‹ Georges de RozièresChapitre 5 sur 12 · GEORGES DE ROSIÈRES A SON ONCLE · texte numérisé non relu

GEORGES DE ROSIÈRES A SON ONCLE

Baden , le

Quand on a sonné, j'ai senti tout mon sang se porter à mon cœur ; je devinais que c'était Rodolphe, etmoi qui,tout-à-l'heiire, désiraissi vivement sa présence , je la redoutais à présent. Les conjectures plus values ie» unes que

les autres, auxquelles je me livrais en vous écrivant , me semblaient encore préférables à ce qu'il allait réapprendre... Je ne m'étais pas trompé : Rodolphe entra. Il a parlé, mon cher oncle , et chacune de ses paroles a porté la mort dans mon cœur... D'où vient, après tout, cet accroissement de souffrance? Tout n'étail-il pas fini hier, avant , depuis que d'Asberg est ici ? Oh ! c'est que ce n'était encore qu'une demi- certitude pour moi; c'est que le doute qui faisait le supplice de ma vie, avait au moins cela de supportable qu'il n'était que le doute... A présent, je n'ai plus rien à apprendre, rien à désirer sous le rapport des preuves... D'Asberg épouse Eugénie, et il avait prié Rodolphe de lui servir de témoin dans une union que madame Dalton presse elle-même beaucoup... Rodolphe a refusé, sans dire à d'Asberg le motif de son refus ^ je l'en ai remercié. ..

(50 ) O mon oncle, que je suis malheureux! La force ine manque pour vous écrire... J'ai l'enfer dans le cœur.

Ainsi Eugénie va devenir la femme de ce d'Asberg. C'est elle qui le veut ! C'est elle qui presse cet hymen incroyable!.. Oh! qui me dira la raison de cette bizarre résolution!.. Qui me dira les artifices dont cet homme s'est servi pour l'entraîner à l'autel ! , . Qui me dira surtout pourquoi elle me trompait ; mon amour semblait lui être si doux; sa voix me disait si éloquemment : « Georges , je vous aime et veux être à vous!.. » Oui, c'est un mystère infernal que cette union disproportionnée. Elle ne peut avoir pour cet homme le même amour qu'elle me témoignait... Mais à quoi vais-je songer encore ! Sa volonté n'estelle pas une loi que je ne puis contester ? Si , par un caprice fantasque, il lui a plu de rom-

( 56 ) pie ce que j'avais si tendrement lié... qu'y puis-je faire?

Rodolphe m'a promis une lettre pour son père. Mes préparatifs de départ sont faits , le soir ne me trouvera pas à Baden. J'attends cette lettre , et je vous écris , mon oncle... Hélas, ce n'est plus pour épancher mon âme dans la vôtre... c'est pour échapper à une pensée qui me dévore , qui me crie sans cesse : Ecris à Eugénie ! — Lui écrire , ce serait une lâcheté... Pourtant, s'il était possible que Rodolphe se fût trompé... Si madame Dalton n'avait voulu que m'éprouver, si elle m'aimait encore , si enfin elle voulait me révéler le mystère qui l'a portée à me fermer sa porte, à fuir tous les lieux où elle aurait pu me voir?.. S'il était possible que tout espoir ne fût pas perdu?.. Mon cœur est déchiré par toutes ces pensées... Pourrai-je résister toujours à ce désir?..

Je me suis dit que c'était une démarche toute simple , toute naturelle , que tout autre à ma place Peut faite depuis long-temps. Je n'ai aucun tort à me reprocher vis-à-vis d'Eugénie ; je l'aime de toutes les forces de mon âme; je lui ai offert loyalement mon amour et ma main : il faut , puisqu'elle a accepté l'un et l'autre , qu'elle me dise si elle y renonce formellement. Je vais lui écrire. Tout de mon côté aura été droiture et amour. Nous verrons si elle osera signer que du sien tout a été mensonge et coquetterie.

Voici ce que je lui ai écrit :

« Vous m'avez fui , vous avez renvoyé les lettres dans lesquelles j'implorais une explication : j'ai compris que vous vouliez rompre avec moi. Vous vouliez éviter le souvenir du

passe, éviter aussi des reproches que je vous aurais peut-être faits. Au moment de prendre une résolution décisive, je viens vous demander une dernière ibis de vous expliquer. Je ne vous parlerai pas d'amour... celui que j'ai pour vous, vous est trop connu pour qu'il soit besoin de vous le rappeler... Vous savez trop bien que moi j'aime loyalement, de toute la puissance de mon âme... vous savez que c'était ma vie que cet amour ! Eugénie , parlez. Est-il vrai qu'un autre amour vous a touchée? in'êtes-vous infidèle? ne voulez- vous plus de ce bonheur que nous avions rêvé ensemble, ou l'avenir riant que nous entrevoyions, le rêvez-vous avec un autre?... On me le dit , on me le répète; votre silence devrait me le faire croire eh bien ! je doute.

