LOUIS JAGELLON
rants, il n'en apparaissait pas moins comme le Messie qui chasserait les vendeurs du Temple. Le parti ro3'al et patriote se grossissait de tous ceux t]ui observaient avec angoisse les événements qui se préparaient en Orient. Soliman venait de monter sur le trône; on connaissait son ambition et on prévoyait ses talents : les Musulmans rassemblaient leurs forces pour un suprême assaut; comment la Chrétienté soutiendrait-elle le choc? Les Magyars inspiraient presque autant de haine et de mépris que les Allemands, mais c'était le dernier boulevard de la Bohême : attendrait-on que l'incendie envahît la maison pour arrêter la marche du feu? Isolés, les Hongrois étaient perdus, et la Bohême elle-même, de quelles forces disposait-elle tant qu'elle était déchirée parles factions? Seule l'arrivée du roi les réconcilierait et les entraînerait à une action nécessaire.
Pendant longtemps, les Magyars refusèrent de permettre le départ de Louis. La situation de la Hongrie était pire encore que celle de la Bohême, les haines plus furieuses, le patriotisme plus vacillant; les magnats tenaient le roi en charte privée, redoutaient qu'il ne s'émancipât. Après des négociations qui durèrent des années, Louis prit une grande résolution et décida de se rendre en Bohême ; il avait besoin d'argent et d'hommes, il ne les obtiendrait qu'en les sollicitant lui-même (i522).
Le roi et le peuple avaient été trop longtemps séparés : la première entrevue futplus quefroide; l'enthousiasme des espérances tomba devant la réalité. Le roi paraissait plus âgé que son âge, grand, vigoureux, habile aux exercices du corps : mais il n'avait que seize ans. Les biographes vantent son esprit, la douceur de son caractère, sa justice; il montra du courage en diverses occasions; sa fin prématurée, sa jeunesse abandonnée et malheureuse plaident sa cause; il ne réussit pas à grand chose, mais il fut emporté à vingt ans. Il voulait le bien, avait hérité de sa mère quelque énergie, le souci de la dignité royale et l'instinct du gouvernement; mais son éducation avait été mal dirigée, il n'avait jamais eu autour de lui que des conseillers infidèles ou médiocres;
COUP d'ktat de i523 423
son cousin surtout, le margrave Georges de Brandebourg, avait eu sur lui une désastreuse influence. Sa femme, Marie, sœur de Charles Quint et de Ferdinand I", était une femme de tête et de courage; un peu plus âgée que son mari, la fière Espagnole avait de Maximilien la fermeté et la souplesse et s'indignait de la subordination dans laquelle on les maintenait, mais elle aussi était encore fort jeûnent inexpérimentée. Entourés d'intrigues, ils avaient appris de bonne heure la dissimulation, mais ils croyaient qu'elle remplace la prudence; chez eux, les plus hautes conceptions gardaient encore quelque chose de puéril; la politique n'était qu'une de leurs distractions; lâchés à la poursuite des plaisirs, ils jouissaient à Prague de leur liberté nouvelle sans se demander si leur frivolité ne blessait pas les ascétiques exigences des disciples de Hus ou si l'étalage des coutumes étrangères ne froissait pas la nation. A force de maladresses, ils réussirent à rendre à Lev une heure de popularité.
Louis eut du moins le mérite de comprendre le crédit que possédait encore laro3'auté. Au mois de janvier i523, il convoqua une diète générale et il invita par lettres personnelles les chevaliers et les seigneurs à y paraître ; elle fut très nombreuse : c'était bien cette fois la représentation du pays légal, et non, comme pendant les dernières années, un comité des partisans de Lev. L'on s'aperçut aussitôt de ce que valaient les règlements et les restrictions entassés par les Seigneurs. La diète rendit au roi par acclamation une partie de ses châteaux et la plupart de ses revenus, abolit les récentes ordonnances contraires à la souveraineté royale, reconnut au prince le droit de trancher les questions qui divisaient les différents Ordres, suspendit la constitution et chargea une commission d'en élaborer une nouvelle. Le roi demanda la démission des anciens fonctionnaires et les remplaça par les principaux chefs du parti royal '.
