‹ Georges IIIChapitre 1 sur 15 · Georges III · texte numérisé non relu

Georges III

L I li l; A 1 1; E D li LA SOCIÉTÉ DES GENS DE L E T T K E S 10 — Hue du Bouloi — 10

Ji D r, c; c I, I V

L'étiilciir se réscivc le ilroil de liaduire cet ouvrage en toulci les langues.

GF.ORGI'S m

Le p(!U[ile anglais, grave et tuibiileiit à la fois, a ses l'êtes politiques comme nous avons nos fêtes religieuses. Ce joui'-là. il se disposait au bonheur de suivre, d'accompagner solennellement, ou tout au moins de voir passer en grande pompe le roi Georges lll allant ouvrir les Chambres par un superbe discours. Quel discours n'est pas un peu superbe'? On était en 1765. On se demande, aux heures de sang-froid, quel plaisir si nouveau et si grand peuvent éprouver douze ou quinze cent mille individus dans la lecture de dix ou douze phrases , entortillées de mensonges, de ruses et de perlidies, et ri qui les laissent aussi pauvres, aussi dénués que la veille. Il est vrai que cette année 1765 se distinguait des précédentes par le désir chez les uns. la crainte chez . les autres, de voir l'Angleterre entrer en lutte a\ec ses colonies américaines, grand événement politique, moins ( grand cependant qu'un autre événement dont il n'était ( , 1

(i (;kor(;es iii.

[las luuins (jucslioii à Londres. La reine a\ait cnlin obtenu du roi qu'il renouvellerait ses équipages, et elle n'avait pas obtenu cette concession sans faire violence aux goûts paisibles et aux habitudes d'économie de son royal époux.

L'exemple avait été immédiatement suivi : ducs, comtes et marquis, s'étaient mis en frais pour étaler, le jour de l'ouverture des Cbambres, les plus beaux carrosses, les chevaux les plus rares, les livrées les plus riches et les plus élégantes.

Donc, le peuple anglais avait quelque raison de s'émouvoir, d'accourir, toute affaire cessante, de tous les points de l'immense ville vers le palais de Saint-James, pour voir sortir le roi avec toute sa cour.

D'autres raisons se joignaient encore, quoique d'un ordre inférieur, pour justifier l'enthousiasme universel qui courait de rue en rue, de place en place, de cerveau en cerveau, de boutique en boutique. Chaque petit marchand, chaque gros fabricant, chaque fournisseur quelconque était fier de voir son drap, ses étoffes, ses passementeries , ses galons et ses perruques figurer à la grande cérémonie d'ouverture. Tous donc se mettaient en marche pour aller s'entendre féliciter sur la tète auguste, sur les épaules majestueuses ou autour de la jambe ducale d'un de ses nobles clients.

C'est ce mélange d'esprit commercial et d'esprit politi{|ue qui rend l'Anglais si intime avec ses lords. Ceux-ci sont négociants, ceux-là font des lois : tous ont des intérêts communs dans la compagnie des Indes ou tout autre compagnie. Les grands, quelque haut (ju'ils portent la tête, fcont un peu dans l'épicerie des petits ; les petits, quelque modestes qu'ils se fassent, sont un peu dans le

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coffre des grands. Une feuille de parchemin les sépare : il est vrai que cette feuille est tout.

— Cette éblouissante voiture, disait le carrossier Irvingà Tonson le tailleur, tous deux pris parles pieds et par les épaules au milieu de la foule amassée devant le palais de Saint-James, cette voiture bleu-de-ciel aux panneaux blancs est celle du duc de Norfolk, comte de Surrey et d'Arundel.

— Et celle-ci, disait à son tour Tonson à Irving en .s' essuyant le front, est celle du duc de Somerset ; je suis sûr qu'elle porte plus de cinquante mille livres sterling de dorure.

— En ètes-vous bien sûr, maître Tonson?

— Parbleu! c'est moi qui habille le duc. .l'ai cet honneur.

— C'est différent.

— Il n'y a rien de plus riche.

— Piien de plus riche... rien de plus riche... permettez, maître Tonson. Les draps, les passementeries et les agréments de la voiture que voilà valent bien au umins toutes les richesses de celle du duc de Somerset.

— Celle-hi?

— Oui, celle-là, celle du duc de Richmond, dont j'ai aussi l'honneur d'être le carrossier. Velours de Gènes, monsieur; brocarts de Lyon, monsieur; glands de Paris, monsieur !

— Allons donc! monsieur!

— Comment! allons donc!.... je vous dis, moi, que si vous coupiez seulement les nœuds, les franges, les rosettes et les accessoires d'or de ce carrosse, vous en auriez, rien qu'à les vendre à la livre, pour plus de soixante mille livres steriinu.

s GEORGES III.

— Mais vous n'y songez pas: c'est la fortune d'un prince.

— Comme si le duc de Riclimond n'était pas prince ! C'est vous qui n'y songez pas.

— C'est juste.

— Alors taisez-vous, mon cher.

Le tailleur Tonson se tut, et chacun de rire de sa défaite, excepté pourtant un homme pâle, d'un air trèsrespectable, qui avait un tricorne sur la tète, un large emplâtre collé sur l'œil gauche, et qui écoulait aussi cette grave discussion depuis le commencement.

— Je vous trouve tous les deux bien simples, reprit In voix d'un gros petit homme rouge, qui dépassait à peine le plus bas niveau de la foule; oui, je vous trouve bien simples de tant vous occuper de drap, de coton et de .soie, ([uand vous avez sous les yeux, Dieu me pardonne', des chevaux dont un seul vaut toutes les soieries de France et d'Italie, .\dmirez! mais admirez donc ces six chevaux du duc de Devonshirel tons pareils, tous beaux, tous splendides, tous incomparables; c'est moi qui les ai vendus à Sa Grâce.

— Oh! alors ils sont incomparables!

— Oui, monsieur, incomparables! dites le mot; et, pour preuve du plaisir que j'ai fait à Son Excellence en les lui vendant, elle m'a donné cette vieille montre, qui vient d'un de ses aïeux.

— Voyons la montre !

— Voyons !

L'homme respectable et pfde, à l'emplâtre sur l'œil, avait ('Couté avec le plus vif intérêt le récit du maquignon, lequel, après avoir portii la main à son gousset, s'écria :

— Où est ma montre? Mais où est donc ma montre? Mais où est donc ma montre?

— On vous l'aura peut-être volée, dit riiomme infiniment respectable.

— Pas possible! — voler un maquignon!

— C'est toujours possible dans la foule, objecta l'iionnêle tricorne.

— Mais elle (Hait attachée par trois chaînes à deux gilets.

— Il fallait l'attacher par ijuatrc chaînes à trois gilets.

— Vous pensez, monsieur?

— Certainement, monsieur.

— Une montre de vingt guinëes au moins. Si ce démon de Charles Price n'était enfermé, enchaîné depuis un mois à New-Gate, d'où il ne sortira rpie pour aller à la potence, je dirais que c'est lui qui m'a volé ma montre ; car trois chaînes" deux gilets. . .

— Qui parle ici de Charles Price? s'écrièrent cent personnes à la fois en fourrant instinctivement leurs mains dans leurs poches, comme pour s'empêcher d'être volées.

■ — Ah! interrompirent d'autres voix, voilà la voiture du duc de Manchester qui sort de la cour du palais pour se ranger à la file. Le roi ne tardera pas à sortir. Il était temps !

— Dieu! quelle magnifique livrée! ça vous aveugle comme le soleil. Le brodeur qui a passé par Là avec son aiguille est un homme de génie. Le connaissez-vous?

— Non, monsieur, et vous?

— C'est moi qui suis le premier brodeur du duc de Manchester.

~ Ah !

— Oui. monsieur, c'est moi, et je puis vous garantir que les boutons de diamants des douze domestiques qui entourent cette pompeuse voiture représentent une valeur de quatre mille guinées... c'est-à-dire, monsieur...

— Vous dites, interrompit l'homme à la figure pâle...

— Je dis en bon anglais que ces domestiques ont sur eux quatre mille guinées de diamants, roses, rubis, opales, chrisopazes et topazes.

— Opales, chrisopazes et topazes, répéta soucieusement l'homme à l'emplâtre sur l'œil, et comme s'il eût ajouté : Que je voudrais être le domestique de ces domestiques !

— Je suis sûr, reprit un vingtième ou un trentième interlocuteur, que vous vous contenteriez, monsieur, à défaut de ces diamants, de la canne d'or portée par un des quatre coureurs du duc de Northumberland . Elle vaut mille guinées. rien qu'à tenir compte de la matière. C'est moi qui l'ai ciselée. C'est beau comme un sceptre, cette canne; oui, monsieur!

— Je ne dis pas non, monsieur, n'pondit d'une voixdouce riiommo d'âge mûr privé d'un d'il, je dis seulement, comme vous, que je voudrais l'avoir. Passez-moi ce vœu.

— Quoique je n'aie plus ma montre, dit le maquignon qui venait d'être volé, il me semble que l'heure du départ du roi pour la Chambre des lords est déjà passée, et rien ne paraît annoncer...

— C'était pour deux heures.

— 11 en est trois au moins... Tiens! on m'a aussi volé ma montre...

— La mienne aussi, s'écria une tête qui s'élevait audessus des autres.

CEORGES III. Il

— Comment ! la vôtre aussi? dit l'iiomme pâle... Mais nous sommes donc entoun'S de voleurs! Oiiel pays!

— La mienne aussi!

— Encore!

— La mienne aussi !

— La mienne aussi!

— Pas possible ! vingt-trois montres volées en si peu de temps ! reprit cet honnête homme plein de candeur et d'étonnement. Il n'y a donc plus de police à Londres?

— Pardon, monsieur, interrompit gravement un policeman, et la preuve, s'il vous fallait des preuves, c'est que le célèbre Charles Price. ce roi des rois des voleurs, cet aigle de la fdouterie (I), est à New-Gate. Seulement toute sa bande n'y est pas, et il y a plus d'un œil qui se cache qui y voit réellement plus clair que s'il ('tait double ou triple.

— Je vous comprends, monsieur; fouillez-moi.

Et l'homme au tricorne ouvrit les deux battants de sa large redingote avec une franchise si grande, que le policeman hi'sita. Avant de se livrer à aucune recherclic. il souleva Templàtre que l'homme avait sur l\pil. Cet œil était tout blanc. Tout soupçon s'éloigna dès lors de l'esprit du policeman, qui fouilla cependant le personnage si injustement suspecté. 11 ne trouva dans ses vastes poches de mendiant qu'une carte d'indigence. La foule fut alors attendrie jusqu'aux larmes. Accuser un si digne

(1) La Vie de Charles Price, en 1787, a ou à Londres six ûdilions anglaises. Charles Price est le père ou plutôt le grand-père de notre ^célèbre Robert Macaire, qui a fait oublier son aïeul. Cepcmlanl, si Charles Price n'avait pas toutes les hautes rjualilés de son pctit-lils, il en possédait toutefois de bien exlraordinaircs pour son temps. Sa vie mérite, sinon d'rire imik'e, du moins d'être hic.

homme! Chacun, d'un commun mouvement, se fouilla pour avoir le mérite d'une pieuse réparation envers lui : noble mouvement aussitôt comprimé par ces cris :

— Bon! on m'a volé six schellings!

— A moi six guinées!

— A moi dix couronnes!

— A moi huit pences !

— Vous voyez donc, monsieur, dit le spectateur vénérable au policeman. que la police, j'avais raison de l'afbriner. n'est pas aussi bien faite que vous le prétendez. On vole, monsieur, on vole indignement depuis deux heures autour de nous, et c'est moi que vous accusez. (|ne vous déshonorez, moi, un indigent! Ah! tenez, monsieur, je vous dirai davantage, et vous m'en croirez ou vous ne m'en croirez pas; mais Charles Price, ce roi des rois des voleurs, ce soleil de la filouterie, ainsi que vous l'appelez, n'est pas à Neu-Gate.

— Comment, monsieur ! répliqua le policeman, mais c'est mon camarade qui l'a fait arrêter. Il n'est pas à New -Gâte !

— • 11 n'y est plus alors?

— Il y était encore ce matin.

— 11 n'y est plus maintenant.

— Allons donc!

— Et où est-il, s'informa avec un sentiment de terreur comique un interlocuteur volé de .sa montre et de ses schellings.

— Oui, où est-il? répéta le policeman.

— Il doit être ici, dans la foule, car il n'y a que lui qui ait pu escamoter si habilement votre argent et vos montres.

Cet homme si hif^n .ivisé achevait à peine d'émettre son

GEORGES m. ir.

opinion, qu'une rumeur de la foule émue apporta au groupe inquiet cette étrange nouvelle : les passementeries, les franges d'argent et les glands d'or de la royale voiture du duc de Somerset ont été coupés et enlevés par des voleurs ; et les boutons ea diamants des douze domestiques du duc de Manchester ont été également tous arrachés.

— Ce n'est pas tout, s'écria un autre badaud terri fii- : les brigands, pour s'évader plus vite, ont coupi'^ les brides et les courroies des chevaux de la voiture du duc de Devonshire et ont gagné les champs.

— Ah ! c'est trop fort !

— C'est vraiment trop fort, dit avec calme le vieillard stoïque coiffé du tricorne; il n'y a plus de sûreté nulle part dans Londres. On est heureux, ma foi, de n'être comme moi qu'un simple mendiant, pour n'avoir rien à redouter de pareils coquins. Allons! Charles Price est décidément le premier bltudlt de la terre.

— Tout ceci est très-bien, mais il va être cinq heures, et le roi ne paraît pas. Que signifie ce retard ?

— Un retard sans exemple !

— Inouï !

— A quoi l'attribuer?

— Mais...

— Moi je pense...

— Tenez ! voilà une estafette qui vient à bride abattue de la Chambre des lords.

— En voici une autre qui arrive à perte d'haleine de la Chambre des communes.

— C'est singulier !

— Qu'est-il donc arrivé? Qu'arrive-t-il?

— Il arrive, messieurs, dit un de ces nouvellistes qui

ne manquonl jamais de se trouver dans t(mtes les foules, que la reine s'est trouvée tout à coup indisposée.

— C'est bien possible. Sa Majesté est dans une position intéressante.

— Intéressante... pour qui? Pas pour nous, qui sommes ici depuis midi. D'ailleurs, en quoi cela peut-il empêcber le roi de se rendre aux Chambres ?

— Et moi je vous dis, reprit un autre, que ce n'est pas la reine qui se trouve indisposée en ce moment, c'est le gros duc de Cumberland.

— Qui vous l'a dit?

— Son cuisinier.

— Voilà une autorité !

— C'est donc son cuiçinier qui le soigne?

— Non, mais c'est son cuisinier qui le tue. Sa Grâce mange trop.

— Il est de fait que le duc de Cumberland...

— Silence ! les voitures do la cour et de la noblesse s'ébranlent : le roi va monter en voiture. Ilourrab î lioiirrali !

En effet, tous les équipages rangés le long du palais se mirent en mouvement, et les curieux purent espérer un instant qu'ils allaient assister au spectacle si longtemps attendu du cortège. Il n'en fut rien. Les voitures de la cour entrèrent, il est vrai, dans le palais, mais les grilles se refermèrent aussitôt, et les autres voitures, celles de la pairie et celles des ambassadeurs, s'éloignèreot en suivant des directions différentes. La foule se perdit alors en conjectures. La dernière de toutes, celle à laquelle elle s'attacha avec une espèce de vraisemblance, c'est que le roi était mort subitement ou avait été frappé de qiH'l(|iiç mahidie foudroyante. Sans cela, comment expli-

tjiier ce qui venait de se passer? Sans cela, pourquoi le roi, lui si exact de sa personne ordinairement, aurait-il fait défaut à son peuple un pareil jour, pour une pareille cérémonie ?

La consternation la plus sombre était sur tous les visages. Quoique peu populaire alors, Georges III était respecté comme souverain et généralement aimé comme homme.

— Le roi Georges III, dit une voix qui s'éleva du milieu des masses silencieuses en train de s'éloigner du palais de Saint-James, le roi Georges III n'est ni malade ni mort. Dieu le conserve longtemps! ajouta l'homme au tricorne et à l'emplâtre, car c'était lui qui parlait. Non, il n'est ni mort ni malade.

— Dites-nous vite ce qu'il est devenu.

— Eh bien ! Georges III aura été enlevé par ce misérable Charles Price.

De longues huées, comme il en sort seulement des poitrines anglaises, accueillirent de tous côtés cette bizarre supposition qui ne pouvait venir que d'un fou.

— Ah ! vous riez ! ah ! vous me huez! Eh bien ! quel est celui de vous qui veut que je l'enlève à l'instant? dit l'homme pâle en arrachant son emplâtre, en jetant en l'air son fantastique tricorne et en se débarrassant de sa longue redingote grise.

Vingt policemen se précipitèrent les bras tendus sur le point où venait de s'opérer cette rapide métamorphose; mais ils ne ramassèrent qu'un emplâtre et une vieille perruque. Charles Price s'était évanoui comme un nuage.

I(i UliURGES 111.

L'cvénemeul du jour, celui du lendemain cl celui des jours suivants, fut, on le présume sans peine, la scène étrange du palais de Saint-.lanies. que chacun, sur plusieurs millions d'individus dans Londres et autour de Londres, expliqua et commenta à sa manière, sans rencontrer au juste la vérité. Ce qui augmentait encore le trouble en agrandissant le champ si ténébreux des conjectures, c'est que les ministres et les favoris, malgré leur expansion ordinaire, ne révélèrent rien autour d'eux, ne laissèrent rien transpirer au dehors, soit dans les clubs, soit dans les théâtres. On en conclut avec raison que l'accident était bien grave ou bien insignifiant.

Il était des plus graves, ainsi qu'on va le voir.

Taudis que la foule, impatiente et inquiète, che'rcliail, sous les murs de Saint-James, à donner un sens à l'acte mystérieux qui se jouait à quelque? pas d'elle, la cour H les ministres s'agitaient dans une anxiété encore plus vive et réellement inouïe dans les fastes de la royauté.

Le conseil des ministres, en présence du roi et de la reine, s'était réuni pour écouter la lecture du discours destiné à ouvrir les travaux des Chambres. Contre l'ordinaire, ce morceau d'éloquence, où les plus beaux esprits puli tiques s'efforcent de mettre le plus de talent possible pour dire le moins possible, renfermait une intention franche : il annonçait un projet plein de tempêtes. Fatiguée à l'excès des prétentions incessantes des colonies américaines, travaillées en dessous par les mineurs phi-

lusophiquos de la France, rAngloterrc était lésuluo à v mettre un terme, à êto\ift"er ce volcan qui, après avoir jeté sourdement de la cendre et de la fumée, menaçait de lancer du l'eu. De la Louisiane au Canada, la traînée sulfureuse d'indépendance s'étendait sans lacune.

Enfin, l'Amérique anglaise voulait devenir les États- Unis. L'enfant avait grandi : il demandait ses droits, première et impérieuse émancipation des colonies. L'Angleterre, qui ne tenait pas encore les Indes sous ses pieds, sentait, avec le dépit de la gloire blessée et la terreur de l'avarice frustrée, un continent entier lui éclia[)per des mains, qui se déchiraient inutilement à le retenir. Telle était la question, tel était le sens du discours d'ouverture que le roi devait prononcer. Il devait déclarer qu'il était prêt à imposer, fût-ce par la force, le droit du timbre aux colonies d'outre-mer, sinon la guerre.

Rien n'était plus clair et plus simple. Les ministres et la reine, toujours admise au conseil, étaient décidés à cette manifestation énergique; seulement, le roi, qui avait résisté aux moyens violents toutes les fois qu'il s'était agi de ses colonies, répugnait à se prononcer aussi ouvertement dans le discours de la couronne. D'abord, parce qu'il avait l'àme pacifique et bonne ; ensuite, parce qu'il savait (|ue le commerce anglais repoussait cette scission, féconde en mauvais résultats. Quoi qu'il en soit, jusqu'au jour où le projet d'adresse devait lui être soumis, il n'avait cessé d'être en profond désaccord sur ce point avec ses ministres et la reine. M la douceur de sa femme, ni l'autorité de ses conseils, n'avaient obtenu de sa franchise qu'il consentirait à lire, en face de son peuple, une menace contre ses sujets d'Amérique. Si l'on persistait, il se réfugiait dans une longue taciturnité, ou

18 CEOUGES 111.

bien il uiivr^it sa l]il)lc cl mettait lo buLicliLT «Je .sa pieté entre lui elles affaires du royaume.

Cependant le jour arriva où il fallut prendre un parti : les ministres étaient prêts; la majorité' leur était assurée dans les deux Chambres; la reine avait promis d'entraîner le consentement du roi. Le peuple, comme on l'a vu dans le chapitre préct'dent, attendait dans la rue le passage des voilures qui devaient accompagner le souverain à la Chambre des lords. Le premier ministre, au moment d(> quitter le palais de Saint-.lames, demanda la permission à Sa Majesté de lui lire une dernière fois le discours d'ouverture pour le lui remettre ensuite.

Georges 111 ne lit aucune réponse à cette demande d'usage; le ministre feignit de l'avoir entendue, et il lut le discours. Quand il eut cessé de lire, il demanda au roi si c'était bien ainsi qu'il avait eu l'intention de formuler sa pensée. Le roi ne répondit rien. .Le ministre attendit encore une réponse, mais cette réponse ne vint pas. Les conseillers, étonnés, se regardèrent et portèrent ensuite les yeux sur la reine, qui leur dit : « Sa iAIajesté était peut-être distraite; veuillez recommencer votre lecture.» Lord Bute recommença. Dès qu'il eut achevé, il s'adressa de nouveau à Georges III pour a\oir son avis et son agrément. Il noblinl rien de plus que la première fois.

Au l)out de quel([ues minutes de cette surprise qui allait devenir une inquiétude, le premier ministre, passant sur un assentiment qui. à la rigueur, rentrait tout simplement dans la courtoisie, présenta avec res|»ect au roi le rouleau de jtapier dont il venait de lire le grave conlenu ; mais Georges III ne tendit pas la main pour le recevoir. Lord Bute épuisa toutes les minutes de patience

GEORGES m. 19

que la soumission ol la délercnco commandent, sans parvenir à faire lever le bras à Sa Majesté immobile, froitîe et muolte.

— Mais, Sire, dit alors la rein(\ Tlieure vous appelle à la Cbambre des lords.

Impassibilité du roi.

— Mais il est urgent, Sire, (juc vous ouvriez votre Parlement.

Même silence.

— Que va penser votre peuple, si vous vous obstinez à ne pas sortir de ce silence et de cette immobilité !

La statue royale fut aussi insensible à ce troisième appel de la reine qu'aux deux premiers, et d'beure en beure passée et perdue à lutter avec ce fantôme, le moment d'ouvrir le Parlement s'écoula.

Nous avons déjà dit toutes les suppositions que la foule avait entassées en attendant de voir le roi sortir de son palais de Saint-James. Aucune n'était fondée.

— Le roi sera sans doute mieux disposé demain, dit le premier ministre en se retirant suivi des autres conseillers, qui se promirent tous de ne pas répandre au debors l'étrange pensée que leur avait suggérée la conduite du roi.

ni

Le lendemain le roi ne sortit pas de son mutisme incomprébensible. Huit jours s'écoulèrent et rien ne parut changé à ses dispositions mentales. Mais s'il ne parlait pas, le peuple anglais se dédommageait largement de ce

silence. On disait partout que deor^fes 111 et sa mt-re, qu'on savait l'un et l'autre bien disposés en faveur des Américains, étaient en guerre ouverte à la cour avec la reine, qui voulait absolument qu'on les traitât en rebelles, sentiment de violence qu'elle partageait avec les ministres; d'où l'impopularité (]ui frappa si soudainement ces derniers, qu'ils furent obligés, pour y échapper, de laisser enfin soupçonner que la raison du roi, jusqu'alors si saine et si droite, avait reçu une forte atteinte.

