RODOLPHE DE MALTINGEN A MADAME DE TRÉVILLE, A PARIS
Baden, le
Tout marche à une complète réussite , vos intérêts comme les miens , ma belle dame. Je suis si heureux du succès de mes efforts que je ne puis tarder à vous faire part de ma joie : il me semble, d'ailleurs, qu'en serviteur fidèle, t. i. 3
( 34 ) je vous dois le détail de mes opérations; l'officier subalterne envoie donc son rapport à l'habile général en chef qui a conçu le plan de îa campagne.
Voici où nous en sommes.
La rupture de Georges avec madame Dalton , me paraît décisive ; l'amour est toujours au fond des cœurs , à la vérité ; mais le plus romanesque, le plus merveilleux dévoûment d'un côté, la jalousie, la colère , la vanité blessées de l'autre, Font comprimé pour jamais ; du moins me flatté-je de cet heureux résultat. Comme nous en étions convenus; d'Asberg a usé de son ascendant sur madame Dallon et l'a décidée à une promenade où de mon côté j'ai conduit Georges. L'effet a été magique; monsieur de Rosière m'entretenait justement de ses chagrins amoureux , lorsque madame Dalton et d'Asberg ont paru ensemble... 11 n'y avait plus de doute possible ;
et, d'ailleurs, vous devinez que j'ai profité de l'occasion qui s'offrait enfin à moi : j'ai appris à Georges que la liaison de la charmante veuve et de notre ami (T Asberg m'était connue depuis long temps , qu'il l'avait demandée en mariage , obtenue, et que si elle avait feint de répondre à la passion de Georges, ce n'était que par pure coquetterie — Le désespoir a été porté à son comble. Vous le dirai-je , ma belle amie? j'ai des remords quand je songe sérieusement à ce que nous avons entrepris — mais il y a au fond de mon cœur un sentiment trop impérieux pour que ces mouvemens de ma conscience puissent n'y pas céder. Je ne veux songer qu'à l'accomplissement de nos projets ; je ne veux songer qu'au bonheur de ma soeur , de ma chère Ghizla , et pour l'assurer je fermerai l'oreille à cette voix importune qui s'élève enmoi ; je ne saurais vous le cacher, ma belle amie , c'est le sort à ve-
(3G ) nir de cet enfant bien plus que mon amour pour la fortune de madame Dalton, plus que le désir de vous aidera vous venger de Georges, qui m'a engagé dans une entreprise d'un caractère si odieux — Ne m'en veuillez pas de cette franchise qui vous assure de ma persévérante sollicitude; mais Georges et madame Dalton une fois séparés , vous n'aurez plus rien à exiger. Que vous importe ensuite que j'essaie de me faire aimer de la riche veuve, que ma sœur puisse réaliser l'espérance follement conçue de toucher le cœur de Georges? Une fois votre petite vengeance d'amourpropre satisfaite , fespère bien que vous ne vous jeterez pas à la traverse de mes projets: ce serait contre nos conventions et des amis tels que nous doivent éviter les sujets de querelle. Dans la persuasion que vous êtes de
mon avis à cet égard, je vais vous dire tout ce qui s'est passé.
D'Asberg , jaloux de mériter vos bonnes grâces a fait merveilles; et vraiment j'admire ce que votre génie a fait de cet homme : depuis quarante-cinq ou cinquante ans qu'il est au monde , ce brave garçon passe pour l'honnête homme le moins malin de toute l'Allemagne ; sa timidité, surtout, nous a divertis plus d'une fois; il fallait qu'il devînt amoureux de vous, pour qu'il trouvât l'énergie nécessaire à un rôle fort difficile assurément, et pour y réussir encore ! Enfin , inspiré par vos conseils et le désir d'obtenir un tendre retour , il s'est jeté à corps perdu dans notre intrigue. Dieu seul, après vous , ma belle dame , sait quelle récompense vous lui octroierez... Ilmesemble pourtant presque impossible que vous lui réserviez le prix inestimable qu'il attache sans doute à ses services... Je n'ai point à m'en occuper. Je vous disais qu'il avait fait merveilles, jugez en : il s'est présenté à madame Daiton
( 38 ) comme vous le lui aviez ordonné, il a débile avec un aplomb imperturbable la fable arrangée entre nous, il a parlé avec emportement, colère même, et il a réussi: aucune puissance humaine ne forcerait maintenant madame Dalton à revoir Georges. Il faut dire aussi pour la vérité historique que nullefemme n'était capable dune résolution aussi désespérée ; il fallait avoir toute la noblesse d'âme, l'admirable dévouaient , la délicatesse exquise, et, par dessus tout... l'amour passionné de madame Dalton pour accomplir un semblable sacrifice. Vous l'aviez bien jugée , ma belle amie: le choix de l'artifice a prouvé que vous saviez cette jeune âme par coeur... et nous avons abusé de cette candeur inouïe , nous nous sommes joués du cœur le plus adorable., voilà encore que je retombe dans mes remords; c'est un travers dont je me corrigerai en songeant à la pureté de mes in-
(39 ) (entions ; je veux faire le bonheur de ma sœur et je me suis promis aussi de mettre tout en oeuvre pour consoler la belle veuve , à la faveur de ces motifs on doit me pardonner les moyens que j'emploie.