Il avait suffi du souffle d'un enfant pour renverser le
I. Sur les événements de la fin du'règne de Louis, V. les Anciennes Chroniques Bohèmes, p. 454 et sq.; Bartoch, p. 17 et sq.; Palatsky, V, 2; Rézek, l'erdinand I.
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château de cartes oligarchique. La constitution, telle que l'avaient établie les usurpations des nobles, était tm prétexte à anarchie et non une garantie de liberté. Les prérogatives des diètes étaient aussi excessives que vaines; elles arrêtaient le fonctionnement de toutgouvei'nenient réguliei", mais n'opposaient qu'une très faible barrière aux envahissements tl'un pouvoii- t\rannique. Dans toutes les crises analogues, la masse de la nation est ou bien secrètement favorable aux attaques dirigées contre une poignée de privilégiés, ou au moins indillêrente. Les nobles n'opposeront pas une résistance beaucoup plus sérieuse à Ferdinand L'' ou à Ferdinand II qu'a Louis, seulement, il ne s'agira plirs uniquement alors de leurs privilèges, et la royauté abusera de sa victoire pour soumettre le pays au plus écrasant des despotismes.
Louis n'avait pas de si vastes projets; il ne contestait pas les droits de la diète. A quoi bon d'ailleurs? File montrait une docilité exemplaiix', accoi'dait les impôts qu'on lui demandait, votait les lois qui lui plaisaient le moins. Lev et ses partisans, cités pour y l'endre leurs comptes devant le Tribunal du Pa\s complètement renouvelé, s'humiliaient, suppliaient Sigismond de Pologne d'intervenii- en leur faveur. Les atfaires du roi ont plus avancé en dix jours qu'auparavant en dix mois, écrivait un de ses conseillers. Ses partisans s'abandonnaient à toute l'ivresse du triomphe et saluaientavec joie l'aurore d'une ère nouvelle, où la royauté, assurant le respect de tous les droits légitimes, guiderait le pa\'s dans une voie de paix et de prospérité.
Malheui'eusement, les coups d'état ont leurs lendemains. Louis, capable d'un acted'énei'gie, manquaitabsolumcnt des qualités de modération ferme et de prudence persévérante qui seules auraient rendu la victoire féconde et durable. Les Hongrois sollicitaient son retour, et le péril turc était si imminent qu'une plus longue absence eut été plus que téméraire. Il confia l'administration du royaume ii Charles de Munsterberg, Jean deWartenberg et Vojtiech de Pernstein, honnêtes gens, médiocres, timorés, hésitants, fort inférieurs
RÉACTION OLIGARCHIQUE DE l524 42.
à Lev. Après un premier moment d'émoi, les vaincus relevaient la tête; les places perdues étaient de celles qu'on ne quitte pas sans regret. Lev était fort habile ; ses amis personnels et ses complices, fort nombreux, — non pas assez cependant pour lui rendre la majorité; il chercha un programme, un mot d'ordre, sous lequel se dissimuleraient ses ambitions. On. avait trop abusé des paroles de liberté, personne ne redoutait sérieusement la tyrannie : mais dans un pays bouleversé par tant de révolutions, les prétextes ne manquaient jamais aux factions; il abandonna le terrain politique qui ne lui était pas favorable, et s'adressa aux passions religieuses.
