LES 1>RINCIPES EN PRÉSENCE I
révoltes contre Rome, une seule chose importe, la révolte, la révolte en elle-même, en dehors des causes et des prétextes, la révolte d'où sortiront la libre recherche et l'indépendance de la raison individuelle.
Cette indifférence dogmatique à peine voilée, ce scepticisme politique qui réclamait la même protection pour la vérité et l'erreur, produisirent à Rome une vive indignation. Les cardinaux se refusaient à admettre sérieusement que Georges ne fût pas le maître de faire de son royaume ce qu'il lui plairait. Ils lui citaient l'exemple de Louis XI qui venait précisément de renoncer en grande pompe à la Pragmatique Sanction. L'arrivée à Rome des ambassadeurs hussites, en mettant en présence deux partis irréconciliables, avait brusquement dissipé toutes les incertitudes, réveillé toutes les haines; les dissentiments irréductibles que l'on dissimulait dans les traités sous de pompeuses formules de rhétorique, s'accusaient, et toute entente apparaissait impossible; les prélats devinaient avec une épouvante scandalisée tout ce qui fermentait au fond de cette âpre et farouche rébellion. Le contraste éclatait, violent, entre ce pape si spirituel, si fin, attaché aux anciennes traditions par devoir professionnel, mais aussi par une intelligence plus humaine des choses de la vie, et ces réformateurs austères, sombres, chez lesquels se réveillaient à la moindre contradiction les fureurs des jours de combat. Le 20 mars 1462, le pape tint une audience solennelle; Venceslas Koranda, dans un grand discours, demanda la confirmation des Compactats. II personnifiait assez bien cette génération de prédicateurs qui avaient grandi pendant la guerre, sans aucun jour sur le dehors, absorbés dans l'étude d'un petit nombre de questions, hypnotisés par la contemplation de quelques textes, profondément convaincus, sans valeur intellectuelle sérieuse. Dans chacune de ses paroles sonnaient la confiance bornée dans la cause qu'il défendait, l'enthou^ siasme du sectaire qui s'est buté à une interprétation, et l'orgueil d'un peuple fier de la mission qu'il a reçue dq Dieu. C'était la nation tchèque tout entière qui, «vec la
VI N(.|;M.AS kOKANDA
rcsolulion hautaine d'un héros et dans Textase du jnartvre, confessait sa foi et aifirniait devant hi Curie comme devant les ai'mécs des croisés \.]uc la conmiunion sous les deux espèces était fondée sur les paroles du Christ et nécessaire au salut. Le souflle passionné qui soulevait le Bohème, son élocution rapide et presque impétueuse, aui^mcjntaient encore le sentiment de surprise et de gène de l'auditoire, et les formules respectueuses et presque humbles dont il émaillait son discours soulignaient l'audace de sa pensée.
Le soulagement fut général ' quand le pape piit la parole pour prononcer une de ces homélies auxquelles il se complaisait, ornée de belles sentences, pai'ée de toutes les élégances humanistes, soutenue par une érudition aijnable et légère. On y retrouvait avec joie les principes convenus, les opinions modérées, la discussion raisonnable, en face du dogmatisme provocant et du radicalisme révolutionnaire.
Après de longues négociations, Pie H, fatigué, convaincu qu'il n'obtiendrait rien des ambassadeurs tchèques, espérant peut-être que Georges seiait plus traitable que ses représentants, prononça sa sentence définitive :1m mars I4(v2 , en présence de tous les cardinaux et de quatre mille assistants. ■ — La paix en Bohème ne serait assurée que par le retour aux anciens usages. C'était le seul moyen de mettre fin aux rivalités des partis et de ramener les peuples voisins à des sentiments moins hostiles aux Tchèques. Kn conséquence, et dans l'intérêt même des Bohèmes, il déclarait les Compactats nuls et non avenus et refusait de recevoir le serment d'obédience du roi tant qu'il n'aurait pas débarrassé son pa}s des erreurs condamnées par l'Eglise et en particulier de la communion sous les deux espèces. Fantin de Valle, qui avait jusque-là représenté Podiébrad il Rome, reçut de la Curie la mission d'aller à Prague exposer au roi par le détail les mesures que le pape regardait
]. Le sentiincm des auditeurs éclate dans les Commentaires de Pie 11^ ch. vu. Sacerdotes linj^ua pronipla et Hussitarum insanité audacissinii asserlores... \'<>ce soiiora alque «natione pr;ecipiti.
SUPPRKSSION DES COMI'ACTATS 103
comme nécessaires pour préparer la réconciliation de la Bohème et de l'Église.
