‹ Georges de Rozières (volume 2)Chapitre 2 sur 7 · II · texte numérisé non relu

II

ce préambule m'en est ifn pronostic assuré. — Ecoutez, homme de peu de foi. Vous avez parfaitement raison quand tous dites qî2e j'ai agi déloyalement envers vous. Mais, en bonne conscience, pouviez-vous compter s\ir mcn inaction? Je vois que vous êtes pr'ésomptueux lorsque vous vous flattez de me connaître. Ignorez-vous donc que tant que cet homme vivra, je le poursuivrai daias ses affections, dans son repos, dans sa carrière, dans tout ce -qui pourra lui paraître une chance de bonheur? Je ferai des alliances avec vous ,-avec tout autre pour arriver à ce bntj je promettrai beaucoup pour m'assurer votre appui et arriver à mes fins : je tiendrai tout plutôt que de renoncer à une vengeance qui est maintenant le seul plaisir de ma vie. Je promettrai de l'or, des faveurs , de l'amour; je me livrerai au premier venu , à d'Asberg lui-même, à ce petit

nigaud de Bréval, pour m'en faire des auxiliaires dévoués... Mais, si j'ai promis de rester neutre dans yne circonstance où Georges pouvait retrouver quelque bonheur, vous n'avez pas pu croire à l'exécution d'une telle promesse , ou, je le répète, vous ne me connaissez pas....

.Madame de Tréville parlait avec un accent de vérité incontestable, sous l'impression d'une émotion réelle.

Elle s'était levée, et marchait à grands pas dans le salon. Ce n'était déjà plus la même physionomie riante, le même sourire stéréotypé sur ses lèvres. La marquise oubliait le soin de sa coquetterie, plissait son front si laborieusement uni, et donnait à sa voix une rudesse rauque, qui, pour êtpe naturelle, n'eu était pas moins en contraste avec la voix minaudière et composée qu'elle s'était h^iÇuée à employer. Rodolphe la re-

gardait avec curiosité. Quoiqu'en pensât madame de Trëville, il connaissait parfaitement son caractère, et savait qu'elle était incapable d'éprouver aucune passion.

— Qu'est-ce donc, que cette haine ! dit-il lentement.

-^ Ce que c'est!... Ah î... personne ne le saura... non... c'est là... sous mon front,., une idée brûlante... une rage que rien ne pourra calmer... Lui ou moi... il faut que l'un des deux succombe... Ne demandez pas ce que c'est ; car ces mots dessécheraient mes lèvres en les touchant; je ne les prononcerai que quand je deviendrai toul-àfait folle.

— 11 faut que vous aimiez Georges, interrompit Rodolphe en continuant à la regarder fixement.

— Moi ! ! ! aimer un homme !... vous êtes un insensé. Je l'aime, moi! j'aim(^Georges

de Rosière?... Ne répétez plus ce blasphênie. — Mais, reprit-elle en réprimant avec effort l'agitation qui la rendait haletante, je m'emporte... Vous voyez si je vous parfc franchement. ]Ne vous étonnez plus de ma déloyauté : ce que j'ai fait, je le ferais encore , dussé-je m'attirer votre haine , les malédictions de votre sœur, de mille autres femrhes^ également douces et innocentes. Du moment où Georges entreverra le bonheur, je surgirai pour troubler sa vision.

— Allons, remettez-vous. Vous êtes franche et impénétrable tout à la fois. Causons donc tranquillement, et ne vous emportez plus en colères qui altèrent votre beauté....

JMadamede Tré ville, rappelée à elle-même pa» ce mot, tressaillit et jeta les yeux dans une glace. Elle reconnut sans doute la charité de cette recommandation , car elle sou-

piiaen se voyant, et, recomposant à grand* peine T impassible masque qu'elle §vait laissé tomber un instant, elle revint s asseoir près de Rodolphe , et reprit avec plus de calme :

— Oui, causons tranquillement. Vous avez raison ; car. la colère ne fait dire que des sottises et des indiscrétions.... Vous clés calme, vous ; cela me fait augurer que vous n'êtes pas conduit ici par le besoin exclusif de me faire des reproches. Vous avez autre chose à me dire...

— Vous êtes, comme à l'ordinaire, un démon de perspicacité. Il n'est que trop vrai! j'ai de tristes nouvelles à vous apprendre , et ces reproches n'étaient qu'une manière d'entamer la conversation.

^ Qu'y a-t-il donc ? *

— Tandis que vous vous applaudissiez d'avoir, pour la seconde fois, poursuivi et

atteint voire victime, savez-voiis ce qui arrivait ? Madame Da*lton, que nous nous flattions tous deux d'avoir à jamais séparée de Georges,- échappait à ma surveillance et accourait ici...-

— Et elle a vu Georges , peut-être!... Alors* ils sont ensemble , se sont expliqués et nous* ne pourrons plus les désunir.

