VLADISLAS JAGELLON
n'avaient pas essayé de conserver la couronne dans leur famille, et la diète avait pensé que le meilleur moyen de prouver sa reconnaissance au grand chef hussite était de s'inspirer de son esprit et de réaliser le projet qui avait été comme son testament politique '.
Par sa mère Elisabeth, Vladislas se rattachait à la famille des Luxembourgs, mais les droits qu'il tenait de sa naissance n'eurent aucune influence sur la décision des Etats. Il savait le tchèque et il était assez jeune, — il n'avait pas plus de quinze ans, — pour qu'il fût permis d'espérer que la Bohême deviendrait réellement sa patrie d'adoption. L'alliance étroite avec la Pologne était depuis un demi-siècle un des principaux articles du programme national. La seule perspective de l'urriondes deux grands États slaves de l'oc-
I. L'époque des Jagellons est une des plus difficiles et des plus confuses de l'histoire de Bohème. Les chroniques contemporaines sont rares et de médiocre valeur: — Les anciennes chroniques tchèques (éditées par Palatsky, t. III); Dlugos\ (141 5-1480), les derniers livres de la chronique polonaise, en latin. — Dlugosz, zélé catholique, est sévère pour les hérétiques tchèques, mais c'est un témoin bien informé; — Dubraviiis (f i533): Historia regni Bohemice, libri XXXIII. — Un très grand nombre de documents ont été publiés dans les Archives bohèmes, entre autres les lettres de Guillaume de Pernstein, depuis i52o, t. I, p. 70-137, et II, i36-i73; les lettres tirées des archives de Bavière de 1440 à i5i2, I, p. 320-337 ; les Actes publics de 1453 à 1490, IV, 4i3-5i7; la Grande Ordonnance connue sous le nom de Constitution de Vladislas, texte latin et texte bohème, t. V, etc. — On trouve encore des documents utiles à consulter dans le Tchasopis tCheskeho Musea (Journal du musée bohème), dans le Sbornik Historitsky (Revue historique de Prague), dans les Mittheil. des Vereins fiir Gesch. der Deutschen in Bœhmen, etc. Malgré tout, encore bien des lacunes et des points obscurs. — M. Kalousek a repris depuis peu la publication des Archives bohèmes. Le tome VII (1887) renferme un document de premier ordre pour cette période : ce sont les lettres de Zdeniek Lev de Rozmital, éditées par Dvorsky avec sa conscience habituelle. Palatsky avait connu ces lettres, mais elles renferment une infinité de renseignements précieux et jettent en particulier une singulière lumière sur l'état des esprits.
Le travail capital reste toujours le tome V de l'histoire de Bohème de Palatsky (i" ef 2° partie). Le récit y est fort détaillé, et c'est une des parties maîtresses de l'œuvre du grand historien tchèque. Il a été modifié ou complété sur quelques points par Bachmann et par Bourda, — les troubles de Prague en 1483; — par Rezek, dans une série d'articles sur Louis l'Enfant; par Tomek, dans divers articles du Tchasopis, etc.
Parmi les histoires générales, on peut consulter7'oweAr,//!5fO(Ve du royaume bohème (en tchèque); Huber, Gesch. Œxtcrreichs, t. III, Gotha 1888; Çrûnhagen, Gesch. Schlesiens, t. I; Caro, Gesch. Polens, t. V, etc.
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cident ' avait provoqué une certaine agitation en Allemagne. Dès 1467, la diète de Nuremberg protestait contre l'élévation au trône de Bohème de Casiniir, auquel le pape otlVait alors la couronne; en 1471, la diète de Ratisbonne, très nombreuse, déclarait qu'elle « ne tolérerait pour roi de Bohème ni un Hongrois ni un Polonais; car le roi de Bohême est le premier Electeur de l'Empire, et ne peut être par conséquent qu'un Allemand. » Ces inquiétudes suffiraient à nous expliquer les sentiments qui animaient les Tchèques : ce qu'ils attendaient de Vladislas, c'était le triomphe définitif de la révolution; ce qu'ils lui demandaient, c'était en même temps que de maintenirleurs privilèges religieux, d'assurer u l'honneur de la langue slave. »
Une grande ambassade se rendit à Cracovie pour offrir la couronne au jeune prince. Les conditions, imposées par la diète, étaient assez dures : Vladislas accepta tout, promit d'étendre également sur les deux partis sa protection et sa justice, de défendre les Compactats et de faire nommer a Prague un archevêque utraquiste ; il confirmerait les privilèges et les propriétés des différents Ordres, n'aliénerait aucun domaine de la couronne, n'accorderait aucune fonction aux étrangers, s'efforcerait -d'obtenir le retrait" de l'excommunication qui avait frappé Podiébrad -. Il se mit alors en route avec une brillante escorte, prêta serment à la Constitution, fut solennellement reconnu par les Etats et couronné à Prague (août 147 1). A son entrée dans la ville, les maîtres de l'Université lui avaient offert une magnifique Bible, et l'avaient exhorté à la lire avec soin, « pour y apprendre à se gouverner, lui et son peuple, suivant la loi divine. »
Le nouveau règne s'ouvrait dans des conditions assez favorables. On se rappelle les espérances qu'avait conçues
1. Les Slaves se di%iscnt en deux grandes familles, les Slaves du Sud et de l'Est (Croates, Serbes, Bulgares, Russes), et les Slaves de l'Ouest, (Polonais et Tchèques).