A la nouvelle de la déclaration du 3 i mars, l'émoi des Utraquistes fut grand. Jusqu'alors, en etVet, si la cour romaine n'avait jamais reconnu officiellement la valeur des Compactats, elle ne les avait non plus jamais publiquement condamnés, ce qui permettait aux Tchèques de prétendre, de bonne foi et sans trop d'invraisemblance, qu'ils ne se séparaient pas de l'Eglise, en se réglant sur eux. Désormais il fallait choisir entre une abdication complète et la révolte. La joie fut vive dans le camp des fanatiques et des-adversaises irréconciliables de Georges, mais un grand nombre de catholiques apprirent avec inquiétude et épouvante la résolution de Pie II : la guerre était au bout, et non, comme on s'en Hattait encore a Rome, la soumission du roi. En admettant même que Georges ait été tourmenté à certains moments dans sa conscience intime par quelques doutes, la sommation du pape le rejetait en etîet dans la résistance. Loin de songer à céder, il s'efforça, en face des provocations pontificales, de créer un courant d'enthousiasme assez général pour que la cour romaine comprît son imprudence et revînt à des intentions plus pacifiques.
La diète tchèque se réunit à Prague, très nombreuse, au mois d'août 1462. Après que les délégués eurent rendu compte de leur ambassade à Rome, le roi prit la parole. Toute sa conduite, dit-il, avait été inspirée par le désir de maintenir la paix; il ne pouvait pas aller cependant jusqu'à l'abandon des Compactats : il n'y consentirait jamais et comptait sur l'appui des Etats pour les défendre contre toute attaque. Il lut ensuite la formule du serment qu'il avait prêté entre les mains des évèques hongrois. Il ne niait pas ses engagements et était prêt à les exécuter, mais à condition qu'on ne leur prêtât pas un sens qu'ils ne pouvaient avoir. « Sachez, dit-il en terminant, que c'est dans la doctrine de la communion utraquiste que nous sommes né et que nous sommes arrivé au trône. Nous promettons de la conserver, de la soutenir, de vivre et de mourir dans cette foi. Nous croyons qu'il n'y a pas d'autre espérance de salut que de rester fidèle
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aux Compactais jusqu'à la mort et de recevoir la communion sous les deux espèces selon l'ordre du Sauveur. Et notre femme, ici, à notre droite, nos enfants et tous ceux qui nous sont dévoués, doivent vivre comme nous dans les Compactais '. » i^e discours du roi fut accueilli avec enthousiasme par les Calixtins; les Catholiques l'avaient écouté en silence.
Le lendemain, l'envoyé du pape, Fantin de Valle, fut introduit dans l'assemblée : toutes les rancunes accumulées des fanatiques trouvèrent leur expression dans les sommations impérieuses du légat. A entendre les menaces et les violences de Fantin, on se serait cru revenu à ces années du moyen âge où la théocratie triomphante courbait sous son autorité les têtes les plus hautes et écrasait sans pitié toutes les tentatives de révolte : le roi avait promis obéisssance, il n'avait qu'à s'incliner devant la sentence du Saint-Siège ; le pape condamnait les Compactais, cela suffisait pour que sans discussion, sans protestation, ils fussent abandonnés; un seul droit restait aux Tchèques : obéir; les prêtres qui continueraient à distribuer la communion sous les deux espèces seraient déclarés indignes; le roi, s'il persistait, serait frappé des peines de l'Église -.
Les provocations de l'ambassadeur soulevèrent un violent tumulte : à plusieurs reprises, le roi l'avait interrompu, lui avait opposé un démemi formel -. Le lendemain, il le fit
1. Sur cette diète de Prague, v. Voigt, Enea Silvio de Piccolomini, 111. p. 471 etsq.; Bachmann, p. 236; Tomels, p. 48.
2. Dans les négociations précédenics, Fantin avait présente au roi un résume détaillé des demandes de la cour de Rome. En somme, il s'agissait purement et simplement de rayer tout ce qui avait été fait depuis le commencement de la Révolution. On offrait à Georges la tâche honorable — et facile — de se faire le persécuteur de ses fidèles partisans. Le projet du légat (édité par Markgraf, Sript. rer. Silesiae. VII, 1 1 1), est intéressant aussi parce qu'il nous montre à quoi se réduisaient en réalité les plaintes des Catholiques. Ses réclamations se bornent à deux : l'université de Prague repousse les nonutraquistes,et l'on nomme échevins et bourgmestres des hommes malveillants pour les Catholiques. — Heureux les protestants bohèmes s'ils n'avaient jamais eu de plus graves motifs de plaintes!
:>. Le discours de Fantin, tel que le reproduisent les Commentaires, chap. X, est extrêmement violent : « Non feret ista Pius : habet arma quibus rebellioneni tuam coerceat, regno privaberis et tanquam perjurus et hœreticus extra Ecclesiam fies et in hoc seculo infamen te ! eddes, in altcro pœnas dabis impietatis. »