— Il le faut pourtant, il le faut, Jussé-je paver de ma vie leur désunion... J'ignore encore s'ils se sont vus ; ce que je sais, c'est quf^ madame Daiton est venue a Maltingen, et qu'au moment où j'allais entrer pour embrasser ma sœur, le son de la voix d'Eugénie m'ajant frappé, je me suis caché pour écouter. — Elle s'applaudissait de l'amour de Georges, consolait ma pauvre sœur...

Mais ce ne sont pas des consolations que ^'a promises à cet enfant crédule. .. c'est du bonheur, et je veux lui donner le seul qu'elle

ambitionne. Il faut qu'elle épouse Georges...

— Et vous la riche veuve ?

— Non. Ne nous occupons plus de moi.

Madame Dallon m'a repoussé avec arrogance, et je m'en consolerai facilement... C'est de Ghizla que je veux m'occupercxclusivement. Mettons de côté tout ressentiment. Je suis venu ici non pas pour vous faire des reproches, mais bien pour vous proposer un nouveau traite d'alliance. Notre danger est commun. Nous voulons tous les deux séparer Georges de madame Dalton, unissons-nous donc encore une fois... Vous me regardez avec étonnement. En effet, il y a quelque apparence de témérité, de folie même dans ma proposition, rapprochée de la profession de foi que vous venez de me faire. Mais ce n'est qu'une apparence, ma belle dame. Je prétends que vous m'aidiez. Semons le trouble entre les deux amans : çt

je prétends en outre que vous restiez neutre quant à Ghizla.

— Je vous le promets , dit ironiquement madame de Tréville.

— Je sais ce que valent vos promesses , madame la marquise , c'est pourquoi je me suis muni d'un gage plus sur. J'ai entre les mains une lettre dont la publication suivrait immédiatement une trahison.

Madame de Tréville, surprise et troublée, ne répondit pas tout de suite ; mais ce moment de silence fut employé par elle à cacher son émotion et elle en fut bientôt maîtresse.

— Une lettre?... que venez-vous me conter? mais , à quoi bon mopienacer? je vous promets sincèrement de vous aider. Dans le fait, j'ai agi cruellement envers votre sœur. Je n'aurais pas dû bouleverser ainsi sa jeune àme; je l'aime , cette chère enfant; et je me

repens des tentatives qne j'ai faites pour la désespérer. Elle est si douce , si candide , si naïvement pure ! Elle a du éprouver d'atroces souffrances. Dans un cœur comme celui-là, un cœur fabuleux, la ruine d'une espérance, une déception, c'est un coup de poignard mortel...

— Au nom du diable ! taisez-vous , interrompit Rodolphe. N'énumérez pas ce que vous lui avez fait souffrir ni les vertus qui devaient la mettre à l'abri de vos attaques... car, sur mon âme , au lieu de faire alliance avec vous , je pourrais avoir l'envie de me venger en vengeant Ghizla. Si je suis venu à vous , c'est que je pouvais commander en maître à votre gpciie et le faire sei vir à m'es vues tout en me garantissant de vos mauvais desseins. Celte lettre...

— Ne parlez pas de lettre et soyons amis. Travaillons ensemble , quaud l'œuvre sera

accomplie , vous jugerez alors si je mérilo un châtiment ou une récompense.

Rodolphe comprit que la seule menace qu'il avait fait entendre suffisait pour tenir en respect les mauvais vouloir de la marquise ; il devina qu''elle se soumettait et lui demandait de lui épargner au moins l'aveu de sadéfdite, Il cessa donc défaire allusion au mystérieux talisman qu'il avait entre les mains et reprit la conversation sur le ton qu'il avait employé d'abord.

— Soit , nous nous entendons et nous entendrons toujours. Maintenant, il s'agit de tenir conseil. Qu'allons nous faire?

— Dites-moi d'abord dans quelle position se trouve l'ennemi.

— Vous prenez à merveille le ton d'un général en chef; c'est donc encore un rapport que je vais vous faire. Comme je vous l'ai mandé dans le temps , j'étais parvenu ,

en dirigeant Georges vers Maltingen , à isoler madame Dalton. La pauvre femme — sur mon âme, j'en ai pitié parfois — s'était sacrifiée avec un courage surhumain. Ce n'était pas de la résignation, mais c'était de sa part un holocauste de souffrance qu'elle offrait à son idole. Vous concevez facilement que mes soins furent d'abord offerts sous forme de consolations. Et, pour dire la vérité , la pensée d'épouser cette pauvre femme , était un éclair de foliew qui n'avait fait que passer dans mon cerveau. Le simple bon sens eût du nous dire plus tôt , que de toute façon, que Georges épousât où non ma sœur, je ne pouvais devenir le mari de madame Dalton sans montrer sous un jour peu honorable ma conduite dans cette intrigue. Je n'insistai donc pas près de madame Dalton pour obtenir sa main ; je me bornai à l'entretenir dans ses scntiniens courageux , et la

