‹ Georges de PodiébradChapitre 36 sur 183 · I.r.i.iAI lANIIN · texte numérisé non relu

I.r.i.iAI lANIIN

arrêter. — Emportement regrettable et précipitation lâcheuse. Sans doute, il est évident que, selon les principes modernes, la conduite de Fantin serait sévèrement jugée et qu'un ambassadeur qui agirait comme lui n'échappeiait pas auxplus graves châtiments. Clhoisi par Podiebiad pour défendre sa cause à Rome, il y avait mis une maladresse qu'on est quelquefois tenté de prendre pour une trahison. Il avait paru bien plus au service du pape que du loi. N'était-ce pas de plus de sa part une inconvenance extrême que d'acceptei' la mission de venir présenter au souverain qui l'avait honoré de sa confiance l'ultimatum de Pie II? Ht cette inconvenance avait été encore soulignée parlesmenaces auxquelles il s'était emporté. — Seulement, on se le rappelle, les ambassadeurs a cette époque ne se tenaient pas comme véritablement engagés vis-à-vis des princes qui les employaient; il n'était pas l'are qu'ils servissent plusieurs maîti'es à la fois, moi nsencoi'e qu'ils changeassent brusquement de parti. La conduite de Fantin s'excuse encore dans une certaine mesure, ou du moins s'explique, par la conviction qu'il affichait, et qui était peut-être sincère, que le roi l'avait abusé sur ses intentions léelles; il n'avait consenti ii le servir, prétendait-il, que parce qu'il le supposait résolu à rétablir en Bohême la foi catholique. Le droit de Georges de punii" un agent inhdèle était donc douteux, et, pour des esprits pi^évenus, cette- ariestation d'un légat pontifical, au mépi'is des immunités diplomatiques, constituait une violation du droit des gens et une olVense aux lois divines et humaines. .Au moment même où il importait d'éviter jusqu'à l'apparence d'un tort, le roi, en cédant a une indignation naturelle mais impolitique, donnait une arme contre lui. Ses adversaiiX's parlèrent de ses fureurs, delà brutalité de son caractère ', et ces accusations se sont transmises de siècle en siècle, bien que les preuves de cette

1. 11 se forma une .sorlc de légende sur le martyre de l'antiii. « La vie du légat est en danger, lisons-nous dans les Commentaires de Pie II; le roi va dans sa prison, et, comme Fantin se montre iuHevible, c'est à graud'peiiie ^i Georges .se c<jntieni et ne p'irte pas la main sur lui. '• inutile de dire i|i;e ceviolences sunt al"'si>lumeni cjutriaivée^.

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bi-Litaliré soient impossibles a trouver et que sa vie tout entièi'c démente ces calomnies. Georges compi'it bientôt la laute qu'il a\ ait commise et se rendit aux conseils des princes Noisins plus encore qu'aux protestations de Pie II; Fantin l'ut remis en liberté' après deux niois de capti^'ité, et, fort ému des périls qu'il cro\ait avoir courus et qui n-'avaient probablement jamais existé que dans son imagination, il l^assa le reste de sa \ie a susciter des ennemis a Podiébrad '.

Les négociations entre Rome et la Bohè'me ne fiirent pas l'ompues, mais la lutte peut dès ce -moment être considérée comme ouverte. Georges, qui, dès la première heure, semble a\oii- désespéré d'obtenir du pape les concessions sans lesquelles la paix était impossible, s'occupe bien moins de le gagner que de fortifier sa propre situation et de ne laisser à son adversaire aucune prise contre lui. Sa politique, pendant toute cette période, est admirable d'activité, de pi-é\o)"ance et d'ingéniosité. A la suite des derniers événements l'elfervescence était gi'ande parmi les Utraquistes, et il était nécessaii'e d'entretenir leur enthousiasme. Le moment des grandes résolutions était proche, et il fallait que le pa\s fût préparé aux efforts' héroïques qu'on serait sans doute obligé de lui demander. Rok\tsana étaitpourcelaun précieuxauxiliaiie. C'est dans cette période, un peu plus tard ivers i4<)4!, qu'il tit élever sur la grande église de Prague, le Tyn, la célèbre statue qui, jusqu'au triomphe de la réaction, resta comme l'image de la Réfoi'me bohème. Elle représentait un homme tenant d'une main- une épée nue, de l'autre un calice doré, gigantesque, sur lequel se lisait l'inscription : « La \Y'rité iriomphe. » L'Administrateur utraquiste parcourait le pa\s, ranimant par ses prédications la ferveur et le courage des premières années.

