X.E MONDr
Soyez malheureux, il vous accablera; soyez heureux, il s'agitera pour ruiner votre bonheur. Wildhkrr.
Pendant quelques instans, Georges et Ghizla marchèrent silencieux et recueillis. Plusieurs fois ils s'étaient tournés Tun vers l'autre comme s'ils eussent voulu parler; mais les paroles semblaient leur manquer pour
exprimer leurs pensées, et ils détournèrent la tête sans mot dire. Ce fut la jeune fille qui rompit la première ce silence pénible et embarrassant
— ■ Je ne vous interrogerai pas sur ce que vous avez fait depuis deux mois, monsieur, ditelle timidement. Mais la confiance que vous m'avez témoignée m'autorise à vous demander si votre esprit est plus tranquille que lorsque vous m'avez quittée.
— Plus tranquille ? reprit Georges en soupirant. Hélas! non, mademoiselle , je n'espérais guère d'adoucissement à mes chagrins; mais je l'avoue, je ne croyais pas qu'il fût possible d'en éprouver de plus vifs , et pourtant cela est.
Ghizla pressa légèrement le bras de M. de Rosière, et le sentit frémir sous le sien.
— Pauvre frère! dit-elle d'un son de voix qui exprimait au plus haut degré l'affection et la
pilié. Toujours malheureux , sans que je puisse rien pour son bonheur !
Georges regarda avec attendrissement et reconnaissance la charmante fille qui avait levé vers lui ses yeux humides. La clarté de la lune, tombant d'aplomb sur le visage de Ghizla, faisait ressortir l'expression touchante et triste de ses traits ; son écharpe bleue que la brise soulevait , le chapeau de gaze de même couleur sous lequel flottaient ses cheveux blonds, sa robe blanche et transparente , tout cela lui donnait une apparence aérienne et céleste.
— Vous êtes un ange , Ghizla , lui dit Georges avec entraînement. Un ange envoyé sur la terre pour consoler les cœurs les plus désespérés. Ne dites pas que vous ne pouvez rien pour mon bonheur ; car, près de vous , j'oublie presque que j'ai souffert.
— Non , Georges , je ne m'abuse pas sur le
pouvoir de l'amitié qui nous unit ; sans doute cette amitié est vive, dévouée ; et , quand vous étiez près de moi, quand nous pouvions parler à coeur ouvert , sans craindre que nos paroles fussent mal interprétées , je comprenais que vous éprouvassiez une consolation momentanée et quevousytrouvassiezquelque charme : mais, vous m'avez quittée; vous vous êtes retrouvé seul avec votre cœur, avec votre faiblesse,avec les pensées contradictoires qui vous assiègent ; et, me suis-je dit souventavec douleur, à quoi sert-il alors qu'il m'ait choisie pour sa sœur d'affection , s'il me fuit, à présent. Le dirai-je, Georges? il me semble que vous n'avez pu tout m'apprendre. Dans cet instant, même, je surprends dans votre physionomie la trace de nouveaux chagrins... me trompéje, mon ami?
Georges se tut avec embarras; Ghizla, trop discrète pour insister, continua :
— Pendant ces mois qui sesontécoulés silentement, Georges, j'ai fait bien des réilexions décourageantes , j'ai toujours pensé à vous ; mon amitié vous a suivi, bien que je ne connusse ni votre sort ni le lieu où vous étiez. Avec quelle impatience j'attendais le soir pour pouvoir me livrer librement à mes réflexions, à mes craintes, ou à mes espérances; pour exhaler tout ce que votre souvenir me mettait dans le cœur... Et vous, pendant ce tempslà, pensiez-vous à moi, monsieur? le pouviezvous ?
Il y avait dans la manière dont Ghizla appuya sur ce dernier mot , une intention que comprit parfaitement Georges , car il répondit :
— J'étais seul , mademoiselle , et sur mon âme, votre souvenir ne m'a pas quitté un instant. — ~ Parlons franchement, Ghizla, comme nous l'avons toujours fait jusqu'ici , ajouta-t-
il après une pause. Depuis que votre amitié clairvoyante a découvert , une partie des peines...
— Une partie , Georges ! qu'y a-t-il donc encore ?
— Depuis que vous avez deviné , conlinuat-il sans répondre à cette question, ces peines morales dont je ne puis secouer le joug, je me suis autorisé de la confiance que vous m'accordiez pour vous dire des choses que vos oreilles n'eussent peut-être pas dû entendre : laissez-moi vous parler encore une fois à cœur ouvert. On vous a dit, dans une intention aussi méprisable que perfide , que j'étais parti avec cette femme; iln'en était rien. Et vous, Ghizla, vous avez pu croire une telle calomnie ! vous aviez donc oublié les dispositions dans lesquelles je m'étais séparé de vous? J'étais donc tombé bien bas dans votre estime? mais nonj vous n'avez pu ajouter foi à ces mensonges...
Comment avez-vous pu penser que, dans le moment même où je prenais avec vous rengagement de bannir de mon cœur mes souvenirs, je faisais un pas nouveau, vers une femme que je dois oublier.
— Vous êtes si faible, Georges! interrompit Ghizla à voix basse.
— Hélas! oui, je suis faible ! [faible surtout quand c'est à mon cœur que s'adressent les séductions. Mais, vous le savez, je m'étais enlevé les moyens de succomber à la faiblesse. Avant de quitter Baden , j'avais écrit une lettre qui devait décider de tout mon avenir, on m'a répondu , et les termes de cette réponse étaient tels qu'ils ne me laissaient plus d'espoir. C'était donc une calomnie gratuite que ce bruit d'enlèvement. Je vous ai promis lout-àl'heure de ne point chercher à me venger de Bréval; je tiendrai ma promesse sans qu'il m'en coûte beaucoup j car, après tout , ce pauvre
garçon n'est qu'un instrument que Ton fait agir, instrument docile dont l'ineptie offre toute sécurité. Mais , si j'abandonne Bréval à ses regrets , car je suis sûr qu'il en éprouve , je veux remonter jusqu'au mauvais esprit dont il n'était que l'agent. Celui-là, je veux m'en emparer, lui arracher en face de tous le masque perfide dont il s'affuble et le stygmaliser de manière à lui ôter l'envie de me nuire à l'avenir. Et encore , si son venin n'empoisonnait que ma vie déjà si malheureuse ! je dédaignerais peut-être ses attaques > je le mépriserais ; mais, pour satisfaire je ne sais quelle haine , pour venger je ne sais quelle injure futile, on s'attaque à ce que j'aime le plus au monde ; à une âme pure et élevée , que son élévation et sa pureté devaient mettre à l'abri des morsures de ces vipères. . . Je ne puis souffrir que, parce que l'on m'aura voué une amitié sainte et fraternelle ,
parce que Ton aura pénétré clans les replis de mon cœur pour y guérir des blessures que je jugeais incurables ; parce que Ton m'aura démontré que Ta venir n'était pas encore fermé pour moi ;parce qu'après avoir entendu mes plaintes de désespoir , on m'aura consolé; je ne puis souffrir, dis-je , que parce que l'on aura fait tout cela pour moi, et que, pour le faire, on aura montré à mes yeux ce que le ciel a créé de plus généreux , de plus noble, on soit poursuivi de la voix railleuse et médisante de quelquesêtres dégradés!... Je vous ai dit que j'allais vous parler encore une fois à coeur ouvert , écoutez donc ce que je vais vous dire; peut-être vous enièverai-je encore quelques illusions; mais, lors même que notre amitié ne l'exigerait pas impérieusement , je me croirais encore obligé de vous offrir le fruit de mon expérience ; car c'est le devoir du navigateur de signaler les écueils où t. i. i£
pourraient se briser d'autres voyageurs; et , comme il y a long-temps que je flotte sur cette mer périlleuse que Ton appelle le monde , ma voix doit avoir quelque autorité. Il y a tout près de nous un esprit malfaisant qui conspire ma perte et votre malheur, Ghizla!