vis fréî^uenMiient, plutôt dans le but de surveiller ses démarches , que dans celui de lui faire la cour. Mais , voilà qu'un beau jour , je reçois de d'Âsberg une lettre qui m'apprend votre départ de Paris; une autre lettre de Ghizla m'avertit, huit jours après, de votre arrivée à Maltingen ; et pour combler mes inquiétudes , madame Daltoii disparait. C'était un déplacement universel , un mouvement qui trompait mes prévisions , un chassé-croisé désastreux. Pour ne pas rester immobile tandis que tout s'agitait autour de moi , je me mis en route aussi. Je pris des informations et finis par découvrir que madame Dalton était en Bavière ; sa trace que je suivis, me conduisit jusqu'à Munich ; enfin , je la vis un jour sortir d'une église et l'ayant suivie je sus sa demeure. Dès lors, je devinai quel projet méditait la pauvre femme. L'amour était toujours brûlant au fond de

son cœur».. Quel amour, par pareifthèsc ! ni vous ni moi ne sommes capables d'en concevoir un semblable. — Une pensée inquiète la poussait vers'le séjour de son infidèle ; et. sans trop se rendre compte de ce qui se passait en elle, Eugéjii'e avait les yeux fixés sur Maltingen, Je sus même qu'elle avait interrogé Rudner, le commissionnaire de son hôtel , et lui avait fait faire deux fois le voyage du château de mon père. J'étais dans une étrange position , placé entre une foule d'écueils qui m'empêchaient de diriger ma barque d'aucun côté. Je brûlais du désir de venir ici contrecarrer vos petites intrigues; car, ma belle amie, j'avais la conviction que quelque in<65rnale idée vous avait conduite en Allemagne^ Mais quelques dangers que j'entrevisse . quelque désir que j'eussede protéger ma sœur, j'étais enchaîné par une crainte toute*puis<sante. Dans ma

précipitation à quitter Baden, j'avais oublié de laisser l'ordre de m''envoyer mes lettres à Munich. J'ignorais donc complètement la situation morale de Maltingen ; un mot de Ghizla m'eût dk si madame Dalton avait fait quelque démarche, si Georges savait ou non ma coopération à cette intrigue ; mais je ne savais comment obtenir ces renseignemens. Trop connu pour me montrer aux amis de mon père qui eussent divulgué ma présence, je n'avais pu faire prendre que d'incomplètes informations. Je sus enfin que M. de Rosière avait quitté Maltingen furtivement, sans avoir prévenu , et que depuis près d'un mois le bruit courait qu'il avait enlevé une dame à Baden. Je crus reconnaître — pardonnez-moi si je parle -aussi franchement — je crus reconnaître là un effet de votre présence, madame la marquise. Ma déloyale alliée , me dîs-je , aura mis en œuvre quel-

que petit' mensonge , quelque adroite calomnie , et le trouble se sera mis entre ma sœur et l'homme qu'elle aime. Si avec cela madame Dalton a fait des siennes de son côté, tout doit être perdu ou « peu près. Ce que l'on me rapporta de Tabsencejde Georges me fit regretter de n'avoir pas été plus tôt à Mallingen, et je ne perdis pas de temps pour y revenir. Mais, voyez la fatalité! Tandis que je me flattais d'avoir le champ libre pour examiner la position de ma sœur et réparer le mal s'il en. avait été fait , une nouvelle rotation de la roue de fortune rassembla encore une fois les obstacles sur mon chemin. Tandis que je prenais des informations, madame Dalton louait le château de Bentheim et me précédait ici ;. tandis que je me flattais de savoir dans quels termes j'en étais avec Georges, il raccourait pour m'oter le temps de faire mon enquête,,. Et de tout cela, il

résulte, madame et amie, que, quand je me préparais à vous accabler de reproches , à vous forcer de rétracter vos perfidies, je suis obligé de venir vous sommer — vous supplier, si vous l'aimez mieux — de faire une nouvelle alliance avec moi. Je résume la situation. Vous avez cherché à renverser le bonheur rêvé par ma sœur : il faut que vous m''aidiez à le réédifier. Madame Dalton est venue, et se flatte d'avoir reconquis son trésor : il faut qu'elle s'en retourne aussi dénuée, plus encore, qu'elle n'est venue. D'après laconversa*tion que je viens d'entendre, Georges a retrouvé toute sa tendresse pour Eugénie : il faut changer cette tendresse en haine, en mépris, en un sentiment, enfin, qui sépare au lieu de rapprocher. L'amour éloquent de madame Dalton est notre ennemi le plus dangereux: il faut que, loin de désirer voir M. de Rosière , elle le fuie avec

horreur. Telle est la situation , voilà ce qu'il faut que vous m'aidiez à accomplir. Avisons sans retard aux moyens à employer. Il s'agit de faire du mal, c'est votre élément... à une femme , c'est votre caractère... à une rivale, c'est votre intérêt. Oubliez que vous travaillez pourGhizla, songez que vous désolerez une femme que vous avez bien plus de raison de haïr... Je vous parle à la lettre — c'est-à-dire d'après la lettre»,. Je sais de quelle oiFense Georges s'est rendu coupable... Je sais aussi que madame Dalton est la cause...