Ce matin, comme je vous le disais tout-à- Theure , je suis sorti avec Georges , afin de le mettre en présence de notre adorée et de celui qu'il croit être son rival. Quand je me fus assuré de l'effet que cette rencontre avait produit sur Georges, je le quittai et me misa la poursuite de dMsberg, afin de savoir de lui quelle impression madame Dalton en avait ressentie. Ce pauvre d'Asberg est vraiment un très bon homme. Il a encore plus de scrupules que moi qui en ai déjà tant : son âme honnête souffre du rôle que vous lui avez fait entreprendre, et il m'a assuré , les larmes aux yeux y que si cette situation devait se prolonger , il n'aurait pas la force de continuer. La douleur.
( 40 ) de madame Dalton a été déchirante , elle s'esl à moitié évanouie et il a dû la déposer dans une maison des environs où une fièvre brûlante Ta saisie.
— Il faut absolument que M. de Rosière s'é-
* ♦ loigne de Baden, me dit-il : madame Dalton
semble le désirer, et on le comprend si on songe à la situation où nous Pavons placée : la vue de M. de Rosière est pour elle un supplice et pour nous un danger. Les courageuses résolulions^d'Eugénie peuvent s'affaiblir, l'amour extrême qu'elle nourrit toujours peut la porter à quelque extrémité , la rejeter aux bras de Georges : il faut prévoir ces incidens Junestes pour nos projets. Et puis, moi, continua le bon d'Asberg , je voudrais que tout cela fût fini , madame de Tréville m'attend à Paris et...
Je vous dispense du reste , ma belle amie. D'Asbe^ est devenu bien fat , ou vous Pavez-
démesurément encouragé. — Ce que me disait d'Asberg, il y a long-temps que je le pensais , et sans en avoir l'air , j'avais dirigé les idées de Georges vers le but où je veux le conduire vers Maltingen... Oui , ma toute belle, M. Georges de Rosière va se mettre en route un de ces jours pour le château de mon père ; ma sœur chérie , ma bien-aimée Ghizla comme je Tappelle toujours, ignore nos' ruses; elle le verra malheureux et son cœur tendre et bon la portera à le consoler : c'est ainsi que peu à peu elle pénétrera dans le cœur de Georges, et que bientôt un nouvel amour viendra peut-être prendre la place de celui que nous avons détruit... Les désirs bien naturels de d'Asberg seront donc remplis, Georges aura quitté Baden avant deux jours , et d'Asberg pourra reprendre la route de Paris. Le terrain me restera. Alors, tous les efforts de mon imagination vont être tendus vers un seu! ob-
jet, d'ici à ce moment tant souhaité. Il faut à tout prix, par tous les moyens possibles, empêcher un dernier adieu entre les deux amans...
Minuit.
