PERFIDIE
Peut-être je pourrais détruire son repos et corrompre le bonheur qu'elle rêve?. . . Lord Byror.
L'événement de la veille avait, comme on le devine, jeté un trouble plus qu'ordinaire dans Tâme de Ghizla.
Qui nous dira ses rêves ou son insomnie ? Rêves sans doute remplis de sombres images ,
veille douloureuse, ngitéepar des alternatives décourageantes ?
A peine échappée aux devoirs fastidieux commandés par sa position , Ghizla salait retirée dans sa chambre solitaire. . . Retraite parfumée d'innocence, asile modeste où son aine avait à peine osé s'exhaler hautement ; où le nom de l'homme aimé ne s'était échappé de ses lèvres qu'avec une pudique hésitation ! Mais aussi , cette solitude que le pas d'un homme n'avait jamais profanée, avait éié longtemps l'observatoire secret d'où Ghizla suivait son étoile... En d'autres termes, et pour quitter une comparaison poétique peut-être trop ambitieuse , Ghizla aimait sa chambre , parce qu'elle était située en face de celle occupée jadis par M. Georges de Rosière: et, ce soir-!à , mes lecteurs pressentent avec quelle avidité la jeune fille se précipita à sa fenêtre.
( 2*3 ) Hélas ! ses yeux se fatiguèrent en vain à épier un retour qui n'eut pas lieu; la nuit s'écoula sans qu'aucune lumière trahît la présence de Georges, la fenêtre de son appartement demeura ouverte , et Gltizla se jeta sur son lit le cœur gonflé, la tête eu feu, l'anxiété, le désespoir dans l'àme.
Le lendemain matin, une nouvelle épreuve l'attendait à l'heure du déjeuner. Le comte de Maltingen arpentait la salle à manger d'un air soucieux, et, lorsqu'il aperçut Ghizia, un nuage sembla rembrunir encore sa physionomie. Il s'arrêta devant elle, baisa longuement le front qu'elle lui lendit comme de coutume , et ouvrit la bouche comme pour prononcer des paroles qui expirèrent sur ses lèvres.
— Gotllieb , paresseux maudit 1 s'écria-til en se détournant brusquement vers le vieux serviteur occupé à dresser le couvert ; le dét. 1. 48
I -i"H ) jeûner nesl pas encore servi , et lu sais que )< devrais être déjà à plus de trois milles d'ici ! Dépêche-toi : mes jambes s'engourdissent. Par le diable ! dépêche-loi.
Le fidèle Gottheb resta tout tremblant à celte apostrophe , inexplicable pour lui puisque l'heure du déjeuner était au contraire devancée , et que rien ne manqu.iit plus au service de la table.
— Si Monsieur le comte veut déjeuner, il en est bien le maître, dit-il; je croyais seulement que M. de Rosière allait descendre , et j'attendais...
— Va au diable, et tes raisonnemens aussi l interrompit le comte , ravi de trouver un pré texte pour exhaler l'impatience qui s'emparaii de lui. M. de Rosière ne déjeunera pas à Mallingen... Qui sait où il est ?
Il s'arrêta encore une fois, et, se jetant sur un fauteuil qu'il approcha de la table, il invita Ghizla à l'imiter.
— Cest la vérité, Ghizla, continua-t-il en chargeant son assiette d'un énorme morceau de venaison; nous déjeunerons seuls ce matin. Aussi bien , n'en suis-je pas fâché : tout ce monde me fatigue , et je suis bien aise de me retrouver avec toi... Mais, qu'as-tu? que regardes-tu sans cesse dans la cour?
— Rien, mon père , répondit avec un soupir mademoiselle de Maltingen.
Le comte haussa les épaules, but un grand verre de vin, eî, d1une voix déplus en plus agitée, continua :
— Le monde m'est odieux , Ghizla ; si ce n'était la crainte de te voir mourir d'ennui près de moi, je ne recevrais personne à Maltingen. Vois! Bi adescolf est un imbécille qui ne peut plus me tenir tête aux échecs j sa femme est une bavarde vaine et ridicule , madame de Tréville est une railleuse qui me fait à chaque instant monter le sang au vi-
i m ) sage , ce petit Bréval n'est qu'un méchant faiseur de propos... Et des propos comme ceux qu'il se permet ont toujours de sinistres résultats.