A peine eus-je reconnu sa présence que je résolus de déjouer ses projets; vos sages conseils m'avaient fait sentir la nécessité d'embrasser une carrière qui, en occupant ma vie, aurait eu le double avantage de me préparer l'avenir , et de me faire oublier le présent. J'usai de mon crédit pour me faire attacher au consulat de B...Je me livrai secrètement aux éludes que mes fonctions exigeraient, déjà je me réjouissais du calme que le travail procurait à mon esprit; je commençais à penser moins souvent à celle qui naguère absorbait ma vie entière; j'étais heureux à l'idée do la satisfaction que ma chèi e
sœur Ghizla éprouverait lorsque jlrais lui dire : Je suis moins malheureux , et c'est à vous que je le dois... Un moment a suffi pour renverser mes projets et me lancer de nouveau dans les agitations dont mon àme était à peine reposée. D'autres penseraient qu'ils ne doivent pas vous instruire de ce qui se passa alors ; mais moi, Ghizla, je me reprocherais éternellement mon silence. Un jour, j'allais faire à Adiesberg une visite à une femme que vous connaissez comme moi , qui est chez vous aujourd'hui , et vous a accablée plus d'une fois de témoignages d'attachement. Je crois qu'il n'est pas besoin de vous dire le nom de cette femme. Après les premières politesses , la conversation devint plis intime; on en vint à parler de quelques personnes de notre connaissance, et votre nom sortit enfin des lèvres de madame de Tiéville...
— Madame de ïréville? interrompitGhizla,
qu'a-t-elle pu dire de moi ? Du bien , sans doute; elle est si indulgente , et m'aime tant! — Vous allez en juger ; auparavant, promettez-moi de ne pas être blessée, en m'entendant répéter ses paroles. J'éprouve déjà bien de ia confusion à les redire, mais il faut que vous connaissiez ceux qui s'intitulent vos amis. « Mauvais sujet , dit tout haut madame de Tréville , en m'adressant la parole avec ce ton léger que vous lui savez! vous ne vous vantez pas de votre bonheur, vous êtes un homme aussi heureux que discret. » — Je ne savais où elle en voulait venir, Ghizla , je ne savais à quoi madame de Tréville faisait allusion. J'attendis donc qu'elle continuât. C'est alors que j'entendis sortir de sa bouche des mots qui me causèrent une horrible douleur. « — Voyez-donc ! non content d'avoir subjugué les jolies femmes de Paris et de Baden , il accapare 'encore la plus aimable Aile-
( 213 ) mande qu'on puisse rencontrer. Ah cà, monsieur, épouserez-vous Ghizla , au moins ? » — je demeurai stupéfait... Mais qu'avezvous ?
Georges avait senti chanceier mademoiselle de Maltingen , et il frémissait d'indignation en voyant madame de Tréville qui venait de se retourner et souriait ironiquement.
— Rien, Georges, je n'ai rien, dit avec effort Ghizla, continuez.
— Pourqui faut-il que je parle, reprit M. de Rosière. Remettez-vous, ma bonne sœur, et pardonnez-moi de vous faire entendre un langage que vous ne comprenez pas encore, mais qu'il est indispensable que je vous fasse connaître.
— Je vous répète que je suis prête à vous entendre, monsieur, murmura Ghizla toute confuse.
— Je demeurai donc stupéfait et, madame
( 214 ) de Tréville s'amusa beaucoup de mon ébahissement. — «IVêtes-vous pas bien à plaindre? « continua-t-elle, tout le monde voudrait « être à votre place. Comment donc, passer « presque tous les jours tête-à-tête avec « Ghizla, parcourir avec elle les environs, lui « conter ses douleurs, mais c'est charmant; « rien n'est plus commode, le bon père n'y « voit rien, les imaginations vont leur train, « et notre mauvais sujet aussi. Ne trouvez- « vous pas, messieurs, que M. de Rosière « est le plus heureux des hommes ? » Ce que je souffris en entendant ces mots, Ghizla ne peut s'exprimer...
- Pourquoi , monsieur, vous affecter de ces misérables propos, dit avec noblesse mademoiselle de Maltingen.jVous avez pour vous votre conscience.
— Oui, oui, ma conscience nie disait que ces calomnies élaient atroces; mais à mesure
que parlait madame de Tréville , un voile qui , malheureusement a trop long-temps couvert ma vue, s'est déchiré tout à coup. Il y avait là cinq ou six personnes dont le sourire approbateur me remplissait de rage. Je ne pus y tenir, je me levai vivement, et dis en peu de mots qu'il n'y avait qu'une âme vile et méprisable qui pût supposer de semblables relations entre vous et moi. Madame de Tré-~ ville sentit qu'elle avait été trop loin, chercha à s'excuser sur des on dit , et finit par demander à plusieurs personnes s'il n'était pas exact que de tels bruits eussent couru. Ces personnes l'affirmèrent en protestant du bout des lèvres qu'elles n'en croyaient rien. . Je sortis désespéré. Vous, Ghizla, ce qu'il y a de plus pur au monde , jetée en pâture aux dents acérées de la calomnie; votre nom, qu'on ne devrait prononcer qu'avec respect, livré aux railleries du monde , votre père entendant
tout à coup un écho de ces ignobles mensonges , votre imputation perdue, votre bonheur domestique troublé, votre avenir arrêté... Oh! Ghizla, je ne puis énumérer les images terribles que cette fatale conversation évoqua. C'est parce qu'elle m'a donné son affection , qu'elle s'est perdue , me dis-je avec épouvante. Généreuse fille ! dans son inexpérience elle n'a pu deviner que, là où elle ne voyait qu'une œuvre de commisération et de pitié , l'horrible monde verrait une œuvre de turpitudes. El moi , lâche égoïste , j'avais pu , en dépit de l'expérience que ma vie agitée m'avait donnée , j'avais pu m'abandonner aux douceurs de son amitié , ne pas en arrêter 1 élan!... Je rne regardai comme un misérable, Ghizla, comme l'assassin de votre honneur, le destructeur de votre repos. Plus tard, me dis-je , elle ouvrira les yeux sur l'abîme où, iaible et confiante, elle s'est laissé en-
trainer ; lorsque ses oreilles seront frappées de quelques-unes de ces paroles qui pénètrent . dans le coeur comme la lame d'un poignard, au lieu de nTappeler son ami , elle me regardera comme un monstre, elle me prendra justement en horreur, elle me maudira...
— Oh! Georges, Georges, au nom du ciel ne proférez pas ces horribles mots, dit Ghizla
avec agitation.