(iomme c'i'tait la vérité, personne n'\ crut. Le roi d'.\ngleterre foui allons donc! jamais! Ses ministres le font passer pour fou pour gouverner à sa place, pour faire nommer la reine chef de régence, pour avoir le dntit de porter la guerre en Amérique.

— Mais si nous avons la guerre avec lAmérique. disait ïonson le tailleur à Irving le carrossier, nous n'aurons plus de coton. Et, vois-tu, Tonsou, sans coton il n^' a plus ni Anghiis ni Angleterre. Le coton ! ab ! le coton... Mais le coton, c'est tout far exemple, combien crois-tu (ju'il \ ait d'éléments. Irving".' Je ne te deniande que cela. *■

— Eh bien ! (juatre... il } a (juatre eir^ments.

— Qui sont?... réponds.

— L'air, l'eau, le feu et la terre.

— Du tout ! l'air, l'eau, le l'eu et le colon. - \\\ 1 c'est vrai, que je suis bète 1

— Poursuivons. C()ml)ien y a-t-il de sexes?

— Deux, je présume: l'Iionune et la feiiiuie.

— Illlhirile '. — l;i i'eimiie et le coton.

— .Ml ! c'est encore vrai.

GEORGES m. 21

— Combien y a-t-il de pariios du inonde i ,1e t'attends là.

— Quatre : l'Europe, l'Asie, l'Arrùjue et l'Amérique.

— Ane! l'Europe, l'Asie, l'Afrique et le coton.

— Je ne l'aurais jamais cru.

— Combien y a-t-il de vertus théologales? — Voyons ta réponse.

— Trois : la loi. l'espéram-e et la cliariti'.

— Et le coton I

— Ma foi 1 tu as raison.

— Combien y a-t-il de Dieux. Irving'.'

— Ah çà !... un seul.

— Un seul, sans doute : le coton 1 1 ! Donc, le roi n'est pas fou, puisqu'il ne veut pas la guerre avec l'Amérique, ([ui est le coton.

Comme les ministres ne prenaient pas la chose d'une manière tout à fait aussi plaisante que Tonson et maître Irving, ils se hâtèrent, vu l'état persistant du roi Georges, à rédiger un plan de régence. Dans ce plan, la reine aurait de droit la présidence. Quand il fut approuvé par eux et par elle, il fut annoncé aux deux Chambres qu'il serait soumis à leur approbation dans le plus bref délai. Le moyen était peut-être nécessaire, mais à coup sûr il était des plus habiles. C'était du même coup détrôner Georges III, et mettre à sa place sa femme et ses ministres.

Bien que ce projet fût évidemment conçu contre le roi, Georges III ne manqua pas une seule fois d'assister aux séances où \\ fut mis en délibération. Et il y assista sans jamais rompre ce silence de fer qui fut un des premiers signes de sa folie, d'une folie dont la durée dépasse de beaucoup les limites d'un demi-siècle. Il était assez singulier de voir présider le conseil par celui dont

on détruisait raulorité après avoir pris liumblemonl son avis sur toutes choses. Du reste, ce n'est là que le premier mot de ce règne encyclopédique qui va de Louis XV à Louis XVIII, traversant la Révolution française, l'Empire, s'éteignant aux bords de la Restauration, et tuant tout seul la Révolution, l'Empire, s'agrandissant. s'illuminant. s'immortalisant sous le sceptre de ce fou qui fit tant de grandes choses sans savoir ce qu'il faisait.

Quand le plan fut parfaitement conçu, quand on eut à peu près réduit le roi à rien, dans ce plan qui est, à la vérité, un chef d'œuvre de style, on fixa le jour où l'on irait en donner une lecture solennelle aux représentants de la nation anglaise.

Il (Hait donc bien avéré maintenant que le roi éta.it fou, puisque les ministres allaient en donner acte au pays, puisque la reine figurait dans un projet de régence lentement élaboré; décidément il était bien fou. Le peuple pourtant s'obstinait à nier cette insanité dans le chef de l'État. « On n'est pas fou, répétait-il, quand on a tant de pouvoir, tant d'autorité, tant de vaisseaux sur les mers, tant de mers et tant de continents, quand on a tant de châteaux, tant de palais, tant de chevaux et tant d'or dans ses coffres ! On nous trompe : Georges est trahi [lar ses ministres, par sa femme, par ses favoris! Mort à .'^es favoris et à ses ministres! »

Ce furent aussi les cris d'enthousiasme qui accueillirent les ministres de Georges III le jour du mois d'avril -1765, quand ils se rendaient dans leurs voitures à la Chambre des lords pour y lire le fameux plan de régence, si tristement motivé par la folie ou la monomanie du roi.

Ce fut'lc premier ministre, le comte de Rute, qui lut

le projet de régence au milieu d'un silence que les circonstances rendaient grave et solennel comme un arrêt de mort. Et, en effet, une royauté allait mourir. On allait lui retrancher^ non la couronne, non le sceptre, non la magnificence, non la splendeur, mais la plus haute et la plus belle des prérogatives : le droit de rendre la justice aux hommes, car régner n'est au bout du compte que le droit et l'instinct satisfait d'être juste envers tout le monde.

Le bill de régence était lu, il allait être voté.

Quelle est cette vaste rumeur qui s'annonce de loin, grossit, grossit encore, grandit toujours, et fait enfin vibrer les murs et les âmes comme mille coups de tonnerre qui éclateraient à la fois dans une enceinte resserrée?

— C'est le peuple et le roi, ces deux rois, qui viennent ensemble à la Chambre des lorcls ; le roi porté par les bras, enlevé par le souille d'airain de cent mille de ses sujets ; le roi qui sourit, qui tend les mains à son brave peuple ravi, émerveillé de le voir; le roi qui salue et embrasse avec son sourire sa vaste famille d'un million d'enfants.

— Non ! vous n'êtes pas fou, sire ! n'est-ce pas?

— Us ont ditque vous étiez fou ! honte et blâme sur eux !

— Voyez si c'est là le visage d'un fou !

— Voyez si jamais fou a eu tant de bonté dans les yeux, dans le cœur!

— Vive le fou !

— Vive, vive le fou 1

— C'est nous qui sommes fous de joie, fous d'ivresse, fous de bonheur !

Enfin, Georges III put pénétrer au milieu de ses lords,

n GEORGES III.

qui s'inclin(''ronl tous ovec une sorte de frayeur respectueuse.

Le roi monta sur l'estrade où s élevait son trône, s'assit sur le velours et sous le dais; et là il dit d'une voix claire ces mots que Tliistoire a recueillis : «Mon indisposition récente, quoiqu'elle n'ait pas été dangereuse, m'a fait faire des rétiexions sur la situation où je laisserais le riiyauuip s'il plaisait à Dieu de mettre un terme à mes jours, t^indis que mon successeur est encore dans un fige si tendre. »

Le roi continuait en disant iiu'il proposait lui-même une régence, désirant qu'elle eût pour chef sa mère ou sa femme, la reine douairière ou la jeune reine. Sa parole pesa avec intention sur ce mot: ma mnr. comme s'il eût voulu marquer par l;"i qu'il lui donnait la préférence, 11 se retira ensuite, laissant la Chambre des lords dans une stupéfaction dont elle ne revint jamais, dont elle transmit l'épouvante à ceux qui devaient lui succéder un jour.

Il résultait de cette visite si inattendue (pie lui faisait la royauté que Georges ÏII n'était [dus malade, que son patriotisme seul l'avait poussé à prévoir le cas funeste et peut-être à jamais impossible où il serait frappé de nouveau de la maladie qu'il n'avait plus. Il y avait une modestie sublime dans cet aveu et dans celte courageuse prévoyance.

Le peuple n'y vit pas si loin , il se confirma dans l'opinion que le roi n'était pas plus fou qu'auparavant et qu'il se portait comme la tour de Londres.

Quand il retourna à Saint .lames, (ieorges III fut encore porté en triomplic (M il fut forcé de tlire sur h' perron du palais:

(iKORGES m. 25

— iMes bons amis, je vous donne ma parole (.l'Iionneur que je ne guis pas fou.

Ce soir-là Londres fut illuminé.

Jlais le lendemain, lorsque le bill de régence fut soumis au roi et qu'il n'y vit pas le nom de sa mère, il cassa immédiatement son ministère. 11 eu créa un autre, qui s'est appelé dans l'histoire le ministère Rockingliaiîi.

Ce soir-là Londres fut encore illuminé, et ce fut un grand malheur pour Charles Price , le célèbre bandit dont nous avons esquissé la physionomie dans le chapitre précédent. Price, aNant voulu jouir des illuminations, monté sur l'un des quatre chevaux volés par sa bande au duc de Devonshire, fut arrêté par la police et conduit aussi en triomphe à New-Gate, pour être pendu trois jours après.

Lu an après cette étrange scène, qui serait restée dénuée de toute explication pour la postérité sans une suite d'événements à peu près semblables, mais beaucoup plus ('Iranges encore et que nous raconterons, les ministres (Je Georges 111, entraînés fatalement vers la grande et bridante question des possessions américaines, cherchèrent à relever la nKîtropole de l'échec, ou plutôt du soufflet qu'elle avait reçu au delà des mers à roccasion du bill sur le timbre. Nous avons dit que l'Angleterre, pour augmenter ses revenus et son autorité, n'avait pas trouvede meilleur moyen que de frapper ses colonies de limpntdu timbre, cette odieuse marque d(^ servitude inventt'c

W CEORGES III.

par (les Macliiavcls politiques. Il no devait plus se passer aucun acte prive nu public sur une étendue de douze cents lieues. (|ui ne fût ('crit sur du papier timbré, d'ailleurs, comme aujourd'bui cliez nous. Cette parodie de la bonne loi et de la vi'-rité n'avait pas été accueillie parles Américains avec tout le respect imaj^inable, à en croire le très-véridique historien John Ailcin. Voici ce qu'il en dit : « L'événement le plus important de l'année, pour l'Angleterre, fut l'accueil que reçut dans les colonies d'Am(''ri([ue la nouvelle de l'adoption du bill de l'impôt du timbre. Aussitôt qu'elle parvint à Boston, les navires qui étaient dans le port mirent leurs pavillons en berne, les cloches furent enveloppées de drap et sonnèrent comme pour des lumîrailles. L'acte fut imprimé avec une tête de mort en tète, et crié dans les rues sous ce titre : Folie de F Angleterre et ruine de l Amérique.

i( L'embrasement se répandit d'un extrême continent à l'autre.

« Plusieurs di'légués étaient venus d'Angleterre pour remplir les fonctions de distributeurs de papier timbre- ; on les obligea, sous peine de cbàtiment. à renoncer à leur mission. Ces violences ne furent pas exercées seulement par la basse classe du peuple, beaucoup de personnes d'un rang élevé v prirent part. Le 1" novembre, jour fixé pour la mise en activiU' de la mesure, pour l'application du liill, on ne trouva pas une seule feuille de papier timbr('' depuis la Nouvelle-Angleterre jusqu'à la Caroline. »

Vaincue sur ce point, l'Angleterre devait à sa propre dignité de triompher immédiatement sur un autre; elle se devait surtout de faire comprendre à ses sujets insoumis (((l'on ne leur avait cédé ((U(^ |iar pure bonté pater-

GEOllUES ll(. '21

nelle, que les druits de l'Anglolerrc subsistiiient tuut entiers malgré cette concession, car la concession, il faut le dire, fut faite. Lo bill du timbre ne fut pas applique aux colonies, ou il le fut si peu, qu'on fut obligé de le remplacer quelques mois après par d'autres impôts dont la destinée ne fut guère plus beureuse. « Cette idée de supériorité, ajoute Tbistorien Aikin, de suprématie absolue de l'Angleterre sur l'Amérique, était si conforme aux sentiments de la généralité des membres de la Chambre des communes, que, la question ayant été mise aux voix, la déclaration du pouvoir de la Grande-Bretagne sur les colonies, ditns tous les cas possibles, passa sans division. Le bill de suprématie, ayant été porté à la Chambre des pairs, y rencontra cependant une forte opposition, mais il n'en passa pas moins. Il ne fallait plus à ce bill, qui ne renfermait pas moins qu'une guerre d'extermination avec l'Amérique : — la guerre de l'Indépendance, — il ne lui manquait plus que la sanction du roi, sa signature. »

II était d'usage alors, et il Test peut-être encore aujourd'hui, que les ministres portassent eux-mêmes au roi, la nuit, en grande pompe, à la lueur des llambeaux, le bill au bas duquel il devait mettre sun nom. Se conformant à cette cérémonie traditionnelle, le marquis de Rockingham, premier lord de la trésorerie; le duc de Grafton et le général Con^vay, secrétaires d'État; M. ^o^^deswel, cbancelier de l'Échiquier; lord Winchelsea, président du conseil; le duc de Newcastle, garde du sceau privé; et lord Egmond, premier lord de l'amirauté, se présentèrent à deux heures après minuit à la porte de l'appartement du roi. Là on leur dit que Georges III était parti du palais dans la soirée.

— Parti r et où osl-il allé? flemanda le nuirquis de liockingliam.

— .V ^Yindsol■.

— C'est impossible 1 dil le jeune duc deNewcastie.

— Vos Seigneuries peuvent nous croire, dirent les oITiciers du palais; Sa Majesté a ([uilté Londres à dix heures ce soir.

— Pour Windsor.'

— Pour Windsor nième.

— Et qui raccompagnait?

— Personne.

Les ministres se regardèrent avec un égal étonnement.

Le président du conseil, lord Winclielsea, s'écria après linéiques minutes de réflexion :

— Encore une fois, c'est impossible! Sa Majesté n'ignorait pas que nous lui apporterions cette nuit à signer le bill déclaratoire, ce bill d'une si grave importance, d'une si pressante opportunité; il n'ignorait pas que ce bilL signé de sa main, serait aussitôt envoyé à NeAv-York par une frégate qui est sous voile à l'embouchure de la Tamise; Sa Majesté nous avait même dit...

— Allons trouver Sa Majesté à Windsor, interrompit brusquement le duc de Newcastle; le temps que nous perdons ici, nous remploierons mieux à nous y rendre.

Les autres ministres firent un signe d'assentiment.

— Prévenez nos gens, ajouta le duc de iNewcasilc en s'adressant aux domestiques qui entouraient avec respect le groupe de plus en plus étonné des ministres.

Ils descendirent le grand escalier du palais, toujours précédés do llamlieanx. montèrent ilans leurs voilures et

donnèrent l'ordre à leurs cochers tle se diriger en toute lijite sur Windsor.

La surprise des ministres du roi Georges semblait d'autant plus fondée, qu'on était au mois de mai, époque à laquelle aucun motif de fête ou de chasse ne pouvait appeler le roi à Windsor. Et d'ailleurS'Son caractère calme, ses goûts rangés, ses habitudes paisibles, ne permettaient pas ([u'on supposât chez lui des désirs soudains et immodérés de déplacement. Il aimait l'ombre et le silence domestiques avec une espèce de piété. Il parlait peu, n'agissait qu'après réflexion, et. ses devoirs de souverain une fois accomplis, il redevenait aussitôt simple et excellent père de famille, allant, le regard épanoui, la bonté palpitante sur les lèvres, de sa femme \ses enfants et de ses enfants à sa Bible, toujours ouverte près de lui.

Les ministres arrivent à Windsor.

Le château était endormi : quelques lueurs seules brillaient languissamment par les croisées perc('es dans l'épaisseur de la vieille construction féodale.

Les voitures tournèrent dans la cour d'honneur [tour s'arrêter devant ce perron qu'ont usé et poli les pieds de tant de courtisans.

Une heure s'écoula avant ([uc le roi fût instruit de l'arrivée de ses ministres, l'étiquette ne dort jamais. Au bout d'une heure le roi fit dire par le gros duc de Cumberland que la nuit était trop avancée pour ne pas remettre les affaires au lendemain.

Le marquis de Winchelsea, président du conseil, insista respectueusement auprès du duc de Cumberland pour que lui et ses collègues fussent admis auprès du roi. >i Sa Majesté ne pouvait pas. ou ne voulait pas se lever

pour entendre dans la salle du conseil la lecture du bill

fju'nn lui apportait à signer.

Comprenant lui-même la gravité de la situation, le duc de Cumberland s'empressa de se rendre de nouveau auprùs du roi pour lui faire part de la légitime insistance (jue mettaient' ses ministres à être introduits.

— Je commence à comprendre le sens de cette coquetterie royale, se prit à dire le duc de Newcastle pendant que le duc de Cumberland tentait sa seconde démarche: .Sa Majesté n'a jamais partagé notre avis sur la question américaine ; ce bill que nous venons soumettre à sa signature contrarie ses opinions; le roi craint qu'il ne blesse ses sujets de Boston et de Philadelphie... Il voudrait les ramener par la douceur, rien que par la douceur.

— Quelle erreur ! dit le duc de Graftou.

— Quel danger! ajouta le général Conway.

— Quelle folie 1 ajouta aussi lord Egmont . premier lord de Tamirauté. 11 faut envoyer aux Américains des douceurs de soixante-ijuatorze canons. Mais voici le duc de Cumberland. Xous allons être reçus par Sa Majesté.

— Messieurs, vint dire le duc de Cumberland aux ministres rangés en demi-cercle autour de lui, le roi m'a dit de le laisser tranquille, qu'il voulait dormir.

Le due fit ensuite un geste de résignation, et sembla, par le regard qui l'accompagna, inviter ceux qui l'écoutaicnt à imiter son abnégation.

— Le roi veut dormir ! reprit avec une demi-vivacité' le duc de Newcastle. C'est différent. Qu'il dorme!

— .J'oserai faire observer à Votre Altesse, dit à son loue le marquis de Uockingham, que la frégate qui attend le bill pour le porter en Amérique est dans un

geor(;es m. 51

mouillnge tivs-diffioilo. Ou il faut qu'elle gagne la Manche ou ijiiY'Ue rentre dans le lleuve. L'une ou l'autre de ees deux nianoMivres peut causer des retards tr^s-pn-judiciables...

— Je le sais, interrompit le duc de Cumberland, mois je n'y puis rien. La volonté du roi... messieurs!

— Si Votre Altesse consentait une troisième fois à prier Sa Majesté...

— Ni mon autorité ici, ni ma familiarité auprès du roi, répliqua poliment, mais sèchement, le duc de Cumberland, ne me donnent le droit de troubler une fois do plus le sommeil de Sa Majesté. Si Vos Seigneuries veulent attendre son réveil...

— Nous Tattendrons, dit le jeune duc de Newcastle. Nous passerons la nuit à Windsor, si toutefois Votre Altesse veut bien le permettre.

— Comme il vous plaira, messieurs, comme il vous plaira !

Et le duc de Cumberland se retira lentement, laissant les ministres dans un sentiment de contrariété jusqu'ici déguisé sous les formes du plus sincère respect. Mais le président du conseil, après avoir pris l'avis de ses collègues, pria lord Egmond, premier lord de l'amirauté, d'expédier au capitaine de la frégate mouillée à l'embouchure de la Tamise de maintenir ses dispositions, quelque changement qu'il survînt dans l'état du vent et de la mer. Cet ordre fut envoyé sur-le-champ à Londres par un courrier.

Le conseil s'assit ensuite autour du feu et attendit en sommeillant le réveil de Sa Majest/'.

Quand le jour eut fait pâlir la clarté des lampes cl répandu dans le grand salon ronge cette fraîcheur du ma-

tin si pénétrante au mois do mai. ils tlescendiront dans le parc, où ils attendirent, en se promenant à travers ces vastes allées célébrées par Pope, l'heure du déjeuner de Sa Majesté.

Ils pensaient avec raison que le roi choisirait ce moment pour les rece\oir et pour donner cette importante signature qu'attendait h» bill afin davoir le caractère et la force d'une loi.

k onze heures, le roi fit dire quêtant indi.sposé, il ne déjeunerait pas. Il ne* quitterait donc pas ses appartements.

— C'est bien 1 dit le duc de N'evvcastle, nous nous conformerons au V(PU de Sa Majesté, nous attendrons l'heuie de son dîner.

— Mais Sa Majesté n'a pas dit, reprit timidement le I page de service, que vous prissiez la peine de l'attendre jusqu'à l'heure de son dîner ; elle a dit seulement... |

— Sa Majesté n'a pu vouloir dire autre chose, répliqua avec une politesse exquise et mesurée le duc de Jj Xewcastle, puisque nous n'avons pas de raison pour i quitter Windsor sans avoir eu l'honneur de lui prt'-sen- | ter nos hommages. jj

— Je dirai donc à Sa Majesté de votre part... !;

— Non jias de ma [lart, s'il vous plaît, mais de celle !■ de tout Son conseil, (jue nous aurons l'honneur d'atten- : lire les ordres de Sa Majesté toute la journée.... toute l;i '. journ<'e. j

Kn effet, ainsi qu'ils venaient de le dire, les ministres, s'armant de cette haute et philosophique patience à laquelle l'.Angleterre doit tant de grandes négociations, se résignèrent à attendre l'heure oTi le roi dînerait |>our lui faire signer le bill.

CEORCES m. 35

Cette heure désirée S()nna enfin, et les ministres furent priés de se rendre dans la vaste salle à manger de Windsor, cette ravissante pièce que Gibbons a enrichie de ses élégantes sculptures en bois. Le roi, pensèrent-ils, voulait leur faire Thonneur de les admettre à sa table; — au dessert il signerait la pièce si importante;! laquelle jusque-là il avait différé de donner son adhésion. Il avait voulu réflécliir; la réflexion avait et;- longue, mais enfin...

Un page, t|ui les attendait au seuil de la salle à manger, leur apprit que Sa Majesté avait jugé à propos, ce jour-là, do prendre son repas dans ses appartemiMils, qu'il ne quitterait pas de la soin'e.

Le page se retira, et les domestiques entrèrent aussitôt pour faire le service auprès des ministres, dont l'appétil fut très-froid et la parole silencieuse. Cependant, ver> la fin du repas, le duc de Newcastle, s'adressanl au duc de Cumberland, qui tenait la place du roi à table. lui dit:

— Votre Altesse doit s'affliger comme nous de l'embarras extrême où nous jette la volonté de Sa Majesté', qui persiste depuis hier, pour des raisons sans doute fort légitimes, à ne pas régulariser une pièce dont l'impor tance lui est aussi démontrée qu'à nous-mêmes.

Le duc de Cumberland répéta à peu près le même sign de résignation que la veille; il y ajouta seulement plu sieurs verres de bordeaux qu'il but coup sur coup.

— Si Sa Majesté ne veut pas absolument signer ce bill, continua le duc de Newcastle, dont l'impatience s'était plus d'une fois trahie pendant le repas, elle en a parfaitement le droit rigoureux; mais, dans ce cas. Sa Majesté doit nous le dire: dans ce cas. se surprit à dire plus vi-

vement, très-vivement le duc... eli l)ien, dans ce cas... nous laisserons notre démission sur celte nappe.

— Votre démission, messieurs! s'écria le duc, qui savait quelle perturbation cause dans une cour un cliangoment de ministère. Votre démission!

— Oui, monseigneur, notre démission, reprit le duc de Newcastle.

— Messieurs, dit alors avec un peu moins de jeunesse le marquis de Rockingham, j'apprécie comme rhonoralde duc de Newcastle et comme vous tous la difficulté sans exemple, exceptionnelle, de notre situation; mais je pense qu'avant de recourir à une détermination aussi sérieuse, il serait convenable de tenter une nouvelle dt'marclie auprès de Sa Majesté.

— Oh! oui, dit le duc de Cumberland,que la menace d'une démission ministérielle avait effrayé.

— Et si Son Altesse ne peut pas s'en charger, l'un de nous l'essayera, et peut-être que plus heureux cette fois...

— Faisons mieux, messieurs, dit le marquis de Rockingham en quittant la table, allons tous ensemlde auprès de Sa Majesté.

— Je vous y conduirai, messieurs. ., je vous y conduirai, s'écria le duc de Cumberland en se levant aussi, puisf|ue vous tenez absolument...

— Ce n'est pas nous, monseigneur, qui tenons absolument, reprit avec une dignité froide le marquis do Rockingham. c'est la volonté des deux Chambres que nous représimtons ici. c'est la volonté de la nation que représentent les deux Chambres.