2. Ces capitulations électorales, fort importantes, ont été publiées dans les Archives tchèques, IV, 431-455.
I()() AVANTAGES DK I.A SITrATION
Podicbrad pendant les derniers mois de sa vie : ces espérances n'étaient pas toutes illusoires, et les chances favorables avaient été plutôt accrues qu'affaiblies par la mort de Georges. Les seigneurs catholiques qui s'étaient ralliés à Mathias, avaient surtout cherché en lui un protecteur contre le souverain qui travaillait avec trop de bonheur et d'habileté à relever le prestige de la royauté; la longueur de la lutte avait refroidi leur ardeur belliqueuse, la disparition de lenr adversaire supprimait leurs inquiétudes, et, leurs intérêts rassurés, ils prêtaient l'oreille aux remords de leur patriotisme. Le catholicisme de Vladislas calmait leurs scrupules religieux et offrait à leur revirement un prétexte honorable.
Parmi les provinces annexes, la Moravie où les Hussites étaient en majorité et où le sentiment national slave était très puissant, ne demandait qu'à reprendre sa place dans la monarchie. En Silésie,les dispositions étaient moins conciliantes : les Allemands, enserrés entre les Tchèques et les Polonais, sentaient toute la gravité du péril que créait pour eux l'élection d'un Jagellon à la Couronne de saint Venceslas ; mais les luttes antérieures avaient épuisé leur énergie, et le gouvernement de Mathias, ses exigences financières et son despotisme avaient dissipé bien des illusions. Dans l'intérieur même des états hongrois, il suffisait d'une occasion pour faire éclater en révolte ouverte les résistances contenues jusque-là par la terreur presque superstitieuse qu'inspirait le souverain.
Pour appuyer ou remplacer Mathias, quels alliés s'offriraient à la Curie? — Les princes de l'Empire ne se souciaient guère de provoquer les représailles des Tchèques; Frédéric se défiait de l'ambition de son turbulent voisin et redoutait sa victoire. La cour de Rome elle-même se lassait de cette lutte éternelle. Paul II venait de mourir, et son successeur. Sixte IV (1471 -1484) n'était plus retenu par les anciennes rancunes et le point d'honneur qui condamnaient son prédécesseur à une politique impitoyable. Il ne manquait certainement pas autour de lui de prélats fana-
Dii'i-im.ris i:r ii\Nr,riî^
liquL'^. et il ne rompit pas sur le champ avec les traditions de Pie et de l^aiil II : il excommunia (]asimii\ \"ladislas et les exemples qui l'axaient saci'é : mais ce n'était plus là que les derniers échos d'un orage qm' s'éloignait; les alVaires de l'Italie occLipaient beaucoup plus Sixte que celles de la (diietiente, il songeait moins a ri\gl:se qu'à ses parents, et le Saint-Siège n'appoita désormais à la lépression de l'hérésie qu'une ct)lère épuisée et une attention inteimirtente.
Tout ainsi pei-jnettait d'espérei" que l'abnégation patriotique de Podiébrad marquei'ait le début (.l'une nou\elle et gloiieuse période de l'histoiie slave. Les destinées du monde auraient été changées si l'alliance tchèque-polonaise a\ait été cimentée par la victoire. Malheureusement, dans cette crise décisive, les hommes lireni défaut à la fortune, et leur impériiie peidit l'occasion unK|Ue d'assurer contre toLite surprise l'indépendance des Slaves occidentaux. Georges n'eut pas de successeur, et avec la d\'nastie des Jagellons cornmence la décadence de la Bohême.