La difficulté était de maintenir cet esprit de renoncement et de foi tout en l'enfermant dans de sages limites, de ré\ eiller la fierté nationale sans surexciter le fanatisme et les hai-

'■" l'iiis l'aïuiiium l'ovcrsuni iiiiiiinn in hf)noi-c hnbiiit ci (.ligmmi cpiscnpatu cunsuii, cLii aJi iiiartvriuni pro vuriiaic tucnda saiiuuiiiis ctlusi" non 'icrui>sct. V — Mariyic'tacilcl — Cnmuicntuircs, livre X,

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ncs de sectes. Georges, au moment Jiieme où les circonstances le rejetaient dans les bras des Hussites, n'oubliait pas son programme d'apaiscjnent, tenait plus que jamais à demeurer le roi de tous les partis. Il s'efforçait de ne pas alarmerles Catholiques, saisissait toutes les occasions d'affirmer qu'il les protégerait dans leurs croyances, interdisait les discussions qui ne servent qu'à irriter les passions, punissait les excès, de quelque côté qu'ils vinssent. Il aurait voulu en retour obtenir des Catholiques un appui sans condition et sans rései-ve, leur demandait d'intervenir à Rome en faveur des Compactats : c'était une loi du royaume, nécessaire à la paix publique; leur honneur et leur intéict n'étaient-ils pas attachés au maintien des privilèges du pays.'' — Le raisonnement les toucha peu : ils se renfermèrent dans des formules de soumission un peu vagues, et il était difficile d'espérer davantage. Comment supposer que des catholiques se révolteraient contre la papauté pour qu'on ne touchât pas à des libertés qui constituaient à leurs }eux une impiété et un scandale? Du moins, en très grande majorité, ils ne témoignaient aucun goijt pour les aventures. Beaucoup mieux que le pape, ils connnaissaient la force réelle de Georges et les périls auxquels les exposait une levée de boucliers. Le souvenir des persécutions dont ils sortaient à peine leur rendait chère la tranquillité dont ils jouissaient. Ils auraient été fort heureux en général d'un modiis virendi qui leur permît, sans jiianquer à leur conscience, de vivre en paix sous un gouvernement dont ils goûtaient fort la modération et la vigilance.

Quelques seigneurs s'effra3aient moins d'un nouveau conflit ; ils jugeaient bon cependant de réfléchir avant de se compromettre pour amener une restauration dont le premier résultat eût été de les dépouiller des biens ecclésiastiques sur lesquels ils avaient mis la main. Les plus influents d'entre les nobles d'ailleurs, ou du moins ceux que leur caractère ou leurs fonctions désignaient naturellement comme les chefs du mouvement catholique, conseillaient la réserve^ condamnaient toute résolution prématurée et

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poLii-sui\aicnt très sincèrement la paix. Quelques-uns des plus hauts dignitaires de l'Église, et, à leur tète, l'évèque d'Olomouts, Protasde Boskovitse ', et l'évèque de Breslaii, Jost de Rosenberg -, ne se résignaient pas à la pensée d'une lutte dont ils prévoyaient les horreurs. Aucun témoignage n'est plus probant pour Georges que la conduite de c£s hommes qui, essayant de concilier leurs devoirs envers la patrie et envers l'Églisey refusèrent pendant plusieurs années de se séparer de lui. Ils avaient vécu près du roi, avaient partagé ses travaux, et ses rêves, savaient qu'il désirait avant tout la grandeur de la Bohème et le bonheur de ses habitants. Ils condamnaient l'hérétique, mais admiraient et aimaient le souverain. A leur poste d'avant-garde, sur la frontière du royaume, au milieu de populations de race allemande, ils se lendaient très nettement compte de tout ce qui se mêlait de haine nationale au fanatisme religieux, s'effra3-aient à la pensée de faire le jeu de l'ennemi héréditaire, et leur sentiment tchèque tint longtemps en échec leur conscience de catholiques ■\

Dans tout le royaume, une seule ville avait reçu avec satisfaction et même dans un délire de joie la nouvelle d'une rupture qu'elle avait tout fait pour provoquer, qu'elle fit tout pour rendre définitive. Les habitants de Breslau n'avaient reconnu l'autorité de Podiébrad qu'en protestant et sur les ordres formels de la Curie : en fait, le pouvoir

1. Tas ou Protas Je lîoskovitsc, cvcqiic d'Olomouts de 1437 à 1482, appartenait à une célèbre famille morave. 11 n'était pas moins remarquable par les qualités de l'esprit que par la sincérité de son patriotisme. 11 avait étudie à Vienne et c;i Italie et fut- un des premiers représentants de l'humayismc en Bohème. Il fonda en i46() à Olomouts la première inprimcrie de Moravie. — Le goût des lettres et des arts se continua dans sa famille.

2. Jost de Rosenberg (1428-1467) était le second rils du célèbre adversaire de Georges, Ulrich de Rosenberg. Il était lui-même le cousin de Georges, pour lequel il avait une vive admiration et qui lui témoignait beaucoup de confiance et d'affection. Instruit, ami des lettres et des arts, éloquent, d'un patriotisme éprouvé, ennemi des mesures de rigueur, il représentait le clergé national, indépendant, bien éloigné des doctrines ultramontaines qui étaient, à la môme époque, prèchécs par Hilairc de Litomiérjitse.