Comme il avait toujours défendu avec beaucoup de zèle les intérêts catholiques, ses remplaçants avaient tout naturellement été choisis parmi les Utraquistes, quelques-uns même assez avancés, plus ou moins ouvertement gagnés aux idées luthériennes; on les représenta comme les adversaires de la foi nationale et on dénonça la grande conspiration contre le Hussitisme. La charge de « juge aulique des villes royales » avait été enlevée à Pachek de Vrat et donnée à Hlavsa : pas plus que Lev, Pachek ne se consolait de sa défaite. Leur rancune réunit ces deux hommes, dont la rivalité avait si longtemps rempli la Bohême d'agitation et de terreur. Hlavsa et les nouveaux conseillers penchaient vers les doctrines luthériennes : leurs innovations déplaisaient à une partie de la population, plus superstitieuse que croyante. Lorsqu'arrivèrent les élections, ils furent battus, et Pachek fut de nouveau nommé primat de la ville. Servi par l'impéritie des novateurs, il s'occupa de mettre son pouvoir à l'abri de toute contestation. Ce fut le pendant du coup de main de 14S3, mais cette fois les progressistes furent les victimes de la révolution. Les ennemis de Pachek furent chassés de la ville, des règlements sévères édictés contre tous ceux qui s'éloigneraient de l'Utraquisme '.
I. Nous reviendrons sur le détail des événements au chapitre n du tome 11, à propos de l'introduction de la Réforme en Bohême.
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Depuis lors, Pachek ne se montra en public qu'entoure d'une garde, et, pendant cinq ans, il exerça sur Prague une véritable tyrannie, — sombre, inexorable, indifférent aux ordres du roi comme aux supplications des persécutés. Étroitement uni à Lev de Rozmital, ils groupaient autour d'eux avec les Catholiques, les Utraquistes orthodoxes, hostiles à toute innovation, très désireux de se rapprocher de Rome, si seulement elle autorisait la communion sous les deux espèces. Leurs manifestes, très adroitement composés, dissimulaient leurs véritables intentions. Le régent, Charles de Munsterberg, éternellement incertain, passait d'un jour à l'autre aux résolutions les plus contradictoires. Louis, plus clairvo3^ant, n'aurait pas mieux demandé que de punir les audacieux qui avaient violé ses ordres et « ne songeaient qu'à détruire sa puissance et à le ramener à la misère. » Mais sa colère était impuissante ; Sigismond de Pologne lui conseillait de ménager Lev; il avait besoin de l'appui de Clément VII, savait qu'on le représentait à Rome comme le protecteur des Luthériens et craignait de donner de nouvelles armes à ses adversaires. Il ajourna sa vengeance et par un de ces brusques revirements dont le règne de Vladislas avait donné tant d'exemples, il sanctionna la déûiite de ses amis en rendant à Lev la charge de Grand-Burgrave (i 624). Piteux avortement d'une entreprise si heureusement commencée; la royauté acceptait sa déchéance; Louis, discrédité, porta jusqu'à la fin de sa vie la peine de sa faiblesse.
Le repentir fut prompt, trop tardif pourtant. Lorsqu'il essaya de réparer sa faute, ses ordres ne furent pas obéis. Lev et Pachek, convaincus de leur force, abusèrent impudemment de leur triomphe; une ligue se forma contre eux. De nouveau deux camps furent en présence, prêts à en venir aux mains.
Sur ces entrefaites, on apprit que l'invasion turque, attendue depuis plusieurs années, avait commencé; Soliman, à la tête d'une armée formidable, avait franchi la frontière de Hongrie. Même en face du péril, les querelles
BATAILLE DK MOHACZ
ne cessèrent pas. Seules les troupes du parti royal rejoignirent l'armée; Lev et Pachek, chez lesquels la rancune avait étouffé tout sentiment de devoir et de loyauté, entassèrent difficultés sur difficultés; puis, quand ils mirent leurs soldats en marche, ils manœuvrèrent si bien qu'ils arrivèrent après le combat. Après tout, les Hongrois ne leur donnaient-ils pas l'exemple ! A la bataille de Mohacz, Louis n'eut à opposer aux 3oo,ooo Turcs que 26,000 hommes mal équipés et mal organisés. Accepter le combat dans ces conditions était un acte de folie ou de désespoir; le roi brava la fortune. La victoire ne fut pas longtemps douteuse ; en une heure et demie, le 29 août i526, fut détruit le royaume hongrois devant lequel s'étaient brisées tant de fois les hordes ottomanes ; il ne fallut pas moins de deux siècles pour leur reprendre leur conquête. Le jeune souverain se no3'a, en cherchant à fuir, dans les boues de l'Esselye.
