‹ Georges de Rozières (volume 2)Chapitre 1 sur 7 · Georges de Rozières · texte numérisé non relu

Georges de Rozières

Tu m'accuses pour prévenir mes reproches. ..C'est adroit... Mais j'aurai mon tour aussi,

— Gatellier. — Le vieux Bouc, églogue.—

Malgré mon désir de raconter 1 entrevue de Ghizla avec madame Dalton , il faut, de toute nécessité, que je retourne quelque peu en arrière. Je prie mon lecteur de se persuader qu'à cet égard je n'use d'aucune es-

pcce de charlatanisme pour tenir en suspens un intérêt habilement excité. Ces petits moyens m'ont toujours paru méprisables , aussi regarderais-je comme honteux d'y avoir recours. Pourquoi donc , me dirat-on , ce procédé rétrospectif, qui vient , au plus beau moment , interrompre la marche de Taction? Lecteur, ne vous est-il jamais arrivé de sortir de chez vous pour aller , dans un quartier éloigné , traiter une affaire importante , et de vous apercevoir , à moitié chemin , de l'oubli d'une pièce essentielle, ou seulement de vo're tabatière? Sans présomption, je puis affirmer que vous avez éprouvé plus d'un accident semblable. Que faisiez -vous alors, sinon ce que je fais aujourd'hui ? Vous retourniez sur vos pas en enrageant , avec la ci a nîe d'arriver trop lard au rendez-vous, et de manquer l'a fiaire imporlaalc.

Nos positions sont les mêmes, lecteurs.

Comme vous, je me suis mis eji route et, pendant le trajet, je me suis aperçu que j'avais oublié , non pas ma tabatière — car je ne prise plus depuis un événement inutile à rapporter — mais quelque chose de bien plus important à ma grande affaire , qui est de vous intéresser en vous amusant , ou de vous amuser en vous intéressant : à votre choix.

Entraîné par la peinture de la société de Maltingen, et influencé par la position de la jeune Ghizla , je n'ai vu que celle dernière et ne me suis aperçu de ma négligence envers les autres personnage^, qu'au moment où le vieux Gottlieb est venu annoncer madame Dalton. Pauvre femme encore que celle-là , dont je vous ai trop parlé d'abord et que j'ai trop vile abandonnée ensuite! C'est à elle que nous allons retourner.

Nous l'avons quittée au moment où, transportée par M. Georges de Rosière dans la maison du garde , elle ouvrait les yeux et voyait son amant à ses pieds. Ce premier moment fut une surprise pour tous les deuxj ni madame Dalton, ni Georges ne son2;èrent d'abord, en se retrouvant si près l'un de l'autre , aux griefs qui les avait séparés ; un éclair d'amour sans nuage les enveloppa un moment , et leur cœur ne battit que de joie et d'ivresse. Mais les éclairs passent , hélas ! trop vîtcj leur lumière passagère ne se montre d'ailleurs que dans l'orage , et quant ils cessent de sillonner la nue, les ténèbres nous semblent plus épaisses et plus affreuses... Ainsi fut-il pour Eugénie et Georges; entraînés par un élan invincible de Tamour qui brûlait au fond de leur âme, ils s'étaient revus comme aux beaux jours de leur liaison ; puis , le mur glacé du doute s'était de

nouveau dressé entre eux; le souvenir ëtoujffc par ce moment d'abandon, était revenu et, devant lui, s'étaient enfuies bientôt les illusions et la confiance.

Ce fut Georges qui , le premier , sortit de son élourdissement. Cela devait être. Inférieur à la femme sous le rapport de la tendresse dévouée et indulgente , l'homme est mille fois plus qu'elle possédé du démon de l'orgueil; et, quand l'une hésite entre le ressentiment et le pardon que son cœur aimant accorde secrètement, l'autre rougit de ce qu'il regarde comme une honteuse faiblesse , et comprime violemment son premier instinct ; il reprend alors impitoyablement le rôle d'accusateur , de juge et souvent de bourreau que l'égarement et l'orgueil lui ont peut-être seuls inspiré. Georges se leva brusquement , et , faisant quelques pas en arrière , se couvrit le visage de ses

mains et donna une nouvelle preuve de la folie humaine. Au lieu de se demander pourquoi madame Dalton , l'ayant trahi , courait ainsi cherchant sa trace ; au lieu de répondre raisonnablement à cette question, en jugeant cette démarche d'une femme timide comme la preuve d'amour la moins douteuse qu'elle put donner , il appela à lui tout ce passé mystérieux qui avait détruit son repos ; il sentit toutes ses tortures se renouveler et s'écria avec amertume :

— Vous ici ! perfide !

Madame Dalton , plus lente à dompter son émotion, y fut aidée par cette épithèteque dans son opinion Georges méritait beaucoup plus qu'elle. Mais elle ne s'emporta pas en exclamations passionnées; sa démarche était le résultat d'une longue méditation et elle avait trop ardemment désiré ce moment solennel pour compromettre la lueur

d'espoir qu'elle y avait entrevue. Si un instant auparavant elle avait faibli en entendant les paroles de Ghizla , maintenant elle avait repris son courage et la résolution de connaître, enfin, la vérité. L'épreuve devant être décisive , elle pria le ciel de lui donner le calme sans lequel elle ne pouvait la tenter. Elle se leva avec résolution , pria le garde qui se tenait debout et curieux devant elle de sortir, et, ayant fermé la porte de la maisonnette, elle s'adressa à Georges.

— Nous sommes seuls, monsieur. Puisque la faiblesse dont je n'ai pas été maîtresse a amené, contrairement à mon désir, une entrevue que j'avais dessein d'éviter toujours , j'en profile et vous prie de m'écouter. Un mystère inoui plane swr moi depuis que je vous connais ; avec l'amour que vous m'aviez inspiré , vous avez éveillé

en moi les douleurs les plus poignantes que puisse endurer le cœur d'une femme... Depuis que notre lien s'est rompu , le repos m'a fuie ; je suis devenue si misérable que la mort, évitée et combattue par chacun , semble être mon plus sur, mon seul refuge... Mais, avant le moment qui doit terminer une si triste vie, j'ai voulu accomplir un vœu ardent, qui crie en moi sans relâche depuis le jour fatal... Je suis venue dans ce pays aussitôt que j'ai pu me soustraire à une odieuse contrainte ; j'y suis venue, non pour vous voir, non pour avoir une explication ou vous en donner aucune; en un mot, ce n'est pas vous que je cherche ici , ce n'est plus de vous que je fais dépendre mon sort... Ce sort est fixé, puisque j'ai renoncé à vous. Mais je viens ici pour éclaircir quelques doutes.... En un mot , je yeux voir mademoiselle de Maltingen... Ne me dites rien d'elle ; ne me

parlez pas pour me dissuader de mon idée ou m'y encourager; je n'entendrai pas un mol à ce sujet ; rien ne peut me détourner de ce que j'ai résolu. Je voulais la voir sans que vous en fussiez prévenu ; des renseignemens que je croyais exacts m'avaient informée de votre absence de Maltingen , et j'avais voulu en profiter.... Quoique j'aie été trompée, quoique vous soyiez ici , je verrai mademoiselle de Maltingen. Maintenant que j'y réfléchis mieux , j'ai une prière à vous adresser. Voulez vous me promettre de vous éloigner d'ici pendant quelques jours seulement ? Ayez foi en ma loyauté; je ne suis point votre ennemie , et ne chercherai pas à troubler votre bonheur... Mon repos est attachée cette entrevue.... Soyez assez généreux pour me laisser libre de votre influence , sans me demander la raison de cette bizarrerie. Voulezvous m'accorderladernière choseque, proba-

blement, j'aurai occasion de vous demander?

Georges était au comble de la surprise. Il lui était difficile de deviner le motif qui portait Eugénie à désirer de voir Ghizla ; le ton de la demande qu'elle venait de faire en dernier lieu était si incertain , il contrastait telment avec la situation dans laquelle tous deux se trouvaient , que les perplexités les plus étranges agitaient Tesprit de Georges. Emu plus qu'il ne le laissait paraître par ce tête à îéte avec la femme qui avait tant d'influence sur son cœur, il ne savait que répondre.

— Vous hésitez , reprit Eugénie avec une certaine amertume, vous ne pouvez consentir, même pour un jour, à quitter Maltingcn. « Comment fuir ceux que l'on aime ! »

Georges tressaillit , car ces mots étaient précisément la dernière phrase de sa conversation avec Ghizla , et sa mémoire , comme

îl

celle d'Eugénie, les avait parfaitement retenus. Quelle intention secrète mettait madame Dalton, en répétant ces mots? l'obscurité de la chaumière, où ne pénétrait qu'un faible rayon de la lune, ne lui permettait pas d'apercevoir les traits de madame Dalton ; mais il crut lui voir essuyer une larme, , / V 'l \et toute la force dont son or2;ueil s'était armé

'gJsL ... ,. ,.. a. ,■..„;«,..,. s, .„.

■*^ /^/pleure, pensait-il, la jalouHÏe cause-telle ses /^/ larmes?... Elle m'aimerait?

— Eugénie ! dit-il enfin.

— Monsieur , interrompit madame Dalton , ce nom ne convient plus entre nous.

— Pardonnez..,., mais ce qui se passe en moi me trouble, me rend presque insensé... suis-je éveillé? est-ce bien là cette femme que j'ai tant aimée, qui pouvait faire mon bonheur, et qui m'a repoussé ?

— Si vous revenez sur le passé, Monsieur,

je m'éloigne Voulez-vous me permettre

(elle appuya sur ce mot) de voir mademoi- I selle de Maltiiigeu hors de votre présence ?

— Et quelle raison, quel droit fcrais-je valoir pour vous en empêcher ? J'ignore quels sont vos desseins; mais vous savez bien

que je ne puis m' j opposer Eugénie!

devions-nous nous revoir !..... Pourquoi venez-vous ici ? Après m'avoir déchiré le cœur, venez-vous pour rire du mal c[ae vous avez fait?

Madame Dalton soupira.

— Pauvre Georges! Monsieur, dit-elle en se reprenant, ne dissimulez plus avec moi...

C'est votre bonheur que j'avais en vue

S'il est un cœur déchiré , il ne faut pas que ce soit le vôtre...

— Quoi ! s'écria Georges avec une indicible anxiété, que parlez-vous de bonheur?

TOUS saviez bien qu'il n'en était plus pour moi 5 du moment où vous.. .