Ghizla garda le silence.
— Enfin, il était un homme sur lequel j'avais quelque raison de compter... Le diah!e Temporte avec les autres! Tu sais de qui je veux parler ?
Je le devine, mon père... C'est un de nos bons amis.
— Un ami! pourquoi alors n est-il pas là? dit le comte avec plus de violence. Est-ce donc traiter convenablement ma maison que de s'y montrer une minute , et d\:i sortir sans prévenir, comme on s'échappe cfune.fiuberge où Ton ne peut payer son écol? Et cela, dans un moment où son honneur était attaqué; où il jetait feu et flamme contre sou calomniateur ! que dois-je penser ? Ou pe
beau courroux s'est apaisé, ou bien Georges se bat à l'heure qu'il est... Et je ne suis pas son second! mille diables!...
Le comte avait vu pâlir sa fille à cette idée de duel; néanmoins, il remarqua que cette impression s'élait vite effacée, et il fut au comble de la surprise quand Ghizla lui dit avec calme :
— M. de Rosière ne se battra pas , mon père.
— Et qu'en sais-tu ? s'écria le comte. Son honneur n'est-il pas attaqué? n'a-t-il pas déclaré hautement qu'il demanderait une réparation? Pourquoi ne se baltrait-t-il pas?
— Parce qu'il me Va promis , répondit Ghizla en baissant les yeux. Parce que je lui ai dit que sa parole nous suffisait à vous et à moi, mon père; parce que, du moment où nous le croyons innocent d\ine action qui, après tout , n'avait de coupable que le scan-
( 278 ) tlale quelle eût occasionné, Georges est convenu qu'il n'avait pas besoin d'autre satisfaction.
— Ah! dit seulement M. de IMaltingen ens la regardant attentivement.
— Je vous ai dit la vérité , ajouta Ghizla en s'inclinant,M. de Rosière ne se battra pas.
— Où diable est-il donc ?
— M. de Rosière n'a-t-il donc point paru ?
— Tiens , ma Ghizla bien-aimée , parlons d'autre chose ; je ne lui pardonnerai jamais ces façons d'agir. Il n'est pas entré dans sa chambre l'autre soir... Moi-même je m'ensuis assuré ce malin en voulant l'éveiller... N'en parlons plus.
Le vieux comte voulut en vain changer d'entretien; sa pensée était trop exclusivement occupée de M. de Rosière pour qu'il réussît à l'oublier ; il y revint bientôt , mais celte fois avec un air de tristesse qui prouvai! à Ghizla
( 279 ) combien son excellent cœur élait touche, et qui aussi mettait à découvert le secret îles vagues espérances conçues pur lui dans des temps plus heureux.
— Tu es pâle, ma Ghizla, reprit-ii en regardant fixement sa fille. Tu ne m'en dis rien, mais, depuis deux mois, je devine du chagrin dans les jeux. Ne rougis pas, maintenant... Moimême je le regrettais bien! Après loui, c'était un ami nour nous deux que ce Georges ; en dépit de ses bizarreries , en dépit surtout de ces rêvasseries qui le rendaient bien un peu mausade , je m'étais habitué à lui ; et loi plus encore que moi , peut-être ! Quand il nous a quilles, j'ai été long-temps à m'accou» lumer à ma solitude; c'est comme toi, Ghizla... Il n'y a pas de mal , mon enfant ; il est permis de regretter un ami qui s'était montré digne
de nous Mais le diable m'emporte si je
i oraprends sa conduite ! On est heureux de
( 280 ) le revoir, on se lélicite de ce qu'il va se justifier d'une imputation peu honorable, et au moment où Ton s'apprête à lui rendre son amitié, au moment, peut-être , où je nourrissais un grand projet , il nous quitte de nouveau ! Ma foi, je voudrais que ce fût pour toujours. — Pour toujours? oh ! mon père, M. Georges ne l'a pas dit...