— Assez , assez ! s'écria madame de Tréville en se levant de nouveau et en marchant dans le salon. Vous êtes dans l'erreur... Vous parlez au hasard... Entendons-nous... Uniquement pour vous servir, pour réparer le mal que j'ai pu faire à Ghizia , je suis

voire alliée. Il faut perdre madame Dalton daDS l'esprit de Georges.

— Et Georges dans l'esprit de madame Dalton, je vous l'ai déjà dit : c'est indispensable.

— Mais s'ils se voient , tout est encore manqué. Où est Georges ?

— A Munich. Il attend le résultat de la visite d'Eugénie à ma sœur.

— C'est bien. Je me charge de lui faire écrire par madame Dalton.

— Oh ! si vous faites cela , vous êtes ^lus qu'une femme... Vous êtes la reine des démons.

— Je ferai plus encore. —En disant ces mots , madame de Tré ville souriait ironiquement — vous serez étonné vous-même de mon œuvre... Mais il faut m'aider. Ne savez-vous rien qui puisse compromettre madame Dalton ?

— Rien.

— Alors il faudra inventer...

— J'ai bien une lettre...

— Ne me parlez pas de cette lettre...

— Ce n'est pas la vôtre... c'est une lettre que j'avais arrachée à madame Dalton dans les premiers temps de l'intrigue...

— Que dit cette lettre ?

— Je ne l'ai pas ici , mais je puis l'avoir bientôt. Au surplus , j'en ai retenu le sens, et peut-être même les expressions textuelles: « (y est vous* que j'aime; M. de Rosière « sera bientôt loin de ma pensée... Je vous « attends ».

— Cette lettre était destinée par la malheureuse Eugénie, à faciliter à Georges l'exécution de ce qu'elle croyait un devoir sacré... En paraissant ne plus l'aimer, en accumulant sur sa tète des torts imaginaires , elle croyait prouver encore mieux son

amour... Quand je songe à celte admirable abnégation...

— Allons , interrompit avec impatience madame de Tréville , il ne faut songer ni aux vertus , ni aux attraits de cette femme : il faut songer à la rendre misérable...

— Je suis fâché d'être obligé de désirer sa perte...

— Taisez -vous donc. Il me faut cette lettre demain... En attendant , madame Dalton aura de mes nouvelles aujourd'hui même. La lettre... ne manquez pas de me l'apporter...

— Que voulez- vous en faire ?

— Soyez tranquille , je saurai l'employer... Etes-vous disposé à courir toutes les chances ?

— Je ne reculerai devant aucune.

— C'est bien. Demain , madame Dalton

sera la plus malheureuse des femmes. Et Georges...

— S'il est malheureux , il retourDera près de Ghizla : c'est tout ce que je demande.

— Maintenant, allez vous-en. Il me faut ma liberté, et vous devez m'apporter au plus vite la lettre en question. Demain sera un jour décisif.

Rodolphe s'était levé et semblait sous Timpressiond'un remord subit.

— Tout cela est peut-être infâme , murmura-t-il d'un air sombre.

Un sourire plein d'une ironie cruelle erra sur les lèvres de madame de Tréville.

— C'est d'aujourd'hui que vous vous en apercevez!... Le peut-être est délicieux... Mais rassurez votre conscience timorée.

L'infamie consiste à souffrir qu'un outrage sanglant reste impuni... De ce coté, voire alliée ne sera pas infâme... Demain je serai

vengée. Quant à vous... La fin justifie les moyens/.. Pour assurer le bonheur de votre sœur, vous foulez aux pieds une femme qui vous fait obstacle... Ne songez pas au cœur que vous déchirez , songez à celui que vous allez réjouir. Ghizla vous devra son bonheur.

Rodolphe frissonna malgré lui en entendant cette promesse de bonheur sortir des lèvres de madame de Tré ville. Il la regarda fixement, et ne pouvant démêler la véritable expression de son visage , ii se sentit pris de terreur.

— A demain , dit-il en sortant brusquement.

Madame de Tréville le regarda partir, et, quand il eut disparu, elle se jeta sur un canapé en respirant bruyamment.

— Va , va , dit-elle ; berce-toi de l'idée que tu assures le bonheur de ta sœur!...

Georges ne l'aime pas non plus, elle. Nul d'entre eux ne pourra plus se direiieureux. Les coups que je vais porter feront d'incurables blessures... Rodolphe, lu pourras mêler tes larmes de remords aux larmes de désespoir de ce trio abhorré !

Elle sonna à ces mots et, oubliant sa fatigue, demanda sa voiture et se fit conduire au château de Bentheim. Elle y trouva madame Dalton.

2lu7roce.

— C'en est fait vous dis-je, noas noas voyona pour la dercière fois. Esther a parlé. — Esthert Ab ! ne la croyez pas , sa boacbe ne s'outre qae pour le mensonge.

