‹ Georges de RozièresChapitre 2 sur 12 · GEORGES DE ROSIÈRES A SON ONCLE · texte numérisé non relu

GEORGES DE ROSIÈRES A SON ONCLE

Baden , le

Je vous ai appris, mon cher oncle, de quel coup funeste j1avais été frappé. Depuis que cet homme est ici , Eugénie refuse de me voir, et lui, d'Asberg, ne la quitte pas. Je l1ai accusée, outragée, elle n'a pas répondu; je lui

ai écrit que son silence était une preuve d'infamie , et elle ne m'a pas envoyé un mot d'indignation!... Oh! oui, mes espérances sont déçues à jamais; je dois le croire, malgré tout ce que votre affectueuse indulgence vous a dicté à cet égard. Je ne puis plus être heureux. J'avais placé un dernier espoir sur cet amour qui semblait également partagé; les rêves d'avenir que je m'étais plu à former sont finis... Le réveil a été horrible , et le courage qu'il m'a fallu pour supporter cette douleur inattendue a usé les forces de mon âme. Je sens que je perds chaque jour de celte fermeté sans laquelle mes résolutions ne peuvent être durables ; le voisinage de la femme qui cause toutes mes misères , m'expose à un contact dangereux ; je me défie de ma faiblesse , car il faut le dire... j'aime toujours Eugénie... Avec tout autre que l'oncle qui m'a servi de père , et dont la tendre amitié a cherché si ac-

tivement les moyens d'assurer mon bonheur; avec tout autre que vous, j'aurais honte de cet aveu; mais il n'est que trop vrai, sa perfidie n'a pu me la faire haïr. . . Je sens en moi une hésitation qui , au moindre de ses regards, me précipiterait à ses pieds. Il me semble impossible que toute celte tendresse ait été un jeu pour elle... Je m'étais habitué à considérer madame Dalton comme la personnification de la franchise; il y avait dans ses manières un laisser-aller qui semblait exclure toute idée de fourberie; lorsque je lui parlais de l'amour qu'elle m'avait inspiré, elle m'écoulaitavec un ravissement que l'on ne peut manifester qu en l'éprouvant réellement ; et lorsqu'elle répondait à mes paroles d'amour, quel feu pénétrant dans ses veux , quelle suave tendresse dans le tremblement de sa voix, quelle exaltation dans son langage... Oh! non, jamais on n'a pu feindre ainsi l'amour,, et celle

(6) femme, jeune, veuve sans avoir connu ie mariage , cette femme qui ne vit que par son âme et s'en va se froissant à tous les préjugés, aux usages, les plus simples de la vie ordinaire, cette femme ignorante des dons précieux que le^ciela mis en elle, cette femme est incapable déjouer un rôle aussi savamment perfide — Mais où me laissé-je égarer? En présence de l'évidence , je cherche encore à m'abuser. Vous voyez, mon on» le, combien je suis faible .. Je veux m'éloigner d'ici. Je ne veux plus voir celte femme dangereuse. Vous m'avez permis de voyager; hélas! vous aviez aussi donné voire consentement à un projet bien plus cher à mon coeur... vous ne mettrez donc aucun obstacle à l'excursion que je projette. J'ai résolu de ne pas attendre la fin de la saison des eaux pour quitter Baden ; un ami que j'ai retrouve ici depuis quinze jours a contribué à m'afFerinir dans mon projet. Cet

ami, c'est Rodolphe de Mallingen; peut-être n'avez vous pas oublié que j'ai eu le plaisir de vous le présenter à Paris, l'année dernière? Son père , le comte de Mallingen, a passé ici avec sa fille, peu de temps avant l'arrivée de Rodolphe : vous le connaissez aussi; Vous savez combien il est affable ; et , comme je sais qu'il possède des domaines assez étendus dans une contrée admirable, j'ai songé à lui aller demander une courte hospitalité... Peut-être reprendrai-je du calme et de la résignation.

