monde moderne, ont paru dépendre de sa résistance. Lorsqu'elle a succombé entin, en i()2o, sa défaite a failli enti-ainei- la ruine du protestantisme tout entier.

Habitée par une population slave que les Germains pressent et menacent de tous côtés, la 15ohème a été le champ de bataille que les deux races se sont disputé avec le plus

d'acharnement et de furie, l'acropole dont la possession assurait la victoire définitive. Les Allemands se sont crus miiîtres du terrain jusqu'au commencement du xw" siècle, mais leur triomphe a été alors brusquement arrêté par une réaction inattendue. Les Tchèques se sont réveillés slaves d'un sommeil de deux cents ans, et, comme ils avaient jadis prononcé les premières paroles d'affranchissement religieux, ils ont les premiers prêché la croisade de l'affranchissement national. Ils ont été les promoteurs et ils sont encore, les plus ardents champions de cette renaissance slave qui demeurera sans doute un des plus grands faits de notre époque.

Réforme religieuse, renaissance de la nationalité slave, ces deux événements, si distincts, sont cependant intimement unis, et une observation attentive en montre la connexité.

Dans une étude antérieure, j'ai raconté les origines de la Réforme hussite et les premiers combats qu'elle soutint.

Je voudrais dire un jour les causes de la Renaissance contemporaine, montrer la persévérance et la foi héroïque de Palatsky, de ses collaborateurs et de ses successeurs, les difficultés inouïes surmontées et les succès inespérés obtenus.

La tache que j'entreprends aujourd'hui est plus triste : la Réforme hussite et protestante aboutit à un avortement et il un désastre ; .quelles furent les causes de cette banqueroute et les motifs lointains de cette défaite? Par quelles fautes les Tchèques méritèrent-ils leur malheur? Quelle fut la part de responsabilité des hommes et quelle, celle des événements? C'est ce que je me suis efforcé de dégager de l'histoire de la Bohème au xv'^ et au xvi*^ siècle.

Peu d'histoires sont aussi obscures parce que peu sont aussi complexes. J'ai cru devoir laisser au premier plan les querelles religieuses, d'abord parce qu'il n'est guère douteux qu'elles ont exercé sur les événements une influence considérable, ensuite parce que les divers partis se servaient de la théologie pour masquer de mots pompeux

et d'ambitions généreuses leui^s passions les plus égoïstes. Mais ici comme partout, au xvi^' siècle comme à toutes les époques, les questions de dogme et de foi, les théories philosophiques et morales se mêlent avec une inconsciente hypocrisie aux préoccupations personnelles et mesquines. Il }" a certainement quelque exagération à prétendre, comme l'a fait un grand historien tchèque contemporain, qu'en Bohème, au xvr' siècle, il n'}- a pas de question religieuse, mais seulement une question politique. Ce qui est vrai au moins, c'est que les luttes politiques et les rivalités sociales sont au fond de tous les conllits religieux. La vie est une. Un problème, quelque intéressante que nous en paraisse la solution, ne supprime pas les autres problèmes. Ce qu'il faut écrire, pour faire une œuvre à la fois exacte et juste, ce n'est pas l'histoire de la Réforme en Bohème, mais l'histoire de la nation bohème pendant la Réforme et de la transformation que subissent sous cette influence les caractères, les mœurs, la vie sociale et littéraire, en un mot les forces actives tout entièi^es du peuple tchèque.

Cet;e histoire se subdivise en trois périodes nettement tranchées, bien que les mêmes causes générales ne cessent pas d'agir. Avant la mort de Georges de Podiébrad, le grand procès engagé par le supplice de Hus se poursuit entre la Bohème et le Saint-Siège, jusqu'au moment où la papauté, lassée de ses efforts impuissants et sollicitée par d'autres soucis, abandonne à elle-même l'hérésie hussite, attendant des circonstances ou de la fatigue même des révoltés la soumission qu'elle a vainement cherché à forcer par les armes. ■ — ■ Ses espérances sont ti'ompées, et la Bohème persiste dans son opposition, soutenue d'ailleurs plus encore par les souvenirs mêmes de la lutte que par son attachement aux doctrines nouvelles. Mais, impuissante à tirer de ces doctrines un dogme définitif, épuisée par des efforts trop prolongés et trop violents, elle achève de dépenser son énergie vitale dans des luttes intestines et des compétitions de castes, au milieu desquelles s'établit l'autorité d'une oligarchie médiocre et despotique. — A