— LES JILFS D'YOUCK. —

Nécessairement, mon récit paraîtra décousu. Forcé de suivre, à la fois, tousles personnagesde cette histoire, je ne puis, comme le ferait un peintre, les placer en même temps sous les yeux de mes lecteurs. Et, pour le dire en passant, combien est grand ce privilège de la peinture, de renfermer sou

sujet dans un unique tableau, dont l'œil embrasse facilement les détails et l'ensemble! Là, l'imagination n'a presque rien à faire; deux yeux sont suffisans, et, au besoin, il serait assez d'un seul. Nous, qui faisons des tableaux aussi, nous sommes bien moins heureux : nous ne pouvons montrer que successivement les parties de notre œuvre. Ce qui, dans notre esprit forme un tout artistement composé, ne se produit sur le papier que lentement et par lambeaux souvent inintelligibles; notre pensée a rangé systématiquement les figures, groupé les personnages ; elle voit les scènes qu'un peintre heureux traduit en quelques coups de pinceaux; mais, ici, la parole doit remplacer les couleurs; nous ne parlons pas aux yeux, notre tâche est plus ardue, puisque nous nous adressons à l'intelligence et à l'imagination; nobles facultés, sans doute, mais capricieu-

sèment organisées, inégalement réparties, et surtout diversement impressionnables. L'intelligence et l'imagination étant les yeux de l'esprit, puissé-je m'exprimer assez clairement, pour ne pas faire loucher mes lecteurs ! Ce malheur arriverait infailliblement si jene me transportaismaintenant à Munich. Georges de Rosière avait fidèlement tenu la promesse faite à madame Dalton. Il avait quitté ]\Ialtingen et les environs, pour venir attendre à Munich l'ultimatum de la femme qu'il aimait. Sa conscience était tranquille; il avait toujours aimé madame Dalton, et il ne doutait pas que son entrevue avec Ghizla n'achevât de convaincre Eugénie. Cependant, M. de Rosière éprouvait une vague anxiété. Il y avait dans la révélation de madame Dalton, un sujet de préoccupation pour lui. Jamais il n'avait parlé d'amour à GLizla, il l'avait aimée loyalement, comme

une sœur; ou plutôt, il avait cédé ^ rattrait de ce cœur généreux, qui s'ouvrait pour recevoir ses confidences intimes; il avait saisi la main amie qui s'était avancée vers lui, quand il fléchissait dans une douleur isolée... Sans doute, il avait éprouvé près de Ghizia un bien-être moral qui lui avait fait chérir sa présence; il avait pu lui témoigner avec chaleur la reconnaissance que sa bienfaisante amitié lui inspirait; mais, il en était bien sûr, Ghizia, ne lui avait pas inspiré le même amour qu'il éprouvait pour madame Dalton; cet amour était resté intact et toutpuissant dans son cœur... Ghizia, n'avait pu s'y méprendre... Et pourtant, une inquiétude réelle troublait le bonheur revenu si miraculeusement dans le cœur de Georges... Une intrigue avait été ourdie pour le séparer de madame Dalton; Ghizia avait servi de prétexte à cette rupture... Savait-elle donc

quel rôle Rodolphe lui avait assigné?... Et ce rôle n'éta*it-il pas la conséquence de cet amour, dont, suivant madame Dalton, Ghizla

brûlait pour lui ?

Pendant la journée qui suivit la rencontre à Mallingen, Georges demeura sous l'influence ûe cette agitation, son avenir était redevenu riant, et Ghizla, qui ne lui était jamais apparue que comme une douce et ineffable image d'affection , formait maintenant à l'horizon un point noir d'où pouvaient naître de nouvelles tempêtes. Madame de Tréville, Bréval, Rodolphe même, étaient pardonnés et oubliés; mais il eût donné beaucoup pour que Ghizla ne lui devint pas forcément étrangère... Et pourtant, la délicatesse ne lui commandait-elle pas de cesser toutes relations, s'il était vrai que Ghizla eut conçu de l'amour pour lui ?... Madame Dal-

ton, ne manquerait pas, d'ailleurs, de demander une séparation irrévocable...

Georges déplorait amèrement ce dénoûmentde relations si heureusement commencées pour lui; il déplorait de ne pouvoir continuer à Ghizla les sentimens affectueux qu'il lui avait voués, et cherchait dans son esprit le moyen de concilier — ce qui était et sera toujours inconciliable — l'amour pour une femme et l'amitié pour une autre...

La journée avançait, l'heure approchait où le message de madame Dalton devait arriver, A mesure que le soleil disparaissait derrière les édifices qui entouraient la demeure momentanée de Georges, le cœur de celui-ci battait plus rapidement; son agitation augmentait, etil s'en étonnait lui-même, la prenant pour un funeste pressentiment. Le moment décisif arriva enfin; un paysan des environs de Maltin^en entra à cheval

dans la cour de Thôtel, demanda Georges, lui remit une lettre, et à l'instant où Georges allait l'interroger, disparut sans attendre la réponse.