Rodolphe est venu m'inlerrompre ce matin, ... Je ne sais où j'en suis. Il faut quej'aie le courage d'entrer dans de longs détails et de tout vous raconter. — Rodolphe sait tout; je lui avais avoué le malheur qui m'avait frappé , en lui taisant toutefois le nom de madame Dalton. I! a encore cherché à me consoler. — Je partirai, dis-je u<j nouveau. Je met-

(8 ) Irai entre elle et moi le monde entier, s'il le faut ; je veux échapper au supplice que sa vue me fait souffrir. Encore hier, Rodolphe, ne l'ai— je pas rencontrée face à face? bien que sa perfidie ne puisse être douteuse, j'ai ressenti un trouble, un attendrissement que je ne puis l'exprimer. Elle était si pâle, elle me regardait d'un air si triste... ses yeux étaient remplis de tant de larmes, mon ami! elle semblait craindre que je lui adressasse la parole, et un moment, j'ai cru que je ne pourrais surmonter une faiblesse dont j'ai honte à présent... j'ouvrais la bouche pour lui dire: Eugénie, je vous aime encore, lorsque toute la vérité se reproduisit soudain à mon esprit. Je me couvris le visage de mes mains et passai sans mot dire... mais tu le sens, celte scène peut se renouveler à chaque instant, mon courage peut fléchir; mon coeur est partagé entre la colère et l'amour, et l'amour

( 9 ) peut étouffer encore une fois mon ressentiment... Ce serait un horrible malheur, ce serait de L'ignominie, de la làchelé et une lâcheté inutile, encore! oui ! je partirai.

— Je ne sais que te dire, mon pauvre Georges, répondit Rodolphe. Tu es en effet bien faible ; plus faible que ta dignité d'homme ne devrait le permettre. Heureusement ceci est entre nous; personne ne saura jamais que Georges de Rosières, cet homme aussi distingué par les qualités de sa personne , les charmes de son esprit , que par la noblesse de son nom , ne peut se consoler d'un amour trompé, tandis que la vengeance lui serait si facile, s'il voulait à son tour tromper une foule de femmes qui lui tendent les bras! la réputation, je le répète, restera intacte, mon cher Georges. Mais , franchement, je te trouve bien exagéré. Une femme n'est qu'une femme, après tout, sa nature la porte à tromper; ne

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lui demande 'donc rien de surnaturel. Où diable as^-tu vu une femme complètement franche? ia plus dévouée, la plus fidèle, celle même que tu enfermeras ioin du monde entier, la plus niaise comme la plus coquette, toute femme, enfin, a un coin du coeur voilé, une pensée impénétrable , une idée- diamant si je puis m'exprimer ainsi, qui brille au milieu des autres , et dont la vivacité les éclipse toutes: cette idée inaltérable, dont la femme jouit seule, tandis qu'on s'efforce de lui suggérer les siennes, c'est la fourberie. Toutes les fourberies de la femme ne sont pourtant pas criminelles II est des mystères qui , quoique cachés avec fart le plus merveilleux, avec la sollicitude la plus active, sont d'innocentes surpereberies; c'est du besoin de fourberie qui tourmente la femme que vient seulement ce caractère mystérieux : au fond ce sont choses sans importance réelle pour un amant. Il ne

faut donc pas se mettre d'abord le désespoir dans Tàme. Il faut examine]-. — Tu es donc jaloux?

Ceci fut dit d'un ton qui me prouva que Rodolphe ne me comprenait nullement, je n en fus pas surpris. Rodolphe de Maltingen est bien de cette nation à laqueiie nous sommes habitués à accorder une disposition tendre, \une susceptibilité sentimentale qui sont de-

tune !

Ti !£tvenu<

.•venues des types à nos yeux: Rodolphe de ^'Maltingen est Allemand; mais il semble n'avoir conservé du caractère germanique que ce sang- froid imperturbable qui permet à l'homme d'analyser les situations les plus brûlantes ; cette raison qui pèse et discute lorsque, dansdes organisations plus vives, l'objet de la discussion a uéjà tout bouleversé. Le séjour de Paris a df'jà flétri en lui cette fleur de sentiment, cei le tendresse loyale et épurée qu'ilav ail sans doute apportées parmi nous. Je compris

( 12 ) donc parfaitement que, pour lui , le doute, ce poison mortel qui corrompt les joies du coeur, ne fût plus un odieux supplice; il n'a même plus celte susceptibilité d'amour-propre qui, chez bien des hommes s'irrite et prend toute la violence de la jalousie. Il ne pouvait donc apprécier ma situation morale : la lui dévoiler n'eût été que lui donner de nouvelles armes contre moi , et , dans la disposition d'esprit où je me trouvais, une raillerie, tempérée même par l'amitié, m'eût été insupportable.