— Je méritais tout cela, Ghizla . et j'embrassai d'un coup-d'ccil tout le mal que j avais fait. Pendant quelque temps je fus trop anéanti pour m'arrêter à aucune idée ; mais enfin je réfléchis que, puisque ma lâcheté vous avait fait une blessure sanglante, je devais au moins avoir le courage de me punir. Je quitterai Maltingen, me dis-je alors , et mon absence bien connue mettra fin aux calomnies. En effet, Ghizla , je vous dis adieu et je partis comme un criminel , ayant honte de moi-ïiiême et
( 248 ; ra'étant interdit comme premier châtiment le bonheur de vous voir. Mais avant de m'éloigner pour toujours — je le voulais, du moins — je me rendis chez madame de TrcviUe , et lui reprochai sévèrement d'avoir propage des bruits aussi calomnieux; fai quelque empire sur cette dame , Ghizla; si vous connaissiez ie monde , vous n'en seriez pas surprise : la possession d'un secret met à notre entière disposition la personne que ce secret intéresse ; mais, en même temps, celte posse.ssion nous crée un ennemi implacable, dont la haine n'est contenue que par la crainte. C'est un combat perpétuel; mais, jusqu'ici j'ai été le plus fort... Madame de Tréville promit de réparer autant que possible le mal qu'elle avait fait. Je me persuadai que mon absence ferait tomber ces calomnies dans l'oubli, et me résignai avec joie au sacrifice que j'ajournais, me résignant à vivre loin de ce qui
m'était cher, puisque ma présence lui était fatale... Je ne serais jamais revenu, Ghizla.
— El vous n'avez pas songé, monsieur, que vos amis vous regretteraient, dit-elle d'un ton de reproche. V ous ne vous êtes pas demandé si votre amitié n'était pas suffisante pour compenser de méprisables attaques.
Vous n'avez pas réfléchi qu'une absence prolongée me mettrait mille craintes dans le coeur? Moi, qui savais combien vos chagrins personnels sont poignans, monsieur, qu'aurais-je pensé?... Je vous conjuré de rester... Oh! Georges, vousnem'aimez pas comme un frère!
— Merci de ces reproches, reprit M. de Rosière en dissimulant l'émotion que ces paroles lui causaient; je n'ai jamais douté de l'amitié dont vous m'avez donné tant de preuves ; mais encore une fois , la mienne vous était funeste et je ne pouvais plus sans indignité revendiquer le titre de votre ami. Je
vous écrivis en partant.; et ma lettre , quoique conçue dans des termes vagues, vous fit entendre que quelque devoir imposant m'éloignait de vous. Je souffrais horriblement. Retiré à la campagne , près de la mer, je passai le mois qui vient de finir dans un état qui vous eût fait pitié. A toutes les pensées tristes que la cause de mon départ m'avait données , je n'ai pas honte de vous le dire à vous qui avez pénétré dans cette région douloureuse de mon âme , il s'en joignait d'autres d'une nature aussi poignante. Cette femme que, pendant si long-temps je me suis habitué à aimer de toutes les forces de mon âme, cette femme qui m'a quitté, abandonné : eh! bien, son image me poursuivait dans ma retraite. J'avais bien pris la résolution de ne plus la voir, mais ilmVtait interdit de l'oublier. Vous comprenez dès lors ce que j'ai souffert, néanmoins je me cramponnais à mon courage pour
ne pas fléchir dans ma résolution, lorsque une lettre de mon oncle vint changer toutes mes idées et me ramena ici. C'est encore le monde que j'accuserai de ce revirement subit dans mes projets. C'est pour déjouer une nouvelle perfidie, pour démasquer encore un ennemi que je reviens. Mon oncle avait appris indirectement et me mandait que généralement on croyait que j'avais enlevé celle dont au contraire je m'étais détaché. Elle avait disparu de Baden à peu près à la même époque que j'en étais parti et cette circonstance ne servait qu'à donner plus de vraisemblance à cette invention : Bréval l'annonçait hautement à Munich. Le nom de Bre'val me mit immédiatement sur la voie de cette perfidie, me fit entrevoir la main d'où parlait le coup et le but où l'on voulait frapper. Je ne balançai pas, et j'accourus pour vous désabuser, pour vous dire que j'ai été fidèle à la
; 222 ) promesse que je vous avais faite, et aussi pour réduire au silence l'ennemi imprudent qui m'attaque. C'est pour me chasser de votre estime que cette calomnie a été propagée, Ghizla, et je n'ai p;is besoin de vous dire quelle personne Ta inventé. Il est des âmes si corrompues que la pensée du mal s'y produit toujours avant celle du bien. Dans de pareilles âmes, la vue dune femme qui n'a jamais soupçonné, même, les souillures dont elles sont remplies . excite une haine qui s'exhale hautement quand on ose, ou qui prend de longs détours pour venir frapper traîtreusement le cœur qu'elle veut briser. Vous avez souvent laissé percer devant cetle femme l'amitié que vous aviez pour moi . et peut-être aussi avez-vous témoigné quelque inquiétude sur mon sort. Il n'en a pas fallu davantage, Ghizla, pour qu'un odieux projet... Tenez, suivez mes veux et voyez où ils sWrêleront.
Mademoiselle de Mallingen obéit machinalement ■ et rencontra le regard moqueur de madame de Tréville.
— Quoi , vous croyez que c'esl-elle?
— Oui , Ghizla , j'en suis certain et je suis résolu à confondre enfin cette femme perfide.
— Écoutez, Georges, reprit Ghizla 5 j'ignore en quoi madame de Tréville peut être confondue ; j'jgnore encore pourquoi elle aurait cherché à m'afïliger tout en me comblant de caresse* ; mais , si tout ce que vous venez de me dire est exact, vous avez un rôle noble et beau h jouer. Mon ami , méprisez la calomnie, vous disais-je tout-à-1'heure lorsqu'il s'agissait de M. de Bréval; maintenant , je vous le dirai encore avec plus de force puisqu'il s'agit d'une femme. Vous me donnez une bien triste opinion du monde, Georges ; mais ma conscience me suffit pour me garantir de ses
attaques; faites comme moi, mon ami; détournez les yeux de la foule et reposez-les sur des amis véritables , qui vous comprennent et briguent votre confiance ; restez parmi nous , restez au château...
— Oh! non, Ghiz'a, interrompit Georges en soupirant. Je ne puis plus demeurer chez vous comme par le passé, maintenant que je me suis justifié, je dois me tenir à L'écart.
— J'espère que vous ne le pourrez pas ! Si vous le pouviez vous ne m'aimeriez que faiblement.
— Ne dites pas cela : ne m"ôtez pas mon courage. Dieu sait si votre présence est douce à mon cœur! Des momens comme celui-ci, par exemple, ne sont-ils pas un bienfait de Dieu?
— Vous vous souviendrez de celte soirée , mon ami , n'est-il pas vrai! reprit Ghizla en regardant le ciel.
Après un moment de silence elle ajouta : — Mais, Georges, comment peut-on fuir ceux que Ton aime ?
Un cri perçant qui retentit derrière eux, arrêta les paroles sur les lèvres de Ghizla. M. de Rosière se retourna vivement et demeura stupéfait à la vue d'une femme évanouie sur la grève. Il regardait avec égarement , autour de lui et semblait près de s'évanouir lui-même,
— C'est-elle? oh! j'ensuis certaine , dit mademoiselle de Maltingen d'une voix brève et tremblante. Secourez-la.
Et , jetant un regard vers le reste de la société , elle vit que tout le inonde était déjà arrivé au perron. Un bouquet d'arbres les cachait à tous les jeux.
— Georges , continua-t-elle en serrant vivement la main de M. de Rosière, secourez cette femme... entrez chez le garde du parc.
A demain ; je l'exige: vous aurez besoin d'épancher voire cœur dans le coeur de votre sœur. Adieu, frère!
Elle quitta alors !e bras de Georges, rejoignit prompte ment les hôtes de Maltingen et dit , en entrant au salon :
— M. de Rosière s'est trouvé indisposé et m'a fait ses excuses. Il est rentré chez lui par la terrasse.