M. de Rosière, troublé de ce brusque départ, rentra chez lui, se jeta sur un siège et se disposa à ouvrir la lettre... Mais, au moment d'en briser le cachet, il s'arrêta comme s'il eût craint que cette lettre ne fût une autre boîte de Pandore... Il eut besoin de faire encore un retour sur lui-même pour calmer cette appréhension exagérée, et ce fut avec la conscience de mériter toujours Famour de madame Dalton qu'il ouvrit le fatal billet... Fatal, en effet! car, à peine Georges y eût-il jeté lesyeux, qu'il fut frappé de stupéfaction. Voici ce que lui mandait Eugénie:

« J'ai vu mademoiselle de Maltingen...

« En la quittant, mon cœur était soulao;é « d'un doute affreux. Ghizla s'était montrée

« tout entière à moi , j'avais puisé prés « d'elle la certitude que je possédais seule « votre cœur... Une nouvelle révélation, « m'a enlevé mes courtes illusions. Cette « fois, c'est pour toujours que nous som- « mes séparés... Oh! vous ne m'aviez pas « trompé. Non , vous n'aimiez pas made- « tnoiselle de JVIaltingen... Vous ne l'avez « jamais aimée... pas plus elle que la mal- « heureuse qui vous écrit... Pas plus elle, « que cette autre quej'ai vue tout-à-l'heure... « Ce sont trois cœurs dont vous vous êtes « joué... voilà tout. — Voilà tout ! Oh ! mon « Dieu, quel homme êtes-vous donc, mon- « sieur? On avait donc raison, quand on me « parlait de ces êtres sans cœur, sans âme, « placés dans le monde comme des fléaux « nés de l'enfer!... Vous êtes un de ces « êtres!... Honte éternelle , malédiction à « qijise jouede^s sentimens et delà vie d'une

« femme crédule et inexpérimentée! Honte, « malheur à vous, monsieur, qui, à Baden, « àMaltingen et, enfin ,àAdlesberg, avez « fait un horrible emploi de votre nature « perverse... Je pense que ce mot seul, ce Adlesberg, vous dira que, sachant tout, je « ne puis ni ne veux vous revoir... Vous « n'oserez plus vous approcher de ce « pays où languira tristement une de vos « victimes, quand les deux autres l'auront « quitté... Au nom de toutes, je vous « somme d'accorder au moins la paix de « la tombe aux cœurs que vous avez brisée... « Ne vous montrez plus ici. Allez, s'il vous « reste l'ombre d'une conscience, étouffer « vos remords dans ce monde, où dit-on, « beaucoup de vos semblables existent... c< Allez, c'est sans verser une larme que je « vous dis adieu. Je pleurais naguère un « homme que je croyais digne de regret,. . au-

« jourd'hui, je vous méprise; c'est vous dire « que ce n'est plus vous que je regrette. Si c^ je pleure un jour, je ne pleurerai que mes « illusions, en maudissant celui qui les a (( détruites.

« Eugénie. »

Certes, on conviendra que la stupéfaction de Georges était pleinement justifiée par une semblable lettre.

— Adlesberg ! répéta-t-il quand il eut acj^evé la lecture de cette missive accablante; Adlesberg!.. c'est donc de laque part ce nouveau coup?... ah! c'est trop de ménagement î cette fois il y va de mon bonheur. . . il y va de ma vie... Vivrais-je repoussé , méprisé d'Eugénie?... Ah! l'être infernal que cette Tréville!...

La colère et l'indignation succédant à la

stupeur, Georges de Rosière tira violemment le cordon de la sonnette.

— Des chevaux ! cria-t-il au domestique qui se présenta. Deux chevaux et un postillon, à l'instant même. Allez! — Ah ! madame de Trë ville , vous levez le masque, vous me déclarez hautement la guerre. J'oublierai les promesses que j'avais faites à cet ange, à Ghizla, de vous épargner... Non, vous ne méritez pas que je vous ménage... Audacieuse femme ! éhontéc coquette I... Un mot détruira tout ce que vous avez dit et fait... mais, je le jure, il faut que vous-même disiez ou écriviez ce mot.

Georges se parlait ainsi à lui-même en s'habillant à la hâte pour le voyage impromptu qu''il avait décidé. Il sentait l'importance d'une minute perdue dans une circonstance aussi grave; une réponse écrite pouvait n'agir que faiblement su imadame

Dalton ; il fallait d'ailleurs qu'il vît madame de Trëville et la contraignît à se démentir. Toutes ces raisons rempêchaient de songer à la nuit qui était venue, et il se serait mis en route à l'instant si un petit accident ne l'en eût empêché. Comme cela arrive très fréquemment à Munich, la poste n'avait pas un seul cheval disponible. On en promit deux pour le point du jour, et Georges dût se résigner à attendre le chant du coq.