— Venez, messieurs, allons! dit le duc de Cumberland.

Pendant cette discussion la nuit ('-lait venue; les mi-

nislres ne monlèrenl aux appartoments du roi qu'à travers la demi-obscurité qui régnait sur Windsor et dans ses longues galeries.

Arrivés à la porte de la chambre même du roi, après avoir traversé plusieurs pièces où se tenaient des valets de pied, qui les regardèrent passer avec un certain air mystérieux, les ministres trouvèrent les deux battants fermés. Ils tournèrent le bouton qui résista ; à plusieurs fois ils essayèrent le même mouvement, mais cliacjue fois ils rencontrèrent la même résistance inexplicable

Georges III avait l'habitude de ne s'enfermer que fort avant dans la nuit. D'où venait cette séquestration inusitée? Frapper à la porte était une licence de la plus haute privauté; cependant... attendre... Mois quoi attendre? Attendre jusqu'au lendemain'? L'anxiété des ministres commençait à prendre un caractère aussi singulier qu'alarmant. Quelques-uns, tous peut-être, se reportèrent à un an en arrière pour se rappeler ce premier silence obstiné du roi et si brusquement rompu par lui. La conclusion de ce souvenir fut que le roi les menaçait d'un accident semblable sans leur donner l'espoir qu'il finirait d'une manière aussi heureuse. Et la circonstance é'tait bien plus grave alors cfu'il y avait un an.

Il ne s'agissait pas cette fois d'indiquer un successeur au roi, mesure de prévoyance facile à éloigner de quelques mois au besoin. 11 fallait, à l'heure présente, frapper un coup d'autorité, sauver la richesse de l'Angleterre, ses plus belles colonies, car les Indes étaient encore loin de valoir alors ce qu'elles ont valu depuis. Mais que résoudre, que faire devant l'obstination royale, devant celle double porte close comme un mur?

— Messieurs, dit le duc de Cumberland après la pre-

mière heure d'attente devant cette porte silencieuse, messieurs, vous VOVf^Z.

Il salua et partit.

— Il nous reste l'unique ressource de nous présenter (levant les Chambres, dit lord AVinchelsea, et de leur révéler l'embarras où nous sommes, de tout leur, avouer enfin,

— Ce n'est pas mon avis, dit le marquis de Uockinyham; car que répondront les Chambres?... Ayez recours à une régence. Elle est formée, employez-la. Mais rem[)loyer. continua le marquis, n'est pas facile... Le peuple qui laisse tout faire, qui trouve tout bien, tout admirable et parfait parce qu'il croit que c'est le roi qui fait lout, trouvera tout détestable, tyrannique et odieux sous une régence. Cherchons donc encore à arri\er jusqu'au roi.

— Si avec des échelles appliquées contre le mur du château on pouvait parvenir jusqu'aux croisées des appartements du roi...

— Messieurs, la reine arrive à Windsor à l'instant même, accourut dire un page.

— La reine! s'écrièrent les ministres! c'est une voie de salut...

— Sa Majesté veut-elle nous recevoir'? demanda vivement le duc de Newcastle.

— Elle attend vos Seigneuries dans la chambre des IJeautés.

— Annoncez-nous, allez.

Le page courut annoncer à la reine les conseillers de la couronne, qui furent bientôt réunis en sa présence dans la splendide salle des Beauti-s. Chacun sait que cette salle est ainsi appelée parce qu'elle renferme les portraits

GI'ORGES m. 07

des quatorze beautés les plus célèbres du règne de Charles II, et treize autres portraits de lenimes d'après Van-Dyck.

La reine connaissait déjà en partie les difficultés éprouvées par les ministres pour arriver jusqu'au roi, retranché derrière la double porte de sa chambre. Elle était tout émue; elle aimait beaucoup le roi, quoiqu'elle eut pris un grand empire sur sa volonté. D'une voix tremblante, elle s'informa de toutes les circonstances de celte scène, où elle intervenait. Quand elle les connut, elle désira plus vivement encore que les ministres approcher du prince pour lui donner des soins, pour savoir de sa bouche Ténigmatique raison de son isolement. Enfin, elle voulut à tout prix déchirer ce mystère. Les ministres profitèrent de cptte légitime sensibilité pour persister dans leur résolution. Mais la reine désapprouva complètement le moyen des échelles. Il faudrait briser ensuite des volets, des carreaux... Le roi pourrait s'effrayer, son état mental s'exaspérer, si c'est vraiment un acte de folie que l'acte qu'il fait de ne pas vouloir communiquer avec ses conseillers. .

On renonça donc à l'escalade : — mais comment sortir de la difficuité?

— Pour ouvrir une porte qui résiste, je ne vois qu'un moyen, c'est celui de forcer la serrure, dit la reine après avoir essayé cependant à plusieurs reprises de parler au roi à travers la porte, après avoir tenté la prière et les sollicitations les plus pressantes.

On envoya aussitôt chercher un maître serrurier à Windsor : on crut l'obstacle vaincu quand on mit le serrurier en présence d'une difficulté de sa profession. Mais l'ouvrier ayant pouss(' la porte avec force et pn'caution

pour s'assuror (If la valeur de la r<''sistance, sans éveiller trop spontanément la léthargie du roi, car il importait do ne lui causer aucune secousse trop forte, il déclara qu'il y avait, outre le pêne, deux ('normes verrous tirés en dedans; en sorte qu'il était tout à l'ait impossible d'ouvrir la porte sans briser les boiseries et sans causer un bruit à ébranler le cliàteau.

11 fallut bien vite renoncer à ce moyen brutal de s'introduire dans cette chambre à coucher de Sa Majesté. La reine fut la première à s'y opposer; les ministres n'insistèrent pas.

Le serrurier se retira avec ses crochets.

Voilà de nouveau les conseillers du royaume plantés devant la porte ou plutôt cette barricade derrière laquelle un roi, ou fantasque, ou fou, ou maniaque, s'obstinait à se retrancher. Et pourtant cette signature!... ce bill... cette frégate sous voile... l'Amérique! tout un continent qui va échapper à l'Angleterre ! . . . — Quelle fin ont toutes les grandes choses de la terre! a dit Bossuet. — Quel commencement! aurait-il dû dire aussi.

Pendant une grande partie de la nuit, le duc de Cumberland et tous les conseillers de la couronne épuisèrent leur imagination dans la recherche d'un moyen.

— Messieurs, dit tout à coup le jeune duc de Newcastlo comme inspiré, j'ai un moyen...

— Lequel ?

— Votre Majest('' l'accoptera-t-elle?

— Puisque vous h proposez.

Le duc s'inclina; il poursuivit :

— 11 y a en ce moment dans la pri.son de Ne^v-^late un ancien serviteur de ma maison, devenu voleur et même un peu assassin, je crois, par suite des mauvaises

UEUKGES 111. 5'J

frLM[iientatiuns, et surtout de son génie, d'une habileté beaucoup trop grande. Je Pavais comme écrivain, comme commis autrefois dans ma terre de Neweastle. Il est condamné à mort depuis deux ans... Et, depuis deux ans, j'ai pu obtenir des sursis, éloigner le moment de son exécution.

— Nous en avons entendu [larler, dit la l'eine : n'est-ce pas lui ({ui vous arrêta l'hiver dernier dans le Straud, un jour, ou plutôt une nuit qu'il s'était échappé de sa prison ; et à qui vous dites : a Malheureux ! tu me dois la \ie jusqu'ici... ))

— Oui, Maje.sté; et c'est lui qui me répondit : « Vous voyez, cher duc, que j'en profite, n

— Mais c'est Charles Pricel s'écrièrent les autres ministres.

— Me permettez-vous d'aller le chercher à New-Gate et de le faire conduire ici ?

— Charles Priée !

— Le permettez-vous '.'

— Soit! dit la reine; mais...

— Soit ! dit le ministre de justice et de grâce. Cependant...

— Dans une heure et demie, Charles Price sera à Windsor.

Le duc de Neweastle baisa la main de la reine, et on l'entendit immédiatement crier à ses gens, du haut du perron :

— Mes chevaux! mes chevaux ! A Londres' Mes chevaux!

^'os prisons, non pas celles fraujourdliui. qui linirnnt, la philaiitliropie aidant. [>ar être des boudoirs, mais celles d'aulrelnis. celles dont Mercier a fait d'effrayantes peintures dans son Tableau de Paris, étaient de délicieuses retraites comparées aux. prisons d'Angleterre, et particulièrement de Londres. L'imagination recule épouvantée quand on lit dans John Houard ce qu'étaient au dix-liuitième siècle la Fleet. Ne^vludgate, l'oultr\ -Compter, Wood-Street-Compter, Bride\vell->"e\\- Prison. ClerkenwelL Bride>vell Clerken\\ell, S^vllite- Chapel. Tower-Hamlets-Gaol, Saint-Catharine's-Gaol. la Savoy. BrideAvcU-de-Totliill-Fields , Westminsler-Gate- House, The King's-bench prison, Marshalsea. Borough- Compter. et une vingtaine d'autres petites prisons et eacl.ots qui. les uns et les autres, recevaient également et indistinctement, sauf deux ou trois prisons militaires, les insolvables, les adultères, les incendiaires, les voleurs, les régicides, les parricides et les prisonniers de guerre: tout s'y trouvait confondu : enfants, jeunes gens, \ieiilards. hommes et femmes. Kt quelle nourriturc". (|uel pain! (|uelle viande! quelle bière! ([uelle eau! Un homme et une femme, par leur humanité, leur douce persévérance, leur active piété, ont. à force de ciiurage et de fatigue, changé à peu près tous ces enfers en sim[de> purgatoires. (Jue leurs noms ne pé-risscnt jamais dans la mémoire reconnaissante des hommes : ce sont Ho\\ard et madame Fr\ .

GEOUGËS m. 41

La prison ki plus liorrible parmi ces iiorribles prisons, c'est New-Gate. Un historien a dit :

({ Les annales de cette prison sont celles du crime dans sa forme la plus effrayante et du vice dans sa corruption la plus affreuse : c'est le dernier refuge des grands coupables et de ceux qui doivent payer de leur vie les forfaits cfui les ont mis en horreur à toute la société. Cette épouvantable prison tire son nom — Neio-Gate ■^- de la grande porte qui, autrefois, en faisait partie, et qui était placée un peu plus loin que la salle où siège le tribunal pour les causes criminelles, dans Old-Bailey.

« Cette porte formait à elle seule un bâtiment qui servait déjà de prison d'État dès l'année 1218, et qui resta la même pendant des siècles.

'.( Quoique la porte de Ne^v-Gate ait été souvent rebâtie, un ne fit jamais aucune amélioration aux logements intéiiours. Cette prison devint la proie des flammes dans le grand incendie de 1666 ; elle fut ensuite rebâtie d'après l'ancien plan.

« La vieille prison était extrêmement malsaine et incommode. L'an 1750, une maladie pestilentielle, connue sous le nom de fièvre de prison, enleva, moins un seul, tous les prisonniers. Tel est le témoignage de Francis Coglilan. Les portes de chaque cellule, dit encore l'historien Howard, sont épaisses de quatre pouces. Tout autour de ces cellules, le mur qui les forme est doublé de planches garnies de clous à grosse tète. On dit que les prisonniers qui ont affecté de la fermeté pendant le cours des débats et qui paraissent indifférents lorsqu'on prononce leur sentence, sont frappés d'horreur et versent des larmes quand ils entrent dans ces redoutables demeures. »

42 GEORGES lll.

La nuit n'était pas finie. — si jamais une nuit finit en Angleterre, — lorsque le duc de Newcastle se fit ouvrir d'autorité les portes de New-Gate, où l'honorable Charles Price coulait ses jours entre la vie et la mort depuis sa plus tendre jeunesse.

L'intendant de New-Gate, qui n'a pas titre de gouverneur, comme le geôlier de la tour de Londres, mit le plus zélé empressement à introduire dans son palais le noble visiteur qui lui arrivait. Mais, quel (jue fût son zèle, il ne put lui cacher la ténébreuse horreur de l'endroit; il ne put dissiper le brouillard étouffant toujours condensé entre les murs, les tours, les tourelles, mille excroissances darchilecture dont se hérissait le sol maudit et douloureux qu'il foulait. C'est à peine si les lanternes portées devant eux par de vieux geôliers, qui les avaient peut-être promenées devant Charles I", parvenaient à éclairer, place par place, les corridors lugubres, les salles froides, les escaliers en colimaçon et les recoins menaçants.

Après un quart d'heure de course à travers des allées dont les parois autrefois blanchies à la chaux étaient alors sillonnées d'inscriptions impies, de noms d'assassins et de figures odieuses tracées à la fumée de la chandelle et au courant d'un cynique charbon, le jeune duc de. Newcastle entendit au dessus de sa tète, uiais encore bien haut, bien haut, des rumeurs de voix comme on en entend quel(|uefois quand ou passe sur des travaux de mineurs. C'était confus, c'était murmurant, brumeux, indistinct, mais plus formidable de minute en minute. Le duc. étonné, s'arrêta; lintendant sourit... autant que i peut sourire un intendant de New-Gaté.

— Ce nesl rien, dit l'intendant. Mes agneaux jouis-

sent de leurs petites récréations avant de se rendre à la chapelle pour entendre la prière du matin.

— Vos agneaux, dites-vous?

— Les prisonniers; c'est ainsi qu'on les nomme ici.

— Charles Price est aussi un agneau.

— Oui, Votre Grâce. Tout le troupeau est on ce moment dans la FonH. nom qu'on donne ici à la partie la plus élevée de New-Gate. à la salle qui s'étend sous les combles depuis un côté du monument jusqu'à l'autre cùt<', c'est-à-dire presque un tiers de mille de longueur.

— Mais pourquoi ce nom de FonH, demanda curieusement le duc de Xewcastle, qui, tout en parlant avec l'intendant, se rapprochait de plus en plus de la clef de voûte de la prison, et qui, par conséquent, entendait déjà avec netteté le son des voix qui bouillonnaient audessus de lui.

Je vais vous dire pourquoi ; pour deux raisons : la première, parce que toutes les charpentes, grosses, moyennes et petites, qui portent les combles de New-Gate, et il y en a des cent et des mille, sont à nu dans cette dernière division de la prison, et parce qu'on peut s'y promener à l'aise tout comme à travers une forêt. Oh ! vous verrez, c'est superbe, c'est une vraie petite forêt de Windsor et d'Epping.

— Moins les animaux, je suppose.

— Non pas moins les animaux, Votre Grâce.

— Comment! il y a des chevreuils?...

— Peu de chevreuils, mais beaucoup d'insectes connus par les naturalistes de la misère.

Le duc, qui avait compris, recula.

— Votre Grâce renonce-t-elle à pour.suivre ?. .. La qualitlrotiou do furet donnéo à cotte partie do >'ow-GatP c>t

■U GEORGES m.

('omme vous voyez, logiquement justifiée. C'est une véritable forêt par métaphore.

— Mais les coquins de celte foret ne sont pas une métaphore ! ajouta le duc de Newcastle, qui s'efforçait de se faire une philosophie et une gaieté de situation.

— Oh î pour cela, non ! Nous avons ici des coquins et, permettez-moi de le dire, dt-s coquins comme aucune prison de Londres ne saurait se llatter d'en avoir ; non. Votre Excellence, non ! Qu'est-ce que la Fleet, par exemple? une simple prison de débiteurs... On y trouve bien quelques criminels par ci par là... mais rien de plus... Qu'est-ce encore que Newhigate? Encore une prison pour les débiteurs qui sont ou gens d'église ou avocats... Mais d'assassins, pas ou presque pas. Qu'est-ce encore que la Savoy? Une prison militaire. Autant dire un lieu de plaisance, d'agrément... Mais parlez-moi de New-Gatel nous fournissons régulièrement au bourreau de quarante à quarante-huit cous par an... 11 y a de meilleures années, il y en a de moins bonnes... mais les moyennes sont, comme je viens d'avoir l'honneur de vous le dire, de quarante à quarante-huit .. Reconnaissez-vous l'homme? dit en s'interrompant brusquement l'intendant de New-Gate au duc de Newcastle, et en prenant une lanterne de la main d'un des porteurs pour éclairer un large pan de mur.

— Mais c'est le portrait de Charles Price.

— Oui, Votre Grâce; mais dites tous les portraits de Charles Price, car en voici un second, en voici un troisième, en voici un quatrième : il y en a vingt... ajouta le brave intendant, en marchant le long de ce mur, qu'on aurait pu appeler le Musée-Price. On y voyait l'ingénieux filou tracé au charbon, sous le costume et le déguisement

(le toutes les professions qu'il avait prises pour arrivera la haute et incomparable renonimi'e dont il jouissait en Angleterre, et dont il commençait à jouir même en France.

C'était Priée, danseur à Covent-Garden ; Priée, médecin-dentiste italien; Priée, constable; Priée, matelot; Priée, ministre de la religion; Priée, charbonnier; et sous chaque Price on lisait, à Tinstar de la tradition classique italienne usitée pour la grande peinture : Carohis Price fecit.

— Il n'y a qu un seul Price qui manquera toujours à cette galerie, poursuivit l'intendant en rendant la lanterne au porteur ; c'est Priée pendu devant la porte de New-Gate. Et encore le satané drôle est bien capable de se faire lui-même par anticipation.

Ici l'intendant fut forcé d'élever considérablement la voix pour être entendu de son noble interlocuteur; ils approchaient de la lisière de la Forêt, et les habitants faisaient un tapage dont on peut avoir une idée, en supposant qu'on entende, en même temps et à la fois, une dispute de marchandes de poissons, une voiture de pavés qu'on décharge, le coassement d'une mare à grenouilles et le débordement continu d'une écluse.

— Voici la Forêt ! s'écria l'intendant qui fit faire balte à ses porteurs.

Le duc s'était déjà arrêté.

L'intendant, — le duc put le vérifier en présence de la réalité, — n'avait pas menti quand il avait défini le titre appliqué à ce vaste compartiment de New-Gate : c'était une forêt; le regard plongeait et se perdait dans un enchevêtrement inextricable de poutres et de madriers qui n'avait ni signification ni fin. L'architecte, inhabile ou

i(> (JEOI'.liES III

trop habile, les avait prodigués avec la générosiit- visible (Je rhomme qui les a fournis à l'État. C'étaient des angles, des trapèzes, des polygones à réjouir un mathématicien en vacances. Du sol au plafond du toit soutenu par cette riche charpente, la hauteur variait depuis six pieds anglais jusrpi'à dix pouces, en sorte que, si les prisonniers pouvaient se tenir debout au centre de cette .salle commune, ils étaient forcés de se tenir courbés, voûtés, inclinés, rampants et même couchés à son extrémité. I.a salle était pleine; il serait plus exact de dire qu'elle était farcie de condamnés et de condamnées ; les les uns libres, les autres enchaînés, tous gais à donner le frisson.

Dix-sept lanternes, qui fumaient comme si Ton venait de les éteindre, ('clairaient sournoisement ces têtes dévorées par les passions et flétries la plupart par le vice.

il ."^'élevait du fond grouillant de ce marécage humain nu parfum acre et nauséabond qui suffoquait comme de l'ammoniac. L'air était cadavéreux. 11 paraissait jaune. On voyait s'agiter et fourmiller dans cette brume empestée et pailletée (le regards la population de tout âge et de toute condition de New-Gate; et, comme la philanthropie gouvernementale n'avait pas encore inventé une livrée uniforme pour les prisons, on remarquait et on reconnaissait le rang occupé ou volé par chaque prévenu (tu coupable avant son arrestation.

L'habit de marquis frottait la ve.ste crevi-e de l'ouvrier; la poudre d'un gros marchand s'étalait sur la boue d'un brasseur; la dentelle d'une courtisane de la nuit se découpait sur les haillons fanés d'une pauvresse irlandaise; mais c'étaient les loipies. et de beaucoup, qui dominaient

(;fok(;ks m. 47

dans ce tableau pittoresque et lugubre. Des niilliers de lambeaux blancs, rouges, violets, s'agitaient au moindre mouvement de ceux qui les portaient, comme des feuilles tombées dans une allée de forêt en automne : autre ressemldance do l'endroit avec une forêt, autre justification de la dénomination qu'on lui avait appliquée. Beaucoup de prisonniers dormaient à l'ombre de ces arbres sans fruits et sans ombrage: mais, cliose bizarre! ceux qui éprouvaient ce sommeil nerveux parlaient et ne cessaient de répondre, tout endormis qu'ils étaient. Près de ceuxlà, quelques figures réfléchies semblaient écouter avec attention ces paroles échappées à l'anéantissement.

— Ce sont des espions, dit tout bas l'intendant au duc deNewcaslle; ils font leur rapport en ce moment-

Le duc, qui n'avait risqué qu'un pied timide dans ce repaire, le retira brusquement à cette confidence de l'intendant de New-Gate. Le sommeil même a un témoin, un juge et un bourreau dans les prisons !

— Mais Charles Price, où est-il? demanda le duc.

— Comment! vous ne l'avez pas encore vu?

— Non, je le cherche.

— Il est là-bas, sous la dixième travée à partir du gros pilier, nommé ici le chêne du roi. Il cause avec le vieux Jonathan, son ancien professeur. Non, vous ne regardez pas où je vous indique. Tenez... l;i... oui.

— C'est là Price?... à coté de ce vieillard vénérable dont la figure a un aspect si extraordinaire?

— Vénérable coquin "... Mais oui, c'est Price.

— C'est impossible...

— Trè.s-possible... à moins pourtant qu'il n'y ait deux Price, ce qui est peu à désirer.

— Mais kl dernière fois que je le vis. reprit le duc, rj

-iS GEORGES III.

était très-gras, il était énorme; c'est à peine s'il pouvait

marcher... et il est maigre maintenant...

— Je comprends! — Vous ignorez qu'entre autres ruses particulières, Price a celle de grossir autant quil veut, et c'est non-seulement là ce qui le rend méconnaissable, mais c'est encore là ce qui a facilité jusqu'ici ses nombreuses évasions. Vous ne devinez pas?

— Non.

— Votre Grâce voudrait-elle savoir comment, ou désire-t-elle que je lui livre immédiatement Price?

— Dites. J'ai donné quelques ordres nécessaires au déplacement de Price; on s'en occupe; j'ai devant moi quelques minutes, parlez!

— Quand Price est libre, reprit l'intendant, par un procédé que nous avons lieu de croire pareil à celui qu'on emploie pour enfler les moutons afin de leur détacher plus facilement la peau, Price s'engraisse au degré qui lui convient. Le premier avantage de ce ballonnement est pour lui, je vous l'ai dit, d'échapper à toute ressemblance avec lui-même, et c'est ce qu'il appelle alors devenir son onde : il paraît que son oncle est trèsgros. Le second avantage, le voici : Price apportant cet embonpoint artificiel dans la prison, quand il a la maladresse de se laisser prendre, reçoit aux mains et aux pieds des anneaux de fer proportionnés à la grosseur de ses bras et de ses jambes. Mais dès ce moment il se maigrit. Comment? On suppose qu'il se désende. D'ailleurs, le régime de la maison fait naturellement plus maigrir ({u'il n'engraisse. (Juand Price a obtenu une maigreur calculée, il sort aussi facilement de ses fers que vous, monsieur le duc, dune paire do souliers ou d'une paire de gants trop larges. Il s'i'cliappe de ^e^\-tlate comme

une souris, par le premier trou venu. Mais cette ruse est finie ; nous la savons. Aussi le Priée que vous voyez là est à peu près le Priée tel que sa mère l'a conçu. Voilà pourquoi vous n'avez pas tout d'abord reconnu Price; vous ne l'avez vu en dernier lieu que sous les traits de son oncle.

La conversation entre le duc et l'intendant fut violemment interrompue.

— Qui vive!

— Garde à vous !

— Veillez aux manœuvres!

— Canoniers, à vos pièces!

— Réveillez les endormis î

— Faites partir les sangliers!

— Tayaut! tayaut! tayaut!

— Hahits! galons! galons!