— Taisez- vous, reprit impérieusement la jeune femme, n'oubliez pas la demande que je vous ai faite ; éloignez-vous pendant deux jours de Maltingen.

— Eugénie! reprit -il avec passion, je ferai tout ce que vous voudrez ; mais, au nom du Ciel, laissez-moi vous faire une question....

— Et vous partirez ?

— A l'instant même, si vous l'exigez.

^Madame Dalton s'approcha de la porte de

la chaumière , Tentr'ouvrit et se tint sur le seuil.

— Parlez, dit-elle, mais songez que si je ne puis répondre , je m'éloigne avec votre promesse.

Georges se mit alors à genoux au milieu de la chambre, et , ^étendant vers Eugénie les bras d'un air suppliant, il s'écria,

avec une exaltation qui fit frémir la jeune femme :

— Eugénie! vous, qui m'avez dit que vous m'aimiez, qui m'aviez donné votre cœur en me promettant votre foi , ètes-vous la femme de d'Asberg ?

— Non , dit vivement madame Dalton.

— Eh bien ! ne me fuyez pas encore, laissez-moi ajouter un mot qui peut de nouveau changer mon sort Avez-vous volontairement renoncé à moi? et, quand je vous ai dit — pardonnez-moide le rappeler — quand le vous ai dit : « Si vous m'écrivez de partir, je vous mépriserai, » est-ce librement, du fond du cœur, que vous m'avez répondu : « Partez! oubliez-moi. »

— Oui , murmura la pauvre femme , et c'est aussi du fond du cœur que j'ai ajouté : « Puissiez-vous être heureux ! >

— Mais, vous ne m'aimiez donc pas?

— Oh ! Georges! quand je vous prouvais cet amour au^ dépens de ma vie, vous en doutiez î

— Aux dépens de votre vie!... Eugénie, ayez pitié de moi , quel mystère recouvrent ces mots incompréhensibles?...

— Allons , Georges , soyez fidèle à nos conventions ; n'insistez pas , car je ne veux pas vous répondre...

— Et moi je veux que vous parliez, reprit Georges hors de lui-même.

Madame Dalton voulut fuir ; mais avant qu'elle en eût eu le temps , M. de Rosière l'avait enlacée dans ses bras.

— Il faut que vous m'entendiez, et me donniez le mot de celle énigme * . . \ ous savez que je dois vous croire la plus fausse, la plus perfide des femmes ; vous avez payé mon amour d'une trahison insigne ; je vous ai accusée et vous ne vous êtes pas jjistifiée ; je

vous ai insultée et vous avez accepté l'insulte ; je vous ai dépeint l'avenir affreux que vous me réserviez et vous êtes restée insensible ; enfin , je suis parti, j'ai fui pour ne pas être témoin du bonheur d'un autre homme ; et maintenant , vous voilà occupée de je ne sais quel projet , bouleversant encore une fois mon âme en me disant que vous m'aimiez, en me faisant entendre que vous m'aimez encore Il faut que vous vous expliquiez : vous ne pouvez être assez cruelle pour vous jouer long-temps d'un cœur si désolé déjà Eugénie, parlez, expliquezvous.

Madame Dalton tremblait comme la feuille dans les bras de Georges ; elle essayait faiblement de s'en arracher ; mais il l'étreignait si violemment qu'elle dut y renoncer. A mesure qu'il parlait , des gémissemens échappaient à la jeune femme , et lorsqu'il

se tut , elle murmura douloureusement :

— Eeoutez-le , et tous croirez qu'il dit vrai !... Georges, laissez-moi ; c'est vous qui vous jouez de mon malheur , qui riez des

tortures que vous m'avez imposées Vous

abusez de vos forces contre une femme

C'est vous qui êtes cruel.... Que faut-il donc encore pour satisfaire votre cruauté ?

Georges, usant de toute sa vigueur, ramena madame Dalton dans la chaumière et referma la porte.

— S'il y a un mystère, il faut qu'il s'éclaircisse , dit-il égaré. Ce moment dut- il être le dernier de ma vie , mettra fin à une situation insupportable. Vous ne sortirez d'ici que quand je saurai tout.

— U veut que je boive le calice jusqu'à la lie, s'écria Eugénie en se tordant les bras avec désespoir. Eh bien I cette nouvelle torture je la subirai...

Madame Dalton s'assit sur un banc , et Georges, appuyé contre la porte , resta devant elle.

— Georg,es , continua madame Dalton , est-il donc besoin de vous répéter ce que votre conscience doit vous crier sans cesse?.. Vous le voulez, vous me contraigne?, à énumérer une à une toutes mes douleurs : soit. Au moins quand nous nous séparerons, vous pourrez dire si je méritais tant d'indignités, vous connaîtrez mon âme tout entière.

Quand je vous connus, une nouvelle existence commença pour moi. Jusque-là mon cœur avait été un chaos de pensées confu- ' ses, de désirs sans objet, d'espérances inconnues : votre vue éclaira ma pensée , je sus ce que je pouvais désirer, mes espérances eurent un but. Je naqu s moialement, pour ainsi dire. J'acquis la connaissance de moimême et eus la première idée du bonheur.

Vous savez que je n'exagère rien en parlant ainsi. Je n'avais encore rien connu de la vie que mes jeunes années d'adolescence ; j'ignorais et j'ignore encore le monde. Mariée par la volonté de ma mère mourante, j'avais pour l'homme qu'elle avait choisi un respect filial : il me semblait que j'aimais en lui le souvenir de ma mère... C'est tout ce que je connus d'affection. M. Dalton, mort au pied de l'autel où nous nous étions unis, ne m'a fait apprendre du mariage que le veuvage... Depuis ce moment, je me sentais isolée sans pouvoir deviner ce que je souhaitais près de moi. Riche, je ne sais pas encore jouir de ma fortune ; mes mains inexpérimentées la laissent trop facilement , peut-être, couler autour de moi. Je crois avoir satisfait à la volonté de l'époux qui m'a faite si opulente, en répandant son or partout où je découvre un malheureux... Mais jusqu'au

moment où je vous ai vu , que de fois me suis-je écriée : a Ils me remercient tous , ils demandent de nouveau mes secours ; mais aucun n'est mon ami... Autour de moi le désert» Je vous ai rencontré, Georges, et tout a changé d'aspect. Vous êtes venu à moi , vous m'avez cherchée , suivie , et moi , complice involontaire de vos projets , je me suis, pour ainsi dire, jetée dans vos bras. C'est que c'était la première fois que j'aimais, Georges ; c'est que, nouveau Pygmalion , vous veniez d'animer une statue qui, vous devant l'existence , devait se consacrer à vous... C'est ce que j'ai compris, lorsque, dans ce parc... je vous ai dit : Georges , je vous aime ! Je ne fus pas effrayée du nouvel '^'^^at de mon cœur. Ce n'était pas du trouble que votre amour y avait jeté, c'était une félicité indicible , sans aspérilés , ineffable bonheur qui me semblait venu du ciel.

Comment auiais-je eu le moindre scrupule? tout n'était-il pas pur entre nous? Le sentiment nouveau que j'éprouvais me semblait le perfectionnement de mon être, un souffle divin avait jusque-là manqué à mon âme et vous m'aviez communiqué cette flamme qui ennoblissait mes pensées : loin de me trouver coupable, je me sentais meilleure. Vous aimer me semblait un devoir autant qu'un besoin de mon cœur... Je vous aimai donc, Georges, et je fus heureuse.,.

Madame Dalton s'arrêta , sa voix s'était comme éteinte en prononçant ces derniers mots.

— Qr.el langage ! dit à voix basse M. de Rosière. Quelle peinture faites- vous, Eugénie!.. Pour que tout cela fût vrai, il faudrait que tout fut sincère. Et si vous étiez sincère, comment avez-vous pu faillir si promptement ?

— Par pitié pour moi , par honneur, Monsieur, ne m'accusez pas d'une perfidie imaginaire. Ecoutez; vous venez de voir combien je vous aimais ; vous savez quelle puissante impression vous aviez produite sur mon cœur novice ; vous étiez ma vie tout entière, et je compris seulement alors ce qu'il y avait de sublime dans un lien contracté une fois déjà, mais sans amour. Vous me disiez que la possession de mon cœur et de ma main ferait votre bonheur; j'accordai ma main à celui qui possédait déjà mon âme. Je n'eus pas un instant la pensée qu'il en put être autrement. Vous étiez un second créateur pour moi, je devais donc vous consacrer les nouvelles facultés dont vous m'aviez douée. Vivre loin de vous, ce n'eût plus été vivre. Mais, monsieur, savcz-vous ce qui doublait mon bonheur, lorsque je consentais à devenir votre femme ? C'est que je voyais en vous

un homme supérieur aux hommes de votre époque. Isolée clans le monde , riche , douée de quelque beauté, j'ai entendu bourdonner pliis d'une fois autour de moi un essaim d'hommes frivoles et présomptueux qui me croyaient une conquête facile ; mais mon inexpérience n'allait pas jusqu'à l'aveuglement : je les jugeai tous, ces hommes, et mon cœur demeura libre comme ma main... Mais quand je vous vis, je connus alors l'homme comme doit le rêver toute femme délicate ; il me sembla que je vous avais attendu et que vous veniez enfin , me disant : « Me voici ! » Votre amour me remplit d'orgueil , parce que je vous jugeai noble, plein de droiture et d'honneur , exempt de ces ridicules vanités , de ces roueries cruelles , de ces vices, de ces travers dont le spectacle me dégoûtait dans les autres hommes. Je vous aimai parce que je vis en vous un homme à

la fois modeste et plein de mérite , sachant allier la brûlante tendresse de l'amour à la gravité de l'homme sensé , les grâces de l'homme du monde à la solidité du jugement et du cœur.... Hélas ! je vous aimais, surtout, parce que vous me disiez que, vous aussi, vous aimiez pour la première fois, parce que j'étais fière que vous m'eussiez attendue comme moi-même je vous avais attendu..., parce que j'avais les premiers battemens de votre cœur comme vous aviez les miens... Folle ! j'avais rêvé le Phénix de la fable... A présent, je ne crois plus qu'un tel homme existe....

— Que voulez-vous dire ? interrompit impétueusement M. de Rosières.