Eclairez-moi. Qu'importe que votre arrêt tue ou vivifie , je vous somme de parler. Moi , je ne me suis pas engage légèrement ; c'est du

(59 ) fond de ma conscience que j'ai prononcé le serment d'êlre à vous , seulement à vous ; il faut que vous me déliiez vous-même de ce voeu. L'oserez-vous , Eugénie? Descendez dans votre cœur ; si la coquetterie et la perfidie n'y régnent pas souverainement , vous y retrouverez un écho de ce serment que je fis à vos pieds, un jour... Oh! laissez-moi vous le rappeler , Eugénie ! que ce souvenir plaide pour moi , qu'il vous fasse honte si vous m'avez trompé , qu'il vous ramène si seulement vous avez cessé d'aimer du même amour. C'était un soir, nous errions tous deux dans le parc du comte de W. L'air était tiède, embaumé par les fleurs qui exhalaient leurs derniers parfums aux pâles rayons de la lune. Votre bras passé sous le mien s'appuya tout à coup plus fortement , vos jambes semblèrent fléchir et votre tête se posa sur mon épaule. . . Eugénie vous étiez bien belle en ce moment !

Je vous parlais cl1 un amour, pur comme l'atmosphère qui nous baignait de ses douces vapeurs 5 je suivais avec transport la trace de l'émotionque j'excitais en vous... J'osais pour tant à peine vous dire tout ce que j'avais dans le coeur. Quand je vous sentis ainsi trembler et chercher un appui sur mon sein , je connus' pour la première fois le véritable enivrement de l'amour. Je me lus, respirant à peine dans la crainte de vous arracher à l'extase où vous sembliez plongée. . Enfin ce fut vous... pardonnez-moi de vous rappeler ce doux et peutêtre funeste souvenir. Ce fut vous qui , levant vers moi vos yeux où se montrait toute votre âme, me dites : « un amour tel que celui que vous peignez rend bien heureuse celle qui l'éprouve!... mais peut-on oser l'avouer ?» — Eperdu, tremblant , je n'osais interpréter vos paroies quand vous me dites encore. . . — Georges, aidez-moi à détinir ce que je ressens,

( 61 ) ce que je désire... » — Eugénie , vous dis— je alors ; y a-t-il au monde un homme près duquel vous éprouviez un charme qui bannisse Coûté autre sensation ; quand cet homme vous quitte, vous semble-t-il qu'il emporte avec lui i a moitié de votre vie, et ce qui vous environne , perd-il tous ses attraits du moment où la présence de cet homme ne l'anime plus? Quand vous errez seule dans les bois , ou sur le bord des fleuves , cherchez- vous de préférence la place où vous vous êtes assise à côté de lui ? vous plaisez-vous alors à vous recueillir , à fermer les yeux , à évoquer l'image de cet homme dans le miroir de votre pensée, à vous entretenir avec elle, puis à vous abîmer peu à peu dans une rêverie délicieuse, où i'avenir vous apparaît ? alors, Eugénie, dans ces visions qui naissent sans sommeil, cet avenir est-il tout entier dans l1union de votre âme avec Pâme de cet homme ?

( 02 ) songez-vous que de cette union naîtra une félicité sans nuage? voyez-vous se déroulera l'horizon de votre esprit , les fraîches et riantes journées du bonheur domestique?, voyez-vous s'écouler ainsi les belles années de votre jeunesse , puis celles non moins précieuses de l'âge mûr..? Enfin votre pensée ne vous conduitelle pas ainsi de bonheur en bonheur jusqu'au terme marqué par la providence , jusqu'au jour où vous vous endormirez de sommeil éternel dans les bras de cet homme bien aimé ? mais, désertantbienlôt cette pensée funèbre , êtes-vous revenue avec volupté aux joies pures et saintes dont votre jeunesse était embellie... puis , avez-vous passé avec enivrement la main sur vos yeux , vous êtes-vous éveillée de ce songe du cœur en vous écriant : — - ah ! cet homme que j'aime , que n'est-il là? » — Oh ! oui, me dites-vous alors en approchant démon visage votre chevelure d'ébène,