— Borne-toi à savoir, lui dis-je, que j'ai été trompé, indignement joué, et que nul doute ne m'est permis. Eugénie avait agréé mon amour, m'avait laissé espérer qu'elle le partagerait .. Et tout cela n'était qu'un jeu ! cette femme dont la candeur me ravissait , qui semblait ne rien connaître du monde, c'était une odieuse coquette!... Enfin, mon ami, elle va se donner à un autre ; épargne- moi les détails

( 13 ) et réponds seulement à ma question. Oùirai-je? Rodolphe haussa les épaules, sifïla un air de chasse et reprit :

— Fou que lu es, si lu m'avais confié plutôt tout cela , tu n'en serais pas là. Cette femme si dévouée, si tendre, à ce que tu disais; qui voulait tout te sacrifier; celte femme qui promettait de faire de sa vie une longue immolation à ton bonheur, c'est toi qui Pas dit — je ny ai jamais cru. Je ne doute pas qu'elle t'ait trompé , mais encore faut-il en être sûr. Voyons, qu'est-il arrivé? parle, que diable! je suis ton ami et puis te donner mon avis. Je vois froidement les choses, moi !

— Trop froidement, Rodolphe : c'est pour cela que je ne te dirai rien de plus ; nous ne pouvons nous entendre. Encore une fois, dismoi où je puis aller.

— Va-t-en au diable, et cette femme aussi! s'écria-t-il avec une impatience que je trouvai

( 14 ) un peu affectée. Car, après toul , celle Eugénie , coupable ou non, va me coûter mon meilleur ami. Je veux être damné si je le laisse partir. Voyons, Georges, de la raison. Fais comme moi. J'ai eu des maîtresses aussi ; j'en ai même encore deux ; mais du diable si je prends aussi tristement que toi les accidens qui arrivent dans ces sortes d'aventures! une femme me trompe ? je lui ris au nez; car ce n'est pas elle qui a commencé , je l'avais trompée d'avance , et je suis toujours en fonds de ce côté-là ! je défie la plus adroite de me devancer, lors même qu'elle s'y prendrait le lendemain de notre liaison. C'est un système, une habitude ; cela n'est pas sentimental , j'en conviens : mais , cher affligé , cela me rend heureux ; ou, pour parler plus vrai, cela me laisse une parfaite tranquillité d'esprit. J'ai eu des malheurs , sans doute! mais je n'en suis pas moins gai comme un pinson, calme comme

un ciel sans nuage , et insensible comme un roc ; j'aime le plaisir et n'aimerai jamais que cela. Voyons , quitte ta figura de jaloux Castillan. A chevalet nargue du chagrin! que ne puis-je le convertir à mon système , tu serais heureux , mon pauvre Georges, A cheval te dis-je! et ne songe plus à partir pour la Galilée.

Je sentis qu'il était ridicule de lutter avec une philosophie si diamétralement ^opposée à mes idées ; mais comme j'avais mon plan en consultant Rodolphe sur le lieu d'exil que je devais choisir, je consentis à ie suivre à la promenade où j'aurais peut-être l'occasion d'aborder franchement la question. Nous partîmes, lui comme un fou et moi entraîné involontairement sur ses traces. L'agitation que me procura cette course me fil du bien. Le grand air raffraîchit mon front brûlé par une pensée douloureuse et incessante , et bientôt

( 46 ) sans être complètement remis, je me trouvai plus calme.

— Modère ton ardeur, dis-je à Rodolphe en mettant mon cheval au pas. Causons, si tu veux.

— Du diable si lu m1y prends l Vas-tu encore retomber dans tes lamentations, Jérémie éternel? D'ailleurs tu le vois Lydia et Salva* tor rongent leur frein , courons. Tiens je te gage cent florins que Lydia sautera cette palissade... au moins cinq pieds... tiens-tu?

— Oui , répondis-je machinalement. Mais tu vas le casser le cou.

— Allons donc ! regarde seulement.

J'avais à peine jeté les yeux sur la palissade

en question ; mais;, lorsque Rodolphe partit à franc étrier, je la considérai plus attentivement et fus effrayé de son élévation.

— Arrête, fou incorrigible , lui criai-je. — Mais il n1en courait que plus vite et je frémis

( tt )

en le voyant près du but. Heureusement Lydia était plus sage que son maître ; et voulant peut-être par un mouvement d'instinct , conserver intacte sa réputation de sauteuse , elle fit la pirouette la plus extraordinaire que j'eusse jamais vue. Arrivée près de la palissade à la distance convenable pour prendre son élan, elle sauta de côlé et, rompant ses sangles, envoya Rodolphe et la selle sur un buisson : de là, mon ami roula doucement dans un fossé où je m'empressai d'aller le chercher. Je craignais qu'il ne fût blessé, mais il était seulement stupéfait d'un évènementsi bizarre. Dans toute autre circonstance, j'eusse ri aux larmes de la figure du pauvre garçon , et je ne pus même retenir un sourire quand il me dit avec un sang-froid unique :

— Lydia s'est dérobée , j'ai perdu. Mais je maintiens qu'elle peut franchir cette palissade. Je gage cent florins... C'est quitte ou double.

