‹ Georges de PodiébradChapitre 14 sur 183 · PODIÉBRAD. SA PUI.ITIQLK · texte numérisé non relu

PODIÉBRAD. SA PUI.ITIQLK

dément contraire; ils luttaient eux-mêmes sans entrain et comme pour acquit de conscience. Ulrich, découragé, usé, trop vieux pour renoncer à des ambitions qui avaient rempli sa vie, mais ne mettant plus à les poursuivre qu'une ardeur attiédie, tourmenté par des scrupules dévots, revenait avec un entêtement sénile aux mêmes ruses éventées. Sa politique se répétait et se discréditait : négociations entreprises sans volonté sérieuse de traiter, trêves aussitôt violées que conclues, expéditions aussi peu sérieuses que les négociations, coalitions pleines de réserves avec des alliés dont on se défiait et qui, au moment décisif, faisaient défection. Il semblait s'ingéniera s'aliéner l'opinion, à démontrer qu'il n'avait d'autre guide que l'ambition, d'autre préoccupation que l'agrandissement de ses domaines ou de sa puissance, d'autre but que l'anarchie. Les Catholiques d'ailleurs, assez forts pour soutenir la lutte contre les hérétiques divisés, étaient en trop faible minorité pour balancer longtemps le succès, dès que ceux-ci se réunissaient.

Les succès de Georges n'avaient pas modifié sa conduite. Il n'oubliait pas que, représentant des Hussites, il était tenu de les protéger. Il leur avait rendu Prague, avait même sanctionné diverses mesures puritaines, destinées à purifier la ville des souillures du papisme, mais il s'appliquait en même temps à prouver avec une irrécusable clarté que sa politique n'était ni tracassière ni partiale. Il avait dépouillé le chef de bande, ne voulait pas que sa victoire fût le triomphe d'un groupe particulier. Il prétendait faire de l'Etat ce qu'il doit être dans une société bien réglée, le garant de l'ordre et de la liberté générale ; il avait, comme il le disait plus tard, des devoirs envers tous, et il comptait bien les remplir également. Les circonstances se prêtaient à ce gouvernement de conciliation et d'apaisement : les Utraquisles, trop puissants et trop sincères pour se résigner à une apostasie, étaient assez fatigués pour admettre la tolérance. Sauf quelques sectaires discrédités, les Hussites avaient borné leurs désirs ; le calice, le respect de leurs cérémonies et de leurs prêtres, un chef qui les protégeât contre

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tout danger de réaction, leurs pi-étentions n'allaient pas au delà. Il s'appliqua à développer ces dispositions, à écarter les questions de principes qui passionnent le débat et rendent toute entente impossible; le fanatisme était usé, il en profita. Les Catholiques perdaient leurs meilleures armes en face de cette modération. Comment crier à la persécution, alors que Georges avait ii ses côtés des catholiques obstinés, souvent même les nommait aux. plus hautes charges? Et avaient-ils le droit de se montrer bien exigeants et de se poser en vengeurs de la foi menacée, ces seigneurs orthodoxes qui recherchaient l'alliance des Taborites !

A bout de ressources^ les adversaires de Podiébrad cherchèrent des secours au dehors, appelèrent le duc de Saxe. Lourde imprudence! Ils s'engageaient sur un terrain des plus glissantîi. La diplomatie de Georges était bien plus avisée et active que la leur, Les^lliés qu'il leur opposa réduisirent le duc à l'impuissance, et de cette tentative manquée, la ligue de Strakonitse ne retira que la honte d'une trahison nationale que l'on exploita justement contre elle '. Après ce dernier échec, les ligueurs, vivement poussés, se soumirent à la destinée ; la trêve de Wildstein i i45omarqua la fin .réelle de leur résistance, et, en 145-2, Georges fut élu par la diète administrateur général du royaume. Ses adversaires tentèrent un suprême effort, une protestation presque de pure forme ; la facilité avec laquelle cette nouvelle révolte fut comprimée montra combien leur parti diminuait rapidement. Les dernières villes taborites avaient ouvert leurs portes, accepté l'autorité de Rokytsana et les doctrines de rUtraquisme officiel; Ulrich de Rosenberg sembla avouer sa défaite en prenant place dans le conseil des douze membres chargés de surveiller et de conseiller Georges. Podiébrad avait mené à bonne fin la première partie de sa tâche, non la moins difficile. Le capitaine élu d'un district s'était

I. Dans leur déclaration de s^vicrrc a Ulrich, les Praguois lui reproche) t d'avoir fait alliance avec les AlJemands, « ces ennemis capitaux non seulement de l'administrateur, mais encre de tout le royaume tchèque. » Toniek, \'l, p. -^iiX.

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élevé peu à peu au rang d'administrateur général reconnu par le royaume tout entier; il avait écrasé toutes les résistances, courbé tous les partis sous sa loi. Il avait donné à la Bohème une administration et enlevé ainsi à ses adversaires la plus belle carte de leur jeu, l'anarchie.

La diète, en confiant à Georges le pouvoir suprême, l'avait chargé d'une double mission : rétablir la sécurité et l'ordre dans le pa3's et défendre les Compactats '. C'était tout un programme de gouvernement, et Georges ne s'en écarta jamais. Depuis son avènement jusqu'à sa mort, il a sans cesse devant l'esprit ces demandes des États, qui résument bien en etfet les vœux de l'immense majorité de la nation : la paix et la liberté religieuse. Jamais contrat n'a été tenu avec plus de loyauté, et la reconnaissance du peuple a été la juste récompense du prince qui l'avait si fidèlement servi.