En voici bien d'une autre. Mon domestique vient de m'apporter chez d'Asherg où je vous écris une lettre de Georges. La voici mot pour mot :
« Rodolphe, je t'ai attendu chez toi jusqu'à « onze heures. Il faut que je te parle sur-le- « champ. Après notre course de ce matin, je « t'ai vu avec une personne que tu me disais « ne pas connaître : il/aut que tu m'expliques « cela. Je t'attends. »
Il faut que le diable ait conduit Georges dans le chemin écarté, où j'ai causé avec d'Asberg ce matin. Je ne sais comment tout ceci va tourner, mais il n'y a pas une minute
à perdre : un moment d'hésitation peut tout gâter. Je vais aller trouver Georges chez lui , me fiant en mon bon génie qui, peut-être, m'enverra une heureuse inspiration. En tout cas , je vais mettre sur mes traits ce masque de gaîté et dinsouciance qui me sert à cacher des préoccupations de toute espèce.
A tantôt.
G heures du matin.
Victoire !
Je sors seulement de chez Georges. Il va se mettre immédiatement en route pour Munich ; il y passera quelques jours puis se rendra chez mon père. Mon génie m'a servi comme je l'espérais. Je trouvai mon ami dans une extrême agitation; il écrivait à son oncle, m'a-t-il dit; il vint à moi la figure bouleversée, ses mains tremblantes saisirent les miennes et il me demanda d'une voix sourde.
— Tu connaissais d'Asberg?
(44) Je m'attendais à cette question , bien que je n'eusse pas eu le temps de préparer une explication. Je répondis avec sang-froid :
— Je lui ai parlé aujourd'hui pour la première fois, et je serais venu demain l'apprendre ce qu'il m'a dit :
— Ainsi c'était bien toi; mon ami, celui en qui j'ai mis ma confiance causait amicalement avec mon adversaire ! . . . Oh ! Rodolphe, c'est mal.
— Veux-tu m'écouter ? lui dis-je toujours du même ton. — Et, par parenthèse, je vous dirai que le sang-froid est le trésor le plus précieux pour l'homme du monde, surtout quand cet homme est placé dans une fausse position. Mon calme me permit de songer enfin à ce que je répondrais et, en priant Georges de m'écouter, je commencaisdéjà à bâtir mon roman. Mon ami m'aida lui-même, en me faisant attendre pendant quelques secondes sa réponse.
— Técouter! dit-il enfin, que pourrais-tu dire ? tu causais avec D'Asberg.
— Georges , tu es dans Terreur la plus profonde, tu doutes à tort de mon amitié. Je serais même blessé de tes soupçons si je ne savais à quel état déplorable ton exaltation t'a réduit. Calme-toi , voici d^bord les 100 florins que je te dois , donne-moi des cigares. Je plaçai sur sa cheminée la somme que j'avais perdue contre lui dans un pari de chevaux et me jetai sur un canapé. Jetais alors maître de mon sujet et j'attendis de pied ferme.
— Tu auras donc toujours cet odieux sangfroid qui augmente mon impatience ? reprit Georges... ^importe , il faut que tu me dises pourquoi d'Asberg et toi vous vous êtes promenés ensemble.
— Volontiers, mais au nom de l'humanité, donne-moi du grog et un cigare...
( 46 ) Tandis que je me jouais ainsi de lui . le pauvre Georges était au supplice. Je le voyais bien; je me le reprochai, et pourtant je ne voulais pas démentir par un empressement trop vif à lui répondre, le caractère factice, empreint de flegme el de jovialité , que je lui ai montré jusqu'ici; je le laissai donc préparer la boisson rafraîchissante , l'obligeant plusieurs fois à y ajouter soit du sucre , soit du rhum , soit du citron , et admirant la résignation avec laquelle il soumettait son impatience à mes exigences.
— Voyons, me dit-il enfin , boit , fume , mais au nom du ciel, parle.
— Lydia m'a lait faire une jolie culbute... ( Lydia c'est ma jument ) sans cela j'eusse gagné.
— Rodolphe , qu'il ne soit plus question d'autre chose que de ce qui m'a forcé à l'appeler ici. Je t'adjure de me dire si tu connais
( 47 ) intimement d'Asberg, et je te supplie de me dire la vérité.