— Je ne tiens plus , mon pauvre ami. Restons-en là et relève-toi. — Donnant alors mon cheval à mon domestique qui était accouru après avoir rattrapé Lydia , j'aidai Rodolphe à sortir du fossé. En ce moment , une femme et un homme à cheval passèrent rapidement. Un froid mortel me glaça le cœur ; je serais tombé si Rodolphe en se dégageant vivement de la selle et des étriers ne m'eût soutenu. . . Les yeux fixés sur les cavaliers , j'avais sans doute unefigurebien décomposée, puisque Rodolphe oubliant son accident, me cria tout effrayé :

— Au nom du diable , Georges ! qu'as-tu ? Les cavaliers avaient fui , emportés par

leurs chevaux rapides. Et moi, fasciné par une puissance infernale , j'étais resté muet et pétrifié.

— Oh ! Rodolphe , pus-je dire enfin en me cachant la tête sur son épaule ; c'est elle !

— Quoi! cette pécore qui je crois a eu l'air

( 49 ) de se moquer impertinemment de mon accident?... Franck, conduis la bête maudite qui m'a jeté bas chez le sellier ; qu'on raccommode les sangles , tout-à-1'heure je prendrai ma revanche. — Le domestique s'éloigna et Rodolphe continuaen se tournant vers moi : — Mais, mon ami, c'est madame Dalton : cette veuve qui , dit-on , n'a connu du mariage que la cérémonie de l'église , son mari étant mort au pied de l'autel.

— Que te dirai-je, Rodolphe? c'est vrai. Et l'homme dont je suis jaloux est près d'elle. . Tu sais maintenant ce que je dois souffrir.

— Ceci change la question, Georges... — Et , en disant ces mots , Rodolphe prit un air plus sérieux , qui me prouva qu'il avait enfin compris ma position. — Si j'avais su plus tôt le nom de cette dame ^ j'aurais dit : tu as raison.

— Comment , interrompis-je avec anxiété, que veux-tu dire? — Je Savais plus de doute ; une semblable rencontre , rapprochée de notre rupture , ne me donnait que trop de preuves; et pourtant, en entendant Rodolphe , il me sembla , tant je souffris , que pour la première fois seulement j'allais apprendre qu'on mVvait trahi. — Au nom du ciel!

parle, que sais-tu?

— Calme-toi d'abord. Que diable! comme je te le disais tout-à-1'heure , il faut conserver sa dignité d'homme : une femme n'est qu'une femme... et ce n'est pas grand'chose. Prends mon bras , marchons , puisque cette fantasque Lydia m'a... N'importe, je soutiens le pari... Maintenant , Georges, écoutemoi. Je vois à présent que tu n'exagères qu'une seule chose , c'est ton chagrin. Pour les torts de la charmante veuve, tout Paris est là pour te les attester.

— Tout Paris? Achève donc, si tu as quelque amitié pour moi...

— Pas davantage, mon ami. Il est positif que tout le monde sait que M. cFÀsbert; va épouser madame Dalton. Si gavais su que toi aussi tu te misses sur les rangs, je Saurais

prévenu Mais vois donc, le diable m1em-

porte si celte palissade a plus de cinq pieds; Lydia aurait franchi cela au trot. Nous recommencerons...

— Georges , Georges , ne mêle pas des choses futiles à un sujet qui m'intéresse si sérieusement. — Son flegme ne m'avait jamais autant déplu ; il me semblait d'ailleurs plus affecté que réel, et j'aurais voulu lui arracher les paroles du gosier. — Comment et de quoi m'aurais-tu prévenu , ajoutai-je?

— Je t'aurais dit que moi-même je l'avais vue cent fois avec d'Asberg, hier encore...

— A quelle heure ?

— Laisse- moi donc achever. Il était deux heures.

— Je venais de la rencontrer seule , moimême. Ainsi , en me quittant, elle allait trouver d'Asberg Oh! sur mon àme , je me

vengerai de cet homme.

— Tu n'en feras rien , Georges.