— Kiss ! kiss ! kiss ! ! !

— Hihan ! liihan! hihan!

— Baou ! baou ! baou !

— Miaou ! miaou ! miaou !

— Zing! zing! zing!

— Pif, paf ! pif, paf!

— Hourral) ! hourrali î

— Kouak ! kouak ! kouak !

— Cocorico !

A cet affreux charivari où se trouvaient imités tous les cris des revendeurs de Londres, les aboiements des chiens, les miaulements des chats, le gloussement des dindons, les sons déchirants de la musique des charlatans de place, le duc se boucha les oreilles et fit quelques pas en arrière.

— D'où vient ce tintamarre'?. . pourquoi? ,

on GEORGES III.

— C'est précisément Price qui réclame le silence.

— Voilà une manière de le demander!

— Le vieillard vert veut parler... Jonathan appelle l'attention de ses auditeurs... Écoutons!

Un grand silence règne dans la Forêt. C'est Jonathan, le vieillard vert, qui parle.

— Nohles seigneurs de la haute fdouterie de Londres, habitants de la Forêt, je reprends mon histoire où je l'avais laissée hier.

— Allez, i>apa chéri, allez!

Jonathan continue ainsi :

— Le coup était manqué, bien manqué, mes dignes fils : il n'y a pas de bonheur parfait sur la terre. On nous pinça à la cheville au moment où nous allions mettre la main sur les diamants de la couronne enfermés, vous le savez, et puissiez-vous ne jamais l'oublier ! dans la Tour de Londres. Ce fut ma faute. Que voulez -vous'.' j'éternuai au moment de la prise de possession.

— Dieu vous bénisse !

— Dieu me maudisse plutôt ! Ce bruit réveilla un chien, ce chien réveilla un homme, cet homme en réveilla dix, vingt, quarante. Bref! nous fûmes conduits ici, mis en jugement...

— Et condamnés à être pendus, n'est-ce pas, papa chéri?

— Pas encore, mes agneaux... Notre compte était en règle. Les débats étaient de pure forme; un voleur ne s'abuse pas sur le sort qui l'attend. Nous ne nous abusions pas. Mais, avant d'avoir le bonnet de coton sur les yeux, nous voulions faire une bonne plaisanterie au tribunal, aux jurés et à tous ceux ([ui. de près ou de loin, .•dlaiput nous juger et condamner.

GEORGES 111. ôl

— Que rUes-vous, Jonathan'.'

— C'est moi qui lis. Il y avait dans le suave palais que nous avons l'honneur d'habiter des cachots si infects, si malsains, que les geôliers n'y entraient. jamais sans pâlir, que les lézards et les scorpions qu'on y jetait n'y vivaient pas deux heures. L'or y devenait blanc, le cuivre vert : les métaux même ne pouvaient y résister. Je fis si bien qu'on m'y enferma. C'était pendant le cours de notre procès des diamants. Le lendemain j'en sortis vert comme un poireau. J'avais ce que nous appelons la fièvre de prison, j'avais la peste de prison, j'avais la mort. Une heure après, tout Aew-Gate était infecté. Aous parûmes devant le tribunal, qui se composait de sir Samuel Pennant, du lord maire, de l'échevin sir Daniel Lambert, de sir Thomas Âbney, de M. Barrow, de M. Cox, sous-shérif, de plusieurs avocats et des jurés au nombre ordinaire. Savez-vous ce qui arriva'.' Tous claquèrent dans la soirée: Samuel Pennant, le lord maire, l'échevin, sir Daniel Lambert, sir Thomas Abney, M. Barro>\ , M. Cox, tous les avocats, tous les jurés, et le lendemain tous les prisonniers de New-Gate. Allez donc !

— Et vous, père Jonathan ?

— Moi, je survécus ; mais je restai vert, comme vuus me voyez. Maintenant laissez-moi tranquille, mes enfants, mes petits-enfants, mes arrière-petits-enfants.

— Oui, mais dites-nous pourquoi l'on ne vous a i)as pendu?

— Parce que le roi dit qu'il ne voulaiipas être plus sévère que la mort, qui m'avait fait yràce. Il me lit grâce.

— La morale de ceci, voyez-vous, mes enfants, dit Price quand le vieillard vert eut cessé de parler, c'est

5ti GEORGES lil.

«[ue les voleurs no doiveul jamais éternuer. Si le \énérable Jonathan n'eût pas cédé à l'éternument lorsqu'il était en train de voler les diamants de la couronne à la tour de Londres, il aurait d'abord eu les diamants, et ensuite il n'aurait pas eu besoin de se vacciner la fièvre de prison et de la communiquer aux honorables juges et jurés de la session.

— Trois hourras pour Jonathan, le vieillard vert, trois hourras !

Les trois hourras n'avaient pas fini d'ébranler les vieilles charpentes de la Forêt, que la grosse cloche de la chapelle appela prisonniers et condamnés à la prière du matin.

Tous défilèrent devant l'intendant et le duc de >'e\vcastle. Quand Charles Price se montra, on se jeta sur lui, on lui banda les yeux, et quatre vigoureux geôliers le descendirent dans la vaste cour appelée : Quadrnnglc. den liommes coupables de félonie. Il fut placé dans une voiture parfaitement escortée.

— Je vois ce que c'est, dit Price. on va me passer la fameuse cravate.

- Silence, Price !

— Mais. non. je parlerai... je veux parler au peuple.

— Silence! Il s'agit d'un bon coup à faire. Tu ne de- \ines donc pas?

— Je suis donc avec des...

— Mais oui...

— Âh bah^

— Tais-toi dune !

= ■ — Je me tais, — jilus un niol; — je n'ëternuerai pas surtout !

Price fit de longues réflexions pendant ce voyage d'agrément dont il ne devinait ni le motif ni le terme, quoiqu'on lui eût donné à comprendre qui! s'agissait d'une expédition tout à fait dans le goût et l'esprit de sa profession aventureuse.

Parfois il se rassurait en pensant qu'on ne mène pas en si bel équipage un homme à la potence, mais parfois aussi sa méfiance revenait quand il songeait au peu de mystère avec lequel il avait été enlevé de New-Gatc, en présence des geôliers, en face de l'intendant... pres(iue en plein jour. Cependant il n'avait plus ses fers... Oui, mais s'il n'avait plus ses fers, il avait un bandeau sur les yeux. Dans quel but lui cachait-on le chemin par où il fallait passer pour arriver au ihéàtre du grand exploit qu'on l'appelait à conduire et à diriger?

11 faut avouer qu'à la place de Charles Price tout autre moins coupable que lui n'aurait pas été non plus sans inquiétude. Cette inquiétude redoubla quand il devina, au bruit des roues et à la compression de l'écho, que la voiture venait d'entrer dans un endroit vaste, mais fermé. dans la cour d'une prison ou d'un palais. Il entendit aussi des grilles s'ouvrir et se fermer. 11 était au comble, non pas de la peur, — Price avait Tàme très-ferme quoi- (jue troublée. — mais d'une curiosité excessivement tendue et agitée.

Les yeux toujours voilés, on lui fit monter des marches qu'il jugea, avec son tact délié, ne pas être celles

U GEOKGLS m.

d'une maison ordinaire; et, quand il fut arrivé sur le palier, il soupçonna que plusieurs des personnes qui étaient montées avec lui s'éloignaient dans différentes directions.

On lui ùta le bandeau, et il se trouva en présence de deux personnes qu'il ne connaissait pas. L'une était le général Conway, l'autre le marquis de Uockingliam.

Charles Price n'eut pas besoin d'examiner longtemps les deux ministres, pour leur dire avec une assurance (jui n'était pas aussi franche qu'il aurait voulu le faire croire :

— Je connais tous les grands voleurs de l'Angleterre jusqu'aux Orcades, et je ne vous connais pas. Vous n'êtes [)as des voleurs.

— Oue t'importe'.' répondit le général Conway.

— Mais beaucoup... Après tout, si vous n'êtes pas des \oleurs, \ous pouvez avoir Tinlention de le devenir. Il y a commencement à tout... Vous commencez bien... ceci est un palais.

— Oui.

— .le n'aime pas voler dans les palais. Depuis le vol des diamants de la Tour de Londres... justement cette nuit le vieux Jonathan nous racontait à iNeAV-Gate, dans la Foret... mais il ne s'agit pas de cela. De quoi s'agit-il?

— D'ouvrir celte porte, répondit sèchement le général ConA\a\ .

— Très-bien! mais nos conditions d'abord.

— Des conditions?

— Ouij nos conditions.

— Fais-les, nous verrons.

— Part à trois entre nous*

— Comment ?

(î BORGES 111. 55

— Part à trois entre nous, je dis. Nous ferons trois parts de Tor, des diamants...

— Mais il n'est pas question de voler, dit le général Conwa\ , qui s'était étonné et singulièrement amusé un instant de la naïveté de Price.

— Et de quoi peut-il être question entre nous?

— On vous a dit d'ouvrir cette porte. Est-ce clair".'

— Pour ne pas voler?

— Pour ne pas voler.

— Ce n'est pas clair.

— Cependant...

— Quelle est cette plaisanterie ! Depuis quand ouvret-on une porte pour ne rien voler?

— Price, dit le marquis de Rockingham, oubliant la profonde ignorance où devait être son interlocuteur, de l'endroit et des personnages; Price, on vous dit d'ouvrir cette porte.

— Alors on me commande?...

— Oui.

— Mais alors je veux savoir avec qui je suis et où je suis.

— Tu auras deux cents livres sterlings si tu peux ouvrir cette porte.

— Non, je ne veux pas l'ouvrir. Qui êtes-vous?

— Tu es fou. Tu es condamné à mort; que peut-il l'arriver de pis?

— Il peut m'arriver pis.

— Allons donc !

— Il peut m'arriver d'être honni et méprisé par les miens, si je suis dupe ici de quelque mystification. Je ne veux pas perdre ma réputation, précisément, comme vous le dites, parce que je suis à la On do ma carrière.

ofi GEORGES m.

— Eli bien, si tu ouvres cette porte, on le remettra en partie ta peine. Tu ne seras pas pendu.

Priée fut rejeté dans un second étonneraent plus nt'buleux encore que le premier.

— Vous avez le droit de me faire grâce de la vie, vous ?

— Oui.

— C'est quelque chose.

— Mais on t'embarquera immédialemenl pour la Jamaïque.

— Ce n'est plus rien .

— Cependant, la vie...

— Que voulez-vous que je fasse de la vie à la Jamaïque? Le rhum y est bon, sans doute, mais je veux rester à Londres. Ah çà 1 vous n'êtes pas des voleurs, vous me faites grâce de la vie... Qu'y a-t-il donc derrière cette porte?

— Un appartement.

— Je le suppose. Mais dans cet appartement ".'

— Voulez-vous, oui ou non. ouvrir cette porte? dit le général Convvay avec la brusquerie des gens de sa profession. — Non! on vous ramène à Nevv-Gate, et demain pendu.

— Examinons-la un peu, cette porte, dit Price sans trop s'arrêter à lalternative charmante que lui posait le général Conway. Elle est bien... c'est gentil... trois verroux dedans...

— Deux verrous, interrompit le maniuis de Rockingham.

— Trois verrous, je vous assure : tenez, dit Price en frappant contre la porte avec son doigt recourbé. — en voici un. — voici le second. — l;"i fst le troisième. Ce der-

CKORIIES III. ;.7

nier est en ciiivr*'... Oui. il est en enivre. Il s'agit donc d'ouvrir cette porte malgré les trois verrons !

— Oui, mais sans bruit.

— Parbleu ! où serait le mérite sans cela !

— Sans le moindre bruit?

— Sans le moindre bruit.

— Cependant un babile serrurier a dit...

— Les serruriers! quels ânes! mais les serrures ne seront bien faites que lorsque les voleurs eux-mêmes les feront : jusque-là... Et vous me donnez la vie si j'ouvre sans bruit, sans éclat?...

— On vous l'a déjà dit : bàtez-vous donc...

— Qu'on me ramène à New-Gate !

— Que veut dire?...

— Qu'on me ramène à New-Gate!

— Mais enfin?

— Est-ce pour un pareil enfantillage qu'on enlève un bomme comme moi à son repos, à ses méditations? .le vous demande l'bonneur qui peut me revenir quand j'aurai ouvert une porte que le premier escroc de Londres, enrôlé d'hier, ouvrirait en se jouant? Je vous volerais si je recevais ma grâce pour une pareille futilité. D'abord, et je reviens sur mon idée de mystification, si vous me faisiez grâce, vous seriez ministres; si vous étiez ministres, nous serions en ce moment chez...

— Price ! interrompit tout à coup une voix qui ne s'était pas jusqu'ici fait entendre, Price!...

— Le duc do Newcastle!

— Peut-être.

— Mais...

— On ne veut pas se jouer de vous. Outre votre grâce, vous aurez cinq cent'; livres sterlings. mais vous partirez

loutefois pour Madère, puisque la Jamaïque ne vous sourit pas...

— Oui, j'aime mieux Madère.

— Si vous mettez immédiatement votre extrême habileté à notre service...

— Je l'ai déjà dit, monseigneur, c'est un jeu trop simple et un homme comme moi...

— Vous êtes un fat !

— Monseigneur...

— Et l'on va vous reconduire sur-le-champ à N'ew-Gate. puisque vous refusez... Oui. vous n'êtes qu'un fat... vous dues cela trop facile, trop simple, parce que c'est trop difficile... voilà.

— Trop difticiit^ !

— Oui, trop difficile pour vous.

— Mais je ne cimnais pas de difficulté qui puisse...

— Fatuité! fatuité! Si nous eussions appelé, je ne dis pas Jonathan, il est trop vieux; mais Sharp... il n'aurait pas tant causi\ et cette porte serait déjà ouverte.

— Sharp ! avez-vous dit? — Sharp n'est qu'un écolier, un enfant, un atome.

— Sharp est votre maître.

— Ce n'est qu'un écolier. Eh bien ! qu'on aille le chercher et l'on verra s'il ne prend pas au moins une demi-heure pour ouvrir cette porte. Ah ! je ne puis pas l'ouvrir !...

Et, blessé au vif dans sa vanité, Charles Price posa fortement un genou en terre, glissa deux doigts entre le tapis et la porte, parvint insensiblement jusqu'à l'endroit des gonds, et, avec un geste dont on ne décrirait pas la finesse et le mystère en trente pages, il souleva l'un des battants qui fut retiré des gonds-, puis, retiré des gonds.

GEORGES III. r)9

il fut dégagé des verrous cl enfin déposé contre le mur. Non-seulement la porte était ouverte, mais il n'y avait plus de porte.

— Dieu! dit Price en jetant les yeux devant lui.

Il n'avait pas achevé ce cri de surprise, que le bandeau retombait sur ses yeux et que de main en main il était descendu au bas de l'escalier, porté dans la cour, puis en voiture et dirigé sur Londres.

Au même instant la reine se précipitait dans la chambre de Georges III, occupé à lire sa Bible dans un fauteuil, près de spn feu.

— Ahl sire!

— Qu'est-ce donc, madame?

— Je craignais... nous craignions tous... vous êtes resté si longtemps à nous répondre... vous nous pardonnerez si... je bénis le ciel que rien de grave n'ait causé votre lenteur à nous ouvrir...

— Je lisais rna Bible ; je me serai peut-être endormi. . . mais que me veut-on ?

— Vos ministres désirent soumettre à votre signature...

— Ah ! je sais, le bill d'autorité sur lÂmérique.

— Oui, sire, répondit le marquis de Rockingham, et nous attendions avec impatience que votre réveil nous permît...

— Toujours ce billî... Vous savez ce ([ue je vous ai dit à ce sujet. Ce bill est une imprudence, une grande imprudence, messieurs. Puissiez-vous ne pas vous repentir de l'avoir obtenu de la majorité des Chambres. Je suis descendu dans ma conscience, et elle m'a conseillé de ne pas le signer.

— Mais, sire, vos sujets d'Amérique ont pris une atti-

tiO GEORGES m.

tude si menaçante depuis quelques années... Nous espérons que cet acte de juste sévérité...

— Les Américains ne sont-ils pas mes enfants comme les Anglais? Dois-je dépouiller les uns pour couvrir les autres, et s'ils refusent de se soumettre, leur ferez- vous la guerre? Mais, la guerre, c'est la ruine des deux pays. Vous avez voulu imposer les draps, et ils se sont passé de vos draps, ils en ont fabriqué; vous avez imposé les vitres de leurs maisons, et ils ont fabriqué des vitres; vous leur avez envoyé du papier timbré, ils l'ont lacéré; vous voulez leur envoyer des boulets, ils vous en enverront, soyez-en sûrs. Faites ce qu'il vous plaira, mais ne m'obligez pas...

— Sire, dit la reine, c'est le dernier sacrifice fait par vous.

— C'est toujours le dernier, et nous recommençons sans cesse. N'avait-on pas parlé de régence?

— Oui. sire, mais tant que Dieu veillera sur votre raison...

— Vous croyez donc toujours que ma raison seule est malade? Mais le cœur des rois est aussi leur raison, et mon cœur est las de cette lutte entre moi et vous, entre mes sentiments et vos opinions. Ab î donnez-moi. donnez-moi ce conseil de régence qui me délivrera du fardeau de la royauté. Mais j'ai bien froid, dit Georges III en se rapprochant de la clieminée, dont le foyer était éteint depuis la veille. J'ai bien froid.

On appela aussitôt des valets, qui s'empressèrent de rallumer le feu et d'envelopper le roi dans des fourrures. Quand il se fut réchauffé, le marquis de Rockingliam, qui s'était éloigné un instant, revint avec l'implacable bill d'une main et une plume de l'antre.

GEORGES III. (il

— Encoro ! dit Georges III en soupirant.

— Non, sire, lui répondit le marquis de Rockingliam ; ce n'est pas le bill contre l'Amérique que nous vous donnons à signer.

— Qu'est-ce donc?

— Qu'il n'en soit plus question de longtemps, puisque Votre Majesté répugne tant à le signer. Votre iMajesté sait comme nous que, par suite des mauvaises récoltes de blé en Irlande, TAngletorre est cette année sur le point d'éprouver la famine.

— Hélas ! oui, je le sais.

— Votre conseil a jugé urgent île mettre un embargo sévère sur l'exportation des grains hors du royaume.

— • Et il a bien fait !

— Votre Majesté nous approuve !

— Sans doute, mais sans doute! La vie de mes sujets!...

— Le bill que nous avons l'honneur de soumettre à votre signature porte défense absolue de toute sortie de grains hors du royaume...

— Donnez, donnez que je signe...

Et le marquis de Rockingham, que suivaient des yeux ses collègues les autres ministres, présenta au roi le bill et la plume.

— Daignez signer ici.

— Là?

— Non, un peu plus loin, sire.

Et la signature royale fut mise au bas du bill.

— Maintenant, veuillez me laisser, messieurs... qu'on fasse venir mes enfants... surtout s'ils n'ont rien à me faire signer.

Les ministres se retirèrent.

Ci GEORGES III.

La reine alla chercher les enfants du roi.

Une minute après des courriers haletants partaient pour Londres ; quelques heures après, la frégate mouillée à l'embouchure de la Tamise faisait voile pour Xew- York; et New-York, cinquante jours après cette scène de folie et de tristesse, criait : Aux armes !

Et les armes sortirent de tous les côtés.

New-York. Boston, Philadelphie, toutes les rivières, tous les lacs, toutes les montagnes, se couvrirent de soldats et de fusils. Le divorce était consommé entre l'Amérique et l'Angleterre, entre les enfants et la mère, entre le nouveau monde et l'ancien.

— Comment cela'.'

Le roi, qui ne lisait jamais les hills qu'on lui donnait à signer, avait mis son nom au bas du bill américain, au lieu de l'écrire, comme il le croyait, au bas du bill contre l'exportation des grains.

Dans les relations privées, une action pareille s'appelle subornation, faux, tout ce qu'on voudra.

En politique... c'est de la politique.

Le ministère avait-il raison?

11 aurait eu raison s'il eût réussi.

Mais la morale?

Mais le salut d'une nation?

C'est Price qui avait peut-être raison.

Les voleurs ne doivent jamais éternuer.

Il règne dans la langue anglaise une telle pudeur, qu'elle manque ou qu'elle se prive volontairement d'ex-

(ibiouctis III. tr.

pressiun [tour ilcliiiir d'uno inanièie Iraiiche leiat réel de presque toutes les grandes infirmités humaines et sociales. Ainsi le mot fou y existe à peine : lunatic. ([ui est IVquivalent anglais de notre mot fou, ne veut pas dire un être privé de raison, mais seulement un esprit fantasque, déréglé, soumis aux influences de la lune. Peut être les Anglais ont-ils raison. On diminue Timportance de cequ'on n'admet pas : et jecrois fermement que, du jour où l'on supprimerait la moitié des médecins et tous les ouvrages de médecine, il y aurait la moitié moins de malades.

Quoi qu'il en puisse être, la folie du roi Georges III. soit qu'on l'ait peu nommée, soit qu'on Tait peu divulguée, n"a presque pas laissé de trace dans les écrits du temps. Il y a un mot d'ordre général parmi les historiens pour n'en rien dire ou pour ne la mentionner qu'aux époques où elle éclate d'une manière violente et où il devient tout à fait impossihle de la taire.

Sans les témoignages contemporains, on pourrait classer Georges III au nomhre des plus sages roisde l'Angleterre et du monde. Rien ne fut pourtant plus long, plus varié, plus bizarre, plus sombre, plus effrayant que son dérèglement d'esprit, et il eut cela de particulier qu'il cessait tout à coup comme cesserait une tempête, et qu'il était aussitôt remplacé par une longue et sereine placidité. On le quittait furieux, on le retrouvait à son secrétaire les pieds sur les chenets, la plume à la main, écrivant des instructions pieuses pour ses enfants ou achevant sans distraction sa correspondance de famille. Jamais les médecins ne comprirent rien à sa maladie, qui suivit malgré eux son cours à travers la jeunesse, la maturité et la vieillesse; il est vrai qu'ils ne l'aggravèrent pas, c'est à leur éloge.

(ii GEOHGb; 111.

liGs années de son règne furent nombreuses; il n'en est peut être pas une seule qui n'ait été signalée par quelque épisode reniarquable. C'est un de ces rois à la Shakespeare, qui vont constamment de la guerre à la famille, et qui rencontrent la guerre partout; qui ne désarment jamais. Il eut treize enfants. Combien cela fait-il d'ennemis?

Le plus redoutable de ces treize enfants, ce fut le prince de Galles, connu plus tard et trop connu sous le titre de Régent , titre qui semble entraîner fatalement partout l'obligation déplorable d'y attacher aussi le titre de légèreté, de caprice, de luxe, de débauche et de ruine. Jamais prince ne naquit avec de plus brillantes et de plus dangereuses qualités. 11 était beau et passionné, tendre et vicieux, charmant et prodigue jusqu'à l'exaspération; ayant Tàme d'un poète et les goûts d'un épicurien, aimant le mystère et le scandale, soupirant pour une bergère et se grisant à la table d'une actrice; dépensant l'or à poignées et faisant agrandir les croisées pour le jeter plus largement; prenant cet or partout, dans les coffres de sa mère, de son père, de l'Etat, de tout le monde, mettant sa montre et son règne en gage chez les usuriers; se colletant dans la rue avec des bottiers et des t.nilleurs après avoir épuisé avec eux toutes les scènes de M. Dimanche. 11 se serait ajipelé Byron s'il ne se fût nommé prince de Galles.

Appelé à régner un jour, on suppose aisément qu'il y eut lutte, et lutte ardente, parmi les âmes ambitieuses tjui veulent arriver les premières au but de la faveur.

Deux femmes étudièrent avec une profondeur italienne ce caractère pour l'assouplir, le dompter, le conduire et le maîtriser.