Elle dut répéter la même chose à madame de Tréville qui lui demandait en raillant où était passé son cavalier.
Pendant ce temps, M. de Rosière, revenu de son trouble , s'était baissé et avait soulevé la femme évanouie :
— C'esl-elle! avait-il dit.
— Oui , Georges , c'est moi , murmura Tinfortunée d1une voix étouffée, en ouvrant avec peine les yeux. Enfin je vous ai trouvé I pourquoi ne suis-je pas morte avant de vous avoir rencontré !
( 227 ) Sans lui répondre, M. de Rosière l'emporta jusqu'à la chaumière du garde , la déposa sur un siège et tomba à ses pieds.
MADAME DE TRÉVULE.
Quel plaisir d'écouter des lèvres charmantes murmurer la vérité qui nous platt. Lord Btrow.
Le lendemain de la promenade marquée par cet incident singulier, une femme qui joue un rôle important dans cette histoire, donna l'ordre de faire entrer enfin un jeune homme qui , depuis une heure au moins, at-
( 230 ) tendait cette faveur. Comme le fait penser le titre de ce chapitre, cette femme était madame de Tréville.
Tout-à-1'heure j'ai proscrit les descriptions avec une certaine amertume, et, sans doute, mon lecteur s'en croit préservé pour jamais. Cependant, le caractère de madame de Tréville devant être le principal ressort dramatique de mon livre , voici que je suis dans la nécessité de le faire connaître avec quelques détails. Je demande donc pardon de cette infraction à la règle que je m'étais imposée , en faisant observer, d'ailleurs, qu'il en est bien autrement des caractères que des clairs de lune; ceux-ci se ressemblent presque tous, leur blanche et amoureuse lumière caresse toujours mollement les objets d'alentour et fait éternellement briller les eaux argentées du
lac paisible , etc Mais les caractères ! Dieu
a permis qu'il en fût d'eux comme des visages;
( <i31 ) pas un ne rassemble complètement à l'autre. C'est à la faveur de cette différence bien constatée que je glisse ici mon esquisse.
Madame deTréville n'était plus jeune, ce qui , sous ma plume, ne veut pas dire qu'elle eût vingt-cinq ans , dernier degré de la vieillesse pour In plupart des romanciers , M. de Balzac excepté : — elle avait près de quarante ans. C'était une femme petite de taille, élégante de tournure; dans le monde elle paraissait, vive, bruvante, étourdie, franche comme l'or si l'on avait voulu la croire, disant tout ce qui semblait lui venir à l'idée , proclamant de toutes ses forces qu'elle n'avait jamais réfléchi que le plaisir était le seul bonheur désirable, qu'elle n'avait ni âme, ni coeur, ni sens , — rien de ce qui fait de la femme un trésor! — II y avait du vrai dans tout cela; d'abord la petite taille , l'élégante tournure et l'absente de coeur et de sens; mais madame
( 232 ) de Tréville avait une âme et une àrae des plus mauvaises. Ensuite , derrière sa vivacité bruyante et sa légèreté factice, elle cachait, au lieu de franchise, une duplicité peu commune; loin d'être étourdie , elle réfléchissait toujours beaucoup, même lorsqu'elle avait à parler sur des choses futiles; à plus forte raison pour les objets qui la touchaient plus particulièrement. Seulement, il y avait une différence marquée entre ces deux ordres de réflexion ; c'était son propre génie qui travaillait dans cette dernière circonstance , tandis que dans ce qui n'était que bagatelle et futilité , sa mémoire seule était en œuvre. Car , en dépit des brillans succès que cette femme a obtenus , elle n'avait pas l'esprit aussi vif qu'on le supposait ; sans manquer entièrement d'imagination, elle avait beaucoup plus de talent ; de ce côté, son propre fonds étant facile à épuiser, elle l'avait prudemment laissé vierge, et em-
pruntait continuellement à celui des autres. Il est juste de dire que sa manière de s'exprimer, ses minauderies grimacières , faisaient fort bien valoir cette conversation toute de pièces et de morceaux , espèce de kaléidoscope où sautillaient des lambeaux pris de toutes parts. Elle maniait habilement le paradoxe , arme favorite de ceux qui ont vu toutes les autres se fausser dans leurs mains ; visant toujours à Tin attendu , elle jetait à ses adversaires des mots ébouriffans qui mettaient les rieurs de son côté, terminaient les discussions et lui assuraient la victoire; on lui donnait alors ces noms tant ambitionnés par elle , étourdie, folle, fantasque, brise-raison , et elle avait, de plus, le bonheur d'entendre dire autour d'elle : « cette femme pétille d'esprit. » — Quelquefois on y était pris.
Une femme qui nTa pas de coeur , ne peutêtre conduite que par sa tête. Madame de Tré-
( 2&* ) ville uvait donc beaucoup tle tête à défaut «lu reste. Il va sans dire que madame de Trévil le notait capable d'aucun dévoûment, d'aucune amitié... Je ne parle pas des passions : les femmes de cette trempe n'ont pas de passions; elles savent les jouer admirablement toutes, mais, en réalité, elles n'ont que des goûts et de l'égoïsme... j'abuserais de la description, si je poussais plus loin cette esquisse; peu de mots suffiront maintenant pour la compléter. Toutes les actions, les paroles, les moindres gestes de madame de Trévil le n'avaient qu'un rr.obile : la vanité. Son rêve de toutes les minutes, le but auquel tendaient tous ses efforts , était de produire de l'effet , d'attirer à elle les regards de la foule , les hommages de tous les hommes. Pour arriver à ce résultat , elle avait passé sa vie à se créer une nature factice , qui , grâce à la perfection de son jeu , ne laissât apercevoir aucune trace de
travail. Elle y avait réussi en partie; mais que d'études, que de grimaces, que de répétitions devant une glace, cette perfection avait exigées ! A tout prendre , j'ai eu (ort de dire que madame de Tréville n'avait pas de passion. Une vanité pour laquelle on s'impose tant de laborieuses études, ressemble presque à une passion. Seulement, chez madame de Tréville, c'était une passion de (été. On verra plus tard que celles de cetts espèce ne causent pas moins de ravages que les passions du cœur.
Quant au physique de madame de Trévilie, c'était la parfaiteimage de son esprit. Ils étaient aussi travaillés l'un que l'autre , et le même talent qui employait les idées d'autrui pour remplacer le vide des siennes, mettait merveilleusement en pratique les secrets de toiletles qui donnent l'apnarence de la jeunesse. Les traits de madame de Tréviiien'étaientpas beaux; mais, à force de patience, elle s'était
( 236 ) Fait une physionomie qui plaisait par sa vivacité; ses yeux, avaient toujours en réserve une expression malicieuse qui faisait oublier leur petitesse , et son nez retroussé servait merveilleusement l'intention spirituelle du sourire perpétuel de sa bouche.
Jadis , dans les premières années de sa vie de coquette, madame de Tréville se dépouillait parfois avec joie du masque que le désir de plaire avait mis sur sur son visage; mais depuis long-temps telle était chez elle la force de Thabitude que, même dans l'abandon de la solitude, ce masque ne la quittait plus. Le dépit, la colère, la haine , seuls sentimens que la vanité blessée put lui faire éprouver, laissaient sur ses traits l'expression ineffaçable d'une trompeuse égalité d'humeur. C'était une femme artificielle.