M. de Maltingen sentit des larmes lui venir aux veux quand il vit l'anxiété de sa fille. Ce qui n'était qu'un doute pour lui devint une certitude : elle l'aime, pensa-t-il. Mille diables ! ce Georges est un méchant homme. Ghîzla , ajouta-t-il fout haut, M. de Rosière a pris ton bras hier en rentrant de la promenade... Puisque pour son affaire avec Bréval, il s'est ouvert à toi, il est impossible qu'il ne t'ait rien dit sur ses autres intentions; j'ai peine à croire aussi que , de sa part autant que de la tienne, il ne se soit passé entre vous
( 281 ) Je ces choses... bien naturelles, sans doute, mais que ma prudence eût dû prévoir... Parle, ma Ghizla ; c'est plus qu'un père qui t'interroge aujourd'hui : c'est un ami, et un ami aussi indulgent qu'il est tendre. . . Aimes-tu Georges, et lui-même a-t-il apprécié à leur valeur les trésors de ton coeur ? Parle , ma Ghizla ; jamais mon esprit ne fut plus agité que depuis deux mois; je te cachai mes préoccupalions, je me contins lorsque Bréval vint nous faire cette histoire d'enlèvement d'une jeune veuve... Mais la dissimulation est incompatible avec mon caractère, et, comme toujours, je veux parler franchement. Ne s'agit-t-ilpas, après tout , du bien le plus précieux mis en mes mains par la Providence? Ghizla , réponds-moi ; me suis-je trompé; Georges et toi vousaiînez-vous d'amour?
L'excellent homme pleurait , en parlant ainsi ; <t ce témoignage inaccoutumé d'une
( 282 ) vive émotion alla droit au cœur de Ghizla , rempli déjà de confusion :
— Mon père ! . . . mon père !. ... Que me demandez-vous ?...
— Madame ia baronne de Tré ville ! dit Gottlieb en ouvrant brusquement la porte, et annonçant une visite.
Le comte fît un geste d'impatience, essuya avec une certaine honte ses yeux humides, et, en envo} ant in petto madame Tréville à tous les diables, se leva pour aller à sa rencontre.
Pour Ghizla , émue des questions de son père autant que de l'état d'incertitude de son cœur, elle n'entendit pas sans un frissonnement intérieur le nom de cette femme qu'une sorte d'instinct lui représentait maintenant comme une ennemie. L'arrivée de madame de Tréville lui avait pourtant sauvé une explication redoutable avec son père, et, sans
( ï>83 ) te souvenir des paroles de Georges , elle eût remercié le hasard qui semblait envoyer si à propos la coquette parisienne à l'aide de sa timidité; mais ce qu'elle savait depuis la veille du caractère de celte dame lui fil envisager comme un présage funeste sa visite inattendue.
La réception fut froide de la part des habitans de Maltingen, si froide, même, que madame de Tréville, qui ne connaissait pas la cause de celte froideur, eut besoin de toute sa présence desprit pour n'en pas être décontenancée. Après avoir répondu au salut du comte, elle embrassa affectueusement Ghizla, en même temps qu'elle s'écriait :
— Mes bons amis ! vous êtes surpris de ma visite , n'est-ce pas? Eh bien ! moi-même je suis émerveillée de la cause absurde de cette course matinale. Comte ,je me permets d'avoir (]e<. Fantaisies, comme si j'étais encore une
jeune et jolie femme! Mais j'ai peur de ne p: serque pour une vieille folle. Heureusement, j'ai pour habitude de ne jamais réfléchir et d'agir d'après l'inspiration de ma cervelle , quiUe à me repentir après. Bref, M. le comte, je viens vous prier de me faire assister à cette chasse au daim pour laquelle tout le canton est en Pair.
— La folle , en eifet ! pensa le vieux comte. — Néanmoins, cette demande de participer au plaisir favori de M. de Mallingen lui causait une satisfaction secrète qud voulait en vain dissimuler. — Par le ciel ! vous arrivez bien, s'écria— t-il , j'allais partir pour le carrefour de Lauterbrunn où j'ai donné rendez-vous à quelques forestiers du roi qui
m'ont parlé d'une chasse admirable en
perspective. Nous partirons ensemble, si vous le voulez , ma belle dame.
— De lout mon coeur. El cette aimabh
( 285 ) enfant sera des noires ? ajouta madame deTréville en caressant la joue de Ghizla. Allons , comte , mettez vos bottes hongroises, armezvous de pied en cap, et partons. Vous nous donnerez les chevaux les plus doux de votre écurie, pour l'enfant et moi.