Mon lecteur connaît parfaitement à présent la situation de M. de Rosière; je me flatte d'avoir également fait apprécier sa loyauté et son amour pour madame Dalton.... S'il en est ainsi, le récit des impressions de Georges , pendant les quelques heures d'attente qu'il dût subir, est tout à fait superflu, aussi m'en abstiendrai-je pour parler d'autre chose. Avant d'aborder un nouveau sujet, je sens la nécessité d'allei au-

devantd'unecritiquequ'onnemanquerapas de m'adresser spécieusement ; cette critique me viendra sans doute, pêle-mêle avec une foule d'autres : quoiqu'il en soit, je présume qu'elle sera conçue à peu près en ces termes : « Quel mouvement perpétuel imposez-vous donc à vos personnages ? depuis que nous avons fait leur connaissance, nous les voyons sans cesse courant les champs, quittant un pays, arrivant dans un autre, et ressemblant à ces esprits inquiets dont parle je ne sais quel auteur, Ballanche ouGàtellier: « Ils ne sont bien que là où ils ne sont pas. » A celle observation parfaitement juste, je réponds par un argument qui me paraît sans réplique : « Ce qui vous choque est précisément le titre sur lequel je compte le plus pour vous inspirer de l'indulgence. » En efifet, ce défaut prouve jusqu'à la dernière évidence mon respect pour la vérité

historique; car, si je ne l'ai pas fait disparaître dans un nouvel arrangement du sujet, c'est que cette nouvelle combinaison, plus régulière, qui eut peut-être permis de juger pins mûrement mes personnages, eût enlevé à ces pages sans prélenliori leur principal et peut-être unique mérite : un cachet irrécusable d'authenticité. Telle j'ai su l'histoire, telle je vous la raconte. Comme on ne saurait convenablement demander à un historien plus que la vérité ni l'encourager au mensonge, je crois avoir désarmé de ce côté la critique. Puissé-je n'en pas essuyer de plus difficiles à rétorquer !

J'arrive maintenant au fait que j'allais rapporter. Comme on le pense sans doute , M, de Rosière ne dormit pas : il avait bien autre chose à penser! Il attendit, en marchant dans sa chetmbre, que les chevaux bavarois eussent mangé le picotin réparateur, et vit

avec joie le jour colorer enfin le ciel. Un hruit de sonnettes et de grelots qu'il entendit l'avertit de l'arrivée de son bucéphale, et, en effet, deux chevaux entrèrent bientôt dans la cour. Georges se précipita dans l'escalier et heurta même violemment un individu qui sortait avec le même empressement d'un appartement situé en face du sien. Georges fit ses excuses et se rangea pour laisser passer ce personnage auquel il ne fit d'ailleurs aucune attention ; mais quel ne fut pas son étonnement quand, arrivant dans la cour, il vit, sortant de l'hôtel, l'inconnu installé déjà sur le cheval qu'il croyait venu pour lui.

— Monsieur, s'écria M. de Rosière, ces chevaux sont à moi...

L'étranger qui était un homme grand et maigre, d'un certain âge déjà, autant qu'on en pouvait juger par derrière, ne tourna

seulement pas la tcte et mit sans plus de cérémonie sa monture au gaîop. Georges se donnait à tous les diables et appelait l'un après l'autre les domestiques de l'hôtel , quand un nouveau bruit de grelots lui rendit l'espérance de partir enfin. Cette fois, les chevaux étaient pour lui, et, comme on le présume, il fut bientôt en selle. Il galoppait avec une espèce de rage et pressait tellement sa monture, qu'il ne tarda pas à revoir, à peu de distance devant lui, le cavalier inconnu. Ce dernier ne semblait pas moins pressé; et à voir sur la route cette double cavalcade courant ainsi à franc étrier , les passans durent croire que Georges poursuivait son devancier.

— 11 rattrapera!

— Il ne le rejoindra pas !

— Gage que si !

— Gage que non !

Le fait est que M. de Rosière ne put rejoindre l'étranger. Il eut la surprise de le voir constamment devant lui jusqu'à l'entrée du parc de Maltingen et le désappointement de ne pas le dépasser. Un sentiment d'une autre nature succéda à ceux-ci , quand son postillon s'étant rapproché de lui au moment où il montait une côte, lui dit en montrant les deux autres cavaliers :

— Votre Grâce trouve-t-elle que nous allions bien? M. d'Asberg et vouS, avez les meilleurs chevaux de toute la poste.

— M. d'Asberg! s'écria Georges. C'est là monsieur d'Asberg ?

— Oui, votre grâce, M. d'Asberg va à Maltingen.

Georges enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval... mais ce fut en vain ; en arrivant au sommet de la colline, il ne vit plus personne. D'Asberg avait sans doute

pris un chemin de traverse pour arriver plus tôt.

— N'importe, je sais où le trouver maintenant, se dit Georges.

Et il continua sa route vers Adlesberg où il arriva sur les neuf heures.

Sact a Sace.