Comme je l'ai dit en commençant ce chapitre, madame de Tréville donna ordre défaire
entrer clans sa bibliothèque un jeune homme quialtendait depuis long-temps. Quelqu'un qui eût eu le secret du caractère de cette femme eût deviné, rien qu'au mouvement précipité dont son pied battait sur un coussin la mesure d'un air qu'elle ne chantait pas , celui-là, disje , eût deviné à ce seul symptôme , qu'une contrariété plus qu'ordinaire la préoccupait. Heureusement pour elle, celui qui fut introduit presqu'aussitôt n'était rien moins que clairvoyant, et la vue du sourire coquet et ravissant avec lequel il fut accueilli , ne lui permit pas de penser que le moindre souci troublât l'esprit de madame de Tréville.
Ce jeune homme , c'était Bréval ; et , pour dire la vérité, il avait l'air fort sot. Le pauvre garçon n'avait pas encore soupçonné , ce que mes lecteurs savent déjà, qu'il fût entre les mains de madame de Tréville un instrument destiné à servir ses vues. Bien que , dans toute
cette affaire, il n'eût été que le bras , tandis que madame de Tréville était la tête; bien que son indiscrétion eût été prévue et provoquée adroitement par la parfaite comédienne, Bréval n'élait pas moins inquiet. Il faut néanmoins lui rendre justice, ce n'était pas la peur qui causait son inquiétude ; quoique novice, on peut être brave , et Bréval était l'un et l'autre à un degré convenable. Mais le malheureux jeune homme, guidé par une étoile fatale , était amoureux fou de madame de Tréville. Certes , jamais partie plus inégale ne fut engagée. D'un côté, timide et naïve admiration , crédulité aveugle, soumission entière comme cela se pratique au jeune âge ; de l'autre , aplomb imperturbable , indifférence
complète et expérience consommée Il ne
serait guère besoin de dire de quel côté était l'avantage, si, par une des bizarreries innombrables de l'amour, on n'avait vu la balance
pencher parfois du côté le plus faible ; mais ici la loi du plus fort avait exercé l'empire qu'on doit toujours raisonnablement lui supposer; Bréval était l'esclave très humble demadame de Tiéville, comme d'Asberg lavait été avant lui; et, dans ce moment, il craignait de lui avoir déplu... Le pauvre garçon !
— Indiscret, vous venez sans doute pour que je vous gronde , dit madame de Tréville en lui montrant une petite place sur son canapé et en accompagnant ces mots d'un regard en coulisse. Etes-vous bien préparé à supporter ma colère?
— Ne me traitez pas trop sévèrement , ré-~ pondit avec candeur M. de Bréval. Depuis hier, je suis presque fou quand je songe à mon imprudence. Pourrez-vous nie pardonner ? En vérité , je n'ose l'espérer.
— Mais quelle démangeaison subite vous a forcé de raconter partout ce que je vous avais
confié sous le sceau du secret? On dit souvent des femmes qu'unsecrel, qui n'est pas le leur, leur brûle tellement la langue qu'elles ne peuvent le garder plus d'une heure ; mais vous , vous êtes encore pire... indiscret comme un ambassadeur ! Fi , monsieur, vous n'êtes encore que simple attaché.
Madame deTréviîle avait long-temps songé à lamanière dont elle placerait ce mot, retenu je ne sais où; elle le trouvait spirituel, quoiqu'il n'y eût vraiment pas de quoi , mais l'occasion était excellente, et l'effet fut immédiat.
— Vous plaisantez !... Alors je suis absous, n'est-il pas vrai ? reprit M. de Bréval.
— Pas encore , monsieur ; car enfin , que va-t-il arriver de tout ceci ? M. de Rosière est furieux qu'on ait seulement soupçonné la vérité ; s'il sait que c'est moi qui vous ai si bien instruit, il me prendra en haine, et me compromettra par quelque sortie violente. Et puis,
( 241 ) il vous accuse de calomnie... En vérité, si je n'avais la réflexion en horreur, je me laisserais aller à une foule de tristes pressenlimens.
— Ne craignez rien , je vous en supplie. Tout ceci retombe sur moi , jamais votre nom n'a été mêlé à mes indiscrétions , et je ne souffrirai pas que Georges Vy rattache. C'est moi seul qui serai responsable à ses yeux : ne froncez donc plus vos sourcils; dites-moi que vous m'avez pardonné, ou que vous ne me ferez pas payer trop cher une étourderie que j'ai déjà bien expiée.
— Eh! oui, je vous pardonne , parce que vous ne savez ce que vous faites...
— Que vous êtes bonne! Voilà une parole qui me donnerait le courage d'affronter tout un bataillon de Georges, fussent-ils plus terribles et plus furieux que notre mystérieux ami.
— Vous a-t-il donc provoqué déjà... au t. i. 16
nom du ciel, n'allez pas vous battre avec cet homme.
En disant ces mots , madame de Trévdle jeta habilement à M. de Bréval le regard le plus séduisant que put lui fournir son arsenal de coquetterie. Le jeune homme en fut troublé, c'était ce qu'elle voulait.
— Ecoulez, reprit-elle d'un ion amical, je veux vous donner un conseil; mais, comme cela nem'arrive pas souvent , il faut que vous me promettiez de le suivre aveuglément.
Vite, promettez, monsieur, ou l'envie m'en passera.
— Comment ne jurerais-je pas de vous obéir, répondit le sentimental Bréval. Vous feignez d'ignorer combien je vous suisdévoué ; je donnerais ma vie...
— C'est bon , taisez-vous , c'est justement votre vie que je ne veux pas que vous donniez. Mon conseil, le voici...
— Dites, voire ordre.
— Voulez-vous vous taire , je ne sais plus où j'en suis. Ah!... mon conseil, mon ordre donc, si vous voulez, le voici : vous ne vous battrez pas avec M. de Rosière.
M. de Brëval baissa la tête d'un air confus. Comme nous Pavons déjà dit, lejeune homme était novice, mais brave; et d'ailleurs, n'eûtil pas possédé à un degré éminent cette dernière qualité, il avait, comme tous les hommes un peu dignes de ce nom , le point d'honneur assez chatouilleux. L'idée de reculer devant une réparation qu'il croyait devoir à M. de Rosière , ne pouvait lui sourire. Madame de Tréville remarqua bien la contenance embarrassée de Bréval, mais elle s'y était préparée.
— Hé bien , continua-t-elle , vous ne vous attendiez pas à celui-là , j'en suis sûre. Allons, monsieur, vous obéirez; c'est convenu.
— Je ne puis vous promettre cela , madame,
( 244 ) balbutia le jeune homme. M. de Rosière m'a demandé raison de ce qu'il appelle une calomnie , il m'a fait celle demande publiquement , d'un ton trop insultant pour qu'il me soit possible de reculer sans me couvrir de honte... non , je ne puis obéir.
— A merveille! vous êtes charmant, M. l'Attaché; mais cela ne me guérira pas de la manie des conseils, pas plus que vos indiscrétions ne m'ont guérie de celle des confidences. Qui vous a parié de vous couvrir de honte, fou que vous êtes? quelle est la femme qui voudrait déshonorer celui qu'elle...
L'habile coquette s'arrêta, afin que M. de Bréval pût terminer la phrase au gré de ses voeux. Celui-ci ne manqua pas, en effet, d'interpréter en sa faveur cette pudique hésitation. Elle m'aime! pensa-t-il.
— Vous vous tairez? de grâce, expliquezvous , s'écria la pauvre dupe en faisant des ef-
( 245 ) forts incroyables peur ue pas tomber aux pieds de madame de Tréville.