GEOKGES m. 65

L'une de ces deux femmes fut sa mère, qui devina, avec le flair des vieilles reines, que, du jour où le fils mettrait un pied impérieux sur les marches d'un tronc occupé par un père fou, le trône serait à lui. Et c'est un bénéfice qu'elle prétendait ne lui laisser que le plus tard possible, qu'elle voulait éloigner jusqu'à la mort d'elle, la reine, ou de lui, le roi. Georges III. Pour cela, elle n'eut qu'à laisser faire une autre femme dont elle découvrit, derrière la prodigieuse beauté, un talent d'intrigue poussé jusqu'au génie, jusqu'à la férocité. Elle attira à la cour, le moment venu de donner un peu d'air au cœur expansif du jeune prince, la fille d'un évêque d'Irlande, lady Jersey, comtesse de ce nom.

A la première vue, ces deux grandes dominatrices se comprirent et réglèrent le partage de Tautorité qu'elles allaient fonder sur la tète du prince. La reine laissa lire ces mots cabalistiques dans ses yeux pleins de cette douceur inflexible qui avait fait plier depuis vingt ans la volonté de son mari : « Moi, je gouvernerai le roi tant qu'il vivra; vous, vous gouvernerez le régent quand son tour sera venu de régner. Laissez-moi faire, je vous laisserai faire. Moi, j'entretiens un homme dans une éternelle enfance; vous, entretenez l'enfant pour qu il ne soit un homme que le plus tard possible. »

Comme toutes les grandes conspirations qui doivent réussir, celle-là ne fut ni écrite ni exprimée. Elle naquit et se perpétua par la fusion des mêmes intérêts, d'une double volonté intelligente, et par l'accord de deux femmes, accord indissoluble qui ne mettait entre elles aucun grain inflammable de rivalité. Aussi la conspiration réussit-elle au delà de leurs espérances, si jamais l'ambition, l'hypocrisie et la cupidité ont placé des limites à l'espérance.

ti

lit) GEORGES m.

La comtesse de Jersey a été le plus lin, le plus beau type de cour qui ait jamais étonné et ravi le monde politique. N'i nos Montespan, ni nos la Vallière, ni nos Fontanges, ni nos Chàteauroux, ni nos Dubarry n'auraient pu servir d'ombre à cette création infernale et céleste, à la beauté d'ange et au cœur de démon. Qu'était madame de Montespan? une bonne grosse femme bien blanche, de quelque esprit. Mademoiselle de Fontanges? une petite sotte qui s'avisa d'aimer sérieusement un roi ; aussi fut-elle empoisonnée pour la peine. Qu'était madame de Cbàteauroux? une grande dame romanesque qui ne sut pas même faire la fortune des siens? Qu'était madame Dubarry? une modiste de la rue de la Féronnerie, qui avait l'esprit ordurier du marché des Innocents, et la gaîté équivoque de la Courtille et des Porcherons ; qui fit ficher le camp à la monarchie quand elle croyait que c'était seulement le café de la France (ainsi elle appelait Louis XV) qui fichait son camp. Mais la comtesse de .Jersey fut plus qu'une maîtresse de roi : elle fut la souveraine de toutes les maîtresses d'un régent, dédaignant de prendre une place dont elle aimait mieux disposer à son gré que d'en sortir au gré d'un amant blasé. Son éducation répondait à sa merveilleuse beauté, qui n'eut, dit-on, pas d'égale. Elle savait toutes les langues des grandes cours, écrivait avec cette facilité ironique et charmante particulière aux Irlandaises, et, pour comble de supériorité, elle n'avait pas de cœur, immense avantage; car si un grammairien provençal a pu dire que les grandes pensées viennent du cœur, il a oublié d'ajouter que les grandes faiblesses, les grandes sottises, les grandes confusions, les grandes erreurs, les grandes déceptions, les grandes ruines, les grandes infortunes vien-

GEORGES in. 67

nent aussi du cœur. Et tout compensé, pour certaines natures que nous ne jugeons pas, le bonheur, la gloire, le pouvoir, valent mieux que les résultats opposés.

Sa présence à la cour de Georges III fut un événement et un miracle. Elle parla latin et grec au vieux monarque, politique avec la reine et les ministres, fantaisies de toutes les nuances avec les jeunes courtisans, modes, dentelles et rubans avec les dames d'honneur, et de tout un peu avec le jeune prince. On l'appela l'Hirondelle de la cour. Elle méritait ce nom, car elle y annonçait le printemps, elle y apportait la rosée, la verdure et les fleurs dans son tablier. Toute la cour en fut rajeunie et charmée. Les jeunes princesses n'avaient pas assez de bras pour l'entourer, pas assez de sourires sur les lèvres pour l'accueillir. Mais celui qui ne vit plus que par ses beaux yeux, qui ne parla plus que par sa bouche, d'une inépuisable fécondité en paroles heureuses, ce fut le jeune et gracieux prince de Galles.

Jusque-là on l'avait tenu enfermé comme un séminariste : du grec le matin, du latin à midi, du français le soir, de la géographie 'et des mathématiques toujours. Jamais de fête, jamais de bal, jamais de plaisir. Le seul plaisir qu'il goûtât était d'aller avec une demi-douzaine de professeurs du château de "Windsor au palais de Saint- James.

— Que je voudrais connaître Londres ! murmurait-il souvent à dix-sept ans.

Il connut mieux que Londres par lady Jersey, il connut l'univers ; il connut ce frémissement si doux et si inquiet qui n'est pas encore l'amour, mais qui va l'être, et qui met une âme jeune en rapport harmonieux avec toute la nature. Windsor ne lui parut plus une prison.

fis GEORCiES lil.

un cachot, nn exil, mais un lieu de délires, un Paradis Dwbile, comme l'appelle Pope dans son classique morceau la FonH de Windsor.

Tous les matins, il parcourait le parc à cheval à côté de lady Jersey, qui montait comme une véritable amazone. Ils se défiaient de vitesse, ils se reposaient à l'ombre des mêmes buissons, et respiraient tous les deux ces énergiques saveurs qu'exhale le pin des montagnes.

Et la reine aimait à suivre du regard, par une des croisées du château, son fils heureux, ce fils dont elle exaltait l'imagination pour mieux endormir la raison et la réflexion ; ce fils quelle voulait charmant, vif, gracieux, élégant, beau, passionné, tout, excepté roi, tant qu'elle serait la reine mère.

Elle était servie à souhait par lady Jersey ; en quelques mois, le prince fut le plus brillant cavalier de la cour; il parlait chevaux comme Charles lî, en attendant comme lui de savoir faire aussi en maître la cour aux dames. Malheureusement il savait aussi, comme ce roi qui n'a guère légué la gloire de son nom qu'à une espèce de petits cliiens, il savait aussi faire admirablement des dettes. Précocité ravissante ! au bout d'un mois de cette nouvelle existence, on présenta un jour à l'intendant du château une première note des dépenses faites par le jeune prince à ses fournisseurs de Windsor. Elle est trop curieuse pour que l'histoire des petits faits ne l'ait pas recueillie. La voici telle que la donne Thomas Dawnson dans son Passe-temps de Wiiidsor.

(iEORGES m. 69

DOIT lE PniNCr DE GALLES. AVEC TOUT L- RESPECT QCI Ll'I EST DU :

\o Au marcliaiul de fouets 50 liv. sterl.

2" Au carrossier 103

50 Au m.iréclial-ferrant -iO

4" Au marcband de gâteaux 200

50 Au marchand de fruits glacés 80

6" Au marchand de poudre de chasse et d'artifices. 70

70 Au marchand de gants ÔO

8" Pour avoir tué une vache qui n'appartenait pas au château, par une imprudence hien naturelle du

prmce.

Total 585 liv. sterl.

Ainsi, en un niois, le jeune prince de Galles avait dépensé, dans la petite localité de Windsor, quatorze mille cinq cent soixante et quinze francs. Bon Dieu ! que n allait-il pas dépenser à Londres, oi'i il y a bien autre chose que des marchands de gâteaux et des marchands de gants? Il est vrai qu'on n'y est pas exposé à tuer des vaches par imprudence.

On parla beaucoup sans doute, d'abord tout bas, puis en souriant finement, de Tintimité du jeune prince avec la belle lady Jersey... Mais on comprend si bien tout dans ce monde élevé, où tout est permis, excepté de juger, et surtout de désapprouver! Ouel mal à ce qi:e le prince ne veuille aller à la promenade et à la chasse qu'avec lady .Jersey'? Faut-il pas qu'il attende d'être marié pour aimer? Et d'ailleurs, comme rien ne lui fait une nécessité d'aimer la femme qu'il aura un jour, qu'il aime avant, qu'il aime pendant ou après le mariage, la chose n'est pas très-grave. Et puis, ne vaut-il pas cent fois mieux qu'il essaie des passions avant que les passions le surprennent? Où est le danger? Apres lady

7n (JEORGES 111

Jersey, il aura une autre lady, après une comtesse une duchesse, après une duchesse une autre duchesse. Voilà, et autres choses, ce qu'on disait. Ce n'est pas tout à fait ce que pensait lady Jersey, sous son grand front couronné d'un diadème de cheveux qu'elle voulait couvrir d'un autre diadème, non pas de celui qui vaut quelques cent mille francs par ses perles et ses diamants, mais du diadème invisible qu'ont porte en France madame de Maintenon, en Espagne madame des Ursins, celui qu'on fait soi-même, qu'on tresse de génie, de persévérance, d'adresse et d'inébranlable volonté.

Elle savait bien, lady Jersey, sans que la vie le lui eût appris, que les maîtresses de cour ont un règne si rapide que souvent on ne le voit pas passer. Elle savait le sort de madame de Montespan, dont le cercueil ne jouit pas môme tout de suite des honneurs de la terre sous le règne du bien-aimé qui l'avait tant aimée aussi.

Lady Jersey savait cela, elle savait tout, comme en général les grandes destinées de femmes qu'appelle l'histoire pour jouer ses plus grands drames et ses plus surprenantes comédies.

Et voici qui le prouve.

Un jour qu'elle et le prince de Galles avaient battu la forêt de Windsor et ses milliers d'allées, allant où l^s menait leur charmante fantaisie, ils se trouvèrent aux limites d'un carrefour.

Tout à coup le prince jette un cri de surprise...

Une jeune fille de seize à dix-huit ans était tout à coup apparue au prince de Galles, s'était timidement approchée de son cheval, et les yeux baissés, les joues colorées d'un rose transparent, les lèvres émues, elle attendait. La fière comtesse, qui avait quelques pas d'avance sur le prince, n entendant plus le galop, dans le bruit duquel se fondait celui de son poney, se retourna et revint de toute vitesse pour connaître la cause qui avait raccourci la course de son compagnon.

Le tableau se compléta par sa présence à ce rond-point de la vaste et silencieuse forêt.

Elle releva son voile vert et le bord de son feutre gris pour voir plus à l'aise le visage de la jeune inconnue, dont les regards s'étaient enfin levés comme pour appeler l'attention du prince, mais dont la bouche, comprimée par l'effroi, ne s'ouvrait pas encore.

— Mademoiselle a sans doute quelque motif pour se placer ainsi devant les pas de Son Altesse, dit d'une voix indulgente lady Jersey, en rangeant son cheval en face de celui du prince, en sorte que la jeune fille se trouva entre elle et lui.

— Oui, madame, j'ai un motif.

— Veuillez le dire, Son Altesse vous écoutera.

— De tout mon cœur, reprit le prince.

— Avec attention, dit lady Jersey, trouvant l'accuei] fait par le jeune homme un peu trop encourageant au début.

— Nous alternions , mademoiselle, nous attendons, continua-t-elle. voyant que la contidenre tardait bien à venir.

— Mon père... put-elle dire enfin, mais c'est tout ce qu'elle dit.

— Votre père?

— Le prince est un peu pressé, dit à son tour lady Jersey, qui s'apercevait que l'embarras du prince augmentait à raison de celui de la jeune fille, et je vous prierai de ne pas l'arrêter trop longtemps.

— Mais non, mais non ! interrompit étourdiment le prince de Galles, je ne suis pas pressé et j'attendrai que mademoiselle veuille bien me dire... Mais nous ne sommes pas bien pour causer, vous à pied, moi à cbeval. Milady, obligez-moi de tenir un instant la bride... Mais non... Oli ! pardon, je vais l'attacher à cette branche de chêne...

Le prince était sauté à terre, avait noué la bride à un arbre. Il se découvrit avec une familiarité bien gracieuse. Pendant ce temps, l'inconnue avait sorti de la poche de sa robe écossaise un pli assez large, dont la forme carrée ne laissait pas de doute sur le caractère du contenu.

— Je l'avais deviné, c'est un placet.

— Oui, madame, répliqua, un peu enhardie, celle qui le présentait.

— Très-bien! Son Altesse le lira ce soir, demain, à loisir...

— Mais non, je le lirai tout de^suile! répliqua le prince en le prenant avec empressement. Mais non !...

— C'est différent, murmura lady Jersey, qui regarda plus attentivement encore les traits beaux cl naïfs de la jeune solliciteuse.

CEORGES III. 73

— Que vous L'tos bon ! s'écria celle-ci. qui fit ]f; mouvement de s'éloigner.

Le prince la retint doucement par le bras, et ses bras étaient nus, comme il était d'usage alors à la campagne de les avoir.

— Puisque monseigneur le permet...

— Je vous en prie.

Lady Jersey ne perdait pas la plus fugitive nuance de cette aventure au milieu du bois, à la saveur si romanesque, et qui lui remettait naturellement en l'esprit le cbarmant fabliau d'FIenri IV et Fleurette. L'impression produite sur le prince ne lui écbappait pas. Celui-ci décacheta lentement le pli, tandis que la jeune fille s'adossait contre un cbéne au bord du chemin et jouait de la pointe de son joli pied distrait avec les touffes d'herbe de la lisière.

— Vous ne lisez pas? dit en riant la comtesse.

— Pardon, madame, répondit un peu piqué le prince, qui, en effet, ne lisait pas du tout.

Il lut pourtant à haute voix :

« Prince,

« La renommée de bonté que vous avez di'jà dans tout le canton me fait oser vous demander une faveur, une grâce... »

— A moi? s'interrompit le prince avec un étonnement naïf. On lui adressait pour la première fois un placet.

— A vous, murmura la jeune fille appuyée contre le vieux chêne, adorable contraste qui prêtait à cette scène une couleur digne d'être reproduite par le suave peintre La\vrence ou le gracieux Landseer, le Millier anglais.

ïi GEORGES m.

— Puisque c'est à vous, continuez, dit lady Jersey en jouant avec le bout de sa cravache.

Et le prince continua :

« Mais j'ai peu d'espoir de l'obtenir... »

— Pourquoi cela? dit le prince, pourquoi cela? répéta-t-il plus vivement encore.

— Si vous vous arrêtez ainsi à chaque phrase, dit la comtesse, le placet deviendra un dialogue plus ou moins spirituel, mais nous n'en aurons jamais la fin.

— Vous avez raison, madame.

Il reprit comme un écolier grondé :

« Mais j'ai peu d'espoir de l'obtenir. Ma mère s'est déjà adressée à Sa Majesté votre père, qui a répondu par un refus. »

— Mais alors, dit la comtesse, je ne vois pas...

— C'est vous, madame, cette fois, qui interrompez.

— Je vous demande pardon, prince, mais il me semble que puisque Sa Majesté n'a pas cru devoir accorder...

— Tenez ! dit brusquement le prince qui se sentait l'impatience de l'autorité au contact de cet acte d'autorité qu'on lui soumettait, tenez! mademoiselle, laissons ce papier. Il plia comme il put le placet et le fourra dans la poche de sa veste de chasse. — Dites-moi ce qui est écrit là-dessus, ou plutôt répondez-moi, poursuivit-il en prenant délicatement la main de la jeune fille, qu'il empêcha de s'agenouiller.

— Votre père? disiez-vous...

— Il est mort.

— Pauvre enfant !

— Nous sommes huit enfants î Mon père a été tué au service : il était lieutenant...

GEORGES m. 75

— Rien que lieutenant?

— Il ne pouvait pas être davantage.

— Pourquoi rien que lieutenant?

— C'est que mademoiselle est catholique, interrompit sensément lady Jersey ; et vous n'ignorez pas, prince, que les catholiques ne peuvent pas dépasser ce grade dans les rangs de l'armée anglaise.

— En effet, dit le prince, qui ignorait profondément cette odieuse particularité de l'époque. Mais continuez, mademoiselle.

■ — Or, mon père étant catholique et étant mort dans ce grade inférieur, ma mère s'est vu refuser la petite pension qu'elle sollicitait de Sa Majesté votre père, pour nous aider à vivre en Irlande.

— Vous êtes Irlandaise ?

— Une Fitz-Herbert ; j'arrive d'Irlande pour solliciter.

— Vous êtes venue exprès? vous avez traversé la mer.. .

— Le capitaine m'a donné le passage presque pour rien.

• — Et quelle est la pension que vous demandez?

— Cent livres sterlings.

— Rien que cela? Mais c'est une plaisanterie...

— Mais, prince, interrompit à demi-voix lady Jersey, prenez garde !

Le prince n'entendait pas lady Jersey.

— C'est une véritable plaisanterie... cent livres de pension... Mais les valets de chiens de mes oncles Glocester et Cumberland ont des pensions plus fortes, trois fois plus fortes... et un brave soldat... un lieutenant... tué au service de mon père, au mien... car je suis un peu mon père... cent livres sterlings!...

— Ah ! mon prince, disait la jeune fille, dont les

76 (JEOUGES m.

yeux, les joues, les lèvres, se couvraient de larmes louchantes.

— Cent livres sterlings! mais c'est une aumône!

— Mais, prince, disait de son côté lady Jersey moitié sérieuse, moitié comique, vous n'avez pas encore de liste civile...

— Je vous accorde deux cents livres sterlings de pension... sur ma cassette.

— Vous n'avez pas de cassette.

— Demain vous toucherez une année de pension.

— Mais vous n'avez pas un penny, s'écria lady Jersey ei'frayée de cette générosité, et vous voulez ! . . . vous n'avez pas un penny.

— C'est vrai! dit le prince ébahi.

La jeune Irlandaise devint soudainement triste. La pension s'envolait. Lady Jersey éclata de rire.

Le prince confondu remonta brusquement à cheval, indigné contre lui-même d'avoir tant promis et d'avoir si peu à donner. Il piqua des deux pour repartir. La comtesse arrêta le mouvement.

— Mademoiselle, dit-elle à la jeune Irlandaise en lui tendant la main, tout n'est pas encore perdu. Venez demain ici à la même heure, et peut-être aurons-nous une réponse favorable à vous ap[i()rler.

Les deux chevaux s'éiaucèrent à \i\ fuis.

Trois cents [las plus loin, le prince, sur le vi.çage duquel la colère, la mauvaise humeur, le dépit concentré. lahonte, riusensibililè, la reconnaissance, écrivaient leur lutte, se retourna brus(jueme!it. Il s'écria :

— Milady, regardez! elle est à genoux, elle nous regarde! elle est à genoux!

— Venez! dit impérieusement la comtesse, venez! —

GEOUGLS m. 77

C/osl nsscz on un jour, dit-elle plus bas; oli ! oui, ccst lissez! — c'est trop!

Quand les chevaux reprirent le trot, elle dit au prince, lieaucoup |ilus rêveur qu'en allant :

- A\ouez que votre bon cœur vient de vous entraîner bien loin. Vous a\ez pion/is deux c'nts livres sterling lie pension. . que vous \oil;i forcé de faire...

— N'est-ce pas?

— Un prince ne jette passa parole au vent coiuuie le [U'emier honiuie venu. Vous n'êtes pas roi...

— JJieu veuille ([ue je Jie le sois pas de longtenn»sl

— Où trouverez-\ous ces deux cents livres?

— Je vendrai...

— Quoi?

— Je n'en sais rien, répondit le [)rince, en ((ui s'éveillait déjà cet esprit de ressources (ju'il [)oussa si loin. Je les demanderai à ma mère.

— En faveur d'une Irlandaise, d'une catlioli([ue? Vous serez bien reçu ;

— Cependant...

— Voulez-vous, prince, suivre mon conseil.'

— S'il doit me rapporter deux cents livres.

— Oui.

— Je vous écoute.

— Le vicomte Malden est de votre âge, il a fait ses éludes avec vous, il a partagé vos jeux...

— C'est lui dont vous voulez que je fasse mon sécrétai re?

— Oui...

— Ensuite?

— Il est riche.

— Plus que moi.

78 fJEORGES 111.

— Pour le moment.

— Ce moment [teut être long.

— Je lui demanderai cette somme...

— Mai?...

— Il sera trop heureux...

— Vous le protégez.

— Un peu. je l'avoue.

— Beaucoup.

— Il vous aime tant! mais acceptez-vous?

— .l'accepterais du diable pour obliger cette adorable enfant.

— Votre secrétaire \ nus sera de son côté éternellenieni reconnaissant.

— 11 est donc mon secrétaire".'

— .\ux appointements de deux cents livres sterling?.

— Qu'il me donne. Je ne me ruinerai pas.

— Vous la trouvez donc adorable? reprit la comtesse.

— l'as autant que vous.

— Vous êtes dans vos jours de largesse, prince.

Le prince se lut, et la comtesse de son côté garda le silence jusqu'au cliàteau.

Quand ils lurent arrivés, elle dit au prince de fialles en lui seniint la main :

^ Pas un mot de cette aventiiic.

Le prince. a[très Lavoir regard(''e :

— Pas un mol.

Ils rentrèrent tous les deux dans les appartements.

En passant dans les siens, la comtesse se débarrassa brusquement de son costume de cliasse, lançant au loin ses gants, sa cravache et son feutre; elle bondissait d'impatience. Elle éprouvait un dépit dont elle craignait d'approfondir la cause; elle le sentait pourtant : elle Létouf-

(ÎEORGES III. 79

r.'iit. Ah! on n'est pas impunément jeune et halle; on ne vit pas impunément, même i\ la cour, auprès d'un jeune homme qui exhale l'amour par tous les pores. La crise lui violente; elle fut courte. Lady Jersev marcha sur sa jeunesse, sur ses sens, sur son cœur, comme, dans un incendie, on marche sur des tisons pour les éteindre : elle s'éteignit; elle devint froide. Elle sonna : un valet accourut :

— Lord Malden!

— Il est au château.

— Je le sais. Qu'il vienne sur-le-champ : allez! Deux minutes après, le vicomte de Malden était introduit auprès de la comtesse.

— Madame...

— Vous êtes secrétaire du prince. Je vous l'annonce.

— Et c'est à vous que je dois...

— Oui... à moi... mais écoutez-moi, vicomte...

— Ce bonheur!... il n'en est ([u'un que je mets audessus de celui que vous m'annoncez. Jamais mon amour pour vous n'a comme aujourd'hui...

Le vicomte Malden pressait à genoux les main> glacées de la Comtesse.

— Vous aimez tous ainsi :

— Combien ne vous l'ai-je pas dit de fois'.'

— Prouvez-le-moi une seule!

— Parlez ?

• — Demain je n'accompagnerai pas le prince de Galles à la promenade.

— Il ira seul'.'

— Non, — avec vous.

— Je l'accompagnerai'.'

— Non, — vous le suivrez.

80 CEURGES m.

— Je le suivrai".'

— Oui, — saii^. T'iri- \n... enlendfz-vous '.',.. àani êliv vu.

— Je vous écoute.

— Kt vous uie direz ;iu rt'toiir tout ce (|ue vous aurez vu.

— Mais...

— Rien de plus. Acceptez-vous'?

— Quand vous ordonnez, madame...

— Je vous en prie. Vous me direz tout, répéta-t-elie. A propos, vous donnerez ces deux cents livres sterling au prince. Vous les donnerez de votre part.

La comtesse ouvrit son secrétaire et y prit la somme qu'elle venait de dire.

— Adieu ! maintenant, adieu !

— Vous penserez à moi ?

— Oui... oui... adieu !

— A ce que vous m'aviez promis?

— J'avais promis de vous faire nommer secrétaire du prince. Vous Tètes...

— Vous m'aviez aussi promis...

— La cloche du château — vous l'entendez? — sonne l'heure du dîner, interrompit la comtesse, congédiant ainsi d'une manière soucieuse et froide le vicomte de Malden.