— Je veux dire, continua avec amertume madame Dalton, que j'avais été indignement

trompée Je veux dire, reprit-elle en s'a-

nimant , que mes rêves s'évanouirent l'un

après l'autre , que tous les rayons de l'auréole dont je m'étais plue à vous ceindre, s'éclipsèrent successivement. Le voile que ma crédulité épaississait chaque jour , fut

déchiré, et je vis à la place du dieu que

j'idolâtrais, un homme vulgairement volage comme les autres hommes ; lâchement cruel comme eux, passant d'un cœur à un autre, d'une victime à une autre victime , sans pitié , sans remords , sans autre guide que ses passions ; armé de fourberies , de mots tendres, mille fois répétés à mille femmes avant moi ; jouant les sentiniens avec une

sacrilège habileté Je vis, enfin, que le

ciel rêvé si doucement depuis deux mois , était un enfer de déception; je vis que, si je devenais votre femme, les heures fortunées de mes songes se changeraient en un long supplice ; que peu à peu vous dépouilleriez le masque dont vous étiez aïiublé ; que

je n'aurais bientôt plus d'autre idole qu'un marbre insensible, qui raillerait mes larmes comme il avait raillé tant d'autres douleurs ; je vis, enfin, que ma vie n'avait brillé un instant que par une illusion dont il ne me resterait que le souvenir... car je dus immoler jusqu'aux espérances que j'aurais pu conserver. Saurais pu me dire : peut-être parviendrai-je à ranimer à mon tour cet amour factice... Peut-être, touché de tant d'amour,

en éprouvera-t-il réellement pour moi

Mais non, mon orgueil s'abaissa; je ne pus compter sur mes forces quand je sus quel ange avait échoué déjà.... Vous voyez que je sais tout , Georges ; oui , tout m'a été révélé. Triste, épouvantable révélation! et pourtant je l'ai bénie... Georges! Une autre, avant moi , avait reçu vos sermeus!... On me peignait sa douleur, sa mort prochaine, si je n'étais assez généreuse pour tous rendre à son

amour...Et cependant je réfléchis... Oui, je le confesse, ce n'est pas sans hésitation que je me résolus à mettre le sceau sur mon avenir... Mais, c'est Tamour même que j'avais pour vous qui, clans cette circonstance, me décida. Il ne pourra être heureux avec des

remords dans le cœur, me dis-je Vous

voyez , Georges , que je ne vous deshéritais pas entièrement d'honneur et de délicatesse... Hélas ! j'étais et suis encore trop disposée à reprendre mes illusions ! Pour vous éviter une vie empoisonnée, pour vous rendre la possibilité de réparer une grande faute, je vous rendis votre liberté : je rompis

avec vous, je vous laissai croire

— Eugénie ! s'écria avec passion M. de Rozières, je n'en puis entendre davantage... Précisez, au nom dirCiel !... Qu'ai -je fait P quelle action ai-je commise?..... Gomment ai-je pu décheoir dans votre cœur et votre

estime f Ce mystère ! Au nom de la pitié ! dites le mot de cette énigme.

— Georges, reprit d'une voix étouffée madame Dalton , avant moi , n'avez-vous aimé aucune femme?

— Aucune ! je le jure sur mon honneur d'homme et sur mon âme immortelle.

Madame Dalton frappa avec égarement SCS mains l'une contre l'autre.

— Il nie , il ment , Georges ! vous voulez donc que je vous méprise !

A ces mots, M. de Rosières s'élança vers elle:

— Ne me tuez pas, Eugénie !.... Le nom, le nom de celte femme ! on vous l'a dit , au moins, en me calomniant.

— Ai-je besoin de le prononcer ? Notre présence à tous deux est assez explicite...-. Vous aimiez Ghizla de Maltingen.

Un gémissement accompagna ces mots,

et madame Dal'ori pleura convulsivement.

Une stupeur indescriptible s'était emparée de Georges. Ce coup inattendu le plongeait dans un étonnement dont il avait peine à sortir. Les paroles lui manquaient pour exprimer ce qu'il ressentait. Ce fut madame Dalton qui, prenant son silence pour un aveu complet , parla la première.

— Vous vous taisez, Monsieur... Désormais que pourriez-vous dire? sinon que vous êtes cruel , au-delà de l'idée que je m'étais faite de la cruauté. — C'est pour vous jouer de moi que vous m'avez retenue... Laissezmoi partir maintenant. J'avais un projet , je l'accomplirai. Avant de quitter le, monde, je veux voir si la femme qui me remplacera près de vous est digne du rang que j'avais rêvé. Je lui ai rendu l'homme qu'elle aimait, je veux voir si je lui ai rendu le bonheur... Mais ne craignez rien, vous pouvez

vous éloigner comme nous en sommes convenus. La femme qui est assez généreuse pour renoncer à vous , ne fera, ne dira rien pour troubler le bonheur qu'elle a voulu vous donner. .. Ma voiture m'attend à peu de distance. Demain je reviendrai à Maltingen où i'espère ne pas vous voir. Adieu ! adieu ! pour la dernière fois.

Madame Dalton marcha vers la porte. Mais Georges , rendu à lui-même par ce mouvement , la retint avec force.

— Et vous avez pu croire une telle infamie ! s'ccria-t-il avec frénésie.

— Quoi! encore? balbutia madame Dalton en sentant ses jambes fléchir.

— Eugénie, continua Georges d'une voix solennelle, je n'ai aimé, je n'aime que vous, d'amour. Vous m'avez repoussé , mais vous n'avez pu changer mon cœur. Après, comme avant, nnlle femme que vous n'a eu mon

amour!... Ne me trompez pas, ne me cachez pas votre propre infidélité sous une accusation qui peut si facilement tomber d'ellemême... Ces inventions...

— Georges ! Georges ! murmura madame Dalton , je n'ai rien inventé... On n'invente pas les supplices dans lesquels on doit succomber.

— Alors, reprit avec une agitation extrême M. de Rosières, une main perfide s'est placée entre nous...

— Quoi! Georges! songez que c'est la

vie ou la mort que vous suspendez sur ma

tête ! Ce seul mot me bouleverse Une

trahison!.. Quoi! d'Asberg... m'aurait trompée...

A ces mots l'é'onnement et l'agitation de Georges redoublèrent.

— D'Asberg, dit-il, ne deviez-vous pas l'épouser?....

— Jamais!... je vous le laissai croire.... parce qu'il fallait vous dégager do moi.... parce que Rodolphe était si pressant.

— Rodolphe! quel mystère infernal?

— Eh bien ! Rodolphe n'est-il pas le frère de Glîizla ? C'est par lui que j'ai su que vous et sa sœur vous vous étiez aimés et fiancés... Georges! qu,'avez-vous à trembler ainsi?.... Mon Dieu! mon Dieu! ma tète se perd... Parlez donc, Georges, ne me laissez pas dans

un doute impossible Vous l'aimiez; son

repos, son honneur, sa vie étaient compromis : Rodolphe ma tout dit.

— Rodolphe est un infâme imposteur

Aces mots, prononcés d'une voix retentissante , madame Dalton perdit connaissance dans les bras de Georges ; mais ce fut un court instant de faiblesse. Une lueur d'espoir avait traversé son cœur, et elle revint bientôt pour la saisir.

— Répondez : sur votre âme, sur la tombe de votre mère, sur les objets les plus sacrés, continua-t-elle, avez-vous connu Ghizla à Paris ?

— C'est vrai.

— L' avez-vous vue fréquemment?

— Pas plus fréquemment qu''une autre femme.

— L'avez-vous vue à Baden ?

— Oui.

— Vous n'êtes venu aux eaux que pour la voir.

— Pour la yoir, elle et sa famille.

— Où êtes-vous allé , quand nous avons rompu ?

— A Maltingen....

— Vous voyez donc bien , ajouta avec découragement madame Dalton, voiîs l'aimiez , et vous l'aviez momentanément oubliée ; vous l'avez retrouvée et vous l'aimez.

— Je n'eus jamais d'amour pour mademoiselle de Maltingen.

— Georges! Georges ! songez à ce que vous dites... Rodolphe n'a pu inventer cet amour. J'ai vu d'ailleurs une lettre...

— Une lettre de mol ?

— Non, de Ghizla, « J'aime M. de Rosières de toutes les forces de mon ame, » dit-elle...

Vous ne répondez pas? Ainsi, adieu!

Georges.... Oh! quel enfer est entré dans mon cœur, depuis que je vous ai vu,

M. de Rosières changea subitement de manières et de ton.

— Madame , dit-il avec dignité : ce que vous venez de me dire me prodve qu'une intrigue a été ourdie pour nous désunir. Le nom de Rodolphe, que vous avez prononcé, m'indijquc un moyen de réclaircir. J'ai foi en vos paroles ; je vois que vous avez été tromî>éc, et qu'un exc€S de délicatesse vous

a engagée à rompre un projet si ardemment formé entre nous. Si mon amour pouvait s'accroître , il prendrait une nouvelle force de ce sacrifice... Mais il faut que vous me rendiez justice ; il faut que la loyauté de ma douleur vous soit connue. Vous êtes venue ici dans un but que je vous engage à remplir. Voyez mademoiselle de Maltingen . Personne, mieux qu'elle, ne peut vous tirer de l'erreur dans laquelle une intention que je connaîtrai bientôt vous a plongée. Je ne gênerai pas votre entrevue ; j'attendrai à Munich que vous m'en fassiez connaître le résultat. La sincérité de mademoiselle de Maltingen est égale à la vôtre; vous saurez donc quelles ont été nos relations... Maintenant, madame^? permettez-moi de vous conduire jusqu'à votre voiture.

Madame Dalton, étonnée, émue, agitée de mille idées confuses, se laissa entraîner, et

sortit de la chaumière appuyée sur le bras de Georges. Elle marchait en trébuchant auprès de lui , et balbutia :

— Est-ce un rêve ! Est-ce le ciel que j'entrevois de nouveau !..,

— C'est la vérité, répondit M. de Rosières, comme ils arrivaient près de la voiture. Conservez-moi votre amour, Eugénie , je l'ai toujours mérité.

Georges ayant aidé madame Dalton à monter en voiture, lui baisa la main et s'éloigna.

€($ Uimics.

Sa vue m'irrite.. . et pourtant c'est moi qui suis la coupable.