Le comte jeta un long regard sur sa fiile , avant de répondre à madame de Tréville. Il comprit facilement à l'expression des traits de Ghizla qu'une course de ce genre ne serait guère en harmonie avec sa disposition d'esprit ; mais il éprouvait quelque crainte de contrarier la moqueuse parisienne, et, avant de répondre , il jugea prudent d'attendre l'opinion de Ghizla.
— Si vous le trouvez bon , mon père , dit celle ci avec le plus de calme qu'elle put donner à sa voix, je resterai à Maltingen...
— Vous vous ennuierez, ma belle amie; venez avec nous ; chemin faisant, je vous ra-
( 286 ) conterai une histoire à laquelle vous vous m léresserez , j'en suis certaine.
Ghizla regarda madame de Trévdle avec une expression presque méprisante, et lui répondit avec le même calme :
— Vous savez , madame , que, depuis quelque temps, on a que trop raconté d'histoires
— Par le diable ! Ghizla a bien raison, s'écria le vieux comte.
— Quant à l'ennui de ma solitude, continua mademoiselle de Mallingen , je suis faite depuis long-temps à celte retraite, et, loin de m'y ennuyer, je la préfère aux plaisirs bruyans et agités que vous aimez. À chaque caractère, ses goûts et ses plaisirs... Je serai heureuse de savoir que vous vous amusez...
— Elle atten 1 31. de Rosière , pensa madame de TrévilL' ; ce départ précipité n'était qu'une feinte. — Laissez-moi insister , ma
bonne Ghizla ; si vous n'allez pas à la chasse, je reste avec vous, d'abord; que deviendrais-je, pauvre Diane au milieu de tous ces Acléons en bottes fortes ? Il faut que vous veniez, mon enfant , et , qui plus est, que vous entendiez mon histoire. . .
Ghizla se taisait embarrassée, ne sachant comment échapper à une société qui lui était maintenant odieuse... D'ailleurs, la pauvre enfant avait au fond du cœur des pensées qui lui faisaient désirer la solitude... Elle espérait la visite de Georges... Il ne pouvait larder à venir... Et que de choses il aurait à lui dire!. . . Et puis , les questions de son pèie avaient été tellement précises , elles avaient tait vibrer si profondément les secrètes perplexités de son coeur que la solitude lui était devenue nécessaire, non pour analyser ce qui se passait en elle , mais pour s'abîmer dans l'océan des sensations diverses qui l'obsédaient depuis la
( 288 ) veille. Madame êè Trévilie sembla devux v l'irrésolution de la jeune fille ; après avoir prié M. de Maitingen d'aller tout préparer pour le départ , el!e prit la main de Ghizla , et, avec la familiarité que son âge et ses habitudes i ni permettaient, elle lui dit en la regardant fixement :
— Gbizia , vous attendez quelqu'un. C'est pour recevoir cette visite que vous refusez de m'accompagner.
— Que voulez-vous dire, madame ?
— Vous avez raison de prendre un air bien tragique , mon enfant ; car, si mes prévisions ne me trompent pas, la chose est grave , en effet... Gbizia , je n'ai jamais été' autant préoccupée de mes propres intérêts , que je le suis aujourd'hui de ce qui vous regarde. Vous marchez vers un abîme, imprudente enfant!
— Je ne vous comprends pas , madame. —
La voix de Ghizla était tremblante. — Mais j'ai la confiance de n'avoir commis aucune imprudence blâmable. Expliquez-vous.
— Vous ne me trompez pas avec cette prétendue conscience, Ghizla. Dieu merci , je suis vieille, et j'ai le privilège de mon âge : l'expérience. Je vous dis que vous vous engagez dans une route qui vous conduit tout droit à votre perte. Ecoutez-moi , et promettez de répondre avec franchise. C'est M. de Rosière que vous attendez.
Ghizla ne répondit pas immédiatement.
Partagée entre sa répugnance à faire un mensonge et son dessein bien arrêté de ne rien confier à madame de Tréville, elle cherchait une réponse évasive , et crut l'avoir trouvée lorsqu'elle dit :
— Pourquoi attendrais-je M. de Rosière , Madame ?