.^. Jost ne savait pas assez Tallemand pour prêcher dans cette langue. Son affection pour Cicorgès et son patriutismc slave l'avaient rendu fort impopulaire dans snn dincèse.

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du roi, purement nomiiial, ne s'était janiais exerce dans la ville. Naturellement PicII n'insista pas pour qu'ils se souluissent à Georges, mais les dégagea de la promesse en vertu de laquxille ils devaient lui rendi-e hommage. Ils sont désoniiais en pleine insurrection, et pendant plusieurs années, au milieu de la tranquillité générale, ils sont les seuls a combattre ouvertement pour la cause l'omaine, Le rôle qu'ils jouent alors est considérable, peut-être décisif, lis ne cessent d'encourager et de pousser le pape, empêchent en quelque sorte la prescription de la guerre, entretiennent au milieu du calme qui persiste pai'tout ailleurs une sourde inquiétude, et sont pour le roi un embai'ras et une menace avant d'être un dangei-; ils forment le centre d'attraction qui attire les convoitises et les rancunes, le point de ralliement de tous les éléments d'opposition.

La forfanterie belliqueuse de Bix'slau ne suffisait pas, malgré tout, pour renverser le monarque hérétique : la diplomatie du roi fut si habile que pendant assez longtemps la papauté en fut réduite à cette seule alliance. Pie II comptait sur Frédéric : l'Empereur, menacé dans Vienne par les rebelles, fut obligé de se jeter dans les bras de Georges ; délivré par lui, il réconipensa son intervention parle traité de Korncubourg (décembre 1462^; il confirmait solennellement tous les privilèges de la Bohème et s'engageait à s'entremettre auprès du pape en faveur du roi. « O malheureux temps où nous vivons, s'écriait Pie II, ô pauvre Allemagne, misérable Chrétienté, dont l'Empereur ne peut être sauvé que par un roi hérétique! (3i décembre 1462. — La division de l'Allemagne, troublée par la querelle des Hohenzollern et des Wittelsbach, pouvait offrir quelques chances à la Curie qui aurait exigé d'un des partis, en échange de son appui, des secours contre les Hussites;la paix fut rétablie à la conférence de Prague par les soins du roi, qui y parut l'arbitre des destinées de l'Empire (août i4r)3; '. --- Le pape n'était pas plus heureux avec la Polo-

I. liachniaini. ;|iii n'cxagùrc certes pas la puissance et les succès de Gcors;cs, parle cependant Je la position ci»>minantc qu'il occupe en .Mlemagne

vcr> LCltc cpi"]uc. 'I. 4111.)

112 (il',ORGi:S TiF.N'T LF, PAPE EN KCHF.C

gne : la femme du roi Casimir, Elisabeth, s(^ur de Ladislas le Posthume, haïssait Georges dans lequel elle voyait un usurpateur et peut-être le meurtrier de son frère. Mais ce n'était pas une entreprise sans danger qu'une guerre avec la Bohème, et Casimir, absorbé par les affaires de l'Ordre Teutonique, déclina le dangereux et difficile honneur qu'on lui proposait '. — On tàte l'électeur de Brandebourg pour savoir s'il accepterait la succession de Podiébrad; il avertit secrètement le roi des projets qui se trament contre lui. On pense à reprendre im plan qui avait été discuté sous Martin V, diviser la Bohème en plusieurs principautés indépendantes - ; les prétendants n'auraient pas manqué pour se partager les dépouilles, mais il fallait commencer par les conquérir, et personne ne se mettait sur les rangs. La cour pontificale, avec cette indomptable ténacité qui est un des traits admirables de- sa politique, ne se décourageait pas, promettait aux bourgeois de Breslau de leur fournir bientôt un roi selon leur cœur % affectait une extrême confiance : Georges serait écrasé et, avec lui, tous ses alliés ; si l'Empereur s'unissait au roi, on nommerait un autre Empereur, tout comme un autre roi -*. Tout cela dissimulait mal l'anxiété et l'isolement du pape. Quand on le pressait de passer de la menace aux actes, il était bien forcé d'avouer que le moment n'était pas venu. A quoi bon mettre la charrue puisqu'on ne pourrait pas labourer ^?... Citez-moi un seul prince qui veuille bien se charger de la chose, répondait un cardinal aux délégués de Breslau qui

1. L'alliance tchéco-polonaisc était une des bases de la politique bohème et les doctrines de solidarité slave, fort répandues. Georges attache toujours la plus grande importance à maintenir de bons rapports avec la Pologne, et il y parvient malgré les sérieuses difficultés de la situation. C'est une des principales causes dii sa force.

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