— SCHILLEK. —

Maintenant que j'ai fait connaître les préliminaires de cette entrevue mémorable , je vais dire ce qui se passa entre madame Dalton et Ghizla de Maltingen. Ce que l'on connaît du caractère de ces deux femme», doit

faciliter F intelligence de leur position respective. Toutes deux également jeunes, belles , délicates , également novices encore dans la vie , malgré la différence de leur position sociale ; toutes deux, enfin, timides et craintives , toutes deux éprises au même degré d'un homme qu'elles voudraient captiver se trouvèrent en face l'une de l'autre comme en face d'un juge sévère, d'une rivale implacable. Egalement effrayées de leur entrevue, celle qui la subissait et celle qui l'avait voulue , eussent désiré pouvoir s'échapper réciproquement. Toutes deux pressentaient que leur force d'âme ne les soutiendrait pas long- temps et sentaient s'amonceler sous leurs paupières des larmes qu'elles ne pouvaient retenir. La situation était bizarre , mais d''une bizarrerie facile à comprendre et sur laquelle je n'insisterai pas. Le premier mouvement de chacune de

ces deux femmes fut un mouvement d'effroi à la vue de sa rivale.

— Qu'elle est belle ! se dirent-elles en

même temps in petto.

Puis Ghizla , essayant de reprendre le calme . nécessaire à son rôle de maîtresse de maison, dit tout haut, en s'avançant vers madame Dation \

— A quoi dois-je l'honneur de cette visite, madame?

— Au hasard, mademoiselle.... balbutia Eugénie en baissant les yeux.

— S'il en est ainsi, je rends grâce au hasard , dit avec non moins d'embarras Ghizla.

Et, ayant fait asseoir madame Dalton, elle se plaça près d'elle et se tut avec confusion .

— Madame habite peut-être les environs de Malticgen? reprit-elle sans trop savoir ce qu'elle disait.

— J'ai loué le château de Benthein , répondit madame Dalton ; mais je compte quitter bientôt la Bavière..,

— Pour retourner en France, madame?

— Pour retourner ?... mon Dieu , j'ignore où j'irai...

Les yeux de madame Dalton s'étaient remplis de larmes , et Ghizla se voyait aussi sur le point de céder à ratlendrissement , quand un violent effort qu'elle fit lui rendit l'apparence de la tranquillité.

— Vous êtes heureuse, madame, de pouvoir aller librement par le rçonde , de pouvoir choisir le site ou vous planterez votre tente... c'est un bonheur que je vous envierais presque.

— - Ah ! ne m'enviez rien , mademoiselle ! s'écria Eugénie avec vivacité. Puis , reprenant un ton plus modéré , elle continua : mais vous aussi , mademoiselle , vous avez

voyagé... J'ai entendu dire... que vous élici venue en France, à Baden ensuite?

— C'est vrai, madame; .mais je n'avais pas celle liberté dont vous jouissez et dont , à la vérité, je serais fort em-barrassée....

— Ma liberté m'est lourde parfois , je

m'en sers probablement fort mal c. Du

moins, en celte circonstance, ai-je rempli mon but.

— Vous aviez des affaires en Allemagne ? demanda timidement Ghizla.

— Oui, une affaire.... bien importante.... je voulais voir quelqu'un..

— Que vous avez vu , madame ?

— Que je vois maintenant, dit avec intention madame Dalton.

Ghizla se sentit rougir jusqu'au blanc des yeux.

— Quoi! balbutia t-clle , vous- vouliez me voir, moi ?,.. C'est une raillerie , je n'ai pas

l'honneur d'être connue de vous , madame.

ÎNIadame Dalton attachait un regard presque assuré sur la jeune fille , et au trouble qu'elle remarqua sur son visage , elle devina le trouble de son esprit. C'est pourquoi, elle-même n'étant pas plus calme, elle résolut de brusquer réclaircissement qu'elle désirait.

— Mademoiselle , continua-t-elle en se rapprochant de Ghizla et en lui prenant la la main, cessons cette conversation de lieuxcommuns ; elle ne convient ni à l'une ni à l'autre de nous. Avant de vous avoir vue , j'avais pris la résolution de ne rien vous dévoiler de ce qui se passait en moi ; mais à présent je sens que ce serait vous faire injure d'en agir ainsi. Voulez-vous me permettre de vous parler un instant comme je parlerais à ma propre sœur?

Ghizla, tremblante d'émotion et d'une va-

gue crainte, ne put que presser la main de madame Dalton.

— Vous me connaissez , continua cette dernière.

— Oh! oui! s'écria Ghizla incapable de se contenir plus long-temps.

Et, delà main qu'elle avait libre, elle essaya de cacher ses yeux d'où s'échappait un torrent de larmes.

— Vous m'avez fait bien souffrir , poursuivit avec douceur madame Dalton; je ne sais comment je ne suis pas morte du mal que vous m'avez fait.

— Moi ! que voulez-vous dire ?.,. Je vous ai fait du mal ! oh ! fasse le ciel que cela ne soit pas !

— Allons , ne dissimulez pas- , votre frère m'a tout dit .

— Vous connaissez mon frère! Ah!

pourquoi n'est-il pas ici,... pourquoi... Mais

c'est impossible, je n'ai pu vous .faire du mal... ohlj non, je ne l'ai pas pu.

■ — Ou vous n'aimez pas, ou vous comprenez ce que j'ai souffert..,. Une lutte horrible d''abord.... Je ne voulais pas renoncer à lui... Puis une jalousie qui déchire le cœur avec des tenailles ardentes.... Ah ! je n'ai pas souffert ! . . . C'est un blasphème que vous dites là ! .Sachez qu'il n'y a , du moins n'eu ai-je jamais éprouvé , aucun autre chagrin , aucune douleur comparable à cette douleur infernale.... Voir mourir vsa mère , Ghizla , c'est un spectacle dont l'image lugubre nous suit long-temps après que le tombeau s'est refermé sur son cadavre... Perdre par une mort prématurée l'objet de ses affections , c'est un acheminement vers la tombe , c'est à prendre la vie en haine , c'est à devenir suicide par désespoir.... Mais ces pertes sont dans le cours naturel de l'existence humaine.

Dieu" nous donne l'être , il peut no 's rappeler à lui, et nous pouvons supporter une peine dont la mort sera le terme. Mais qu'il est loin d'en être ainsi quand on est séparés et vivants.... Lui, là-bas; moi, ici.... De quel supplice atroce .se complique la douleur quand à la séparation vient s'adjoindre la jalousie.... Vous demandez si j'ai souffert! vous en doutez... ah ! vous ne savez pas aimer. Georges n'était-il pas près de vous? Savez-vous les visions cruelles qui m'assaillaient dans mes rêves du jour et de la nuit ?.. Vous et lui... toujours, Ghizla ! toujours ensemble vous m'apparaissiez. Tantôt je vous voyais sous les ombrages des forêts , crrans , insoucieux du chemin , exhalant vos pensées, enlaçant vos mains.. . J'entendais vos deux voix murmurer des mots d'amour.,..

La sienne , vibrante et sonove retentissait comme vine cloche funèbre à mes oreilles..

Je voyais l'amour dans vos yeux , dans les siens, dans tous les deux je voyais le bonheur que donne une tendresse partagée..,.. Je le voyais faire avec vous ces excursions dans l'avenir avec lesquelles il savait si habilement colorer l'horizon d'espérances rayonnantes.... Je l'entendais épancher en vous les trésors de son âme , les gcàces de son. esprit.... En un mot , ce qu'il avait été pour moi, je devinais qu'il Tétait pour vous... quelquefois je devinais davantage... Mais , si le bruit d'un baiser arrivait mystérieusement jusqu'à moi, porté sur les ailes d'un démon sans pitié.... un nuage obscurcissait ma pensée.... je n'osais plus songera vous deux... mais votre image était plus forte que mes scrupules.... Vos soupirs arrivaient à moi.... Ah! je n'ai pas souffert î quand je vous croyais, au comble de la félicité terrestre.... Mais sachez donc que ma voix se bri-

sait dans les sanglots! mon corps brûlait d'une fièvre impitoyable.... ma raison s'égarait..,. J'appelais à grands cris la mort, et si elle était venue j'aurais lutté avec désespoir contre sa faux menaçante.... Parce que, voyez-vous , mourir c'est laisser le champ libre à ceux qui nous ont trompés.... Mourir! c'est un horrible moment pour une âme jalouse.... Dans les tortures de l'agonie, on doit se débattre sous celte pensée atroce :

ils vont être libres, ils vont se réjouir!

Et puis , au fond de la jalousie n'y a-t-il pas toujours un peu d'espoir?.... Et puis, la vie qui m'apparaissait si radieuse quelques jours auparavant , je ne l'avais pas encore oubliée. Tout en me disant que cette bienheureuse vie était désormais le partage d'une autre , je ne pouva-s m'empcckor d'y rêver encore. D'ailleurs , je voulais vivre pour pouvoir un jour me présenter à vous, et vous

montrer, Tune après l'autre, les plaies dont tous deux vous aviez déchiré mon sein.... Je voulais planter au cœur de Georges le clou brûlant du remords.... mais, excepté la mort, que n'ai -je pas souffert .f* Nuits d'insomnie, folies, fureurs, abattement, désespoir, pleurs, supplications au ciel , à l'enfer , à vous , à lui , solitude peuplée de fantômes ou troublée par un homme qui me parlait d'amour — l'insensé ! — quand mon cœur saignait d'une blessure récente et mortelle ! Tels étaient les'élémens de la triste vie d'Eugénie Dalton. Voilà ce que j'éprouvai jusqu'au moment où, fuyant les empressemens de cet autre homme , j'ai pris la résolution de venir juger par moi-même de l'excès de mon malheur ! Ghizla de Maltingen, le

• * Al

bonheur rentrera peut-être dans mon pauvre cœur, lia déjà commencé à éclairer de nouveau mon âme.... Mais , quoiqu'il m'ar-

rive, quelque félicité que je ressente à l'avenir, mon cœur conservera long-temps l'empreinte des traits qui l'ont frappé.... L'amour pourra les effacer avec le temps , mais aujourd'hui... ! Ah ! c'est trop tôt demander que j'oublie le mal que vous m'avez fait ! . . . .

Ghizla pleurait amèrement.

— Sans doute, dit-elle, vous avez souffert. Mais, grand Dieu î ce moment est bien terrible pour moi. Vous m'accusez de votre malheur.... Hélas!...

— Vous n'avez donc pas l'idée du sacrifice que je m'étais imposé pour vous.''

— Je ne vous comprends pas.

— Ecoutez-moi. Savez -a^ous que, pour vous rendre le repos et l'honneur....