— Parce que cet homme vous a ensorcelée,
( 290 ) Ghizla , s'écria madame de Tréville ; parce que , comme un autre don Juan , il fait une victime de chaque femme qu'il rencontre :
La Biondina ,
La Brunetta ,
La Uaeslosa,
La Piccina ,
La Piccina , c'est vous , mon enfant ; vous l'aimez, Ghizla, je ne me suis pas trompée^
La glace était rompue, et madame de Tréville se flattait qu'une fois amenée sur ce terrain , la conversation prendrait une tournure favorable à ses projets ; mais la jeune fille qu'elle voulait faire tomber dans le piège, s'était affermie dans sa résistance , pendant ce peu de mots moitié parlés, moitié chantés , d'une voix qui, certes, était une pauvre interprète de la musique de Mozard. Elle sourit d'un air passablement ironique , et au lieu de répondre , questionna à son tour.
— Est-ce d'après votre propre expérience, dit-elle, que vous connaissez le pouvoir du moderne don Giovani ?
Madame de Tréville se mordilles lèvres; le coup avait-il porté juste ? c'est ce que nous saurons probablement par la suite ; mais Ghizla ne vit pas sans un certain contentement , la contraction des traits de son adversaire ; ce mouvement fut du reste , aussi rapide que passager; quelque émotion que la coquette eût ressentie, son habile dissimulation l'aida à la cacher aussitôt,
— Petite folle ! s'écria-t-elle en caressant la joue de Ghizla ; croyez-vous que don Juan se fût adressé à une vieille femme?
— Dona Elvire n'était plus de la première jeunesse... dit encore Ghizla avec une intenliop malicieuse.
— Parlons de vous , s'il vous plaît , repiit la coquette encore plus irritée de ce quolibet;
( 292 ) laissons dona Elvire , et toutes les autres vieilles femmes. Vous ne m'avez pas répondu, Ghizla; mes yeux ne m'ont pas trompée, et je répète , ma pauvre enfant , que vous aimez M. de Rosière.
— Et cette histoire que vous deviez me conter, me la direz-vous ?
Madame de Tré ville comprit que Ghizla n'avouerait rien , tant qu'elle lui parlerait sur ce ton. Elle changea donc de batterie, et prenant un ton plus insinuant , continua ainsi :
— Après tout , cet amour peut paraître raisonnable au premier aspect ; Georges est libre , vous Têtes aussi , vous vous plaisez , vous vous épousez, cela va tout seul... Mais-, pauvre enfant , M. de Rosière n'épouse jamais...
— Madame !
Il y avait tant de fierté, d'indignation, de dédain dans ce mot , que madame de Tré-
( 293 ) ville s'arrêta un moment. Elle subissait bien involontairement l'ascendant que la vertu outragée exerce sur des âmes semblables à la sienne, mais cette suprématie que l'innocence de Ghizla lui donnait, ne servit qu'à exciter la perfide qui voulait lui mettre son venin dans le cœur.
— Vous vous récriez , Gbizla , je comprends votre indignation ; mais , croyez-moi , quand je vous dis que M. de Rosière ne fera de vous qu'une victime de plus. Au surplus , il faut que je parle , puisque je ne suis pas venue pour autre chose. Je connais depuis longtemps cet homme , et si je disais le nombre de femmes qu1 il a perdues, vous seriez épouvantée , mais désabusée aussi; je voudrais pouvoir vous faire entendre les pleurs que Tune d'elles, surtout a versés sur mon coeur!.. Oh ! Ghizla , vous n'aimeriez pas cet homme abominable ! Je 1« connais , vous dis— je !
— Oui, répondit avec assez de sang-froid , mademoiselle de Maltingen ; je suis certaine même, qu'il y a entre vous deux un secret... Mais, moi, je ne cherche pas à deviner ce que Ton veut cacher. Je ne veux pas connaître celte femme.
— Un secret... balbutia madame de Tréville. Il n'y a entre lui et moi que la connaissance d'une partie de ses débordemens.
( — Qu'est-ce que cela veut dire , pensaitelle en même temps ; cette petite fille se donnerait-elle des airs de persifilage ? — ) Quant à cette femme, c'était mon amie.
— Votre plus intime amie , j'en suis sûre.