— ,fe ne veux pas (\ue vous vous battiez, reprit-elle d?un ton impérieux qui flatta extrêmement Brév.al. Mais pour cela, je ne vous dis pas de vous déshonorer. Ecoutez-moi , et armez- vous de patience, «:ar je vais vous faire un long discours , si je puis le conduire jusqu'au bout. Quatre jours après que Georges eût quiltéMallingen, madame Dalton a disparu de Baden : ceci est certain ; ainsi, les apparences sont contre lui. D'ailleurs, je suis sûre qu'il Ta enlevée. Me croyez-veus ?
— Pouvez-vous en douter? mais d'où vient que Georges nie si opiniâtrement...
— Vous le comprendrez tout-à-l'heure , répondez-moi d'abord; quand je vous dis que j'en suis sûre , c'est comme si vous l'aviez vu
de vos yeux, n'est-ce pas?
— Je suis prêt à le soutenir, en face de Georges lui-même , s'il le faut.
— A la bonne heure; maintenant laissez-moi achever mon discours. Il n'y a donc pas de calomnie de votre part ; il n'y a qu'indiscrétion. Cette indiscrétion, moi seule j'aurais le droit de m'en plaindre, et tout-à-l'heure j'ai essayé de vous en gronder ; mais il m'en coûtait des efforlsi ncroyables et j'aime mieux vous parler franchement, comme je fais toujours. Votre indiscrétion, loin de me déplaire, a parfaitement servi mes vues. Mais je prétends que vous gardiez aussi un secret quand je vous en prierai. Je vous commande donc, au nom de tout ce que vous voudrez , de ne jamais confier à qui que ce soit ce que je vais vous dire. Promettez-moi cela , non en diplomate, mais en homme d'honneur et en ami... votre main ?
Madame de Tréville tendit alors avec un charmant abandon une main assez sèche que Bréval saisit avec transport.
— Sur mon honneur, je vous jure que pas un mot de celte conversation ne sera répété sans votre aveu. Je suis trop fier du nom d'ami que vous voulez bien m'accorder, pour jamais m'en rendre indigne.
Madame de Trévilie souffrit patiemment qu'il lui baisât la main pendant une minute, et la laissa même quelque temps dans la sienne lorsqu'elle continua.
— Maintenant, voici tout le mystère , mystère d'iniquité, s'il en fut jamais. Vous saurez donc que ce beau M. de Rosière, dent personne ne connaît ici la vie passée , est un homme abominable ; je le connais, moi , c'est un de ces hommes sur la trace desquels j'ai bien peur que vous ne marchiez bientôt vousmême, M. l'Attaché; un de ces fléaux que notre faible sexe trouve sans cesse sur ses pas. M. Georges est le séducteur le plus adroit . le plus impitoyable , le plus irrésistible , le
plus satanique qui ail jamais tendu des pièges à une innocente beauté. Chaque fois qu'il a choisi et marqué une victime, il faut que la brebis timide se résigne : rien ne peut la soustraire à ce loup ravissant... Ne soupirez pas , comme si vous ambitionniez ce rôle affreux; d'ailleurs, je crois bien que vous n'êtes pas meilleur qu un autre, et votre air doucereux est un moyen peut-être plus sûr. .. Mais à quoi pensé-je donc. Ah ! m'y voici, M. de Rosière est un Lovelace peu ordinaire. Jugez-en, une femme de notre société de Paris (je ne la nommerai pas), a eu le malheur de se laisser fasciner par quelques avantages physiques, par un langage tout sentimentalesque , comme dit je ne sais plus qui, et non-seulement s'est éprise follement de cet homme, mais lui en a donné plus de preuves que la prudence n'eût dû le lui permettre. Tout alla bien pendant quelque temps. Cette femme, qui m'avait choisie pour
confidente, m'entretenait sans cesse de l'espérance qu'elle avait d'être aimée. Elle avait bâti sur le sable , la pauvre amie! j'en avais le pressentiment ; car je n'ai pas facilement de confiance en vous, messieurs, et j'ai toujours évité le danger. .. ce qui ne m'empêchera peut-être pas hélas ! d'y tomber comme une autre. Madame... — Dieu me pardonne, j'allais la nommer! — Mon amie vint un beau jour réapprendre qu'elle était indignement trahie, que nonseulement son séducteur était singulièrement refroidi, mais qu'elle voyait clairement qu'une autre femme l'occupait. C'était une douleur à fendre lame; et, ce qu'il y avait de pis, c'est que je ne pouvais rien faire pour le calmer, je ne pouvais que la partager. Je demandai donc à mon amie si elle connaissait le nouvel objet des soupirs de son infidèle ; elle me répondit que non , mais que cela lai importait peu : « L'abandon était sa
seule douleur, » ainsi que le dit M. Scribe; et elle pleurait toujours. Le spectacle de ce chagrin , me mil en colère contre M. de Rosière; et, ce que je n'eusse pas fait pour moi, je le fis pour mon amie... je lui suis si dévouée ! j'examinai la conduite de Georges , je suivis ses regards, et, grâce au peu de malice que ta nature m'a donnée, je découvris la vérité... Le monstre , non content d'avoir séduit mon amie , il cherchait à attirer une nouvelle et plus intéressante colombe dans ses filets. En un mot, M. de Rosière faisait une cour assidue à mademoiselle de Maltingen qui était alors à Paris ! .. . Voilà un raffinement de rouerie dont-il est peu d'exemple; n'est-ce pas ! S'adresser précisément à ce qu'il y a d<* plus pur et de plus novice, à une jeune fille qui ne sait rien du monde ni de ses dangers, c'est de la lâcheté; une semblable découverte me désola; moins encore , je
( 251 ) dois l'avouer parce qu'elle me donnait la certitude de l'abandon de mon amie, que par le péril où était engagée Ghizia , car je l'aimai comme ma fille, cette chère amie, dès que je pus la connaître. Mon parti fut bientôt pris, je sentis que mon devoir était de l'arrêter sur le bord de l'abîme. Mais d'abord , j'avais à achever ia guéri son de mon amie. Les femmes sont jalouses entrelles, à ce que j'ai entendu dire ; pour mon compte, je trouvé que c'est du temps perdu , on plaît ou on ne plaît plus, voilà l'essentiel : les larmes, les beaux désespoirs n'y font pas davantage que les reproches et les fureurs. Mais mon amie était jalouse comme un tigre; aussi, megardai-je bien de lui apprendre une vérité qui lui eut fait prendre en haine Ghizia. J'inventai , sans trop de peine , quoique ma paresse soit extrême lorsqu'il s'agit d'arranger un mensonge ; j'inventai, dis-je une histoire que
( 252 ) mon amie crut de boime foi , mais qui ne servit qu'a la rendre plus folle. J'eus beau lui jurer que M. de Rosière était un volage , qui ne Pavait jamais aimée... (Tétait i;n remède violent , je croyais qu'il la guérirait et il n'en fut pas ainsi ; elle ne se dit pas que l nomme qu'elle aimait n'était plus digne d'elle , elle ne l'abandonna pas à sa conscience , comme on fait parfois dans les romans: au contraire, elle se piqua au jeu et mit tout en oeuvre pour reconquérir son héros. Sur ces entrefaites , M. de Mallingen quitta Paris avec sa fille. Mou amie reprit courage; mais elle ne tarda pas à se désoler de nouveau ; M. de Rosière décampa un beau jour, et fut suivi de près par Rodolphe, !e frère de Ghizla, auquel le vieux comte avait permis de rester après lui à Paris, avec M. d'Asberg , son cousin. Ils allèrent à Baden , où Ghizla et son pète passèrent quelque temps. C'était évidemment un rendez-