— Madame ! l'honneur de Ghizla de Maltingen est intact.... Vous n'avez pu me rendre ce que je n'eusse perdu qu'avec la vie.

— On me l'avait dit... Ne m'en veuillez pas.... Pour vous rendre le repos et assurer votre avenir , cédant à une délicatesse outrée , refoulant mes espérances au fond de mon cœur comme dans un tombeau désormais éternel, j'ai renoncé à Thommc que j'aimais , j'ai repoussé son amour quand on m'a dit qu'il vous l'avait déjà donné.... J'ai accepté le mépris dont il m'a frappée, je l'ai laissé supposer qu'à mon tour j'allais devenir la femme d'un autre homme.... J'ai fait tout cela, mademoiselle, parce que votre frère et monsieur d'Asbcrg m'ont dit : l'honneur de la maison de iSIaltingcn, l'avenir de Ghizia , sa vie même veulent que Georges de Rosière soit son époux.... Et

quand j'ai fait cela , vous me demandez si

vous m'avez fait souffrir...!

Ghizla était devenue pâle comme une statue de marbre; la vie semblait suspendue

en elle , et madame Dalton , malgré sa propre émotion , avait compassion de cet état eflfrayant.

— Mademoiselle.... Ghizla , ajouta-t-elle en attirant à elle la jeune fille. Je ne vous fais pas de reproches... Vous n'êtes pas coupable,...

— Oh î Rodolphe! Rodolphe! tu as fait le malheurde ma ive, dit enfin Ghizla d'une voix déchirante.

Puis , se levant avec égarement , elle alla cacher son front dans l'un des angles de l'appartement.

— Ghizla , dit encore plus doucement madame Dalton qui, voyant se vérifier déjà les assertions de Georges , éprouvait une véritable pitié pour Gliizla.

— Voilà CCS mystères, ces rouages secrets dont il me parlait, reprit à voix basse la jeune fille. Madame, continua-t-clle en

se tournant vers Eugénie ; je conçois que vous ayez souffert... Mais, sur Tâme de ma mère! je sui^ innocente de vos souffrances. Nous avons été trompées toutes les deux par Rodolphe. Vous, quand il vous a dit qu'une liaison existait préalablement entre moi et M. de Rosière; et moi, j'ai été trompée quand il m'a dit : Georges a un chagrin profond, console-le, et il t'aimera... Mais cependant , ajouta Ghizla en se reprenant , M. de Rosière vous accusait, madame...

— Je vous l'ai dit, votre frère avait arrangé les choses de manière à ce que je parusse réellement coupable... Ah! Ghizla, pourquoi ne nous sommes-nous pas rencontrées plus tôt... Toutes deux nous n'aurions pas ce chagrin... L'une de nous n'eût pas eu le cœur déchiré...

— Je vous comprends... Comment en serait-il autrement. l\!on frère m'a perdue î II

m'a follement montré une espérance qui devait tôt ou tard s'évanouir... Le jour où vous et M. de Rosière vous seriez rencontrés, un mot eut dévoilé la vérité... Ah ! oui, pourquoi ne nous sommes-nous pas connues plus tôt... Je l'aurais aimé, mais du moins je n'aurais jamais espéré...

Des larmes coulèrent sur les joues de la pauvre enfant et les yeux de madame Dalton payèrent le même tribut à sa sensibilité

— Mais ne craignez rien, madame ; l'espoir que j'avais conçu est resté au fond de mon cœur. M. de ftosière ignorera toujours que je l'ai aimé, vous avez seule son amour... Ainsi, rentrez dans vos droits, madame. Pardonnez-moi.. > ou plutôt pardonnons toutes deux à l'infernale inspiration de Rodolphe... Toute ma vie en sera désormais marquée.

-^ C'est à moi, d'implorer votre pardon,

mademoiselle... Je ne trouve pas de paroles pour exprimer ce que je sens.

Ea effet, la position de madame Dalton était embarrassante. 'Elle avait éprouvé une joie indicible en reconnaissant que Georges n'avait pas cessé de l'aimer ; la supercherie de Rodolphe lui semblait maintenant une épreuve providenliclle dont à son éternelle félicité, Georges était sorti victorieux : elle était assurée plus que jamais de son erreur. Néanmoins , elle contenait une joie que Ghizlaeût trouvée cruelle. La position de cette jeune fille était d'éftitant plus intéressante à ses yeux qu'elle s'était sentie attirée vers elle par un mouvement sympathique.

Elle regrettait de ne pouvoir lui ofî'rir de consolation.

— M. de Rosière sait tout, sans doute, demanda Ghizla avec inquiétude. Madame Dalton, vous avez de l'influence sur lui...

Vous allez en acquérir davantage encore... Au nom du ciel, par pitié pour une famille où trop de larmes ont coulé et couleront encore, employez cette influence à désarmer le ressentiment de Georges... de M. de Rosière contre mon frère.. Songez aux chances possibles d'un tel conflit.

— Je vous le promets.... Ghizla , sachez tout. J'ai un autre grief à ensevelir dans l'oubli... Ce frère inconsidéré fut pour Georges un ami bien perfide. En nous désunissant, il briguait ma main.

— Ciel !

— Oui, Ghizla; mais, je vous le promets, et j'en avais pris avec moi-même l'engagement , Georges ne saura rien par moi

Ghizla... nous allons nous séparer; laissezmoi vous serrer une fois dans mes bras comme une sœur... Vous hésitez ?

— Oh ! non, s'écria la jeune fille en se

précipitanl au cou de madame Dalton. Nous étions dignes d'être amies.... Mais nous ne pouvions être heureuses toutes les deux. Il vaut mieux que le malheur soit tombé sur moi. Vous, vous étiez seule au monde pour le supporter... tandis ffu'il me reste un père à aimer... un frère qui me plaindra peutêtre et pleurera sur moi.

— Laissez-moi espérer que nous nous reverrons... Le temps,,.

— Non, non, répondit Ghizla en hochant la tête ; vous ne pensez pas ce que vous allez dire. Le temps ne guérit pas de semblables douleurs ; il les aggrave jusqu'au moment où elles sont les plus fortes...

— Adieu donc , Ghizla ! adieu !

Un mot encore, madame. Je vous ai montré le fond de mon cœur... Nous sommes trop jeunes et trop sincères toutes deux pour dissimuler... Mais ce que je vous ai dit doi

mourir dans voire cœur. Madame, que

votre mari (en prononçant ces mots elle sanglotait) ignore toujours mes sentimens pour lui. Dites-lui, an contraire, que vous m'avez trouvée calme , faisant des vœux pour votre bonheur commun, et heureuse de votre réconciliation. Dites-lui cela, madame; et, si le hasard veut que nous nous rencontrions un jour , c'est ainsi que vous me trouverez.

— Je vous obéirai...

En faisant cette promesse , madame Dation ne faisait que suivre une idée arrêtée chez elle depuis le commencement de celle scène ; elle avait résolu de ne rien dire à Georges de l'amour de Ghizla pour lui ; la pauvre femme craignait jusqu'à la pitié qui n'eut pas manque de s'élever dans le cœur de son mari en faveur de mademoiselle de Maltingen. La demande de Ghizla se trouvait

donc parfaitement d'accord avec ses intentions.

— Puissiez-vous trouver un bonheur digne de vous, ajouta madame Dalton.

— Et vous, au milieu de vos joies, pensez sans amertume à la pauvre Ghizla.

D'un commun accord elles se tendirent les bras et se serrèrent à plusieurs reprises. On eût dit de deux amies séparées par le sort, luttant contre une nécessite cruelle. Enfin, la porte se referma , et quand Ghizla se trouva seule, un cri perçant s'échappa de son sein; toute la force dont elle s'était armée pendant celte entrevue l'abandonna , et elle tomba sans force sur un siège.

— Ils ne sont pas encore mariés, dit une voix près d'elle.

— Qui parle? demanda faiblement Ghizla sans ouvrir les yeux. Mais, entendant le bruit

d'un pas d'homme, elle regarda el poassa un nouveau cri.

— Rodolphe ! mon frère ! dit-elle hors d'elle-même... \h ! tu l'as entendu! tout est perdu pour moi , et c'est toi...

— Arrête, Ghizla, ne juge pas trop sévèrement un homme qui , aux dépens de sa conscience et de son repos, a voulu faire ton bonheur. Tout espoir n'est pas encore perdu.... Ma sœur! mabien-aimée Ghizla! te revoir est bien doux à mon'cœur.... mais te revoir ainsi dans les larmes, abattue, désespérée , ah ! je ne puis retenir ma douleur. Embrasse-moi, Ghizla, et puisons, dansnotre amitié et notre union , des forces pour maîtriser les événemens.

Ghizla embrassa tendrement son frère, el dit avec un triste soupir :

— Pardonne-moi de ne pas saluer ton retour par une joie plus démonstrative , Ro-

dolphe... mais le coup est trop récent. L'ile encbantëe a fui pour toujours...

•— Non, Ghizla, reprit Rodolphe; tu aborderas, dussé-je me perdre pour te faire arriver...

— Va, Rodolphe, mon sort est désormais fixé. N'entreprends plus rien pour le changer. Ton retour va ramener la joie sur la figure de notre père...

— Tais-toi. Il ne faut pas qu'on sache mon

retour ici pendant quelques jours, au

moins.

— Toujours des mystères , Rodolphe ! Tu vois ce que ces œuvres ténébreuses ont produit... Si c'est pour moi que tu caches ton retour, montre-toi à notre père. Les événemens de ces deux mois Tont préoccupé ; ton absence le chagrine ; ne lui refuse pas le plaisir de tuer le veau gras.

r^Pas aujourd'hui, chère sœur. Je me suis

montré à loi pour le consoler et le dire d'espérer ; mais il faut que je parle sur-le-champ. Personne ne m'a vu ; ainsi, tais-loi.

— Tu pars î où vas-tu ?

— A Adlesberg , chez madame de Tréville.

Il embrassa encore sa sœur, et bientôt elle le vit disparaître dans le parc.