— Ghizta , le ton avec lequel vous m'interrompez me confirme , dans l'idée que le mal est déjà grand. Mon amitié pour vous m'oblige à vous le dire, Ghizla, la démarche que vous allez faire vous déshonorera... Ne m'interrompez pas, je devine tout ce que vous al-
( 295 ) lez dire, mais songez à voire père... à son chagrin... IL faut que je l'avertisse , Ghizla , et je le ferai si vous ne me promettez pas cîe résister à ce que Georges exige de vous.
— C'en est trop, Madame, dit Ghizla en se levant. Dites à mon père ce que votre amitié ( elle appuya sur ce mot ) , vous suggère d'honorable pour sa fille , quant à moi , je n'en écouterai pas davantage.
Mademoiselle de Maltingen se dirigea vers la porte ; mais son ennemie lui barra le passage.
— Un mot seulement , Ghizla, un seul.
Croyez que je ne suis conduite dans ceci , que par une grande affection , par le désir de sauver votre réputation. On causait beaucoup il y a deux mois, du séjour de Georges à Maltingen , aujourd'hui qu'il est revenu après son escapade de Baden...
— Je sais , Madame , interrompit Ghizla ,
( 296 ) que Ton a bien voulu s'occuper de moi , mais la calomnie m'a trouvée insensible. Quant à M. deRosière, il était libre, Madame, et d'ailleurs il a nié ce dont on l'accusait ; personne probablement , n'osera le répéter, à moins que ce ne soit des adversaires contre lesquels le bras d'un homme est désarmé.
— Croyez, Ghizla, que les bruits qu'on semait sourdement contre vous , m'étaient bien pénibles , reprit avec quelque confusion madame de Tréville. Mais pour Georges, je sais que le perfide a la langue dorée , et la voix persuasive. Il a donc pu vous convaincre facilement, pauvre ingénue l mais au fond la vérité est là , et toute son indignation apparente ne l'a pas forcé pourtant à se battre avec M. de Bréval.
— Je savais que M. de Rosière ne se battrait pas.
— Oui, vous le lui aviez fait promettre ,
( 297 ) sans doute; mais s'il avait été calomnié , il se serait battu en dépit de vos défenses et de vos prières. S'il ne s'est pas présentéau champ clos, c'est que le déloyal chevalier savait que Bréval avait dit vrai.
— Si c'est votre opinion, je n'ai rien à dire, si ce n'est que ma conviction est toute contraire. Mais laissons ce sujet , mon père doit être prêt; laissez-moi m'assurer qu'il va venir, vous pourrez continuer avec lui un entrelien que je ne reprendrai qu'en sa présence.
« Il n'est pas question d'enlèvement ici , ou bien celte jeune fille est plus habile que moi , pensa madame de Tréville, il faut pourtant que je sache ce qu'elle a dans le coeur, si le départ de Georges est réel, et si Ghizla est pour quelque chose dans ce départ. »
— Mon enfant, reprit-elle en arrêtant encore une fois Ghizla ; j'ai tort , j'en conviens ; mais ne m'accusez pas de vous jutçer légère-
( 298 ) nient. On avait parlé d'enlèvement... Je n'y crois pas, Ghizla ; je n'ai parlé comme je l'ai fait que pour vous éprouver. — Mais , enfin , il y avait des indices qui , quand ils s'appliquaient à un homme tel que Georges, pouvaient justifier toutes mes craintes...
— Des indices ? que voulez-vous dire? demanda Ghizla , impatiente de mettre fin à ce supplice.
— D'abord , répondez-moi. Où est M. de Rosière.
— Je l'ignore, M. Georges n'est pas resté à Maltingen hier.
En faisant cette réponse , Ghizla ne put retenir un soupir qui fut remarqué de madame de Tréviile.
— Ainsi, il est donc vrai qu'il, soit parti , comme le dit ce billet qu'on m'a communiqué.
En même temps , elle remit à la jeune fille
( 299 ) le billet écrit par M. de Rosière à Bréval , et examina attentivement la physionomie de Ghizla , tandis que celle-ci le parcourait... Malgré son désir de rester impénétrable , la pauvre enfant ne put empêcher son émotion de se trahir : Georges était parti , parti sans la revoir, comme elle le lui avait demandé. —
Parti avec madame Dalton, sans doute
« Elle ignorait son départ , se dit madame de ïréville ; elle l'attendait , il est parti sans lui dire adieu , elle l'aime, et elle est jalouse î Enfin, j'ai rencontré juste, je sais où il faut frapper maintenant , pour agrandir la blessure... C'est toujours cela. »
Ghizla rendit, sans prononcer un mot, le fatal billet à madame de Tréville.