vous; aussi je compris que mon amie n'avait rien de mieux à faire que d'oublier M. Georges. La malheureuse persista à l'aimer en dépit de toute raison, et en dépit aussi dece que je lui appris de son perfide. Une fois Ghizla parlie de Baden , que croyez-vous que fit Georges ? qu'il se désola, pleura? pas du tout, il s'éprit subitement de la jolie madame Dalton , celte jeune veuve si riche, s'en fit aimer, et il allait l'épouser, quand une brouille subile survint enlre eux 5 je n'en sais pas les détails, mais je sus bientôt que cet homme qui a horreur du repos, avai t couru à Mallingen, et recommençait son rôle de séducteur à l'égard de Ghizla. Oh! alors, je n'y tins plus , je partis pour l'Allemagne , décidée à le démasquer ; mon amie m'en priait si vivement: Quand j'arrivai , les circonstances étaient graves; d'autres yeux que les miens avaient remarqué les assiduités de M. de Rosière auprès de la jeune Ghizla, on
en avait parlé bas, d'abord , bientôt plus librement et, enfin, le moment était venu où la réputation de cette aimable fille allait être perdue. Pour une femme , des propos de ce genre sont peu de chose; et, pour mon compte, ils ne me touchent guère; mais pour une jeune fille à marier , vous concevez que c1est bien une autre affaire. C'est presque un brevet de célibat, et, en Allemagne comme en France, Ton court le risque de mourir vieille fille, quand on a été atteinte par la langue des médisans. Cette pauvre enfant y allait de bonne foi; elle se livrait au tentateur avec une candeur qui eut dû donner des remords à ce mépbistophelès de la séduction; aussi mes craintes devenaient extrêmes et je me creusais inutilement la tête pour savoir comment je l'arrêterais sur ce terrain glissant, lorsque le hasard me servit à merveille. Notre beau Georges devenait de plus
( 255 ) en plus sombre, et fuyait mes regards investigateurs; enfin, n'y tenant plus, H annonça qu'il allait taire un voyage d'affaires, et je vis a la tristesse de Ghizla que ce départ la désolait. Une fois, même, j'entendis cette enfant le supplier de rester.,". Je reviendrai, dit ce monstre, pensez à moi et conservez mpi votre affection. Quelques jours après , il nous quitta d'un air sombre et grave , qui me donna quelques appréhensions, je craignis qu'il ne se ravisât et n'enlevât Ghizla ; mais vous allez voir qu'il avait bien d'autres idées eu tête. Mon amie , Ghizla , deux victitimes, enfin, ne lui suffisaient pas, et moi, qui croyais qu'il en avait assez comme cela, je n'étais qu'une sotte. Comme je vous l'ai dit tout -à -l'heure , au début de ce long discours qui m'ennuie presque autant qu'un opéra en cinq actes, M. de Rosière alla tranquillement
a Baden où il retrouva madame Dalton, son
autre passion, et Fenleva. Décidément, rien de semblable ne s'était jamais vu, et il y eût eu cruauté à laisser dans l'ignorance la pauvre jeune filie qui allait attendre patiemment son retour. S'il revient, me dis-je, je veux qu'il la trouve guérie, comme mon amie. Car j'avais eu ie bonheur de réussir sans trop de peine auprès de cotte dernière , elle avait enfin compris qu'il était honteux d'aimer un tel homme, et, à l'heure qu'il est, elle l'a oublié; de sorte que mademoiselle de Maltingen seule me restait à désabuser, C'est alors, mon cher M. de Bréval , que je jetai les veux autour de moi , afin de trouver l'homme qu'il me fallait pour accomplir ce grand-œuvre d'humanité et d'amitié. Vous vous rappelez que je vous priai, il y a un mois, de venir causer ici comme nous sommes maintenant. Vous m'aviez débité une foule de jolies choses , galantes au possible; mais je n'avais pas
encore le tort d'y croire , comme je suis presque tentée de le faire aujourd'hui, et j'ajournai l'alliance que j'avais projetée avec vous. Je me bornai à vous apprendre que M. de Rosière avait enlevé madame Dalton , bien sûre que vous répéteriez une nouvelle qu'il ne me convenait pas de propager moimême. Vous êtes malin, M. l'Attaché, et je ne doutais pas que vous n'eussiez remarqué la liaison de Georges avecGhizia. Il ne serait pas homme, me dis-je, s'il ne saisissait cette occasion de faire une niche à un ami. En effet , la jeune fille sut bientôt par vous l'enlèvement de sa rivale, et toute la société le sut également. C'était quelque chose; mais il paraît qua cela n'est pas suffisant. Si je ne me trompe , le retour de Georges , le ton dont il a annoncé qu'on l'avait calomnié, son air plus sentimental que jamais, ont suffi pour effacer les inquiétudes t. i. 17
que ma nouvelle avait jetées dans le coeur de Ghizla. Sa crédulité excessive lui fera ajouter foi à toutes ies paroles du trompeur, et ce qui est pourtant une vérité irrécusable, lui paraîtra un mensonge. Je veux pourtant la désabuser , et c'est vous qui m'aiderez. Il faut que nous surveillions cet homme : non par un vain motif de curiosité , mais pour faire servir nos découvertes au salut de l'innocencè compromise. Voilà un but qui est noble , j'espère , M. l'Attaché ! et puisque je suis en train de vous parler franchement, j'ajouterai que, si vous n'entrez pas dans ma ligue contre ce M. de Rosière, je ne croirai plus un mot de vos protestations. Voyons, voulez-vous faire alliance ou rompre à jamais? Voici quelle sera votre tâche. Au lieu de vous battre avec M. Georges , vous vous raccommoderez facilement par le procédé suivant. Il vous a provoqué, allez sur le ter-
( 259 ) rain : c'est bien ; mais , au lieu de le pourfendre, prenez-le à part et diles-lui ces mots: « Vous m'accusez de calomnie ! qu'ai-je dit sinon que madame Dalton avait disparu de Baden le jour où vous en êtes parti aussi ? Il sera obligé de répondre: C'est vrai. Alors, vous lui direz que vous êtes son ami, que vous n'avez pas cru lui faire injure en rapportant ce que vous aviez su ; il vous comprendra, vous vous donnerez la main , et vous serez plus intimes que jamais : voilà l'essentiel. Ensuite , une fois admis dans son intimité , vous chercherez à pénétrer ses secrets, s'il en a, et vous m'instruirez de tout ce que vous apprendrez. Cela vous va-t-il? voulez-vous me servir? »
M. de Bréval n'avait pas entendu sans surprise et sans inquiétude cette longue tirade , débitée en apparence sans préparation , sans artifice , et qui , en réalité avait fatigué long-
( 200 ) temps la réflexion tic madame de Tréville, Une foule de sentimens opposés fermentaient dans l'esprit du jeune diplomate ; quoiqu'il n'eût que trop de penchant à se laisser conduire au gré des caprices de celle qu'il aimait, le peu qu'il avait vu du monde lui avait appris qu'il est des circonstances où il faut s'armer de prudence. Devait-il croire aveuglément le récit de madame de Tréville? Il eut bien une vague crainte que sous l'apparence de son amitié pour Ghizla , cette dame ne cachât un autre molif pour la brouiller avec Georges ; mais il repoussa loin de lui cette idée qui portait atteinte aux nobles sentimens dont il se plaisait à orner son idole ; peu à peu , la confiance revint au jeune homme , le bandeau qui lui couvrait les yeux s'épaissit davantage , et il eut bientôt une confiance aveugle dans son artificieuse maîtresse. Cependant, avant de s'engager, deux
( 201 ) choses l'arrêtaient encore. Le rôle auquel le destinait madame de Tréville, était— jI bien honorable? Et l'intérêt de son amour même n'exigeait-il pas qu'il prît ses sûretés? Lorsqu'il rompit le silence qui avait suivi la communication de madame de Tréville , ces deux pensées le préoccupaient en même temps :
— Si je veux vous servir ! n'en doutez pas, dit-il en lui répondant; disposez de moi et vous me rendrez le plus heureux des hommes. Mais vous ne m'avez indiqué que les charges démon emploi; eiies sont lourdes à ma conscience... Je vais devenir un espion.