Ghizla ne resta seule qu'un moment. La porte du petit salon dans lequel elle se trou-' vait, s'ouvrit brusquement, et madame Bradescoff, cette bruyante commensale du château de Maltingen, entra avec fracas. Jamais la pauvre femme n'était venue trouver Ghizla dans un moment plus inopportun. Il est des instans de crise après lesquels on éprouve impérieusement le besoin de la solitude. Quand le cœur a été meurtri de plusieurs blessures successives , on chenche l'isolement qui permet de savourer librement

la douleur : on redoute siulout les fâcheux du caractère de madame Bradescoff , on fait quand on le peut, leur babil vide de raison et de sens ; la futilité de leurs discours révolte une âme abîmée dans la contemplation de sa propre douleur. Ghizla eut voulu pouvoir échapper à l'étourderie gauche et contrefaite de la bonne dame. Le recueillement lui était nécessaire et madame Bradescoff n'était pas en état de comprendre ce qu'elle éprouvait; Ghizla murmurait intérieurement contre la fatalité qui lui otait jusqu'à la liberté de pleurer.

— Je vous ai fait peur , dit madame Bra- descoff en voyant tressaillir Ghizla. Je vous croyais à la chasse , mon enfant.. . Madame de Tréville est donc allée , seule femme , en compagnie de vingt forestiers, parmi lesquels sont de très jolis garçons?... Ces Parisiennes ne doutent de rien... Elles ont rai-

son, du reste. La liberté est le premier de tous les biens d'ici-bas... Madame de Tréville est heureuse d'être libre , elle!... son mari ne s'emporte pas contre elle pour un chapeau , une fantaisie... le mien est d'une maussaderie î... Figurez-vous , ma chère enfant, que Bradescoff prétend que je dépense la moitié de notre revenu à ma toilette , et le reste à faire des sottises!... Ah ! Ghizla , ne vous mariez pas , mon enfant. Si vous aviez le malheur de tomber à un homme comme Bradescoff, vous seriez la plus infortunée des femmes : après moi , bien entendu. Un homme qui ne laisse pas à sa femme la libre disposition de la bourse est un tyran. Je vous le demande, Ghizla, un mariage n'est-il pas une association où tout se met en communauté? Je devrais donc avoir la moitié de la bourse commune. Eh bien! au lieu de cela, je suis obligée, pour paraître un peu

décemment, de faire des dettes , d''emprunter le crédit des marchandes de modes et l'argent de mes amis; à chaque demande , savez-vous ce que répond mon mari ? 3Ion ami, lui dis-je, j'ai besoin d'argent. — C'est tout simple! me répond-il. Moi, je ne vois qu'une chose.... Ces mots, comme vous le savez , sont sans cesse dans sa bouche, c'est un tic , un dicton qu'il ne quittera plus désormais. Et quant il le prononce dans ces occasions , c'est en fermant son secrétaire à la clef et en mettant froidement cette clef dans sa poche. Il n'ajoute pas un mot. Vous le savez, cette phrase n'a jamais été achevée... Il voit toujours une chose et ne dit jamais quoi... Ah! ne me parlez pas de ces maris qui n'achèvent pas leurs discours , ce sont des sournois, des... Mais qu'avez-vous Ghizla.? êtes- vous malade , mou enfant? allons, allons, il faut reprendre un air plus

gai , sans quoi , je n'oserai jamais vous dire ce qui me conduisait près de vous.

— Je ne suis pas malade , répondit Ghizla excédée de ce bavardage dont elle prévoyait parfaitement l'issue. J'ai seulement mal dormi... Mais dites-moi ce qui vou» amène.

La marchande de modes a-t-elle envoyé la gravure d'un chapeau dont vous ayez envie? Je ne suis plus guère riche, mais ma bourse est à votre service ; vous me rendrez cela quand vous aurez conquis l'égalité du mariage...

— Celte chère Ghizla ! elle devine tout... eh bien ! oui , mon enfant , la marchande de modes a envoyé quelque chose, mais c''esl mieux qu'une gravure : c'est le chapeau lui même. Si vous le voyiez, Ghizla, vous seriez ravie. Vous m'approuvez , n'estce pas ? Il ne faut pas que cette Française, celte Parisienne, se flatte de nous donner le

ton. Il faut soutenir l'honneur de son pays... merci de votre offre : je l'accepte , et madame de Tréville crèvera de dépit. Venez voir le chapeau , mon enfant , et soyez heureuse de ma joie... M. de Rosières, M. de Bréval et ces autres messieurs sauront enfin qu'en Allemagne on n'est pas plus arriéré qu'à Paris. Mais , à propos de M. de Rosières, où est-il donc? il n'a pas suivi la chasse et n'a point paru aujourd'hui : serait-il malade?

Ghizla, prévoyant qu'une fois lancée dans les questions, madame Bradescoff ne s'arrêterait pas de sitôt, coupa court à cette curiosité insatiable en se levant.

— M. de Rosières est parti dès le matin , dit- elle le plus froidement qu'il lui fut possible.

— Parti! reprit madame Bradescoff, c'est donc un juif errant que ce Georges ? On ne

sait jamais sur quoi compter avec lui: mais il reviendra., il est impossible qu'il ne revienne pas* Tant que madame de Trëville sera dans le voisinage, il fera des apparitions ici.... Ah ! quel dommage que vous soyez une jeune fille... si , pour un instant seulement — pas pour toujours au moins î — vous pouviez être mariée, je vous apprendrais de belles choses sur M. de Rosières et madame de Tré ville. Je vous ai dit , dans le temps , que Georges allait souvent à Adlesberg, la nuit aussi bien que le jour; j'aurais pu ajouter bien autre chose , si j'avais voulu.

— Je vous ai déjà manisfcsté le désir de n'entendre aucun propos, interrompit assez rudement Ghizla. M. de Ilosicre et Madame de Trévillc sont libres ; ils ont été et seront peut-être encore les hôtes de Maltingen ; il y aurait de ma part indiscrétion à vous écouter...

— Cela veut dire , reprit avec quelque aigreur madame Bradescoff, que je suis plus indiscrète en vous parlant de ces gcns-là.

— Ces gens-là , dit encore Ghizla blessée pour l'un des deux personnages dont il était question, ont été, je vous le répète, accueillis et honorés de l'amitié de mon père ; cela devrait vous engager à mieux observer les convenances, Madame. A votre âge, pourtant, vous devriez les connaître assez pour n'avoir pas besoin de mes leçons.

Ghizla se laissait emporter malgré elle par un ressentiment qui prenait sa source bien moins dans les paroles de madame Bradescoff , que dans Timportunité de sa présence. Il y avait dans ces mots une dureté à laquelle la bonne Bradescoff n'était point accoutumée , et qui lui causa un véritable chagrin. Sa position chez le comte de Maltingcn lui apparut alors dans toute sa vé-

rite. Sans fortune , n'ayant d'autre ressource que la pension de retraite de M. Bradescoff, les deux époux avaient été généreusement attirés au château par le comte qui avait autrefois servi avec le vieux militaire. Ce n'avait d'abord été que des invitations limitées; puis, peu à peu, elles étaient devenues plus fréquentes ; le comte les avait retenus six mois d'abord, puis un an, et, enfin, il était arrivé, par une gradation pleine de délicatesse , à l'exécution d'un projet depuis longtemps conçu. M. et Madame Bradescoff étaient désormais entièrement fixés à Maltingen , un appartement leur avait été arrangé , et M. de Maltingen s'efforçait de leur faire oublier, par mille attentions délicates , leur pénurie et leur position. A la vérité, la générosité du comte s'était trouvée récompensée ; son fils Rodolphe ayant quitté la contrée pour voyager, M. de 31al-

lingcn serait resté bien isolé sans BradescofT, qui lui tenait a peu \nis tcte à table cl aux échecs. Et , d'un autre côlé, le comte avait saisi avec plaisir l'occasion de donner à sa jeune fdlc une compagne d'un âge à la fois assez respectable pour lui servir de chaperon, et assez jeune encore pour que Ghizla trouvât en elle sympathie et amitié. Depuis un an que M. et Madame Bradescoff étaient au château , la délicatesse de M. Maltingcn ne s'était pas démentie un seul instant. Le vieux capitaine était devenu un ami pour lui , un ami qu'il traitait parfois brusquement , comme il faisait à l'égard de tout le monde , mais qsi'au fond il aimait véritablement. Ghizla elle-même, en dépit des ridicules de Madame Bradescoff, avait un égal attachement pour elle, parce que ses petits travers n'ôtaient rien aux excellentes qualités de son cœur. Chez Madame Bra-

descoff, il y avait manque absolu de tact, défaut capital qui annihile presque toujours le mérite de celui qui en est affligé, ou ne le montre qu'à contre-temps.

On comprendra aisément quelle dut être la mortification de Madame Bradescoff à cette sortie de Ghizla. Les larmes en vinrent aux yeux de la pauvre femme. Mais sa jeune amie ne lui donna pas le temps de s'arrêter sur cette impression pénible : elle se jetta à son cou , et , avec une effusion d'amitié , répara facilement sa brusquerie.

— Pardonnez-moi , ma bonne amie , ditelle en pleurant abondamment. Je suis injuste envers vous. Vous ne pouviez lire dans lé fond de mon cœur, sans quoi vous eussiez vu combien cette futilité venait mal à propos.

— Ghizla, mon enfant, qu'avez-vous ?

interrompit tout à coup madame Bradescoff,

en regardant fixement la jeune fille ? Vous êtes plus pâlequ'àTordinaire, je sens votre front brûler... Vous pleurez, Ghizla... Ah! vous avez du chagrin. C'est à vous de me pardonner. Cette madame de Trëville me tourne la télé : je ne voudrais pas qu'elle triomphât de nous grâce à ses coquetteries... Mais n'en parlons plus : elle sera assez vexée quand elle me verra ce chapeau fait sur le dernier modèle venu de Paris... Parlez, mais à cœur ouvert. Qu'avez-vous donc?

— Rien , Rien , repondit Ghizla , efifrayëe du mouvement qui avait été sur le point de la trahir. C'est une vague tristesse; ainsi soyez certaine que ce n'est pas sur vous que je veux en faire rejaillir l'effet... Permettezmoi de me retirer un instant. Nous nous reverrons bientôt.

Madame Bradescoff avait depuis quelques ''.econdes les yeux fixés sur le parc qu'on

apercevait à travers la fenêtre entr'ouverle; elle semblait suivre des yeux un objet qui captivait puissamment son attention. Tout à coup elle se tourna vers Ghizla , et d'un Ion sérieux , presque sévère même , elle lui demanda :

— Quelqu'un est venu ici en l'absence de votre père ? — Quelle est cette voiture qui s'éloigne de toute la vitesse des chevaux...? Elle prend la route de Benthcim. Ce château est donc loué, enfin ? Savez- vous a qui?

