‹ Georges de PodiébradChapitre 120 sur 183 · EFFERVESCENCE RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

EFFERVESCENCE RELIGIEUSE

brisant les liens qui réunissaient à un centre commun tous ceux que ne satisfaisaient pas les Compactats; elle provoqua l'apparition, non pas sans doute de sectes proprement dites, mais de cercles religieux, d'associations pieuses, asiles des mécontents, des fanatiques, de toutes les âmes qui, au milieu des tristesses et des dégoûts de l'heure actuelle, cherchaient une consolation dans un culte plus intime '. Y a-t-il quelque ressemblance, quelque relation directe entre l'Unité et la plupart de ces groupes religieux qui naissent en Bohême de la décomposition du Hussitisme? Aucun fait ne permet de le supposer. Ce serait uqe erreur grave surtout que de voir dans les Frères les continuateurs des Taborites - : ils s'en séparent dans la spéculation comme dans la pratique. Il n'est guère douteux en revanche que l'ébuUition générale des esprits à cette époque n'ait exercé sur la fondation et les progrès de l'Unité une action considérable, bien qu'indirecte ; elle lui a fourni en quelque sorte l'atmosphère morale qui lui était nécessaire. Les causes visibles, immédiates, n'aboutissent pas toujours et ne suffisent jamais à tout expliquer. Au milieu d'une société religieuse plus fortement constituée et moins tourmentée par les idées nouvelles, les doctrines de Kheltchitsky ne se seraient pas produites ou, dans tous les cas, seraient restées sans écho. Les rêves chiliastiques, les aspirations démocratiques, les habitudes de libre réflexion, les besoins de la conscience surexcitée par une longue période de discussions et de luttes, le

1. Comme le fait remarquer M. Goll, Tclias. 1884, p. 48, Gindely et Palatsky vont trop loin en parlant de sectes proprement dites, ce qui implique l'idée d'une doctrine précisa et d'une organisation fixe. Ce qui est incontestable, c'est que le pays était en pleine effervescence, que l'autorité religieuse était tort incertaine, et qu'un pareil état de chose entraîne tatalcment la formation de groupes indépendants.

2. « C'est une erreur de regarder les Frères comme les continuateurs des Taborites, bien qu'il ne soit pas douteux que quelques Taborites se soient joints à l'Unité. » (Goll, Tdias., 1884, p. iSq). — Les Frères ont toujours protesté très énergiquement contre la confusion que leurs adversaires s'efforçaient d'établir entre eux et les Taborites, et leurs protestations étaient absolument légitimes; il est bon de remarquer toutefois que les Taborites, officiellement condamnés et fort mal vus de l'opinion publique, étaient des alliés très compromettants, et la plus vulgaire prudence conseillait aux Parères, sinon d'exagérer, du moins de marquer très nettement les divergences des deux partis.

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découragement aussi, résultat des défaites antéi'ieures, furent, non pas la cause, mais la condition de la naissance et des progrès rapides de l'Unité.

Ainsi préparée par les circonstances générales, elle sortit de la rencontre de quelques disciples de l'archevêque utraquiste, Rokytsana, et d'un homme peu éloquent, d'une instruction médiocre, sans autre autorité que celle de la conviction et de la dignité morale, Pierre Kheltchitsky.

Rok\'tsana, on le sait, n'était ni un grand logicien ni un théologien éminent, mais il avait conservé la pure tradition hussite. L'hérésie était sortie à l'origine d'une pensée de régénération morale; Rokytsana pensait, lui aussi, comme les prédicateurs de Bethléhem, qu'il fallait avant tout purifier les âmes et ramener les fidèles à l'exacte observance des lois du Sauveur. Quand il montait dans sa chaire du Tyn, grandi par les haines impito3'ables qui s'acharnaient après lui, respecté pour la pureté de ses mœurs, presque martyr depuis les épreuves fermement supportées, la foule se pressait autour de lui et retrouvait en l'écoutant quelque chose de son enthousiasme passé. Il avait quelques-unes des qualités du grand orateur populaire, la conviction brûlante qui se communique aux auditeurs, la véhémence qui emporte les doutes, la franchise parfois brutale de l'idée et de l'expression. Il s'adressait à la foule, aux simples, évitait la polémique, les questions de dogme qui divisent et qui troublent; il voulait arracher les âmes au péché et à la perdition '.

I. Nous ne possédons pas de sermons de Rokytsana, mais nous avons ses Pastilles, (Commentaires et prédications pour la lecture du dimanche peir dant toute l'année), qui nous donnent une idée assez exacte de sa manière; ce sont en effet de véritables sermons destinés à la lecture. Ctnnposés sous le règne de Podiébrad, c'est-à-dire akirs que l'âge avait amené l'apaisement, ils peuvent être acceptés comme le résumé plutôt adouci de Tœuvre du prédicateur-. I.e Vybor literatitiy tclieske en avait déjà donné quelques Frag-inents, Ilj p. 7^7-45; les plus caractéristiques ont été publiés par M. tioll, Tchas. 1871J. — Certains fidèles faisaient aussi des résumés ou des extraits des discours de Rokytsana; M. (îoll a reproduit quelques-unes de ces notes, Tchas. 1H.S4, p. 47 et sq. Ce sont des documents précieux, mais qui ne

Bien que les Utraquistes n'eussent pas accepté toutes les exagérations puritaines desTaborites, ils avaient maintenu en Bohême, pendant les années de guerre, un régime assez austère. A peine les Compactats signés, l'exaltation tomba, une certaine réaction contre l'ascétisme légal se produisit. Les étrangers, les seigneurs, qui suivirent d'abord Sigismond ', plus tard Ladislas, scandalisèrent Prague par la facilité de leurs mœurs; nombre de Tchèques les imitèrent. Revanche ordinaire de la nature humaine ployée quelque temps à une discipline trop dure. Il s'y mêlait alors de plus quelque bravade : la corruption était orthodoxe et le libertinage protestait contre l'hérésie.

Rokytsana se prit corps à corps avec l'impiété insolente, l'indifférence, les vices qui s'étalaient au mépris des lois. Il y apportait cette audace confiante du prédicateur, qui, représentant de Dieu sur la terre, cite à son tribunal les puissants et les serfs, les pauvres et les riches. « Ne faitesvous tort à personne? demandait-il aux barons, aux chevaliers. N'opprimez-vous personne? Ne faites-vous violence à personne? Ne prenez-vous jamais à tort, injustement, un denier du pauvre ^? » — On croit par moment saisir dans ses protestations indignées contre l'oppression et les souffrances du peuple un écho des colères démocratiques qui avaient soulevé les Taborites : «• Les paysans, les pauvres diables doivent porter toute la charge; misérable, mange ton pain sec et bois de l'eau, pour donner à ton maître de quoi faire ripaille. Et Dieu laisserait cela sans vengeance! Ah, Seigneur! Non '. » Mais ces opprimés sontils eux-mêmes si purs? Leurs malheurs ne sont-ils pas la juste punition de leurs fautes? Et le prédicateur les fouaille

peuvent cependant être consultés qu'avec une certaine prudence : rien ne prouve en effet que la pensée du prédicateur n'ait pas été plus ou moins altérée.

1. Sigismond rentre à Prague au mois d'août 1436, et dès le mois de septembre, Rokytsana prêche avec beaucoup de véhémence contre le jeu de dés, la débauche et autres péchés dont il attribue le progrès à la légèreté de la cour impériale. Tomek, Hist. de Prague, Vi, p. H.

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