— Mais je suis fou d'amour pour vous.

— Le dîner! le dîner! adieu!

— Cruelle!

— Vdus avez nuson : vous êtes fou !

GEORGES IIF. St

Apri'-s le dîner, la reine pria la comtesse de Jersey de passer avec elle dans les petits appartements, et là. bien reposée dans son fauteuil de velours, bien enveloppée de ces longues dentelles noires flamandes qu'elle affeclionnail tant, elle dit affectueusement à la comtesse :

— Elle jeune prince, qu'en faisons-nous?

— Toujours cbarmant, Votre Majesti'.

— Je m'en aperçois bien. Vous parvenez donc à le distraire de toute pensée trop sérieuse pour son âge, pour sa santé'.'

— J'y parviens quelquefois, madame, et son excellent naturel... fait le reste.

— Continuez, comtesse, continuez. 11 n'aura que trop tùtjles ennuis et les soucis des affaires. Ce serait d'ailleurs un meurtre de gâter ce teint si frais, ces joues si roses, ce front si jeune, par le frottement de toutes ces vilaines questions politiques. Aime-t-il léquitation'.'

— Oui, Majesté, beaucoup.

, — La cbasse'.'

— Passionnément.

— La danse ?

— Comme une femme. Il aime loiit, madame. J'ignore ce qu'il n'aime pas, poursuivit la comtesse, qui ne savait répondre que par monosvllabes aux questions de la reine.

— Je m'en félicite, comtesse, et je vous en remercie

bien cordialement. Je m'applaudis chaque jour de vous avoir confié celle partie de son éducation. Vous recevrez le prix de celte ntlention. de ces soins... Vous aurez un jour toute son at't'ection.

— Toute son affection ! murmura intérieurement la comtesse, les yeux attachés au cadran de la pendule, comme si elle eût voulu contraindre les aiguilles à- marquer les heures du lendemain.

Enfin la royale soirée s'écoula, et la nuit bien agitée de la comtesse eut aussi une fin. Elle avait du mal à museler ses vingt ans. Elle les tenait pourtant parle cou. elle les étranglait, elle allait les faire impitoyablement mourir. Mais quel assaut! quelle résistance! quel combat! Les femmes qui n'ont pas de cœur en ont eu un. mais elles l'ont tué en silence. Le suicide s'est fait.

Le matin une autre comédie l'attendait, mais une comédie espagnole où il y a plus de véritable sang répandu que dans les tragédies.

— Que m'apprend-on '. vint lui dire le prince, prêt, comme de coutume pour la promenade, — que vous ne m'accompagnez pas? — Mais c'est impossible !

— On vous a dit vrai, prince, je suis aujourd'hui un peu indisposée.

— Oh 1 alors... — comme j'en suis désolé!

— La fraîcheur d'hier...

— C'est juste. L'air était d'une pureté hier...

— Vous voulez dire d'une humidité...

— Ah! oui, d'une humidité ; je me trompe.

— Comme son esprit flotte ailleurs! pensa la comtesse.

— Ainsi, c'est décidé, vous ne venez pas avec moi?

— .Non.., vous m'excuserez...

ijEohues m. s

— Ali ! je vais bien ra'ennuyer !

— Vous êtes trop bon. prince.

— Mais je serai revenu de bonne heure.

— Merci, cependant, il ne faut pas...

— Ob 1 non. je vous le promets, je vous l'assure.

— Vous n'y êtes pas forcé.

— Â propos, reprit le prince tout en se regardant avec satisfaction dans la glace, mon secrétaire rua remis deux cents livres sterling.

— •N'était-ce pas convenu entre vous et moi .'

— Je poursuis ma folie, vous voj^ez. .le donnerai la pension promise à cette petite Irlandaise.

— (Test un devoir pour vous, prince, vous l'avex [iromis.

— Elle ne viendra peut-être pas. D'ailleurs, je vous avoue (jue je ne me souviens plus du tout, mais du tout, de l'endroit de la forêt où nous avons fait sa singulière rencontre.

— Eli bien ! ni moi non plus, dit la comtesse jouant le même air faux (|ue le prince de Galles.

— Mai^ à bientôt, milady. à bientôt! .Si vous l'exigez, je n'irai (]ue demain à ce leudez-vous.

— Du tout, du tout!...

— Pour peu que vous le désiriez...

— .le ne désire que l'exactitude de vos promesses, moi.

— C'est uniquement poui' vous obéir, si j'y vais.

— C'est moi maiiitenant qui l'y force!, pensa lady Jersey. Mais partez, je vous en prie, partez î

— On dirait que vous êtes pressée de me congédier. I.a comtesse sourit.

— Voulez-vous (|ue je vous envoie Makiest Vous ferez

(If la musique pemlanî mon absence, .le n'ai guère que

lie la musique ;"i faire faire au secrétnire que vous m'avez

tlimné.

— .le veux bien, répondit lady .lersey. envoyez!

— Il sera beureux pour moi, madame...

— Quand Son Altesse voudra partir, vint ilire un des grooms du prince,

— Demandez à madame.

— Tout (le suite! dit lady Jersey, voulant épargner au prince l'embarras de son impatience.

Le prince de Galles baisa la main de la comtesse el s'éloigna.

— Il ne m"a jamais aimée! dit celle-ci quand le prince eut quitté l'appartement, mais il ne m'aime [dus : mot d'une profondeur rare dans son effroyable contre-sens.

Elle mit ensuite sa main crispée à l'endroit du cœur, et elle dit pour en dompter la révolte :

— A bas les griffes, tigre ! je ferai un tapis de ta peau et j'y marcberai dessus.

« Comme le prince de Galles, quoique bien jeune encore, atteignait l'âge de prendre place à la cbarabre des lords, on commença à s'occuper, dit Georges Croly dans son Histoire de Georges IV, de lui créer une pension. Mais, ajoute-t-il avec une sérieuse naïveté : The times were hostile ta royal expenditure. Les temps étaient hostiles aux prodigalités envers la Majesté lloyale; et le roi, dans le double but de ne pas alourdir les charges publiques et surtout de ne pas encourager l'esprit de dépense qu'il avait remarqué chez son fils — il n'avait |)as oublié la note de "Windsor, — demanda seulement cinquante mille livres sterling par an, payables en dehors dt' la liste civile. La proposition fut fortement di'bailue

GEORGES 111. s:.

dans le caliinet. Fox insista pour que la ponsion lût élevôc à cent mille livres par an; mais Sa Majesk' tint forme. Il ne demandait aux Cliambres que soixante mille livrespoiii' les frais de premier établissement. Les Chambres votèrent. A partir de ce moment, ajoute Croly. commence la bizarre carrière du prince, dont il fait le portrait suivant : « Son rang seul eût suffi pour lui assurer des flatteurs; mais il eut des titres plus hauts aux hommages. Il était un des plus beaux hommes àe YEuro\^e [he was one of ihe handsumest men in Europe). Son maintien ouvert, sa figure expressive, et toute sa personne remarquable par une élégance aisée et une dignité particulière. Sescontemjiorains le peignent encore comme un modèle des hommes à la mode et d'une perfection inouïe. Il possédait les qualités qui attirent et retiennent; il parlait les principales langues modernes avec netteté; il était aussi musicien plein de goût, et de bonne heure il avait acquis une connaissance étendue de la littérature anglaise. Markham et Jackson, ses deux professeurs, l'avaient doté d'un excellent fond d'études classiques, et la nature l'avait favorisé du talent de parler en public avec facilité, dignité et énergie. Cependant, s'il faut convenir que ses qualités firent l'étonnement de son siècle, des jeunes gens qui l'admirèrent, des femmes dont il fut follement l'idole, il ne faut pas oublier non plus que chaque pas qu'il fit dans la vie le plongea davantage dans de grands, dans d'énormes embarras pécuniaires, qu'il s'écarta largement de ses devoirs naturels en s'aliénant l'affection de son père, et en se jetant dans les bras d'une faction aussi hostile à sa dignité qu'à sa couronne (1 ). »

(1) The lier sonna] Itisiorij of /d'v liilp ninjesli/ George Ihe foiirlli . Vol. 1, rliap. IV, pages ()3, i-t 64.

86 GEORIÎES 111.

Toujours préoccupé de son fils aîné, dont il ne croyait pas avoir assuré Tavenir en lui montant une maison, Georges III, dans ses moments lucides, songea sérieusement à lui choisir une femme parmi cette pléiade dv princesses allemandes du milieu de laquelle il avait détaché la sienne, Sophie-Charlotte, fille du duc de Merklembourg-Strelitz. Mais, par malheur, il n'avait plus lord Harcourl sous la main pour aller en grande pompe négocier un mariage pareil au sien pour son fils, ce fils dont la haute naissance fut marquée à Londres par l'entrée des lingots d'or et d'argent enlevés sur les Espagnols par trois frégates anglaises au cap Saint-Vincent; un trésor de treize millions sterling, — trois cent vingtcinq millions de notre monnaie! Mais, s'il n'avait plus lord Harcourt à sa disposition, il lui était permis d'avoir recours aux trente-huit portraits de princesses allemandes, destinées de tout temps à s'asseoir sur tous les trônes et à les féconder.

Le bon père, qui avait pris ses précautions secrètes pour se munir de ces graves images de futures bellesfilles, les avait alignées et placées sous ses yeux attentifs par ordre alphabétique ou de principauté, et il attendait que I inspiration lui indiquât un choix. 11 allait des yeux du duché d'Oldenbourg au menton de galoche de la seigneurie de Kniphausen ; des cheveux roux du Mecklembourg-Strelitz au front altier de Saxe-Weimar; des épaules de Saxe-Cobourg-Gotha aux pieds de SchAvarzbourg-Sondershausen; de la bouche d'Anhalt-Bernbourg aux bras potelés d'Anhalt-Cœthen, écartant des robes à panier, traversant des nuages de poudre ou méditant sur de vastes perruques enrubanées.

Ah! son hisserait bien heureux quand son père lui di-

GEORGES m. ST

rait : « Prince, incmls une épouse piiinii (!e,s belles tapisseries historiques qui ne t'apporteront pus un sou : à quoi bon? tu esassez riehe par toi-même, mais qui t'apporteront dix, douze, quinze et même vingt enfants, des Glocester. des Cambridge, des Cumberland et des princesses sans lin. ))Kt ces braves duchesses, princesses et altesses, semblaient toutes lui sourire du tond de leur ivoire et de leur émail, et lui dire : « Majesté, prenez-moi, moi je sais lire la Bible en dix-sept langues; moi je sais chanter les psaumes à ravir; moi je danse le menuet d'Exaudet comme à la cour de Versailles; moi je suis une bonne ménagère; moi... c'était une mer pleine de délices liliales, conjugales et nuptiales, pour ce prince abîmé dans la contemplation de ces trente-huit portraits, plus .MecUembourgeois les uns que les autres. S'il avait pu les donner toutes les trente-huit à son iils, que d'héritiers! i|ue de fils! que de petits-llls! Ce n'est pas que son Iils les eût refusées... oh! non. pourvu qu'elles eussent été toutes les trente-huit jolies, aimables, jeunes, jeunes surtout. La Confédération entière ne lui eût pas fait peur.

Georges 111 se livrait à cette occupation, dont l'utilité n'était pas sans importance, on en conviendra, tandis que son fds ne songeait guère en ce moment à se marier. Peut-être y songeait-il aussi, mais à sa manière : que la route lui soit belle et l'ombre protectrice dans les longues avenues des bois!

Quant à lady Jerse\ . enfermée aussi dans ses appartements, elle pensait de son côté au prince de Galles, mais dans un ordre de sentiments qui ne lui laissait pas toute la patience dont Georges ÏII jouissait en ce moment en parcourant sa galerie de portraits. Malgré sa volonté si

renne, elle cédait à rimpulsion (jui la [>i»u,ssait lialetaiitc et brûlante à la poursuite de celui (ju'elle avait envoyé seul au rendez-vous. Elle y était aussi à ce rendez-vous, elle y était par le cœur, pai' i'esiirit, par l'ànie. par la jalousie, par la jalousie qui donne la seconde vue. celle (|ui ne trompe presque jamais. Oli 1 elle voyait, elle entendait des choses, des paroles qui l'empècliaient de garder un instant la même place". Elle se levait, s'asseyait, ouvrait la croisée, la refermait. Pourquoi n'était-elle pas partie".' Pourquoi n'avait-elle pas suivi le prince? Pourquoi cette résistance'? Pourquoi ne s'était-elle pas défendue'.' Pourquoi souffrir quand on peut vaincre'?

• — Je ne veux vaincre qu'une chose! s'écria-t-elle en jetant au feu un magnifique éventail qui lui tomba sous la main, un joujou de cent livres sterling, peint par le célèbre Mayer; je ne veux vaincre que moi ! il y a dans ce vieux château de Windsor une reine qui est le roi : je dois, je veux lui succéder, et, pour cela, souffrons! Si c(! cœursiaimable. si passionné, si dangereux, nous revient, tant mieux! s'il m'échappe, tant mieux encore, je serai |)lutôt libre.

C'est au milieu des cris et des violences de cette guerre civile allumée dans son cœur que la main frémissante de la comtesse, qui prenait tout avec égarement et rejetait tout avec colère, saisit dans un coin de sa bibliothècjue un petit livre placé par le hasard, cette providence du mal, sur un rayon. C'était un de ces li\res, comme dit madame de Sévigné, qu'on ne lit que d'une main. En ce moment il causait un bruit d'enfer à Londres. On se l'arrachait dans les théâtres et dans les clubs. On le li.sait. puis (in le jetait aussitôt au feu. La comtesse l'ouvrit comme on ouvre une [lorle ([ui mène on ne sait où, et

(JEUlHitS 111. S!»

elle s'arrr-la inacliinalcinenl au titre. Il méritait inicu\ qu'une attention aussi fortuite :

ListofCnvent-Carden Icidies. contahiaing the historiés and somc curious anecdotes of the most celebmted ladies now an the town, or, in kepping and also of manij of Iheir keepers. « Liste des dames de Covent-Garden, contenant riiistoire (\ei plus célèbres ladies maintenant en circulation ou en puissance de protecteurs; celle de plusieurs de ces protecteurs; le tout suivi de quelques anecdotes curieuses. »

8 Étrange livre! se dit la comtesse un peu effrayée, et cela moins par corruption d'esprit que par Tinslinct de réserve inné chez la femme : que peut-d contenir? Qu'estce donc que ces femmes de Covent-Garden?» Elle feuilleta le livre comme on relève les pétales d'une fleur inconnue sans savoir au juste ce qu'on cherche, sans penser qu'on louche peut être du poison. Mais l'inconnu! l'inconnu ! qui l'a jamais fui? D'ailleurs ce démon de livre avait poui ainsi dire des titres et des sous-titres en forme de crochets qui harponnaient l'attention aii passage et ne la lâchaient [ilus. La comtesse de Jersey lut encore ceci :

MISS THOJISON, ^" lU, JJER.NEUS-STREET.

« Cette dame s'est montrée Tété dernier à llrighton ; elle a chanté avec grand succès sur le théâtre de cette ville. Elle a un corps imposant, commanding figure; son teint est beau, mais manjué de roussures. Elle s'habille très-élégamment et consomme un grand luxe de (|uenes traînantes, répétant cet adage qu'elle tient de ses protecteurs pris dans la marine : Que le vaisseau muni de bonnes voiles arrive toujours à bon port. — That tJie ship wilh good sails willalways reath a goodport. )>

110 GEOIKiES m.

La Juinière se faisait par degré dans le cunidur sombre où la comtesse avait mis le pied : elle comprit!

« Mais ce sont des biographies de certaines femmes de Londres! s"écria-t-elle... des histoires d'actiices... des anecdotes de coulisses... «ce qu'elle se démontra plus clairement encore quand elle arriva, toujours sans vouloir ('ontinuer. à cette seconde biographie :

MISS GlLESF.r.T. CLEMEjNt"s-I.A>E.

« Elle est rest('e pendant quinze joins absente du théâtre de Covent-Garden par suite du malheur dont elle fut frappée, ("n voleur, s'étant introduit chez elle pendant la nuit, lui vola, devinez (juoi? Son talent? — Non. — Son amant? — Non. — Son râtelier! >;

Ces deux fragments auraient dû suffire et au delà pour donner une idée complète du livre entier â lady Jersey. l'ourlant elle ne le fermait pas... Il y a dans Tabîme une voix qui appelle, dans la pente une raison (|ui attire, disons le mot, il \ a dans lemal quelque chose qui pousse... Le diable, qui prend toutes les formes, ne déteste pas celle du livre... Lady Jersey commenra donc une troisième biographie des femmes de Covent-Garden. parmi lesquelles il s'en trouvait aussi beaucoup de Drury-Lanc. Llle lisait déjà ce titre :

MISTRESS ROB i\S0> . . .

quand ou gratta à sa porte. Soudainement elle fil une corne à la page, ferma le livre et le repoussa avec vivacité dans les rayons de la bibliothèque. Mais ce nom de Robinson lui resta dans la mémoire et conmie sur les lèvres... Elle ne l'oublia plus... Plus tard elle de\aity revenir... Elle y revint.

GEORGES m. 91

Le vicomte de Malden entra.

— Vous m"avez cliargé d'une commission ou d'une mission, comme il vous plaira de l'appeler, madame, (jiii n'était pas sans difficulté, je vous jure.

— Où serait le mérite, vicomte?... Mais de ([iielle espèce de difficulté entendez- vous parler?

— Il n'y a pas encore la moitié des feuilles aux arbres, et il n'est pas du tout aisé de suivre quelqu'un sans être vu.

— Mais enfin vous avez vu! dit lady Jersey, qui ne priait pas même lord Malden de s'asseoir quoiqu'il parût très-fatigué et qu'il fût crotté comme un picHon qui aurait traversé une ville de la Bretagne en plein hiver. Elle avait bien d'autres préoccupations!... — Mais enfin vous avez vu?

— Des choses extraordinaires !

— Vous m'effrayez, milord!

— Mais charmantes...

— Comme il me rassure!

— Saviez-vons où vous m'envoyiez?

— Pas précisément... Pourtant je mentirais si... Mais qu'avez-vous, qu'avez-vous entendu?

— Oh ! entendu ! rien.

— Comment, vous n'avez rien entendu! — mais alors...

— Permettez, madame, je puis toui pour \(ius, mais me rendre invisible... et il eût fallu se rendre invisible pour s'approcher assez pour entendre sans être vu.

— Et du moins qu'avez-vous vu? demanda la comtesse, résignée à se contenter de l'espionnage muet du vicomte de Malden.

— D'abord le prince, à la lisière du bois, est descendu

92 (iEORGES 111.

(le (iipval. est allé à la rencontre d'une jeune fille qui

|»;ir;iissait l'attendre...

— Qui l'attendait.

— Âli ! vous saviez? madame...

— Je soupçonnais... j'ignorais... mais, si j'avais tout su, je ne vous aurais pas envoyé, ajouta-t-elle vivement. — Je vous écoute.

— Avec un grand empressement le prince a pris les deux mains de la jeune fille et lui a dit :

— Que lui a-t-il dit?

— Ah ! voilà... malheureusement j'étais à quarante pas dans la feuillée.

La comtesse hocha la tête avec impatience :

— Vous plaisantez, vicomte, avec une chose sérieuse.

— Ah! du moment où c'est si sérieux que cela, pardon!... je vous dirai alors que le herger a remis un petit paquet à la bergère... je ne sais quoi..;

— La pension, murmura lady Jersey.

— Plaît-il?

— liien. Continuez. — Le berger, disiez-vous...

— Et la bergère semblaient se regarder beaucoup et se parler fort peu. Tout à coup le ciel, qui était couvert depuis le matin... vous savez?...

— Je n'en savais rien... Mais qu'a à faire le ciel en ceci ?

— Comment! ce qu'il a à faire? 11 s'est mis à fondre en eau, et voici ce qui a eu lieu : le prince, passant prestement son bras autour de la jeune jjer.sonne, fille de berger, fille de fermier ou de tenancier, je l'ignore, l'a mise en croupe avec lui sur son cheval. Us sont en- .suite partis... partis comme dans les ballades.

— Ils sont partis!... répéta si singulièrement lady

GEORGES III. !)ô

Jersey, que le vicomte fut obligé de dire un peu cavalièrement :

— Vouliez-vous qu'ils restassent là ?...

— Et vous les avez suivis?

— Toujours.

— Vous êtes charmant.

— Je vous remercie, mais j'étais bien mouillé... Oui. je les ai suivis. Us sont sortis de la forêt, ont pris une route que je ne connais pas...

— Mais que vous retrouveriez au besoin, n'est-ce pas?

— Sans doute... Le beau temps est revenu, et, quand le soleil s'est montré de nouveau, il éclairait le prince au milieu d'un cottage et jouant avec plusieurs jeunes enfants, et faisant un bouquet avec la jeune lille qu'il avait accompagnée. C'est bien innocent !

— Aujourd'hui, murmura la comtesse.

— Et fort exact surtout, ajouta le vicomte, qui poursuivit ainsi à travers les pénibles distractions, les nébulosités, les réflexions souterraines de la comtesse. Fuis il est parti après avoir été embrassé par toute la famille, qu'il a beaucoup embrassée lui-même. .

— Ah!.., mais c'est... c'est du pastoral... Daphnis et Chloé...

— Etes-vous contente de moi ?

— On ne peut plus contente, monsieur de Maldcn. Mais, dites-moi, comment avez-vous trouvé cette jeune personne?...

— Mademoiselle Fitz-IIerbert î

— Ah ! elle se nomme Fitz-Herberl î

— Oui, miladv : mais me suis-je bien acquitté de ma mission ?

(li GEORGES III.

— Oui, cent fois oui... Quel est ce bruit ([ue j'entends dans la cour?

— C'est le prince, que j'ai devancé de quelques minutes.

Lady Jersey courut à la fenêtre.

— En effet, c'est lui... Vite deux questions et deux réponses, vicomte. Je vous ai déjà fait la première : comment trouvez-vous cette miss Fitz-Herberf? J'ai mes raisons pour vous consulter.

— Elle est avec vous la plus jolie femme que j'aie vu depuis que j'existe. J'attends votre seconde question, madame.

— Croyez-vous que le prince?...

— Mais oui...

— Vous croyez..,

— Que mademoiselle Fitz-Herbert sera la première maîtresse du prince de Galles.

— Et bien, c'est mon avis, dit tranquillement la comtesse de Jersey en souriant. Ce sera sa première maîtresse !

Elle venait d'avaler le poison.

— Mais le prince, se reprit-elle, ne monte pas, je ne le vois pas...

Elle courut de nouveau à la fenêtre.

— Ah ! le voici... Il vient... Mais non... il se rend aux appartements de son père... Sa Majesté l'aura fait demander...

Le prince de Galles — lady Jersey ne se trompait pas, — venait d'être appelé par son père, et Ton suppose assez dans (juel but Georges III l'honora il de cette entrevue...

— Voyons! lui dit-il en le ('(tnduisanlà la table sur le

GEORGES m, 95

tapis (le laquelle il avait mis en ligne les portraits des trente-huit princesses allemandes : quelle est celle que vous préférez...

— Pourquoi faire? demanda naïvement le |irince de Galles.

— Pour épouser...

— Pour épouser! répéta le prince en passant assez cavalièrement en revue toutes ces descendantes d'Attila, de fienseric et de Théodoric. Ah ! c'est pour épouser ..

— Eh bien?...

— Eh bien, mon père, voilà bien les mères ; j'attends que vous me montriez les filles de celles-là !

— Les filles de celles-là !... Impert.... Le roi s'arrêta.

— Monsieur ! dit-il à son fils en le regardant en face, vous ne sortirez plus du château de Windsor que vous n'ayez fait un choix entre ces trente-huit princesses allemandes.

Le prince s'inclina, et sortit.

Il rencontra sur l'escalier le vicomte Malden.

— Mon cher vicomte, venez, j'ai à vous parler... Restée seule, lady Jersey courut à sa bibliothèque et

reprit le petit livre si curieux et si équivoque qu'elle avait déjà ouvert. Elle reprit à l'endroit niarf|ué par elle... Elle lut à demi-voix ;

Mistress Robinson. . .