Madame de Tréville ne s'attendait pas à tant d'audace dans le naïf diplomate. Fort heureusement, sa présence d'esprit la quittait rarement, et elle trouva un mot qui courba plus bas que jamais ce front qui osait se relever devant sa volonté.
— Ne voulez-vous pas être ambassadeur
un jour? dit-elle avec un coup-cTœil malicieux.
M. de Bréval n^nsista pas, et, en vérité, c'est ce qu'il pouvait faire de mieux ; mais il aborda avec la même témérité désespérée le second objet de son hésitation.
— Soit , je serai votre agent secret... Mais quel prix, accorderez- vous à mes services?
— Fi ! minauda madame de Tréville , ne pouvez- vous me servir pour l'amour de mes beaux yeux. Que vous donnerais-je donc?
— Ecoutez , je vous aime comme un fou, s'écria -t- il en se jetant avec fracas à ses pieds et en saisissant sa main. Laissez-moi croire que mon amour vous a touchée, et je vous consacre mon existence tout entière. Ne détournez plus vos yeux des miens , ne jouez }>ius avec un amour qui occupe toutes mes pensées; dites-moi que vous me pern;ettez de vous aimer et que vous aussi , vous...
— Enfant ! lui dit madame de Tréville en lui mettant la main sur !a bouche, taisez-vous. Est-il donc besoin que nous parlions pour nous faire comprendre. Levez-vous...
— Non, pas avant que vous ne m'ayez dit que vous agréez mon amour ou que vous me repoussez. M'aimez -vous ? au nom du ciel, dites-le.
— - Je ne puis... Ne me faites pas dire ces choses-là... En vérité, vous merendezpresque aussi folle que vous.
— Eh bien ! si votre bouche hésite à prononcer un mot qui me rendrait le plus heureux des hommes , ne me refusez pas une faveur qui me confirmera ce que j'ose à peine croire... Ce ruban qui entoure votre cou, je voudrais l'avoir : donnez-le-moi , si vous m'aimez.
Madame de Tréville faillit perdre contenance ; ce ruban, noué avec une négligence
( 264 ) affectée, cachait, il faut bien le dire, une ride déplorable. Sans l'extrême besoin qu'elle avait de Bréval , cette demande intempestive lui eût attiré sa haine; elle se borna à tourner la difficulté.
— Ce ruban?.... Non, dit-elle, je veux vous armer mon chevalier dans toutes les règles de l'antique galanterie. Cette écharpe vous parera mieux encore qu'un simple ruban.
D'ailleurs , vous auriez l'air d'avoir fait un calembourg , en me demandant une faveur.
Et , avec une grâce sans pareille , elle passa autour du cou de Bréval une charmante écharpe de cachemire.
— Je suis à vous pour jamais ^ s'écria-t-il au comble de la joie, en baisant mille ibis le précieux tissu.
— Comme les anciens pourfendeurs de géants , vous serez fidèle , soumis et discret ?
— Et vous , dame de mes pensées, que se— rez-vous?
— J'entends quelqu'un , dit malicieusement madame de Tréville; je vous répondrai demain. Car, maintenant, vous viendrez tous les jours , je pense ? Je devrais mourir de honte , de commencer mes folies quand je n'ai bientôt plus de dents.
Elle montrait, en disant cela, deux rangées de perles , seule beauté véritable que les années n'eussent pas attaquée chez elle.
— Que vous-êtes belle?
— Allons, levez-vous et partez. Ne montrez pas trop effrontément les couleurs de votre dame, et ménagez sa réputation.
— Vous ne me trompez pas ! demanda encore Bréval en pressant amoureusement sa main. Vous m'aimez?
— Vous savez bien que je dis toujours la vérité ; est-ce que j'ai le temps de préparer des mensonges ? Allons , partez.
Bréval sortit ivre de bonheur
— Et me voilà aux mains de ce niais, s'écria madame de Tréville en se laissant retomber épuisée sur son canapé. Oh! Georges! Georges ! vous aurez bien à souffrir pour me venger de cette humiliation î...
Les choses ne tournèrent cependant pas comme l'aurait désiré madame de Tréville. Bréval s'était , en effet , préparé à se rendre sur le terrain avec M. de Rosière ; mais un billet de celui-ci était inopinément venu l'arrêter. Georges déclarait à M. de Bréval qu'il ne lui conservait aucune racune , et le priait de recevoir ses excuses pour un mouvement de vivacité dont il n'avait pas été maître. Il ajoutait que de toutes les affaires de sa vie la plus importante exigeant un prompt départ, il regrettait de ne pouvoir lui renouveler de vive-voix l'assurance de son amitié.
Cette lettre surprit au dernier degré M. de Bréval ; il n'avait pas assez d'amour pro-
( 267 ) pre pour supposer que Georges redoutât de se mesurer avec lui; aussi chercha-t-il longtemps, mais vainement, le mot de cette énigme. Fidèle à rengagement qu'il avait contracté avec madame deTréville, il courut lui montrer cette missive singulière , en tremblant que la coquette ne refusât maintenant de récompenser un dévoûment inutile à ses vues. En effet, ce ne fut pas sans un vif dépit qu'elle apprit cette nouvelle complication.
— Il est parti! s'écria-t-elle en souriant toujours pour déguiser son désappointement. Voilà notre beau plan dérouté , à moins pourtant que vous ne soyez assez adroit pour découvrir de quel côté s'est envolé cet oiseau de proie. Comme je vous le disais hier, mon cher attaché, M. de Rosière est le mystère incarné ; il y a évidemment ici quelque oeuvre ténébreuse sur le métier : quelle est-elle ? j'enrage de ne le savoir pas ; car je voudrais
à toul prix rompre la trame de ce lissu de perfidies. Je suis plus inquiète que jamais pour Ghizla... Voyez, informez-vous, non pas officiellement, vous savez; mais comme un agent secret. Le voudrez-vous bien?
— Commandez et ne me faites pas de ces questions. S'il y a du nouveau je saurai le découvrir.
— Allez, je compte sur votre perspicacité.
— Hélas! je n'ose m'y lier, madame! j'ai peur de découvrir un beau jour que vous ne m'aimez pas !...
— Vous êtes exigeant comme un enfant gâté. Allez gagner vos éperons , mon cher chevalier !
Il lui baisa la main et la laissa sous le poids de réflexions aussi pénibles que contradictoires.
— Allons, s'écria-t-elle toul-à-coup a/ec violence; il n'y a plus à balancer; la partie
( 209 ) est encore 11 moi, si je sais la jouer : Arrière les scrupules! Après tout, pourquoi garderaisje avec les autres des ménagemens que Pou n'a pas eus pour moi?... Cest sans pitié que j1ai été outragée : c'est sans pitié que je me vengerai !
Elle demanda sa voiture, et , quand elle se fut bien assurée que son espion était retourné au village où il avait momentanément pris un gîte, elle partit pour Maltingen, emportant à tout hasard la lettre de Georges à M. de Bréval.