Ghizla ne répondit rien , et madame Bradcscoff, usant du privilège de son amitié et de la familiarité qui en était la suite , sonna vivement , avant que Ghizla ait songé à l'en empêcher. Ce fut le vieux Gottlieb qui se présenta.

— Est-ce donc M. de Uosiérc qui s'enfuit là-bas .f* demanda madame BradcscoiF.

— Non, madame... c'est la Toiluie de celte dame qui sort d'ici... Madame Dalton, à ce que j'ai entendu dire.

— Madame , reprit Ghizla avec fermeté ; la vérité est qu'une visite inattendue vient de m'ètre faite par madame Dalton; mais quel que soit le motif de cette visite , j'ai résolu de le tenir secret , pour mon père lui-même. Je vous demande au nom de l'amitié , Madame, et à vous aussi, Goltlieb , au nom de l'obéissance, de ne rien dire de cette visite.

Gottlieb s'inclina et sortit.

Madame Bradescoff semblait refléchir et regardait d'un air distrait dans le parc.

— Dalton, Dalton, dit-elle enfin, j'ai entendu ce nom... Eh! mais que veut dire ceci , Ghizla ? ce nom , je m'en souviens maintenant , est celui de la dame avec laquelle on disait que M. de Rosière avait

quitté Baden. Pourquoi celte femme eslclle venue ici? Pourquoi en faire un mystère à votre père? M. de Rosière n'était pas avec elle?... Vous voiis taisez. Encore des pleurs. Ghizia , vous me cachez quelque chose.... Votre tristesse , la scène d'hier, cette visite, tout cela est inexplicable pour moi... Mais, aussi vrai que Dieu nous jugera un jour, voici un homme cjui sort de l'avenue du château. Il esldonc aussi venu ici?.. Grand Dieu!... Cette taille, celte démarche... Il se retourne... Ghizia! Cet homme , ou je suis folle , ou j'ai perdu la mémoire , c'est votre frère... Ghizia! Cet homme est-il réellement Rodolphe de Maltinfîçen ?

— Hélas! répondit avec douleur Ghizia, il n'est que trop vrai que c'est lui qui, comme un inconnu , en évitant de montrer son visage aux habitans de la maison paternelle, vient de quitter ce château où il est arrivé je

ne sais quand, ni comment , cl d'où il est parti pour aller — je ne sais dans quel but — au château d'A-dlesberg.

Madame Bradcscoff fit un mouvement de dépit.

— Au milieu de tous ces mystères , ditelle, le moins compréhensible est encore celui de l'influence que semble exercer sur tous madame de Tréville. Bréval , Rosière , et Rodolphe maintenant; tous les hommes sont donc épris de celte femme, li n'y a pas de quoi pourtant...

— Madame , mon excellente amie , puisque le hasard vous a mis dans la confidence de l'arrivée de Rodolphe , n'abusez pas de cette découverte. J'ignore quel projet a ramené mon frère; mais il m'a parlé en termes vagues de son désir de tenir secret, pendant quelques jours, son retour dans le pays.... J'ai promis de me taire, promettez aussi,...

Mon père ne lui pardonnerait jamais,...

— Tout cela est bien bizarre , reprit madame Bradescoff... Vous aurez peut-être un jour pleine confiance en moi , Ghizla , niai* pour aujourd'hui je me tairai , puisque vous le désirez. Votre père ne saura rien de ce que vous m'avez dit , ni de mes conjectures.

En ce moment , le son du cor de chasse retentit dans le parc.

— Voilà votre père... Sans doute madame de Tréville est avec lui , demanda madame Bradescoff.

— Non ! non ! s'écria Ghizla en allant vers la fenêtre. Madame de Tréville n'est plus parmi les chasseurs! Dieu soit loué... Madame Bradescoff, excusez-moi près de mon père... Dites que je suis malade , abattue , et vous n'exagérerez rien...

Elle s'éloigna rapidement , en ajoutant :

— Je vais donc pleurer en liberté !

Tandis qu'elle gagnait sa chambre , le

comte et sa suite mettaient pied à terre devant le perron du château. La chasse avait été belle et bonne ; trois daims , un cerf et un sanglier avaient été victimes de l'adresse du comte ; aussi les cors sonnaient-ils joyeusement, et le comte semblait-il xivoir oublié toute espèce de soucis. Ce ne fut qu''en entrant dans le vestibule qu'il retrouva la mémoire du chagrin de sa fille.

— Où est Ghizla ! demanda-t-il à madame Bradescoff qui venait à sa rencontre.

— La pauvre petite est indisposée et s'est retirée dans sa chambre , où je vais aller la joindre... Cela ne sera rien... Je ne la quitterai pas.

— Je crois que vous ferez mieux de le laisser en repos... Où est votre mari f

— • Je l'ignore.

— Ah! maudit soit le jour où Rodolphe me quitta ! Ma vie est une solitude de plus en plus triste... Faites appeler Bradescoff et qu'on monte du vin frais : nous verrons ce que nous pourrons faire pour tuer le temps.

— C'est tout simple , dit une voix , moi je ne vois qu'une chose... .<i .,!,/— Ah! Bradescoiï, vous voilà. =.

"Un homme d'une cinquantaine d'années, d'une figure calme, et pleine de bonhomie, s'avança vers le vieux comte, une boîte d'échecs à la main.

— - Oui, me voilà, je vous ai attendu, mon cher comte. C'est tout simple! moi je ne vois qu'une chose...

— Eh ! dites donc, ce que vous voyez, s'écria avec impatiente madame Bradescoff.

— Vous savez-bien qu'il ne le dira jamais, reprit le comte.

— C'est tout simple , ajouta Bradescoff.

La digne femme du vieux militaire haussa les épaules et prit le ehemin de la chambre , de Ghizla... Mais elle vit avec surprise que Ghizla s'était enfermée et dut redescendre désappointée pour se remettre à son éternelle tapisserie.

Pendant ce temps, le comte et Bradescofif , assis vis à vis l'un de l'autre sur une terrasse , buvaient en jouant aux échecs. Mais il était facile de deviner quelle chétive ressource Bradescoff commençait ù offrir à M. de Maltingen.

— Ah! c'est Rodolphe qu'il me faudrait , en face de moi... se disait le vieux comte.

Quelle eut été la stupéfaction de cet excellent père , s'il eut appris que son fils était à si peu de distance !

j[ 3lî>UsbtT0.

J'ai peur de vous... Il me semble que par cette alliaDce > j'ai fait un pacte avec le démun.

— LES JUFS D'YORCK. —

Madame de Trévillc n'avait suivi qu'un instant la chasse en compagnie de JM. de Maltingen. Comme je l'ai laissé deviner, la visite au château du comte , avait un tout autre but que cette partie de plaisir : la

chasse , d'ailleurs, n'était ni dans les goùls , ni dans les habitudes de la marquise ; et cela , parce que cet exercice violent , était parfaitement contraire aux intérêts de ses charmes chancelans. Les femmes de l'âge et du caractère de madame de Tréville , montent rarement à cheval , dansent le moins souvent possible et ne valsent jamais. A quarante-cinq aî^.s on est sitôt essoufflé ! Les yeux s'entourent si vite de ce cercle noir et de ces rides équivalensàun actede naissance, que toute femme de cet âge , à moins qu'ellene sesenteune vigueur phénoménale, redoute autant l'agitation physique que l'agitation morale. C'est déjà beaucoup. pour elle de se résigner à cette vie parisienne , plus de nuit que de jour, et de contempler chaque matin , devant une glacetrop fidèle les traits flétris que mille artifices ont peine à réparer pour le soir. Madame de Tréville^

celte femme toute artificielle , (îoniiaissait donc trop les dangers de l'équitation pour s'y livrer long-temps. Elle avait d'ailleurs , un fond de mauvaise humeur et de dépit qui lui faisait désirer plutôt la solitude que la société bruyante du comte. Le résultat de sa tentative perfide avait tourné à sa confusion. Elle , si habile dans la discussion, si prompte à la riposte ; elie, si parfaitement maîtresse d'elle-même ordinairement , habituée à démonter du premier coup de lance l'adversaire qui osait se mesurer avec elle : lagrandc coquette, pour tout dire en un mol, avait été vaincue ; en dépit de son audace et de son expérience , elle avait eu le dessous dans sa lutlc avec un enfant!... Cette idée n'était pas douce à son orgueil, el , malgré l'éternel sourire de sa bouche , une colère violente bouillonnait en elle.

Seule de son sexe parmi les chasseurs, elie

prit ce pinitcxte pour quitter la partie au moment où la chasse commençait à s'animer.

— Adieu , dit-elle au comte , avec ce ton brusque et péremptoire qu elle prenait si bien ; je m'ennuie avec vous , et vos coups de carabine vont tout-à- l'heure m'épouvanter. Voici le chemin d'Adlesberg ; je vais le prendre. Au revoir, comte ; je vous laisse le champ libre, vous pourrez inventer les plus beaux faits d'armes, personne ne sera là pour vous contredire : car vos compagnons sont aussi menteurs que vous. Vous n'avez pas besoin de m'accompagner.

Jamais la soudaineté fantasque de madame de Tréville n'avait causé autant de plaisir au comte. A son âge, et du caractère sans façon dont il était , servir d'écuyer à une dame au lieu de suivie son goût passionné , c'était une tâche aussi difficile à accomphr convenablement que gênante et fastidieuse.

Aussi saisit-il avec empressement roccasion fie se délivrer de son fardeau.

— Je crois, ma belle dame , que vous faites bien, dit-il. Nous allons passer par des chemins où vos jupes courraient de grands risques. Un piqueur vous accompagnera, et, comme vous dites, au revoir pour le récit de cette chasse qui promet déjà beaucoup.

Madame de Tréville n'avait pas attendu la fin de la réponse du comte , et avait mis son cheval sur la route d'Adlesberg, Tant qu'elle put penser que M. de Maltingen la voyait , elle subit le trot de sa montureavecune aisance dont elle seule savait le prix et la fatigue , mais sitôt qu'elle eut mis entre le comte et elle une distance convenable et quelques accidensdc terrain,. elle arrêta son cheval, et, tout essoufflée de ses efforts, elle continua à marcher au pas. Le piqueur réglait son allure sur la sienne.

Eu arrivant à son elmlcau , madame de Tréville fut fort étonnée d'apprendre qu'un étranger l'attendait depuis loug-temps,

— Il n'a pas dit son noni7 demanda-t-elle à sa femme de chambre en entrant dans son laboratoire de toilette , pour réparer les désastres de la promenade.