« C'est une chose inouïe, dit tristement une complainte contemporaine, qu'un tel roi soit ainsi honteusement sorti du monde... Est-ce là la fidélité qu'on lui avait promise ? » — Lev lui-même, en grande partie coupable de la catastrophe, éprouva peut-être un moment de remords : « Voilà où nous en arrivons avec ces sectes et ces hérésies diverses, s'écriat-il en apprenant la défaite. Dieu permet ces deuils et ces tristesses pour nos péchés ; car, nous ne pouvons pas nous en défendre, nous sommes coupables. » Qui sait? Ce n'était là peut-être qu'une de ces déclamations pompeuses avec lesquelles il maintenait ses partisans.
La mort de Louis ouvrait pour la Bohême une crise redoutable. En plein désarroi, elle se trouvait en présence d'un problème des plus dangereux : le trône était vacant; à qui allait-elle remettre ses destinées? De sa décision, sa
FIN DE LA DYNASTIE DES JAGELLONS
fortune pouvait dcpcndre pour des siècles. En acceptant pour souverain, comme elle le fit, le mari de la sœur de Louis, Ferdinand d'Autriche, elle allait cesser, en fait, sinon en droit, de former un État isolé et indépendant, et sa fortune fut désormais indissolublement liée à celle des lùats voisins.
A ce moment finit l'histoire du ro}"aume tchèque au mo}en âge; la période moderne s'ouvrait dans de graves et tristes conditions. La nation subissait la peine qui semble trop souvent réservée aux peuples qui ont devancé leur temps, rompu avec la tradition et ouvert à l'humanité des voies nouvelles. La Révolution hussite, commencée au milieu d'espérances radieuses, ne paraissait laisser après elle que fatigue, ruines et désespoir. L'honneur d'avoir à un moment donné pris la tète du mouvement européen se pa\'e presque toujours par de longues souffrances. Comme l'Allemagne après la Réforme, comme la France après 1789, la Bohème expiait par les désordres intérieurs et la décadence de sa puissance la gloire qu'elle avait conquise et les services qu'elle avait rendus.
Les Jagellons avaient éié les instruments et les complices de ces sévérités de la fortune. En un demi-siècle, ils avaient conduit au bord de l'abîme le pavs qui s'était confié à eux. La nnauté affaiblie et discréditée, le peuple asservi, les villes appauvries et menacées, les mœurs publiques corrompues, la constitution faussée, le progrès économique arrêté, l'unité nationale compromise, tel était le triste bilan des cinquante années qui venaient de s'écouler. L'ceuvre de restauration, poursuivie si heureusement par Podiébrad, était ruinée. Aucune des questions posées n'avait été résolue ; aucune des difficultés, écartée.
La Hohème a traversé depuis des pé. "iodes ''lus sanglantes et plus douloureuses; elle n'en a peut-être pas connu de plus réellement funeste. Et tous les malheurs qu'elle a éprouvés, c'est alors qu'il faut en rechercher la cause.
Sans doute, rien n'était encore irréparable, mais désormais toute faute pouvait devenir fatale. Et la situation était
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si mal engagée que les fautes étaient presque inévitables. Pour sauver la Bohême, il eût fallu des hommes supérieurs par le cœur comme par la raison, et elle n'avait que des chefs de partisans grandis dans les discordes intérieures et corrompus par elles.
TABLE DES MATlSB
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