l'anarchie des Jagellons succède alors le pouvoir des Habsbourgs. Ferdinand I*-"'" d'abord, ses successeurs ensuite, avec moins d'énergie et d'habileté, essaient de réagir contre la confusion et le désordre; mais la sécurité qu'ils offrent, il faudrait l'acheter par l'abandon de toutes les libertés, le sacrifice de l'indépendance nationale et la soumission à la religion catholique. De là des conflits incessants, des luttes permanentes, dont la masse du peuple se désintéresse peu à peu, également hostile à une noblesse avide et à des maîtres étrangers et fanatiques, incapable désormais de tout autre courage que celui de la résignation. Une catastrophe était ainsi fatale. Le peuple, n'ayant que des craintes et plus d'enthousiasme, des antipathies et plus de foi, était livré à tous les hasards des événements. La défaite. de la Montagne-Blanche et l'épouvantable servitude qui en fut la suite ne sont que les résultats désastreux, mais inévitables, d'une série de fatalités et de fautes.

Dans un sujet aussi difficile et aussi vaste, alors surtout que les travaux spéciaux sont encore fort incomplets et rares, les erreurs sont inévitables. Elles sont sans doute nombreuses dans mon livre. Je ne m'en inquiète pas trop. Personne moins que moi n'est disposé à se plaindre des exigences nouvelles de l'érudition et à contester les progrès que doit l'histoire aux méthodes rigoureuses de la science contemporaine. La conscience historique est devenue plus délicate et plus scrupuleuse. On se défie des généralisations imprudentes et hâtives. C'est une réaction heureuse, mais qui deviendrait vite excessive et dangereuse. L'histoire, prise dans son sens le plus élevé, reste un art ; le document doit être interprété et animé. Il n'est que le mo3Tn d'arriver à la vérité, et la vérité elle-même nous ne l'obtenons que par l'intuition, je dirai presque la divination. Ici, comme partout, tout est affaire de mesure. L'écrivain qui ne se préoccupe pas assez de la recherche du détail tombe dans la divagation; mais celui qui se laisse dominer par lui, tombe dans le bavardage. L'érudition est la condition de l'histoire, mais elle en est aussi la néga-

tion. l'ne hypothèse est souvent plus utile qu'un fait. Si M. Renan est un grand historien, ce n'est pas surtout parce qu'il est un chercheur très appliqué. Mne certaine école est toujours prête à écraser les tentatives de généralisation sous l'exemple des Allemands; elle oublie que le chef de cette école a entrepris d'écrire une histoire du monde, ce qui n'est certes pas la pensée d'un érudit. Notre siècle est le siècle de l'histoire.— Pourquoi? Parce qu'on a imprimé des montagnes de documents inédits? — Non, mais parce que nous avons une idée absolument différente de celle qu'avaient nos pères de la nature de l'esprit humain et du développement des sociétés. Pour la connaissance et l'intelligence du passé, Herder a fait plus que tous les Oratoriens. (]e sont de bien grands noms à propos d'une fort modeste étude, et ceci n'est pas un manifeste. Il m'a semblé nécessaire seulement de protester contre des théories trop exclusives, dont les résultats inévitables, et déjà si nettement visibles, sont de rétrécir la curiosité et de restreindre l'étendue de l'esprit.

L'idéal ne me paraît pas être un régime intellectuel ou chacun des travailleurs ne s'intéresse qu'aux vingt-cinq années qu'il étudie et où le public ne s'intéresse a rien du tout. Si l'histoire devait jamais, comme le désirent quelques-uns, être rangée dans la catégorie des sciences exactes, ce ne serait qu'à la condition de renoncer a ce qui est sa tâche la plus haute, la reproduction de la vie et l'explication des faits.

L'impartialité est aussi fort à la mode — dans les préfaces. Le devoir de l'écrivain est strict, ne dissimuler aucune des pièces du procès qu'il instruit et ne dire que ce qu'il a vu dans les documents. Mais, ces pièces et ces documents, lui est-il possible de les interpréter autrement qu'avec son propre esprit, ses passions, ses préjugés? Je suis historien a^•ant d'être protestant, disait Ranke. Soit. Est-ce à dire que le nom de Luther n'éveillât pas chez lui des sentiments tout autres que chez un catholique? II } a eu des rois de Fi'ance qui ont \i()lé des traités et le même malheui" est arrivé à des souverains allemands; mais, suivant lestas et les hommes, la violation de la loi morale proNoque l'indignation ou des

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