— Non , il s'est installé dans le salon , a pris un livre et a déelaré qu'il voulait attendre madame la marquise : dut-elle rentrer à minuit.

— Quel homme est-ce ?

— Un jeune homme.

— Ce n^sf pas M. de Rosière ?... Non, tu le connais lÉrop bien... qui peut- il être ? Donne-moi ce pot de blanc...

— Ah! madame a perdu une natte de côté! . ,

Madame de Tréville porta vivement la main à ses tempes : la droite était complè-

tement dépouillée de ces cheveux dont l'ébène postiche émerveillait ses adorateurs. La coquette fit un mouvement de colère , et sans le badigeonnage de ses traits, son émotion s'y fût reflétée ; mais son irritation se porta sur la pauvre soubrette qui reçut un soufflet.

— Pourquoi celte natte était-elle si mal attachée... Ce maudit cheval avait le trot dur, mais celte natte devait tenir. Allons , mettez-moi des bandeaux, et allez avertir cet inconnu de mon arrivée.

Les grandes coquettes sont ordinairement très brutales envers leurs femmes de chambres. Elles en ont pourtant un besoin de tous les instans ; mais ces dames se vengent ainsi de rhumihation d'être à la merci d'une soubrette. C'est mal raisonner, puisque, par la révélation des mystères du cabinet de toilette, les femmes de chambre peuvent

ruiner de fond en comble le crédit des charmes qu'elles ont fabriqués. Mais l'argent fait oublier les mauvais traiteraens , et madame de Tré ville, comme toutes les femmes dans sa position , savait payer les services , les soufflets et la discrétion. En un clind'œil, l'arsenal de ses atours lui fournit une coiffure nouvelle de cheveux aussi noirs , aussi lisses , aussi brillans que ceux qu'elle avait perdus. La femme de chambre mêla adroitement la vérité au mensonge , c'est-à-dire les vrais cheveux à la trompeuse perruque , et tandis que madame de Tréville donnait ses derniers soins à son ajustement , la soubrette alla prévenir l'inconnu.

Elle n'omit pas de fermer les rideaux , de manière à ce qu'il ne régnât dans le salon qu'un demi-jour. C'est une précaution que nç néglige jamais une femme de trente ans

et au-dessus. La femme de chambre savait son devoir.

A son ehtrée dans le salon , madame de Trëville avait repris son masque. L'œil brillant et en mouvement perpétuel, la bouche entr'ouverle pour sourire et montrer ses dents , la démarche vive et leste ; elle avait appelé courageusement à son aide les auxiliaires qui la soutenaient depuis longues années déjà. Toutes les femmes sont coquettes, encore plus,peut-être, à l'égardd'un inconnu qu'à l'égard de l'homme qu'elles voient chaquejour,serait-illeur amant. Je parle des femmes vulgaires, bien entendu, car une femme supérieure (et je range dans cette catégorie la femme vraiment éprise d'un amour violent et exclusif) est coquette pour un seul homme ou par rapport à lui , éprouvant du bonheur à lui offrir en sacrifice des succès qui flattent son amour-propre. Les autres

femmes sont coquettes par instinct, et, pour la plupart, la coquetterie est un acheminement dangereux à autre chose de plus grave : A moins qu'elles ne soient comme madame de Tréville plus intéressées à laisser deviner leurs charmes problématiques qu'à les montrer dans une défaite complète. Alors la coquetterie est un résultat de la vanité... vanité stérile dont madame de Tréville était pétrie et qui , dans ce moment encore , l'animait même a l'égard d'un inconnu. Mais cet inconnu ne se fut pas plutôt levé pour venir à sa rencontre, qu'elle fît un cri d'étonnemcnt et recula frappée de stupeur; sa présence d'esprit n'y était plus , une émotion violente avait troublé le calme de cette âme de glacé.

— Vous ne m'attendiez pas , ma belle amie , dit l'étranger en baisant familièrement la main de la marquise ; je ne me flatte

pas que celte émotion soit un signe de joie ; mais j'espère qu'elle n'est pas non plus un signe de haine... nous sommes trop bons amis pour cela.

Le sang-froid était revenu et avec lui la dissimulation et l'impénétrabilité.

— Moi, vous haïr... M. de Maltingen me connait-ilsipeu? Je suis surprise, je Tavouc à ma honte ; vieille comme je suis, ayant vu tant de choses diverses , je ne devrais m'étonner d'aucun événement; mais je suis remise ; maintenant on me dirait : c'est le Grand Turc qui vous parle , je n'éprouverais pas la moindre surprise C'est donc

vous! soyez le bienvenu. Quel bon vent vous amène ?

— Ah ! à la bonne heure, reprit Rodolphe en souriant , je vous retrouve telle que je vous ai connue : même urbanité, mémegaîté, mêmes charmes, même franchise vous

Hva v\i\v\ci\\vul \i\ inrmr , nui UvWv mnie.

— Va vous t^les iilcMtitpiriiUMit Ir nu'iuv juisM . liulliMir , soup».H)iintMi\ ri lUsposc ti tluMrlu r tnuirllr à vos iunis. Ma (raiulu.sr Wra-l cilc toujours im rounur ;

— Mcrouiuu' ! (|urlU' miu>tu*o , au moluout lui'inc ou je lui remis iionuiia^^i\ auisi \\\\h vos aulics (|ualilés.

— Si vos roiu|)li(U(Mis sont ov,alcuicut siafères sur tous les points , suvcf-vous que j'ai iltoit ilr 1rs pioiulre nour îles iuipertmenees.

— Allons . ma toujours plus belle amie. n'oiitaiuou5 pas les hostilités avant il'avoii lait au nu>iiis chacun une reeonnaissauee.

La marquise s'était assise pendant ee colloque, et Ivo.lolphe l'aumt imite, fixa pentlaul (|uelques instaus sur elle un re^anl qui eut trouble toute autre personne, nuiis que celle-ci soutint avec un san^-tVoid parlait. Klle regardait irouuiuemenl le jeune

liomme comme pour le défier de deviner une seule de ses pensées , — et s'il eut convenu à Rodolphe de continuer cette investigation muette , madame de Tréville n'eût pas , la première , baissé les yeux. C'est ce que parut comprendre Maltingen ; car il cessa de regarder la marquise.

— Vous me faites des yeux de croquemitaine , dit en riant cette dernière , voulezvous me fasciner? vous en êtes bien capable, en vérité ! Voyons , monsieur le Voyant , qu'avez-vous découvert dans ma pensée?

car c'est là que visent ces regards flamboyans , sans doute.

— Bah ! répondit le jeune homme d'un ton léger, l'œil de croque-mitaine ne fait peur quWx enfans ; il est donc pafaitement impuissant dans la circonstance... Quanta la fascination , poursuivit-il , tandis que la marquise se mordait presque les lèvres , j'ai

cnleudu dire que certains hommes pouvaient dompter d'un regard untigre ou un insensé ; mais les plus merveilleux regards seraient sans puissance contre une femme aussi forte que madame de Trëville... Mais c'est assez railler, belle marquise. Vous avez trop d'esprit pour ne pas deviner que je ne suis pas venu ici en cachette, avant que mon père lui-même sût mon arrivée, sans un biît important. Vous avez montré trop de pénétration — peut-être devrais-je dire trop de conscience — pour ne pas connaître déjà ce but... Vous avez pressenti mes reproches ; seulement vous les attendiez dans une lettre à laquelle vous n'eussiez peut-être pas répondu, tandis que c'est face à face que vous m'entendrez , et il ne vous sera pas aisé d''éviter de répondre.

Madame de Trëville ne se déconcerta pas, elle sonrit au contraire plus gracieusement

que jamais, et, prenant le ton mutin d'une petite maîtresse étourdie , répondit :

— Comme vous êtes grave!... Parlez , inquisiteur sévère, je ferai en sorte de vous écouter. Tâchez que je vous comprenne.

— Je sais parfaitement , continua Rodolphe , que vous êtes une petite folle des plus étourdies; cela vous Va fort bien : d'accord; mais, pour un instant, déposez cet enfantillage badin... nous sommes seuls et vous savez si je vous connais. Madame de Tréville, quelle que soit votre pénétration , vous ne savez pas de quelle complication vous et moi sommes menacés. Nous sommes reietés tous deux bien loin du but que nous voulions atteindre, et cela par notre faute à tous les deux, peut-être; moi, du moins, j'ai , tant que je l'ai pu , exécuté loyalement nos conventions. Mais vous , en pouvcz-vous dire autant? Pourquoi êtes -vous ici?,., ne sou-

riez pas. Je sais, parbleu ! ce que veut dire ce sourire: vous êtes libre d'aller, devenir, en Allemagne comme ailleurs; mais ceci est bon pour le commun des martyrs , et quant à moi, j'aurais deviné le motif de ce voyage, lors même que je ne le connaîtrais pas positivement. Vous êtes venue ici pour donner une nouvelle carrière à vos rancunes, pour poursuivre, sur un nouveau terrain, l'ennemi que vous aviez débusqué d'une première position ; mais, s'il faut que je vous le dise , vous vous oubliez dans votre soif de vengeance. C'est bien de poursuivre un ennemi , mais il est encore mieux d'agir de bonne foi avec ses alliés..., surtout quand ces alliés nous ont servi d'auxiliaires et quand nous avons encore besoin d'eux. Il était convenu que la bonne intelligence une fois rompue entre madame Dalton et M. de Rosière , vous me laissjpriez diriger à mon gré ce

dernier vers un bu^que je lui préparais depuis long-lemps. Le bonheur de ma sœur était intéressé à l'exécution de nos conventions* et c'est quand je pouvais me flatter d'avoir presque réussi que vous êtes venue vous jeter à la traverse ! c'est agir comme un chat sauvage, je suis bien fâché de le dire.

— Ce mot, interrompit madame de Trévi]le en riant, me prouve, clairement que votre colère est feinte, ou qu'elle est dissipée , ou enfin que vous. êtes venu, ici avec une tout autre intention que celle de me quereller. Vous me direz tout à l'heure si je me suis trompée ; mais je suis bien aise de vous faire ma petite, profession de foi. Vous m'accusez, à tort où à raison, de manquer souvent de franchise : vous allez reconnaître que je sais être franche lorsque les circonstances le demandent.

— Tous allez me dire quelque fausseté ,

Page 1