Ecoutez, Bajazet, je Sens que je vous almet — Racine. —

C'était trop matin pour une femme comme madame de Tréville. Il est certain que , depuis long-lemps déjà, elle ne hasardait plus « le simple appareil» proverbial. Une décence et une modestie sans égales régnaient

dans ses vetcniens; ses négligés coquets, ses peignoirs transparcns ne laissaient rien deviner de ses charmes, parla raison peulélre qu'ils ne cachaient que fort peu de chose; ils ressemblaient à ces oracles antiques dont les discours embrouillés ne renfermaient aucun sens, ou plus exactement étaient des énigmes sans mot. Mais madame de Trévilie n'en passait pas moins un temps raisonnable à donner chaque matin à sa toilette une apparence d'innocente indiscrétion, et la surprendre avant l'accomplissement de ce travail préparatoire, étaitun titre assuré à sa haine. Il y a dans le monde beaucoup de gens, hommes et femmes, qui ont été victimes des méchancetés de cette dame , et qui ne se sont jamais doutés qu'elle accomplissait une vengeance, et qu'ils expiaient le tort irrémissible de s'être présentés trop matin chez elle, S'il existait dans sa maison

une règle générale en vertu de laquelle nul ne pouvait être admis auprès d'elle avant le grand jour, on pense bien que celte loi était plus strictement exécutée quand le visiteur matinal était un homme; et on peut conjecturer que, pour 31. de Rosière surtout, la consigne était plus rigoureusement recommandée. Aussi, quand la femme de chambre vint d'un air tout effaré, apprendre à sa maîtresse que M. de Rosière insistait pour lui parler à l'instant rnème, madame de Tréville fit - elle une exclamation de colère. Comme on l'a vu lout-à-l'heure, la marquise n'était nullement effrayée de l'entrevue ; non seulement elle la savait inévitable, mais elle n'avait agi que pour l'amener, estait un coup de partie qu'elle allait jouer. Mais elle n'attendait son adversaire que deux ou trois heures plus tard et son jeu n'était pas prêt. Le pire de l'aventure était qu'elle

ne pouvait faire atlenclie M. de Rosière sans lui donner le soupçon que ce temps était employé à sa toilette. Elle quitta donc vivement son lit où elle était encore, et se plaça immédiatement devant son miroir :

— Dites à M. de Rosière que je dors encore et que vous n'osez me réveiller, dit-elle à sa» femme de chambre en se débarrassant la tête d'un entourage de cosmétique dont nous ne dirons rien, afin qu'on ne nous accuse pas d'exagération.

— C'est ce que j'avais déjà fait, répondit la soubrette, mais M. de R^osièrc a persisté... Il prétend qu'il restera toute la journée s'il le faut.

— Faites ce que je vous dis... et revenez vite... surtout qu'il ne se doute pas que vous êtes ici.

La femme de chambre sortit en courant et sa maîtresse se mit sérieusement à l'œuvre. . .

Je ne vous dirai pas ce qu'elle fit, quels ingrédiens elle employa pour effacer les rides que le cosmétique de la nuit n'avait pas complètement fait disparaître; je ne vous dirai pas combien de pots de pommade , d'eaux composées , de baumes , pâtes et couleurs divers furent tour à tour employés par madame de Tré ville. Vous saurez seulement que, quand la femme de chambre rentra, la marquise était déjà une tout autre femme.

— Eh bien ! demanda-t-elle?

— M. de Rosière attend le réveil de madame.

— Tout à l'heure je sonnerai et tu traverseras le salon en disant : voici madame qui s'éveiilc... — Donne-moi mes hanches...

Je m'arrête; je îe répète, madame de Trévîlle , quoique bien conservée pour son âo;e, ne négligeait rien pour redonner à sa

personne tout entière ces formes , cette plénitude qui sont rarement Tapanage des femmes de quarante ans. C'est dit une fois , nous n'y reviendrons plus. Les choses se passèrent comme il importait à sa vanité. Sa femme de chambre après l'avoir presque complètement habillée, sortit, traversa le salon en passant par une autre porte que celle qui conduisait chez la marquise ; puis, quand elle eut pris les derniers ordres de sa maîtresse, elle retourna vers M. de llosiére.

— Madame est éveillée, je lui ai dit que Monsieur attendait, et...

— Vous êtes un terrible homme, dit en arrivant brusquement madame de Tréville ; vous ne laissez pas dormir les gens. Gomment suis-je fagottée !

La marquise n'avait qu'un peignoir qui dessinait admirablement ses formes; sa figure embellie du sourire type que j'ai déjà si-

gnalé, était fraîche et animée ; ses yeux n'étaient que légèrement battus ; enfin , elle avait Taspect d'une toute jeune femme, arrachée au sommeil qui la berçait de doux rêves... Georges, ne pouvant se douter de la perfidie de cette beauté resplendissante, eût peut-être poussé une exclamation de surprise, sil'objet de sa visite ne lui eut été rappelé par la vue de la marquise. Il salua avec gravité madame de Tré ville, prit le fauteuil qu'elle lui indiquait, et, quand la femme de chambre fut sortie, il aborda sur-le-chàmp la question. Alors commença un entretien pour le complément duquel je serai forcé d'entrer parfois jusque dans la pensée des interlocuteurs.

— Vous dormiez! dit M. de Rosière, en attachant un regard de reproche et de colère sur madame de Tré ville. N'avezr-vous donc plus de conscience, madame ? Votre

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