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cœur et rendait mes peines plus cuisantes, j'aurais essayé de ces distractions que Rodolphe prétendait infaillibles; j'aurais tenté de mépriser celle qui. en dépit de ses torts, était toujour mon idole secrète, je me serais habitué a la voir aux bras d'un autre homme
mais tout cela est au-dessus de mes forces. Avec ma passion immodérée, j'ai toutes les passions qui en dérivent. La jalousie, la haine , la soif de la vengeance agitent et bouleversent mon âme. Oh! c'est un affreux supplice que celui que je souffre! Rodolphe vit bien que ses conseils ne seraient jamais suivis 5 mon silence sombre , mes soupirs entrecoupés , lui annonçaient assez que j'étais loin de cette insensibilité du coeur dont il parlait.
— Eh bien! reprit-il , tout cela ne te sourit pas. Je vois bien que tu es plus malade que je ne croyais.
— Oui, Rodolphe, dis-je en mejelanl dans
ses bras Je suis le plus misérable des
hommes !
Ce mouvement dont je ne fus pas maître, parut faire une certaine impression sur Rodolphe. Sa figure, calme et impassible jusquelà, trahit une émotion qu'il réprima avec une sorte de honte. Moi-même je fus un peu confus de cette expansion qui témoignait de
toute ma faiblesse; je me remis à marcher, et j'ajoutai :
— Tu le vois, mon ami; je ne pourrai vivre ici, respirer l'air qu'elle respire, m'exposer à des douleurs comme celle que je ressens à présent. Si je reste à Baden, je tuerai d'Asberg ; mais tu as raison : je n'en serai pas plus heureux; j'aimerai toujours Eugénie, et qui sait si ma lâcheté ne me précipitera pas encore à ses pieds. Il faut donc que je parte , et je veux te consulter sur le but de mon voyage. Si j'allais en Bavière?
— Ah ! enfin ! . . .
Cette exclamation qui échappa à Rodolphe me fit tourner la tête. Lui aussi avait fait un mouvement de mon côté et me regardait fixement. Il me semblait voir sur sa figure une satisfaction qu'il cherchait à réprimer.
— Que dis-tu de cela? repris-je tandis qu'il détournait les yeux.
— Je dis que la Bavière est un pays délicieux, hospitalier, et que tu y seras bien reçu.
— J'ai compté sur toi pour m'y ménager un accueil cordial.
— Écoute, Georges, reprit mon ami; je commence à croire que la guérison de ta maladie morale n'est pas possible par les moyens que je t'avais indiqués. Le changement de lieu, d'habitudes, une vie nouvelle, seront, je pense, plus efficaces : je ne te retiens plus. Demain j'irai chez toi et nous causerons plus
longuement. Voici Franck avec Lyclia. Je vais te quitter pour aujourd'hui. Demain à dix heures , j irai te demander à déjeuner.
En effet, les chevaux ayant été ramenés, nous nous remîmes en selle et nous nous séparâmes. En me quittant , Rodolphe me serra la main et me dit tout bas :
— Promets-moi de ne pas chercher d'Asberg... ce serait un combat inutile d'abord, et trop inégal ensuite. D'Asberg est beaucoup trop âgé pour se mesurer avec loi.
— C'est vrai , me dis-je lorsque mon ami se tut éloigné. Cet homme qu'elle me préfère, c'est déjà presque un vieillard ; quel abîme que le coeur d'une femme ! qui peut en sonder les mystérieuses profondeurs!...
Je renvoyai Franck et, lançant Salvator au galop, j'essayai encore une fois de chasser par une agitation matérielle, le trouble et la perplexité de mon esprit. Mais il était écrit que
( 31 ) tout dans cette promenade contribuerait à me rappeler ce que j'aurais voulu oublier. J'étais arrivé ainsi fort loin de Baden et me disposais à retourner sur mes pas, lorsqu'au détour d'un petit bois j'aperçus deux personnes à cheval, marchant doucement au pas et engagées dans un entretien animé. Je n'en pouvais croire mes yeux : c'étaient M. d'Asberg et Rodolphe de Maltingen. Avant que je fusse revenu de ma surprise, ils s'étaient séparés et, bien que j'eusse lancé mon cheval sur leurs traces, il me fut impossible de retrouver ni l'un, ni l'autre. Quels rapports existaient donc entre Rodolphe et cet homme? Une semblable rencontre rapprochée des confidences que mon ami avait reçues me semblait trop bizarre pour que je n'en cherchasse pas l'explication. Aussi, renonçant à rejoindre Rodolphe dans le bois, je me suis rendu chez lui où je l'ai attendu inutilement jusqu'au soir.
Je me suis déterminé à rentrer en lui laissant un mot fort pressant; mais la soirée s^esl passée sans qu'il parût. Je pense qu'il est resté à la campagne...
On vient sonner. A demain, cher oncle.