Ce mot de vérité me fît frissonner, ma toute belle; la vérité a reçu bien des atteintes depuis le commencement de cette intrigue; mais je n'avais jamais eu l'occasion de mentir face à face avec notre dupe. Vous comprendrez donc le petit mouvement dont je ne fus pas le maître. Vous , vousappelerez cela de la faiblesse, de l'ingénuité ; vous , qui savez si bien accommoder le mensonge pour lui donner les apparences les plus véridiques ; vous, qui depuis long-temps mentez si naturellement que la vérité vous serait impossible à dire... Je frissonnai donc , moi ; mais ce fut tout , je bus un verre de grog, et prenant à témoin une image inconnue et peut-être chimérique
— Sur mon orne, dis-je, je vais le dire toute la vérité, quelque pénible qu'il me soit de l'af-
fliger. D'Asberg me rejoignit ce malin, et me tint à peu près ce langage : M. de Maltingen, bien que vous soyez mon compatriote, je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous; néanmoins mon isolement à Baden , m'engage à m'adresser à vous , voulez-vous me rendre un service ? — Quel est ce service demandai-je avec réserve? — Il est bien simple. Vous savez peut-être que je suis sur le point de m'unirà une femme charmante; ce moment que j'appelle de tous mes vœux , madame Dalton me pressait aussi de le hâter; mais comme notre union ne pouvait s'accomplir sans que le douaire que je veux constituer fût entre mes mains , j'avais été obligé de retarder jusqu'à ce que mes hommes d'affaires l'eussent réalisé. Aujourd'hui mes fonds sont arrivés et, sans plus de délai , nous comptons nous marier ici. Je ne connais personne à Baden , qui puisse me servir de témoin dans celte occasion so-
( 49 ) lehnelle , et si mon titre de compatriote... — i C'est assez, monsieur, lui dis-je en l'interrompant.Ce que vousdemandez est impossible. Des raisons que je ne puis expliquer. . . — Pas un mot de plus, interrompit-il à sou tour. Daignez m'excuser. Et il partit. — Voilà, Georges, toute la vérité sur mon entrevue avec d'Asberg. Je te l'aurais dit plus tard, le plus tard possible, car tes chagrins vont encore se raviver à l'assurance de ce mariage précipité...
Georges s'était couvert la figure avec ses deux mains ; il parut faire un violent effort sur lui-même, se leva et vint à moi en me tendant la main. Ma foi, je l'avoue, ma belle amie, je n'eus pas le courage de saisir cette main qui venait cordialement à ma rencontre : je sentis une véritable honte que je cachai en jetant à lerre un verre qui se brisa en mille éclats. Cet incident servit à deux choses : à dissimuler mon trouble momentané d'àt. i. A
( 50 ) bord; et ensuite il fournit à Georges de Rosière une comparaison fort dramatique.
— Rodolphe , dit-il , pardonne-moi de Savoir soupçonné , quoique en réalité mes soupçons ne reposassent sur aucune base positive ; ce que tu viens de m'apprendre dissipe tous mes doutes; c'en est fait, je suis à jamais séparé d'Eugénie, le lien qui nous unissait a été brisé comme ce verre fragile que nulle main humaine ne peut plus rassembler. J'aurai du courage , Rodolphe ; j'en aurai autant que tu m'en as souhaité : je partirai tout-à-1'heure. Prépare-moi une lettre pour ton père...
N'avais-je pas été inspiré par un génie supérieur, ma belle dame? Et, envoyant réussir ainsi tous mes plans, en voyant enfin disparaître celui que je veux [éloigner, en le voyant prendre de lui-même le chemin que j'allais lui indiquer, ai-je tort de crier : Victoire !
A tantôt, pour vous annoncer le départ... Puisse -t-il s'effectuer sans encombre ! Je vous
baise les mains.
Quatre heures du soir.
Georges est parti! c'est tout ce que je puis vous dire maintenant. Nous Pavons échappée belle ! Voici ce que inscrit d'Asberg :
« MadameDallon se meurt. Une lettre qu'elle « a reçue de M. de Rosière Ta plongée dans un « désespoir affreux. Il demandait une expii- « cation, invoquait l'amour en termes élo- « quens... Il y avait danger. J'ai parlé, j'ai « insisté , et la victime s'est immolée. — « Il faut consommer tous les sacrifices, a-t- « elle dit, puis elle s'est évanouie. Ces émo- « tions me déchirent ; je quitte Baden et vais à « Paris. Je vous la laisse, comme c'est con- « venu. Puissions-nous réussir tous les deux. « Quant à moi , je fui bien gagné. » — Ainsi d'Asberg sera bientôt à vos pieds , et moi?... Nous verrons. Rodolphe.