11 est juste de le dire, en dépit des chances favorables, la situation demeurait fort embarrassée; les résultats de la \ictoire eussent été mer\eilleux, niais elle supposait chez le souverain, sinon un génie supéi'ieur, du moins beaucoup d'activité, de dévouement et quelque talent. Lds plus graves dillicultes venaient, non plus du dehors, mais du dedans. La guerre a\ait surpris la Bohême avant que ses réser\es fussent complètement l'econstituées et en plein travail de réorganisation ; elle avait repoussé tous les assauts, mais au prix de cruelles blessures. Non seulement, la prospérité matérielle était ruinée, mais tous les ressorts de l'autorité étaient détendus; les domaines de la couronne étaient presque complètement engagés, et le roi ne disposait plus guère que des re\'enus des mines de Koutna-Hora qui commençaient a baisser; les ambitions personnelles étaient déchaînées et l'àpreté des convoitises étoulîait le patriotisme. La décadence morale. pro\dquée par l'exaspération des intéi'ets, était d'autant plus dangereuse qu'elle n'était plus
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balancée par l'enthousiasme des premiers )OLirs. L'élan révolutionnaire était épuisé, usé par de trop longs efforts ou amorti par la circonspection de Podiébrad. L'espèce de torpeur que subit alors le sentiment religieux n'avait pas plus épargné les Hussites que les Catholiques. Les anciennes discussions, sans cesse ressassées, n'excitaient plus ni enthousiasme ni même curiosité. L'Église réformatrice n'était plus qu'une Église officielle, à laquelle s'attachaient un respect mêlé d'indifférence et une obéissance pleine de tiédeur. Plus que jamais le peuple avait besoin d'un chef qui lui imprimât une ferme direction et lui imposât les sacrifices encore nécessaires. — Par une redoutable fatalité, le guide que lui donnaient les événements était un étranger et un enfant.
Vladislas avait été bien élevé, il était bienveillant et juste; dans des temps paisibles, sur un trône bien affermi, il aurait coiiectement rempli ses devoirs de souverain : c'eijt été un excellent monarque constitutionnel, ajmant et protégeant les arts, peu disposé aux aventures, ni partial ni opiniàtie. Il ne savait pas résister à une demande ou, à un conseil : bien, très bien, répondait-il toujours à ses interlocuteurs; on finit par l'appeler le roi bene. Son esprit était médiocre, mais il manquait moins encore d'intelligence que de volonté : « absorbant comme un pigeon tout ce qu'on mettait devant lui », il était accessible aux influences les plus contradictoiies, incapable également de rien décider par lui-niême et de maintenir les résolutions qu'on lui avait soufHées. Sa faiblesse dégénérait parfois en duplicité et viciait ses intentions les plus dioites; « en cherchant à éviter l'injustice d'un côté et à ne faire tort à personne, il tombait dans un autre excès; par crainte des séditions, il ne défendait pas contre l'injustice ceux qu'il avait la mission de protéger '. » Il n'était pas lâche, mais l'horreur de la lutte aboutissait chez lui aux mêmes résultats que la
I. Lettres Je Bcih. llasisteiii de Ldbkovitcc, -— éditées par Viiuirjitsky,
Cauactkrf. df, vladislaS I 6q
couardise : « L'habitude de Sa Majesté, écrit un contemporain, est de tenir pour le parti qui lui paraît le plijs fort. » Il n'était pas paresseux, mais son activité était stérile, parce qu'elle était timide et inconsistante. Son père, Casimir, n'avait fait preuve ni de beaucoup de décision ni d'une grande initiative : il avait transmis ses défauts à son fils, exagérés. Dans sa prière quotidienne, Vladislas demandait à Dieu de lui donner la paix et le calme : mais les vaillants seuls sont respectés, sa faiblesse provoqua l'insurrection et son règne fut un des plus troublés de toute l'histoire tchèque.
Sa timidité naturelle était encore augmentée par le sentiment qu'il avait de n'être pas en communion avec son peuple : il n'aima jamais la Bohême et fut toujours un étranger au milieu de ses sujets. Il ne leur pardonnait pas l'obstination de leur hérésie. Trop peu passionné pour entreprendre sérieusement et surtout pour soutenir longtemps une lutte ouverte contre l'Utraquisme, après quelques essais malheur.eux de réaction, il se renferma dans une rancune boudeuse. Indifférent d'ailleurs à ses propres affaires comme à celles du pays, il assista, témoin inerte, à la chute de son autorité. Chef de deux grands royaumes, il en arriva à devoir prendre son dîner à crédit, et son maître d'hôtel fut réduit par moments à aller demander au chancelier de Hongrie du vin pour la table du roi '. Les injures semblaient ne pas l'atteindre et il n'essaya pas d'arrêter la révolution qui emportait l'une après l'autre les dernières prérogatives de la royauté ^. Malheureusement, il ne fut pas seul à en souffrir, et l'effacement d'un des principaux facteurs de la Constitution eut pour conséquence une intolérable anarchie, l'abaissement des caractères et la ruine de l'influence politique de la Bohême 'K