— Eh bien! reprit celle-ci, qu'en ditesvous. Est-ce là le ton d'un homme calomnié?
— Je vous ai déjà dit , Madame , qu'il me semblait que dans cette afïàireM. de Rosière était parfaitement libre...
— Oui, sans doute, ii est libre, et c'est pour retourner au plus vite près de madame Dallon, qu'il vous a quittée si brusquement... Le motif de son voyage restera seul un mystère... Que je suis aise , Ghizla , de vous trouver si calme. Ce billet m'avait mis l'esprit à l'envers, je vous voyais déjà aux mains de M. de Rosière. — Pardonnez-moi mes soupçons, mon enfant , et félicitez- vous de ne pas être à la place de la jolie veuve. Lors même que séduit par son amour, sa beauté et sa fortune, il consentirait à l'épouser , croyez bien que le sort de la pauvre femme sera misérable... Et moi qui m'étais figuré que vous aimiez Georges !... Allons, encore une fois, pardon et embrassez-moi !
Gbizla pâle et immobile , se prêta à cette perfide caresse , plutôt parce que la force lui manquait pour y échapper , que par un sentiment aiïectueux. Son coeur , tendre et plein
( soi )
de candeur, n1avait jamais éprouvé de senùmens haineux , mais en ce moment , elle éprouvait une aversion instinctive pour celte femme qui, froidement, avec intention (Ghizla le pensait), s'était armée de perspicacité, avait découvert son secret , et venait lui révéler le malheur qui l'accablait. On devine ce qu'une caresse faite dans un tel moment, dut lui coûter , et quel effort de courage il lui fallut pour ne pas fondre en larmes...
M. de Maltingen rentra.
— Tout est prêt , belle dame ; j'ai fait seller deux chevaux qu'un enfant conduirait avec un brin de fil , vous et Ghizla vous serez en sûrSté. Allons, l'heure s'avance, et le daim pourrait bien ne pas nous attendre. Ghizla, tu n'es pas encore habillée ? Endosse ton amazone , et par le diable ! dépêche-toi.
— J'irai seule, dit madame de Tré ville en serrant la main de Ghizla. L'enfant n'est pas bien portante... Elle est triste.
— Par le diable ! je ne suis guère mieux disposé, s'écria le comte évidemment préoccupé. Ghizla , reste si cela te plaît , mon enfant. Pense à ton vieux père , ajouta-t-il tout bas en la baisant au front. — Pense à moi et pas trop à Georges.
— Il est perdu pour moi, s'écria douloureusement Ghizla , lorsque le galop des chevaux l'avertit du départ des chasseurs.
Des larmes abondantes coulèrent de ses yeux , et des pensées plus sombres les unes que les autres , vinrent l'assaillir. Ce n'était plus l'espérance qui luisait maintenant à son horizon ; c'était un affreux désert moral , un avenir d'abandon et d'isolement qui lui apparaissaient. O ! mon frère, monfrère! Rodolphe, qu'as-tu fait , pourquoi ne m'as-tu pas laissée dans l'ignorance de mes désirs? pourquoi m 'as-tu fait entrevoir l'île enchantée... Cette pensée ramena son esprit à ce rêve dans le-
( 303 ) quel une femme s'acharnait à sa ruine... Le nom de madame de Tréville vint sur ses lèvres. — « Que lui ai-je donc fait? » s'écriaitelle.
Elle était ainsi livrée à l'abattement le plus absolu , quand le vieux Gottlieb ouvrit la porte et demanda si Mademoiselle pouvait recevoir une visite.
— Mon père est absent , je ne veux voir personne , répondit-elle.
— C'est à Mademoiselle que cette dame veut parier.
— Une dame ? Son nom ?
— Madame Dalton.
Ghizla poussa un sourd gémissement, fit un faible signe de consentement , et se leva pour recevoir cette visite, dont l'imprévu avait achevé de troubler ses facultés.