(03 ) oui, Georges, cet homme existe , j'ai connu ces craintes , ces douces émotions , ce charme prestigieux et exclusif; j'ai promené partout son image , mes rêves en ont été remplis, mon avenir s'en est embelli aux yeux de ma pensée... Georges, je mesuis dit : je ne puis être heureuse que près de cet homme. — Et alors, avec une grâce pudique , votre beau front s'est posé sur mes lèvres et vous avez murmuré , — Georges , cet homme il est là : c'est vous! »

« Oh! ce n'était pas un jeu que l'anéantissement qui suivit cet aveu inespéré , ce n'était pas une tromperie que cette étreinte passionnée quilui succéda! .. .Non, lesjours'debonheur qui suivirent ne furent par des jours de mensonge et de coquetterie... non, Eugénie, vousm'avezaimé. Ces souvenirs doivent vibrer dans votre coeur, vous ne pouvez oublier le serment qui nous a enchaînés l'un à l'autre. Notre union

( Ci ) lut convenue, arrêtée et retardée- seulement jusqu'à L'arrivée du consentement de mon oncle; ta tendresse de celui qui m'a servi défère, nem'a pas fait attendre ce que mon cœur souhaitait si ardemment. Et c'est au milieu des espérances les plus douces, c'est quand tous les obstacles matériels sont levés que vous me réveillez brusquement de mes illusions?... Eugénie , il n'est pas possible que votre coeur soit si pervers ; la nature aurait donc épuisé pour vous ses trésors de beauté les plus admirables et tout ce qu'elle peut dispenser de perfidie et d'infernal instinct... s'il y a un mystère qui nous sépare , dites-le ; au nom du ciel parlez, de votre silence va dépendre mon soit à venir. Tout est prêt pour mon départ, dites un mot et je reste... mais, si vous me dites de m'éloigner, sachez-le : je croirai qu'en écoutant mon amour, vous vous jouiez de moi ; je devinerai tout , et alors , Eugénie, je vous mépriserai. . . et m'éloignerai. »

Cette lettre est partie. En la transcrivant dans celle-ci, je me suis aperçu de la vanité de mon courage : je ne voulais pas lui parler d'amour ! Et qu'ai-je fait , grand Dieu ! si non de lui dévoiler la passion qui me dévore toujours Franck est parti. Le recevra-t-el!e.

C'est l'heure du bain, j'ai dit à mon jockei

d'aller v trouver madame Dallon mon

coeur bat à rompre ma poitrine on vient.

C'est Franck : il a une lettre. Si c'était la mienne ? Non , c'est d'elle ; c'est d'Eugénie ! mes yeux voient à peine... •

— Lisez , mon oncle , et comprenez :

« Partez , oubliez-moi , et puissiez- vous « être heureux !

« Eugénie. »

Je pars pour Munich , d'où je vous écrirai. t. i. 5

RODOLPHE DE MALTINGEN A SA SOEUR GHIZLA.

Baden, le

Ma bien-aimée Ghizla , cette lettre te surprendra et excitera , j'en suis sûr, dans ton cœur une foule d'émotions. Calme-toi donc pour apprendre la grande nouvelle. Georges de Rosière se met en route pour Maltingen! —

( 68 ) Que dis-tu de cela ? Ou j'ai mal lu dans ton cœur, ou cette visite doit rémouvoir. Tu ne sauras peut-être jamais ce que j'ai fait pour amener mon ami à ce voyage , pour te l'envoyer surtout dans la disposition d'esprit favorable à mes voeux. Cependant, si le voile mystérieux qui recouvre les rouages de mon oeuvre vient un jour à être déchiré... Ghizla, juge ton frère avec indulgence et apprécie l'amour fraternel qui i'a guidé dans son entreprise. Georges est malheureux, offre-lui les trésors de consolations que le ciel à mis en toi... Je ne te donne aucun autre avis ; sois la Ghizla que je connais, naïve, tendre et compatissante, laisse ton àme, s'abandonner librement à tous ses élans mes voeux seront

exaucés. Ces vœux, Ghizla, c'est ton bonheur qu'ils appellent , c'est maintenant entre tes mains que ce bonheur est remis . ne le repousse pas , ma sœur Il a coûté cher à ton

Rodolphe.

( 69 ) J1écris aussi à mon père pour lui annoncer l'arrivée Je Georges. Celui-ci lui portera en outre une lettre de recommandation. Retenezle au château le plus que vous pourrez.

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