— Comment , lu prétendrais m'empêcher de venger cette injure? On me jouera , on me torturera, on rira de mon amour , de ma jalousie , et je ne me vengerai pas I Tu es mon ami, Rodolphe, tu me serviras de second. Avant de quitter Baden , je veux voir en face ce d'Asberg. Car, enfin, tu conviens qu'il va Tépouser ?

— Eh bien ! est-ce une raison pour aller te couper la gorge avec lui? Quel sera, je le prie de me le dire , le gage de ce combat? Si tu lues d'Asberg , épouseras-tu pour cela Eugénie ? Non, sans doute. Cette femme n'est

( 23 ) plus digne d'une flamme comme la tienne. Voilà un amour qui , par parenthèse , te donnera bien plus de peines que de plaisirs. C'est ton genre , je n'ai rien à y voir ; mais , pour mon compte , si ton amour est le vrai amour connu des troubadours et transmis par la tradition, je lui préfère le mien... c'est moins beau, mais plus amusant. Ainsi tu n'épouseras pas madame Dalton , lu ne lui pardonneras jamais; dès lors à quoi bon courir le risque d'être tué , ou te charger la conscience d'un meurtre?

— Mais cet homme m'a offensé dans mes affections les plus chères, il s'est moqué de moi, Rodolphe.

— De bonne foi , d'Asberg est dans son rôle, mon ami. Voyons les choses avec calme, raisonnons. Ce d'Asbery que personne ne connaît, pas même moi, qui suis, à ce qu'il paraît , son compatriote ; ce d'Asberg igno-

( 24 ) rait, sans aucun doute, que tu fusses l'amant de madame Dalton , lorsqu'il l'a connue. 11 n'est pas à penser que ton Eugénie s'en soit vantée à lui ; il a dû la croire libre , et par conséquent lu ne peux lui faire un reproche de ce qui estarrivé. Moi-même j'ignorais bien ta liaison avec celte dame. Il est probable que

nos dames l'ignoraient aussi Madame de

Tréville de Paris , entre autres , ne te l'aurait pas pardonnée...

— Que veux-tu dire? interrompis-] e.

Pourquoi madame de Tréville aurait-elle quelque chose à voir dans cette affaire?

— Fais le discret, c'est bien, Georges; mais je sais que penser de celle réserve.

Je ne comprenais pas. Madame de Tréville est une dame que j'ai connue à Paris , où elle passe pour une grande coquette. — J'ai toujours évité de me lier avec une femme de ce caractère. . . Hélas! je me flattais d'avoir niieux choisi!...

Rodolphe continua, tandis que je faisais celte réflexion pleine d'amertume :

— D'Asberg , qui arrive de Paris, ne pouvait deviner ta liaison avec ma lame Dalton. Il l'a connue à Paris, et c'est là que leur mariage s^st conclu. Sois juste, mon ami; surtout lâche d'être calme. Une pinte de sang ne le rendra pas le bonheur que tu crois avoir perdu. Quoi qu'il arrive du duel auquel tu songes, ton amour-propre en sortirait froissé; car, enfin, il te faudra convenir vis-à-vis d'Asberg que tu as été joué à cause de lui; et si Eugénie l'aime, comme on doit le supposer, l'événement ne peut que te faire haïr. Ne cherche donc pas à te venger de cette façon , car tu n'atteindrais pas ton but. Tu as un moyen plus digne de toi, et qui, sois-en bien sûr, portera la rage et le dépil dans le cœur de ta volage maîtresse : Venge-toi par le mépris. Arme-toi d'indifférence , cherche des

( 2! ) distractions , fais le bonheur de cette pauvre Tréville . s'ii le faut! mais surtout tache d'avoir le sourire sur les lèvres quand tu rencontreras Eugénie , salue-la avec une politesse affectée, prends un air dégagé; enfin, si tu comprends le rôle que je te conseille de jouer, peu à peu tu t'habitueras à la vie des véritables plaisirs , tu laisseras les amours éthérés , effrénés, échevelés, aux romanciers ou du moins aux romans, et au moyen de cette douce vengeance, tu humilieras ton infidèle , tu acquerras le plus parfait bonheur que la terre puisse offrir : la tranquille insensibilité du coeur. Ai-je tort?

Je fus quelque temps sans répondre. Ce langage était celui d'un homme qui n'avait jamais aimé; il me révoltait, et pourtant ma colère ne m'empêchait pas d'en reconnaître la justesse. Si je m'étais senti la force d'étouffer l'amour qui, malgré moi, brûlait toujours mon

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