Pour le moment, le meilleur moyen d'assurer l'ordre public, c'était de faire reconnaître roi le fils d'Albert, Ladislas, en lui imposant des conditions de nature à satisfaire les Utraquistes. Un roi catholique qui observerait les Compactats, un souverain qui joindrait aux droits de la naissance ceux qu'il tiendrait du vote de la diète, un Allemand, un Habsbourg, qui gouvernerait sous la direction d'un défenseur éprouvé de la race tchèque, comment rêver un meilleur prince! Il serait la preuve matérielle, vivante, de la réconciliation générale, une garantie pour tous les intérêts, un lien qui rattacherait les diverses provinces de la monarchie, maintenant en pleine dissolution. Podiébrad montra à ce moment, comme il le montra à la fin de sa vie, quand il n'hésita pas a offrir la couronne de Bohême au roi de Pologne, que, s'il était ambitieux, son ambition était assez

I. Lcà pouvoirs donnés par la diète, le a; mars 1452, Il Georges et à son conseil ne difFciraicnt guère des pouvoirs royaux. Ils devaient nommer aux charges el aux tribunaux, administrer les revenus de toute nature qui appartenaient à la courimnc, veiller a l'ordre et à la sécurité et disposer pour cela des fm-ces piihliqucs. Lus pnuvciirs de l'administrateur devaient durer deux ans et lui snuincliaiciil toutes les classes el tous les habitants du vn3aumc. 'l'oinck, \'l, n. 2>'S.

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haute pour s'inspirer avant tout des intérêts de la patrie. Il se servit très avantageusement des circonstances difficiles que traversait alors Frédéric pour l'amener enfin à remettre son pupille aux Tchèques, et Ladislas fut proclamé roi par les Etats, dès qu'il eut accepté les conditions qu'ils lui avaient imposées et qui devaient rendre impossible toute tentative de réaction (,i453).

Mais que valaient alors despromesscs, si explicites qu'elles fussent! Le souvenir des règnes néfastes de Sigismond et d'Albert était dans toutes les mémoires. Le désintéressement de Georges n'allait pas jusqu'à l'imprudence; il fit confirmer par Ladislas, puis proroger ses pouvoirs d'administrateur. Une abdication complète aurait été funeste et coupable ; il eût été absurde et criminel de laisser remettre en question l'œuvre si laborieusement accomplie et compromettre la pacification encore mal assurée : l'intérêt même de Ladislas exigeait que l'on protégeât cet enfant contre ui-même, ses passions et ses préjugés ; il arrivait très prévenu contre les Utraquistes et les Tchèques, et si on l'avait abandonné à lui-même, ses imprudences auraient bien vite aboutlà une révolte. Il serait ridicule d'ailleurs d'exiger de Georges un lo}'alisme, qui depuis longtemps n'existait plus en Bohême : il s'attacha très sincèrement au jeune prince, tous les faits semblent le démontrer, mais comment cette affection nouvelle aurait-elle remplacé chez lui la passion :[ui avait toujours rempli son âme, l'amour de la patrie! Il ivait vu dans la proclamation de Ladislas le mo}en le plus ûr de mettre fin aux compétitions des partis, d'étendre sa propre autorité en la légitimant, et de se placer ainsi dans es conditions les plus favorables pour travailler au bien oublie. Par politique, par raison, par devoir envers la naion, il s'était incliné devant un roi qui ralliait tous les sutrages, et il travailla lo}-alement a préparer en lui à la Bohême un monai'que intelligent et juste. ]\Iais, ce qui e préoccupait surtout, c'était l'avenir du royaume, et il ût été singulier qu'il oubliât ce but supérieur pour une aine apparence de générosité. Dans certains cas le renon-

uiu.oNsi I rr noN bi; la monarchH':

cernent n'est qu'une maladresse, et la magnanimité une défection.

Les calculs de Georges ne furent pas trompés et la proclamation de Ladislas par la diète trouva presque aussitôt sa récompense. Les provinces annexes qui, depuis la mort d'Albert, étaient en fait séparées de la couronne, rentrèrent dans l'unité, la Moravie sans difficulté, la Silésie après quelques hésitations. — Ce n'était pas un succès médiocre.

Bien que l'on ait certainement exagéré les progrès des Allemands en Bohème avant le xv^ siècle et que l'on ait aussi d'autre part une certaine tendance à représenter la victoire des Slaves, après la guerre hussite, comme beaucoup plus absolue et complète qu'elle ne le fut en réalité, il n'est pas douteux que les derniers événements avaient gravement moditié le caractère du royaume et de la ro3'auté tchèques. Malgré les sympathies avouées de Charles IV pour les Bohèmes, la cour de Prague sous les Luxembourgs passait, au moins au dehors, pour une cour allemande. Des sMiiptômesj significatifs révélaient sans doute déjà l'impatience avec laquelle la population indigène supportait la prépondérance' d'une race rivale; mais cette fermentation sourde, qui ne se trahissait que de loin en loin par de brusques explosions, n'inquiétait guère les contemporains prévenus qui 3^ voyaient les dernières convulsions d'une nationalité expirante. La, masse slave disparaissait sous une couche germanique, très' mince et qui se crevassait déjà, mais qui suffisait à donner le change. L'élection des Luxembourgs comme rois des Romains avait contribué encore à répandre et à fortifier l'opinion suivant laquelle Prague était une ville allemande et le royaume tchèque une province de l'Empire.

Rien d'étonnant par conséquent à ce que les Allemands de Silésie, menacés par la Pologne, aient cherché dans une union avec la Bohème une garantie contre le péril slave. Or, il se trouva que leurs nouveaux protecteurs leur devinrent bientôt plus dangereux que leurs anciens ennemis. La victoire des Hussites, la ti'ansformation de Prague où l'élément étranger n'avait plus aucune inHuencc, la rupture des

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