Puis elle ne lut plus que des yeux et de l'àme... L'âme de lady Jersey !

— Oui ! s'écria-t-elle en fermant de nouveau le livre, mais cette fois avec une joie sombre, — il v a quelque chose là dedans! 11 y a quelque cho.se !

yti GEORGES III.

Lp temps niarcliait. il somblait tripler 'lo vitosse en Franco vers les dernières années du règne de Louis XVI. qui allaient être aussi les dernières delà monarchie. C'était l'ivresse universelle des idées, et cette ivresse fit tout elianeeler sur le plateau de lEurojje. Immense erreur de croire que le bouillonnement se concentrait dans les limites de Paris. Vienne, Berlin, Dresde. Florence, Saintl'étersbourg. Stockholm. Madras, éprouvaient les convulsions nerveuses parties du foyer cérébral.

Londres surtout ressentait les moindres frémissements (le Paris, de Paris, qui n'avait jamais été plus agité dans sa fièvre, plus brillant diins son agonie, plus fou dans s m dernier bal. La philosophie, Y Encyclopédie sous le bras, marchait la tète haute : la bourgeoisie dictait fièrement ces redoutables cahiers où se trouvaient réglés les omptes de douze siècles de monarchie; le clergé se sacrifiait avec bonne grâce ; les plus fiers évêques étaient devenus des abbés de Bernis. des abbés Gresset, des abbés Métastase, et même des abbés Grécourt. L'abbé Baynal. autre singulier abbé, venait d'écrire son histoire philosophique des deux Indes, où il est question de tout, (^xceplé des Indes. La chimie découvrait que l'univers de Platon n'était qu'un assemblage de gaz ; Franklin détrônait à Passy la foudre et les tyrans, tandis que Delisle de S;dli's dt'trônait tout simplement Dieu, ce premier des t\ rans. qui n avait plus même lamusemenl de l'innocentr fdudre. La chirurgie t'-iait aussi ^ur le point de

(ŒOUGES m. 97

détruire le vieux préjugé de la mort par la transfusion du sang. Montgolfier inventait les ballons; Cagliostro faisait de l'or. Mesmer des dupes avec le magnétisme : la famille avait pour code l'épître à L'ranie: les jeunes filles lisaient, le sein à demi nu, la Mélanie de la Harpe, les jeunes gens la Religieuse de Diderot.

Et que faisait la cour pendant ce temps? La cour faisait comme tout le monde : elle était philosophe, sceptique, athée, et, de plus, elle dansait ; elle dansait à Versailles, à Marly, à Trianon, à Meudon, pensionnait madame du Barry. comme veuve de Louis XV, et criait : A bas la Bastille ! dans les petits soupers de Luciennes.

Voilà ce qu'imitait l'Angleterre en 1786, 1787 et 1788, en y ajoutant l'exagération funeste et ridicule de l'imitation. La bière échauffée est plus terrible cent fois que le vin en fermentation. S'il s'était rencontré un Mirabeau à Londres, au lieu d'un Fox ou d'un Shéridan, l'Angleterre aurait eu, en 1795, son 21 janvier. Heureusement pour elle, la guerre avec la France éteignit cette belle ardeur. Un coup de canon dissipa l'orgie : à cet appel, la noble Angleterre, renversant les tables, parut debout sur ses vaisseaux, le bon sens au front, l'honneur dans la poitrine, l'épée à la main.

Mais jusqu'à ce moment, et c'est celui où nous sommes dans le cours de cette histoire dont nous suivons les méandres, Londres fut livré à tous les égarements d'une vie sociale sans frein. Les seigneurs se ruinaient en petites maisons, en chevaux, en actrices, en fêtes et .en orgies. Ils poussaient le servilisme du plagiat jusqu'à parler français, et quel français! Livres, mémoires, correspondances, pamphlets, comédies, discours du temps, sont

veinés «l'un français bleuâtre qui constate les ravages de l'épidémie dans le corps social anglais.

Le révérend Georges Croly, l'historien du prince de Galles, après avoir tracé la figure hardie de la France en termes éloquents (jiie nous aurions voulu copier, s'écrie tristement : « It tuas in tlie miiUt of the luxurious petiocl tlutt the prince of Wales commenced liis public career. » Ce fut au milieu de cette période de luxe que le prince de Galles fit son entrée dans le monde.

C'est à ce début dans la vie qu'il fit restaurer et embellir son palais de Carlton, fameux dans les souvenirs de l'histoire contemporaine, sous le titre de Carlton-House. Paris, Rome, Naples, dessinèrent les plus beaux modèles, taillèrent les plus riches tentures, envoyèrent leurs plus belles statues, leurs plus rares mosaï([ues, pour décorer ( larlton-House, qui fut pour le prince de Galles ce que Vaux fut pour Fouquet, Versailles pour Louis XIV : un abîme de dépenses. II y laissa sa pension, sa liste civile, son crédit, l'espérance de son règne et une partie de son règne.

Il est vrai qu'on dînait toujours à Carlton-House, qu'on y soupait sans cesse, qu'on y jouait constamment. Les plus grands orateurs d'Angleterre, les [ilus illustres poëtes, les journalistes de l'opposition, les femmes à la mode, celles qui allèrent un jour de maison en maison, en disant : Nommei^ Fox, et demande z-nn us ce qiie vous voudrez, et Fox fut nommé I celles qui chantaient, déda inaient et dansaient sur les th(*àtres, tout ce qui avait un nom, un vice, un talent, une haine contre la cour, une colère contre le ministère, était bien venu jour et nuit à Carlton-House.

Nous nous trouvons un peu éloignés, il semble, de lady .lersev, du vicomte de Malden. de miss Filz-Herbert, de

(iEUlUIES III. W

Windsor, du coUage dniis le bois; pourtant nous ne nous en séparons pas, on va le voir. D'ailleurs, pas plus que les autres hommes, les princes ne recommencent l'existence à chaque pas. Un morceau de leur passé se coud toujours à leur présent : chez les uns, cette mosaïque est simple ; chez les autres, elle est composée de tant de fragments, que la livrée est celle d'un fou; elle est de toutes les couleurs et de mille pièces. Ce fut celle du prince de Galles. Il ne faut pas oublier non plus qu'une main mystérieuse le lançait ou le retenait à son gré ; lui mettait une passion à chaque pas. pour qu'à chaque pas il trébuchât sur le chemin déjà si scabreux du devoir.

Miss Fitz-Herbert, lady Jersey, lord Malden, vont donc revenir, et bien d'autres noms et d'autres beautés !

« En 1787, dit Croly dans un chapitre de son histoire, curieux chapitre intitulé en toutes lettres : Embnmis du prince. The prince s emharrassements, la position du prince de Galles commençait à éveiller toute l'attention et toute l'inquiétude du parlement et du pays. La pension qu'on lui avait accordée trois ans auparavant fut reconnue entièrement insuffisante pour ses dépenses, et il n'v avait d'autre remède à cela (|ue d'avoir recours a la nation. »

Puisque nous touchons à ce fameux chapitre {\^i^ dépenses qui s'ouvrira si souvent en parlant du prince, n'oublions pas de dire ce fait carastéristique de sa personne et de l'époque où il régna. Les succès des Anglais dans l'Inde avaient mis les perles et les cachemires à la mode. Au lieu de tapis, il parut original au prince d'étendre des cachemires aux larges palmes sous les pieds de ses visiteurs, et la fantaisie, d'ailleurs excellemment

100 (jEOHGES III.

[>oi'ti([uc. se réalisa. Caiiion-House liit drapé, dans ses [irincipales pièces, des plus doux cachemires de Delhi et de Gondalour. L'ivresse tonihail sur les tissus du Bengale, et le bal foulait les roses d'Orixa. Ce luxe effra\ant pritiune place si étendue dans l'iniagination contemporaine. (|u'il devint proverbial à Londres de dire d'une femme dont la mise dépassait les moyens et les mœurs, dont les cachemires n'avaient pas exactement payé les droits à la douane de riionnêteté : « Elle a sur les épaules un morceau des tapis de Carlton-House. » ■

Les amis du prince, ainsi qu'on les appelait, car il comptait déjà de chauds protecteurs politiques, avaient dans l'origine protesté contre l'exiguïté de la somme de cinquante mille livres sterling qu'on lui avait allouée à titre de pension. Mais le prince, réprimant leur zèle, avait manifesté son extrême répugnance à devenir une cause de mésintelligence entre le roi et ses ministres.

« Le prince, dit Croly, devait alors cent cinquante mille livres sterling pour les frais seulement et embellissements de son palais de Carlton-IIouse. Alarmés sans doute, Croly dit peiu-iUre [perhaps), moi je dis sans doute, par la froideur notoire qui régnait entre lui et la cour, les créanciers voulurent être payés immédiatement. Le fait devint public : le roi en fut instruit, et. sur son ordre, une enquête fut ouverte. Le résultat de cette eniiuête fut que le roi, surpris et indigné, fit appeler son fils et lui dit dans une conversation que le secrétaire de Fox a conservée pour l'édification des héritiers présomptifs de tous les âges, s'il est dans la destinée du monde de compter encore beaucoup d'iiéritiers présomptifs. ))

GEORUES 111. 1(11

— On (lit, nion^iciir, que vous habitez un [làlais de Sai'dana[uile. .

— Oui. mon père.

— Que vous iivt'z des salons d'ur. de [telles et de cal'iieniiies.

— Oui. Majesté.

— Que vous avez fait des aclials immenses de chevaux.

— Oui, mon père.

— Que vous passez une partie de vos nuits à jouer, et l'autre...

— Oui, Majesté.

— Que vous recevez chez vous tous les membres de l'opposition, tous ceux qui votent contre mon ministère; , et par conséquent contre moi.

— Oui, mon père.

— Que vous avez des dettes considérables pour votre

— ^'"^ui. Majesté.

— Vous en convenez !

— Voulez-v(.î.is que j'ajoute le mensonge à mes dettes .'

— Vous devez, à Dieu et au diable.

— Vous venez précisément de nommer les deux seules personnes luxquelles je ne doive pas (1).

— Milord, je veux que vous vous corrigiez, que vous vous réformiez. J'ai le moyen, le moyen bien simple de vous ramener à l'ordre. Vous n'aurez plus un schelling de moi.

— Que votre volonté soit faite, mon père.

'I ) Ce mol, qui a été allrijjué à vingt iiomnies d Oprils ditCéreiils, esl bien au prince régent. Du reste, il y a des mots qu'il faut être rit.lie pour dire : un prince srul pourrait trouver celui-là.

— Elle If sera. Je n';ii plus rien à vous rlirc.

— Et moi. je sais ce qui me reste à faire.

— Adieu 1

— Adieu ! Majesté.

Rentré chez lui. à son palais de Carlton-House. le prince réunit ses officiers, ses intendants, ses domestiques, et leur dit :

— Vous allez fermer mes aiqiartements, mes croisées, mes écuries, et, quand vous aurez rempli mes ordres, vous vous retirerez chacun chez vous, dans vos familles, où il vous plaira. Je n'ai plus besoin de vos services.

Ce commandement fut exactement suivi.

Et, dès ce jour, tout bruit cessa dans Carlton-House el autour de Carlton-House. Le seul domestique qui ^at conservé dans ce licenciement général répondait aa\. nombreux visiteurs habitués du prince : Son Altesse ne reçoit plus, n ayant rien reçu de son père.

Cet événement fui la grande nouvelle du jour. Un se portait en foule pour aller contempler l'originale solitude de Carlton-House, et Ton attendait cinq heures du soir pour voir passer l'unique serviteur de T héritier présomptif de la couronne d'Angleterre, portant d'une main un plat sur lequel était un bifteck entouré de ponmies de terre et de l'autre une bouteille de bière, sobre et frugal repas de celui ((ui. une semaine auparavant, traitait à sa table les ft)urchettes d'or de la pairie et de la chambre des communes.

« Traité durement par son père, dit le révérend Georges Croly, le prince de Galles de son côté se conduisit brutalement.

« L'indignation royale aurait pu être adoucie en songeant à l'inexpérience du prince, en faisant la part des mauvais conseillers, de l'influence et des séductions extérieures. La douceur eût fait ce que la nécessité allait imposer plus tard.

« D'un autre côté, le prince de Galles, dès qu'il sut la réponse de son père, son implacable refus, désorganisa sa maison, renvoya tous ses officiers, ferma ses appartements de Carlton-House, et commença une vie d'ermite.

'( L'impression que cette résolution fantasque produisit sur le roi fut celle-ci : il pensa que la conduite de son fds lui avait été conseillée dans le but médité de soulever des haines contre le ministère et de l'envelopper lui-même, le roi! dans cette universelle réprobation publique. Sa froideur et son éloignement pour son fils s'en accrurent considérablement ; un accident funeste arrivé à cette époque prouve combien l'antipathie était prononcée.

« Une femme tenta d'assassiner le roi. La nouvelle de l'attentat fut immédiatement communiquée aux grands pouvoirs politiques et à toutes les personnes liées à la famille royale. Le prince de Galles seul fut excepté. On ne daigna pas même l'instruire de ce grave accident de famille. Il l'apprit à Brighton; il court à Windsor ; il est reçu par la reine seulement. Le roi fut inaccessible.

'( Mais ce système de réclusion que s'était imposé le prince était trop étouffant pour qu'il le supportât long-

104 GEORGES lll.

temps, à son âge, dans son rang et avec ses habitudes. Peu à peu les fenêtres de Carltnn-House s'ouvrirent, et tout s'anima comme par le passé : les amis et les soupers revinrent. Son luxe affronta de nouveau les investigations et le l)làmo. »

Qu'avait donc fait le prince pour reprendre le luxe et la joie des anciens jours? Il avait encore fait des dettes, par une admirable propriété qu'ont les dettes de se féconder sous une main habile.

Les premières dettes font peur ; les secondes encouragent; on a besoin des autres.

Cependant Georges 111, malgré son courroux paternel, n'avait pas renoncé à la pensée de se continuer dans l'ainé de ses fils. Il y pensait beaucoup au contraire, malgré le grave échec des trente-huit portraits de princesses allemandes. Le prince, puisqu'il aimait tant la dépense, pensait-il encore, obtiendrait des Chambres, en se mariant, une dotation qui le mettrait à l'abri des ignominies des emprunts et des dettes. Il songea donc à une nouvelle entrevue avec le prince.

D'un autre côté, la discussion du budget fut considérée par l'alderman Newnbam, riche marchand de Londres, comme l'occasion de faire publiquement le panégyrique du prince de Galles, et de demander aux ministres qu'on tirât un aussi digne prince d'embarras. La réponse de Pitt fut brève, mais péremptoire :

(I II n'est pas de notre devoir, dit -il, de soulever un pareil sujet de discussion sans avoir, au préalable, pris les ordres de Sa Majesté, et je n'ai été jusqu'ici honoré d'aucun ordre semblable. »

La gênante et bizarre position du prince n'était pas améliorée par cette demande officieuse et par celte ré-

lil'OHliKS 111. lu:,

pliqiie adroite. En politique, l'éloquence ne termine rien. Ce sont les faits qui commandent.

La grande campagne politique s'ouvrait. L'opposition était déterminée à écraser le ministère, l.a sagesse de Pitt vit venir la tempête et lui opposa l'énergie de son beau caractère.

L'alderman Newnliam revint encore à la charge et demanda si l'on voulait décidément ou non tirer le prince de Galles de la position précaire où il se trouvait. iJu reste, l'alderman déclara qu'il allait l'aire une motion spéciale à cet objet.

Londres prêtait une attention inouïe à ces débats, et la Chambre ne se préoccupait pas moins de cette motion, lorsque M. Roll, député du Devonshire, déclara que }(( <lii<'sti()H offrait des poiïits dclicatsqui. touchaient essoiticllcmoit aux lois civiles et religieuses du royaume, et ([uil était )i(''cessaire d'approfondir. Ces paroles redoublèrent la curiosité pubrKjuo; elles effrayèrent les amis (lu trône et répandirent un parfum de scandale qui lit lover tous les jolis nez roses de ces dames de Carlton- IJouse.

Mais l'entrevue du roi et de son fils, qui se rattachait ('troitement à ce fait si fécond en interprétations, allait avoir lieu, et le mol de l'énigme tomberait des lèvres du prince pour être ramassé par ravidit(! pul)lique.

Sa Majesté dit au prince de Galles :

— Vous avez dédaigné de faire un choix eulre les nobles et grandes princesses parmi lesfjuelles nous avons toujours eu le bonheur de trouver des compagnes, des reines dévouées, des femmes fécondes, des mères sans tache.. le ne reviendrai pas sur ma |)ropnsiti(»n. Mais \oici ce que j'ai à vous dire sans caracté'riser de nouveau la

conduite que vous tenez aux yeux de Londres et de l'Europe. Vous ne sortirez d'embarras, de l'embarras honteux où vous vous êtes jeté, qu'en vous mariant, parce qu'en vous mariant, le pays, plus riche, plus généreux que moi, comprendra peut-être la nécessité de vous donner une maison, de pourvoir à votre entretien... Vous remplacerez par la paternité politique la paternité de Dieu, qui ne peut plus rien pour vous, qui l'avez méprisée, offensée, outragée... Mais enfin, dit Georges III en essuyant une larme... mes petits-fils me feront oublier mon fils!...

Il tendit sa noble et royale main à son fils.

— Georges, puisque tu ne veux pas une femme de mon choix... dis-moi celle (jue tu voudrais prendre... je l'aimerai comme ma propre fille... indique-moi une cour d'Europe où il existe une princesse de notre religion qui puisse s'unir à toi, et je te promets...

— Majesté, dit le prince de Galles en s'inclinant devant son père, je suis marié I

Georges III tomba anéanti après avoir entendu ces étranges paroles de son fils : « Je suis marié! » Il resta écrasé dans son fauteuil, la tète prise et serrée entre ses mains, les doigts écartés sous ses cheveux, le regard collé à terre.

Le prince de Galles s'était hâté de sortir du palais de Windsor après sa brusque confession, ne devinant que

trop la tempête qui allait succédera ce calme redoutable. Il ne se trompait pas.

La colère du roi, quelques minutes contenue, éclata comme un orage. Ses nerfs se roidirent, l'écume lui vint aux lèvres et sa vue se troubla, dernier symptôme qui. invariablement reproduit à chaque retour de sa folie, finit dans sa vieillesse par le rendre aveugle.

Il repousse sous lui son fauteuil, glisse, renverse les flambeaux placés au bord de la table, et, n'évitant que par miracle de tomber dans le feu de sa vaste cheminée, il se met à rouler sur le tapis au milieu do soupirs, de pleurs, de gémissements, de lamentations déchirantes

On accourt à tous ces bruits : le roi n'est plus là ; il est déjà sorti; il a disparu, franchissant d'un bond toutes les marches qui le séparent des pièces basses du château. Il était nuit. Personne ne vit l'allée droite ou tortueuse du bois où il s'engagea d'un pas furieux pour enfiler d'autres allées, pour prendre d'autres détours, pour se perdre comme sa raison dans l'obscurité, et désespérer ceux qui le poursuivaient.

Et tout le monde fut bientôt à sa poursuite : la reine. ses enfants, les officiers effarés, les domestiques hors d'haleine.

Faites avec autaiit de frayeur que de respect, ces perquisitions, dont on ne voulait pas répandre le bruit. avaient, quelque chose de particulièrement sinistre, de morne, d'indéfinissable. Les torches se croisaient en tout sens et à toutes les distances, à travers le squelette des arbres, qui redevenaient aussitôt obscurs et muets. Ces mots seuls, jetés à demi-voix, quand on se rencontrait, composaient tout le dialogue de ce drame nocturne :

— h'avez-vous vu?

108 (JEORGES m.

— Non , et V(ius ?

— Non 1

— Allez par ici. — Nous par Ui.

— Un signe si vous l'apercevez.

— Et vous aussi un signe.

Ces fouilles dans le bois n'avaient rien amené au bout il'une lieure.

• Sur les ordres de la reine, de plus en plus inquiète, on se repliait vers le château pour aviser à d'autres moyens de découvrir la retraite du roi fugitif et en démence, fjuand d'autre> serviteurs accoururent émus, haletants, hagards, indiquant avec leurs torches les croisées des appartements du roi.

I.p roi était revenu au chnteau pendant (ju'on le cliert'iiaitdansle bois; il était remonté dans ses appartements, mais plus furieux, plus exaspéré encore. Dans cette course, sa démence avait pris des forces et un caractère qu'on ne lui avait jamais connus. Il brisait tout autour de lui et avec cette joie des mauvais instincts particulière à la folie, les glaces avec les fauteuils, tes lustres de Venise avec les vases de Sèvres, les pendules avec les flambeaux, les tableaux avec les tabourets. Le fracas était horrible, les dégâts immenses : des pertes irréparables s'accumulaient de minute en minute autour de ces murs, quelques lieures auparavant si calmes et si riches.

Le plus terrible de celte situation sans exemple dans les annales de la royauté anglaise, c'est qu'aucun usage n'autorisait qui que ce soit à porter la main sur le chef de l'État et à l'ouchainer. Garrotter unrttj! on se bornait à le suivre avec sollicitude, à s'interposer le plus possible entre lui et les objets au choc desquels il pouvait se blesser; ses serviteurs le suppliaient de loin par des gestes

GEORliES III 1(19

respectueux de se calmer, la reine l'en priait à haute voix ; mais on la priait, elle aussi, de ne pas s'exposer aux coups que le roi laissait tomber autour de lui, coups aveugles, meurtriers, qui brisaient le marbre et l'ébène : un seul coup l'aurait tuée.

L'épouvante était générale, le secours presque impossible. II ne pouvait venir que du hasard : ce hasard se montra, il se rencontra dans un homme qui, voyant les portes du château ouvertes et entendant un bruit inaccoutumé, attiré enfin par l'appel d'un événement, in\()qué par le cri du danger, traversa vite la cour, franchit non moins vite les marches, entra, monta, compritqu'un seul faisait peur à plusieurs, à tous qu'il tenait en échec; il s'élance, hardi et déterminé sur celui-là ; il va le saisir... le roi s'élance en ricanant sur les rideaux de la croisée, s'y accroche avec la dextérité d'un singe, et, leur donnant une secousse frénétique, il commence un va-etvient qui le met tantôt dans l'appartement, tantôt hors de la croisée à soixante pieds du sol.

La stupeur refoula tous les spectateurs de cette émouvante scène au fond de la salle, où ils restèrent terrifiés. L'oscillation ne cessait pas, arrachant un cri d'effroi j chacun des témoins à chacune de ses courbes périlleuses dans les airs. Et comme le fou, ainsi que tous les fous, si* plaisait au danger, il en redoublait pour lui le charme en cherchant à redoubler le péril. Avec ses pieds, avec ses mains, avec tous ses efforts, il imprimait au rideau un balancement toujours progressif; enfin, l'ivresse de ce jeu devint à tel point furibonde, que la tringle fléchissait, que les anneaux grinçaient sur la tringle, et que roi, rideau et tringle allaient infailliblement tomber ou dans le salon on dans la cour. Et, comme pour augmen-

11 0 GEORGES m.

ter cette dernière chance. Georges III disait en riant ; - Si l'on m'approche, je le jure, c'est dans la cour que je me jette — oui — c'est dani la cour — dans la cour, dans la cour, dans la cour!

Personne n'osait approcher. Mais en un clin d'œil et sans qu'on eût reçu des ordres, tous les matelas du château furent étendus sous la croisée, et l'on n'attendait plus que l'accident de la chute pour s'emparer du roi et le livrer aux médecins.

Mais, dès que les matelas eurent été placés, le roi ahandonna brusquement sa balançoire, passa de l'appui de la croisée au parquet, et, allant prendre un llambeau dans la cheminée, il mit froidement le feu aux rideaux. Le feu 1 le feu! On court l'éteindre; mais le roi. au même instant, recommence une autre scène de folie.

