Ordonn. de 1341), p. 3.ïi
LE SERVAGE 26g
Quiconque emprisonne arbitrairement et sans cause le serf d'un seigneur voisin, est passible d'une amende; mais le tiers de cette amende revient au seigneur, et les détails mêmes de cette loi, dont l'intention humanitaire est évidente, montrent avec quelle légèreté cruelle les nobles peuvent emprisonner ou maltraiter les paysans pour atteindre en eux un voisin détesté. Le serf par exemple,'si son maître ne le présente pas à la requête du capitaine du cercle et lui nuit dans sa santé, ne peut réclamer qu'une indemnité de cinquante kops. Le seigneur touche une partie des dommages-intérêts attribués à la famille de son serf assassiné; s'il garde tout, la famille du mort a sans doute le droit de se choisir un autre seigneur, mais le peut-elle toujours, et les décrets la protègent-ils contre les rancunes et les poursuites de l'ancien propriétaire ■?
I. Ordon. de i53o, art. 184. Pour avoir une idée juste de la situation, il faut sans cesse mettre en regard les sévérités de la loi et la modération des mandats. « Il convient au seigneur de ne pas être trop sévère pour ses serviteurs et ses gens. Il doit répondre à chacun, tenir ses promesses, choisir avec soin ses employés et les surveiller de près; » Nicolas Tchernobyl ( 1495- 1 556), Instructions pour les seigneurs. Mais quelle garantie possèdent les serfs? — Tchernobyl me paraît résumer très exactement la situation vraie : « Tout seigneur doit être miséricordieux, être le pasteur et l'administrateur du troupeau de ses hommes, ne pas les laisser paresser, les conduire à une vie de travail et à toute soumission. » Les conseils aux seigneurs de Tchernobyl ont été publiés par Veleslavin, 1587. L'omnipotence des seigneurs avait été préparée par les traditions socialistes des anciennes communes slaves, et ces traditions l'ont rendue aussi moins difficile à accepter, seulement ce n'est plus la commune, l'ensemble des habitants, qui possède les droits auxquels renoncent les divers individus, mais le propriétaire. Dans les conseils de Jean Hasistein de Lobkovits, la ùiême tendance est manifeste : « Sois miséricordieux envers tes sujets, pour que Dieu le soit envers toi; car, si tu ne leur pardonnes pas leurs fautes. Dieu ne te les pardonnera pas à toi-même. Écoute les raisons de chacun, riche ou pauvre, aide-le à obtenir justice, ou fais-le aider par ceux dont c'est le devoir, et de cette façon tu auras l'amour de tes sujets, et ils prieront Dieu qu'il t'accorde le bonheur et une longue santé. Si un pauvre homme commet une faute contre toi, pardonne-lui : s'il recommence, pardonne-lui encore, et s'il retombe une troisième fois, sois miséricordieux, à moins qu'il ne s'agisse d'une chose grave; dans ce cas-là, traite-le comme il convient. — Et cependant, maintiens tes sujets dans la terreur, qu'ils te craignent comme leur maître, t'obéissent et ne se permettent contre toi aucune légèreté. Les méchantes gens, désobéissants, joueurs, ivrognes, querelleurs, dépensiers, punis-les de la prison et ne leur pardonne pas. Ne fraye pas trop avec tes sujets. »
Dans les mandats des seigneurs les plus libéraux, les dispositions les plus généreuses sont viciées par un mépris latent de la dignité humaine; le
Il n'}' a de liberté que lorsque les droits de chacun sont protégés par la loi et là où un pouvoir respecté par tous intervient pour défendre le faible et contenir la violence : c'est cette protection qui manque aux pa}'sans. Non pas que la loi la leur refuse absolument : même alors il y a quelque exagération à prétendre que le seigneur, par cela seul qu'il est propriétaire,, exerce sans contrôle le droit de h^ute et basse justice. Jusqu'au xvii'^ siècle, nous trouvons ainsi des exemples de procès intentés par des paysans à leurs seigneurs ; la Constitution de 1 53o admet qu'ils sont autorisés à faire la preuve de leur droit de propriété : si les sujets, en possession de quelque terre, n'ont aucun titre, il n'y a pas de prescription en leur faveur contre le seigneur; mais, s'ils peuvent établir clairement qu'ils ont reçu ces biens par la volonté du seigneur, soit contre cens, soit à tout autre titre, ils doivent les garder '. La royauté, dès qu'elle retrouve
paysan n'est jamais qu'un instrument de la fortune du maître. Cp. l'Instruction du chevalier Jean Dobr^ensky, i55o {Tchas. tcli. M., 1843): l'intendant réunira chaque année les orphelins, et cherchera avec soin si quelqu'un d'eux se distingue par un esprit plus vif; il le désignera soit pour les études littéraires, soit pour quelque métier, suivant les besoins du domaine. Les autres orphelins seront employés aux travaux matériels sur les domaines du seigneur; ils ne pourront entrer au service des cultivateurs que si l'on n'a pas besoin d'eux au château ou dans les fermes du maître. On ne les retiendra pas trois, quatre an^ ou plus contre leur volonté, mais les jeunes gens et les jeunes filles ne recevront pas l'autorisation de se marier avant de
s'être acquittés de leur année de service sur les terres du maître Quant
aux laboureurs négligents qui aiment mieux boire que travailler, on les avertira, puis on les mettra en prison, et enfin, s'ils sont incorrigibles, ils seront expulsés de la propriété, s'ils ne veulent pas vendre volontairement, et remplacés par des travailleurs plus honnêtes. — Dans le mandat de Griespek de Griespach, {Tchas, i835) : si quelqu'un de mes sujets a un enfant qui paraisse doué pour les études littéraires ou autres, qu'on le favorise, pour qu'il puisse un jour être employé à mon profit et pour mon service. Mais aucun orphelin ne peut être envoyé à l'école ou ailleurs sans que j'en sois averti et que je l'aie autorisé.
Un des mandats les plus libéraux est celui de Polyxène de l.obkovits, 1608 {Tchas. tell. M., 1844); mais c'est en somme toujours le même esprit.
Malgré tout d'ailleurs et quelques réserves qui puissent être faites sur ces mandats, il suffit, pour comprendre combien la situation des paysans était meilleure alors qu'au xvii° siècle, de les comparer à ceux qui sont postérieurs il 1620. Le ton de ces instructions devient âpre, dur, souvent féroce, l.e paysan est suspect comme hérétique et comme slave; c'est presque un devoir de l'cjpprimcr. Non seulement les charges augmentent dans des proportions énormes, mais les menaces reviennent comme un lugubre refrain.