Debout sur l'une des croisées au-dessous desquelles il il n'y avait pas de matelas, il crie avec l'aeceut d'une résolution des plus significatives: — Un! — deux! — il va dire trois ! et se briser le crâne sur les pavés de la cour, quand la reine accourt... la reine épouvantée vient avec le plus jeune de ses fils dans les bras : elle le jette dans ceux du roi en lui disant : « Tuez-le donc aussi ! Le roi, regarde, il s'arrête; il regarde avec curiosité, puis avec intérêt, puis avec compassion, cet enfant qui est presque nu — on vient de l'emporter dans son sommeil — il l'approche de ses lèvres, il lui sourit, il l'embrasse. il lui sourit encore, sa poitrine se gonfle, il va pleurer, il pleure, des ruisseaux de larmes partent tout à coup de ses yeux, et cette douce sensibilité, cette divine tendresse, le brisent, le domptent, le livrent bon, sage et tranquille à ses médecins, à sa cour et à sa famille, qui pleurent tous avec lui de ce retour à la raison.

GEORUEi 111. 111

C.n n'était plu» qu un tMiJ'anl coninie celui (|ui venait le le sauver.

Parti avant Texpiosion mentale de son père, le prince de Galles était rentré à son palais de Carlton-House. où, comme d'usage. Tattendaient à souper ses jeunes amis. quelques ofiiciers de la marine anglaise, le vicomte de Malden, Fox et Sheridan. tous les deux déjà membres de la Chambre des communes, tous les deux déjà redoutables [lar Topposition systématique qu'ils faisaient au ministère , tous les deux destinés à remplir un jour de leur immense renommée le monde politi(iue et littéraire.

« La vie de Fox, dit textuellement Croly, est une mémorable leçon donnée à l'orgueil et au talent. iThe per- ■snnal histonj of George tlw Fnnrth . vol. I, page H9.) .\vec toute sorte d'babileté possible, avec toute espèce de bonheur, avec une incessante et infatigable résolution de parvenir au sommet de toutes choses, sa vie entière fut une succession de désappointements. Kn commençant sa carrière parlementaire, Fox désigna hautement trois buts à son ambition, et il jura de les atteindre. Voici ces trois buts : — Qu'il deviendrait l'homme le plus populaire de l'Angleterre, le mari de la plus belle femme, et premier ministre. » Citons la phrase anglaise dans toute la fierté de celui qui la prononça : k That he .slwidd be the most po/pidar man in England, the husband of the handsomest woman, and prime minister. » Croly ajoute : « il fut l'homme le plus populaire de l'Angleterre, si tou-

tefnis les elocteiiis de Westminster sont la nation ; son mariage lui valut, il est vrai, d'être l'époux d'une trèsbelle femme, mais il ne lui rapporta rien de plus; et il fut juste assez longtemps, ce qui veut dire assez peu cîe •emps premier ministre p(»ur avoir le droit d'assister aux levers. J*endant une vie de cinquante-huit ans, l'existence ministérielle de Fox ne fut (jue de dix-neuf mois, tandis que Pitt. plus jeune que lui de dix ans. et mort à quarante-sept ans, passa sa vie entière, depuis son entrée au parlement, à la tète des affaires de son pays. »

Sheridan. destiné à devenir et à rester le premier poëte comique de l'Angleterre . était, comme Fox, une àme ardente au plaisir et à la gloire. Beaux tous les deux, éloquents tous les deux, autant qu'il est donné à la langue anglaise de le permettre, ils parvinrent aux mêmes grandeurs après avoir traversé les mêmes obstacles. Ils menèrent ensuite de front et à grandes guides les deux chars de leur large existence, à la plus brillante époque peutêtre de la monarchie anglaise.

Un courait les entendre à la tribune, on allait applaudir Fox dans les salons et Sheridan au théâtre; leurs pertes au jeu étaient devenues proverbiales; les femmes anglaises ne juraient que par eux ; enfin . gloire incomparable î ils étaient de tous les petits soupers du prince de Galles, ces soupers qui duraient souvent plusieurs jours et plusieurs nuits.

Fox eut pourtant l'avantage sur Sheridan , il mourut jeune. Aussi Sheridan murmurait un jour avec beaucoup de .^ens : « Ce Fox a toujours été heureux; il n'est mort (|u une lois. Moi je meurs vieux et [lauvre... Combien de fois n'est-ce pas mourir! »

.Mais détournons nos regarda de rot angle trop sérieux

GEORGES m. iir,

l'I trop triste; la grande, réblouissante luniièie nous aii- [telle.

Les bougies font pleuvoir leur pâle congélation le long des rameaux d'or des flambeaux; lecristal reflète Targent ciselé des surtouts; les superbes livrées de trente domestiques rehaussent la splendeur des salons qu'ils traversent; ces salons pleins de fleurs, doucement chauffés, soufflent l'atmosphère île l'Italie dans le corps de ce palais qu'enveloppent à l'extérieur la brume et la fumée.

— Eh bien ! leur demande en souriant le prince, de quoi a-t-il été question aujourd'hui à la chambre?

— Devons, prince, répondit Sheridan, et de vous seul.

— De moi ! la chambre est beaucoup trop bonne : et à quel propos, je vous prie?

— Vous savez, prince, que l'autre jour, lorsiiuel'alderman INewnham demanda au ministère s'il était décide à payer vos dettes...

— Ce député est. je crois, mon tailleur?

— Oui. prince.

— Je comprends enfin toute sa sollicitude pour mon corps, puisque c'est lui qui l'enveloppe. Mais poursuivez, Sheridan. poursuivez.

— M. Roll. député du Devonshire, déclara, vous le savez aussi . que la que^^lion offrait des points délicats qui touchaient essentiellement aux lois civiles et religieuses du royaume, et qiiil était nécessaire d'approfondir.

— Je sais aussi cela : cet excellent M. Roll faisait allusion à mon mariage avec miss Fitz-llerbert.

— Oui. prince, et il ajoutait (jue votre mariage avait été accompagné de cérémonies défendues par les lois do rKlat... que vous aviez entendu la messe!...

— Et qu"avez-\ous répondu, Fox?

iii <;EOR(iEs m.

• - J'ai ré[joiidu...

— Videz votre verre de madère avant de me dire ce <|iie vous avez répondu, interrompit le prince de Galles.

•iuand Fox eut vidé son verre, il reprit :

— J'ai dit (ju'un homme élevé conimc vous, destiné à s'asseoir sur le premier trône du monde, ne compromellrait jamais son avenir en donnant sa main à une l'emme si éloignée de la couronne.

— Très-bien ! moi j'ai dit. . .

— Sheridan... ce n'est pas encore à vous à parler. Laissez dire Fox.

— J'ai ajouté...

Fox s'interrompit lui-uicme pour dire :

— Je cnjis qu'on n'a pas assez l'ait chauffer le bordeaux ce soir.

— C'est singulier, reprit Sheridan, moi je le trouve trop chaud .

— C'est pour dire le contraire.

— Mais non 1 . . .

— Mais si !

— Vous avez raison tous les deux, intervint le prince. Fox ne trouve pas ce soir le bordeaux assez chaud parce ({u'il ne s'aperçoit pas que depuis un quart d'heure il met de la glace dans son verre; et vous. Sheridan, vou> le trouvez trop chaud, parce que sur chaciue verre de bordeaux vous buvez deux verres de porto. Revenons à votre discours, maître Fox.

— J'ai ajouté : La seconde accusation dctruU complètement la |)remièi'e, car le prince de Galles, contra iremei.t à Henri IV, renoncerait à la plus belle des femmes plul(3t que d'entendre une messe.

— Mais non, Fox. mais ilon ! j'etitehdrais plutôt dix

millp messes que de renoncer à une seule feiiniie. Mois qu'a ilil la Chambre?

— La Chambre a applaudi.

— Excellente Cham4)re 1

— Cependant beaucoup de membres criaient : « Il est marié! — Oui! il est marié! — H n'est que trop marié! — Lui ne pas épouser une catholique ! — Mais il épouserait une Turque! — Une Chinoise! — Il épouserait tout le genre humain ! )» Et moi je répondais : « C'est infâme ! c'est infâme! c'est infâme! »

— Fox, vous aviez tort à cet égard : j'épouserais... je ne sais qui... pour un temps limité...

— Oui, mais vous comprenez, prince, que je ne pouvais pas (lire cela, parce qu'il s'agissait de gagner la bienveillance de la Chambre, afin qu'elle votât le payement de vos dettes et les dix mille livres de plus par an que vous lui demandiez en outre. La messe avait tout gâté.

— Et toi. Sheridan, qu'as-tu dit'.' C'est ton tour.

— Sheridan a été amusant, caustique comme toujours.

— Fox dit cela de moi. parce qu'il a été sublime.

— Non...

— Voyons, Sheridan...

— Vous savez, prince, combien il est difficile de retrouver à froid les inspirations du moment...

— Malden, versez de cette inspiration de Champagne à Sheridan.

— Ah! prince, ne croyez pas que le vin de Champagne... La conviction... la conviction avant tout...

— Malden. videz ce flacon de Madère dans la convielion de Sheridan.

116 GEORGES m.

Sheridan sourit, hiil et parla.

— Eh quoi ! vous supposez, messieurs, que le prince lie Galles, ce jeune homme pétri de séductions, a besoin de descendre au ridicule subterCuge d'une soumission hypocrite au dogme catholique, pour arriver à la possession d'une femme à laquelle il a infailliblement plu !

— Ceci est très-bien . Sheridan , très-beau ! Malden , vous ne versez pas. Sheridan, je bois à tes éloges...

— Ah ! messieurs, ai-je poursuivi, il ne faudrait pas avoir vu le prince de Galles une seule fois pour mettre en doute son infaillible ascendant sur les femmes.

— Ah ! diable ! tu allais loin. .. l'éloge de l'homme allait tuer la pension.

— Attendez, prince!

— J'attends, cher Sheridan, j'attends.

— Toute la Chambre attendait aussi, continua Fox.

— EtNewnham, mon ami Newnham. le tailleur, que disait-il, que faisait-il?

— 11 pleurait.

— Le gredin ! — Mais il sait pourtant mieux que personne que je suis marié... Il était témoin, je l'avais pris comme témoin en sa qualité d'alderman.

— Oui, prince, il pleurait à chaudes larmes, tandis que je terminais ainsi : k Mais, loyal autant qui; beau et gracieux, notre prince n'use jamais de son ascendant, il ne l'a reçu du ciel (ju'afin de prouver aux autres hommes qu'il n'en faut jamais faire aucun usage quand on veut, comme lui. se maintenir dans le sentier de la vertu. ))

— Bravo! Sheridan ! puisses-tu, pour ri'compense, reinnivcr ce petit sentier en rentrant chez loi ce soir. —

CEORCES III. 117

Venons à la morale de la fahk'. M'a-l-on \n\r de quoi payer mes dettes et vous donner à souper "?

— Renvoyé à demain pour le vote.

— Eh bien, à demain, nous aussi, les affaires! Mal- (len, attaquez ce vieux bourgogne qui date de Louis XIV, et saluons nos grands orateurs d'une rasade immense.

Le prince fut obéi : la rasade fut immense.

Du reste, soif ou non, il fallait vider son verre, une fois son verre plein, à la table du prince de Galles; les verres de Carlton-House, par leur forme, ne trouvaient aucun point d'appui sur leur base arrondie. On les posait sur un petit plateau d'argent par le bord même de l'embouchure quand on avait bu.

— A ce moment, un des ofliciers du prince, et qui arrivait de Windsor, lui dit tout bas quelques mots à l'oreille.

— Messieurs, dit ensuite le prince de Galles après un très-court instant de réflexion, le dernier toast que vous avez porté a été pour vous; que celui-ci — on remplit lous les verres — soit pour moi.

Et tous avec chaleur :

— Au prince de Galles !

— Non, messieurs, au régent, au roi d'Angleterre, à moi, roi et régent!

IjCs convives de Carlton-House se regardèrent.

— Le roi Georges III, vient-on de m'apprendre, est devenu complètement fou ; la régence me revient donc de droit demain...

— Non, dès aujourd'hui'.'

— Dès ce soir! à l'instant !

— Vive le régent !

— C'est à travers ces cris que le petit domestique noir

118 CEORCES m.

ilo la eomtesse" de Jersey entra et vint remettrt' au prince un billet (de la part de sa maîtresse.

— La comtesse a raison, dit le prince aprt's l'avoir rapidement lu : ce n'est pas moi qui serai roi, c'est ma mère... pas de régent! — Messieurs, reprit-il tout haut, la nouvelle était fausse : le roi n'est pas plus fou qu'auparavant : c'est nous qui sommes fous pour avoir troublé le cours de notre souper par cet incident si grave. Ma plus belle royauté est celle que me font votre amitié. votre esprit, votre poésie... Toi, Sheridan. dont l'imagination est toujours au ciel... Mais où est Sheridan?... où est donc Sheridan ?

— Sous la table, prince.

— Déjà!... Vite! vite! versez-lui celte carafe d'eau glacée sur la tête.

La carafe deau glacée fut répandue sur la tète et par extension sur les mains et sur la poitrine de Sheridan.

Après avoir reçu cette douche. Sheridan surgit, défait et blafard, de dessous la nappe.

— Comme il est triste ! oh ! comme il est triste ! crièrent tous les convives.

— C'est que c'est la première fois, dit le [)rince de dalles, que Sheridan trempe son vin.

— Non, messieurs, pardon, prince, ce n'est pas cela... sous la table, je m'étais endormi ; j'ai fait un rêve... un rêve affreux...

— Et (ju'a.<;-tu vu t

— Le capitaine Mathews!

— Qu'est-ce donc que ce capitaine Mnthews?

— Le capitaine Mathews!

Sheridan avait pris sa vdix la |>lus creusf.

tJEORCES ||[. 119

Eli hieri ! uni... le onpitaine...

Ct; (|ii(M'"est !... Je vais vous leiliiv.

XIY

L'histoire du capitaine Mathe\vsl riiistniredu capitaine MatheAvs !

« — r/t'tait en 1772. dit le célèbre Sheridan d'une voix lente et traînante. Les charmes de sa personne, son talent exquis pour la musique, et Téclat que sa profession répandait sur Tune et sur l'autre, attirèrent naturellement autour d'elle une foule d'adorateurs entre lesquels lidentitt' de vues alluma liienlôt une \iolente rivalité, jusqu'à ce que, tous les iiommes aspirant à lui plaire ou ;'i fixer son attention, elle finit par devenir un objet de \anité autant que d'amour. »

— Ceci est fort bien, mon doux Sheridan, mais nous serions heureux de savoir un peu de qui vous parlez.

Le vicomte de Malden et Fox répétèrent :

— Oui, nous serions même très-heurenx de savoir de qui vous parlez.

— Je parle de miss Linley.

— La célèbre cantatrice"?

— Et ma célèbre femme, ajouta .Sheridan en s'essuyanl le front encore mouillé de l'eau glacée qui lui ruisselait des cheveux en luisantes gouttières.

— En effet, miss Linley est devenue madame Sheridan.

— Quelqu'un prétendrait-il le contraire? Non!... Si quelqu'un prétend le contraire, qu'il b' dise...

— Voyons. Sheridan.

120 (iEURGES m.

— Oui, mon honorable princo... .le poursuis. Ellin'avait que seize ans lorsque je la vis pour la première fois à Bath. J'en devins amoureux; mon frère Charles aussi en devint amoureux... et tout le monde... maisoui, tout le monde... en devint amoureux. Un délire contagieux s'empara de toute la jeunesse d'Oxford... car elle alla à Oxford, où je la suivis. De même que sainte Cécile, dont on lui donnait habituellement le nom. elle accueillit dans son cœur une image plus précieuse et plus brillante que tous les dons que lui offraient les riches et les puissants de ce monde. Cette brillante image, c'était moi. Richard Sheridan, poëte et gueux alors, aujourd'hui membre du parlement par le bourg de Stafford, assis ce soir à la table du plus gracieux prince de l'Europe, de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique,

— Sheridan, dit le prince, il y a encore trois carafes d'eau glacée sur la table ; je vais en arroser vos éloges intempestifs, si...

— Ils ne sont pas intempestifs!

— Us sont intempestifs !

Tous crient : « Ils sont intempestifs! » sans savoir au juste ce qu'ils criaient... mais ils criaient bien et fort, et ;"i faire trembler les carreaux de Carlton-House.

— C'est pour elle, reprit Sheridan en essuyant une larme qui alla se mêler au torrent étendu sur son visage, c'est pour elle que j'écrivis ces vers :

Vois cette grotte, où sur le roc aride La verte mousse a fait un lit si doux (1).

— Nous connaissons tous ces admirables vers, mais

(1) Mémoires sur la rie privée, politique el littéraire, de Rirhnril Ttrinsleii Sheridini, par Tlinnias Mdoro; Irailiiits par Parisnl.

nous demandons le capitaine Mathews, repartit le prince.

— Oui , nous demandons tous l'histoire du capitaine Mathews.

— Il s'appelait aussi Thomas, ajouta Sheridan.

— Va pour Thomas... mais son histoire! son histoire !

— Thomas Mathe\\s.

— Bien. .. mais. .. son histoire ! î

— Voici. Le capitaine Mathew s était lié avec la famille de miss Linley. Où avait-il servi'? Dieu le sait... Enfin il ('tait capitaine. Capitaine de quoi?... Ceci est différent : Dieu lui-même ne le saurait pas. Il fumait, prisait, clii- ([uait ..

Sèche tes pleurs, ma douce amie (1).

— Ah çàl mon cher Sheridan. vous parlez du capitaine; vous citez des vers... Choisissez!

— Je les fis aussi pour miss Linley, ces vers. Or, le capitaine Thomas Mathews. ahusant de la jeunesse de miss Linley et des bontés qu'on avait pour lui dans la famille, adressa à la jeune fille des hommages qui furent, vous n'en doutez pas, nettement repoussés. Alors que fit l'affreux capitaine d'infanterie invisible ou de cavalerie imaginaire?... que fit-il?...

— Oui. que fit-il?

— Ce qu'il lit?... Une autre fois, je vous en prie, ne me faites pas boire tant de vin de Champagne ou ne me versez pas tant d'eau glacée sur In tête.

— Sois tranquille, Sheridan; une autre fois, lui répondit le prince . nous te ferons boire de l'eau glacée et

(1) CeUe chanson o^l resjarrlt'e commo un chef-cl'œnvro île l;i lilli'ral lire anglaise.

nous t'inonderons de vin de Champagne. Es-tu content'?

Si tu continuais... Par grâce, que lit le capitaine Ma-

tliews?

Il dit à miss Linley qu'il la perdrait de ri'putation si elle ne lui cédait pas. La pauvre enfant me fit part de la menace, et moi j'allai droit au capitaine Mathews, qui était grand, sec, brun, dégingandé, un véritable capitaine à la Callol, dessiné à la manière noire, ayant des moustaches partout et des épées de tous côtés : un porc-épic en habit rouge. Au premier mot que je lui jetai au visage, je crus qu'il allait me lancer dans les airs comme un tambouf-major lancerait sa canne ; il plia le dos, rentra .ses |)iquants, avala ses épées; enfin, le capitaine Mathe^vs nia qu'il eût jamais dit la moindre parole qui pût porter atteinte à la réputation de miss Linley.

— Je ne lui donnerai pas un régiment, à ce drôle-là. dit le prince de Galles.

— .le lui aurais donne'' des coups de bâton, ajouta Fox. Et les autres convives, presque tous officiers de terre

ou de mer. d'ajouter :

— C'était une vile canaille, un manant, un poltron . un .^abot, qu'il fallait faire tourner à coups de fouet.

— C'est aussi mon avib , dit le prince de Galles , mais je ne devine pas comment l'apparition en rêve d'un pareil coquin a pu troubler l'esprit de Sheridan et l'allri-^^ter à ce point. L'histoire ne doit pas être finie.

— Elle n'est pas finie, en effet, répliqua Sheridan... elle n'est pas finie ; et cette répétition de sa phrase fut accompagnée d'un geste. Il porta sa main au côté gauche au-dessKUs de son coMir. Un s(»upir de douleur s'exhala de sa bouche altérée.

— J'en étais sûr! s'é-cria le prince de Galles, dont la

«iEOHGlîS m. 1>23

perspicacité fui saluée par tous les jeunes et cliarmauls courtisans qui l'entouraient.

Sheridan, dont les pensées commençaient à se classer un peu mieux dans le cerveau, continua ainsi :

— Ne pouvant vaincre la répugnance qu'elle éprouvait de [)lus en plus à se produire aux regards d'un grand nombre d'hommes depuis qu'elle était l'amour exclusif d'un seul. missLinley prit la résolution de s'enfuir secrètement en France pour s'y réfugier dans un couvent. Klle part, je la suis... J'avais vingt ans. elle dix-huit... Ah! ne craignez rien, messieurs... ne craignez rien!. .

— Mais, au contraire, interrompit le prince de Galles, nous voulons craindre.

— Oui. nous voulons craindre, et craindre beaucouji 1

— Eh bien! alors, craignez! Le lo mars 1772. je fus marié à miss Linley. dans un petit village de France, peu éloigné de Calais, par un prêtre bien connu pour rendre ce service aux amants honnêtes et pressés.

— Comment. Sheridan, tu commenças, toi aussi , par le mariage!

— Comme vous, prince.

— Et tu entendis la messe ï

— Comme vous, prince; et en musique.

— Chut ! ne va pas le dire demain au [larlement... El ma pension !..; Revenons vite à Mathews, je t'en prie.

Sheridan s'essuya péniblement le front et se rendit à l'invitation du prince. Pendant les trois ou quatre semaines que nous fumes absents, nïiss Linley et moi^ ou plutôt ma femme et moi, car nous étions bien mariés si nous l'étions secrètement, le capitaine Mathe\\s ne cessa de fatiguer ma famille de ses visites, rapportant partout des bruits, en imaginant, cherchant tous les moyens pos-

sibles de uic nuire. Enfin sa vengeance alla jusqu'à faire insérer ces lignes, dont je ne perdrai jamais le souvenir, dans le journal intitule : tlie Bath Chronide. Écoutez! — Nous écoutons.

— "Voici, reprit Sheridan, les lignes (lue le capitaine Matlie\\s fit insérer dans le journal thc Bath Chronide :

(' M. Richard She... ayant cherché, dans une lettre laissée exprès, à justifier sa scandaleuse fuite de cette ville par des insinuations outrageantes pour ma rt'putation et celle d'une jeune dame, innocente quant a ce qui me concerne et à ce que je sais ; et, depuis cette époque, n'ayant tenu aucun compte de mes lettres, ni même informé sa famille du lieu où il s'est caché, je ne puis plus penser qu'il mérite d'être traité en homme d'honneur, et en conséquence je ne m'occuperai plus de lui que pour l'afficher publiquement, ainsi que je le fais ici. comme un menteur et un perfide coquin. Étant en outre convaincu qu'il y a eu beaucoup de méchantes gens qui ont pris plaisir à répandre cette infâme calomnie, si quel- (]ues-uns de ceux que ne protègent nf l'âge, ni les inlirmités, ni leur profession, veulent avouer la part qu'ils y ont eue, et affirmer ce qu'ils ont dit de moi, ils peuvent l'ompter qu'ils recevront le châtiment dû à leur bassesse.

« Thomas M.mhews. n

— \\»il;i bien un [inllion comme il n'en exista jamais! s'écrièrent avec animation tous les convi\esdu prince el

(JEOUUEs* m. it>:.

le prince lui-même, après avoir entendu les dernières paroles de Slieridan. 11 s'excuse, il s'iiuniiiie, et à peine êtes- vous parti...

— J'écrivis immédiatement au capitaine Mathews (juc j'allais incontinent traverser la mer et que je ne prendrais pas de sommeil en Angleterre que je ne l'eusse récompensé comme il le méritait. Et je pars.

— Cours, Sheridan !

— Arrive !

— .l'arrivé à Londres à neuf heures du soir. A dix , j'informe Matliews, qui, à son tour, me fait savoir par M. EAvart qu'il est en ville. Je me rends vers minuit chez M. Cochlin, où logeait l'insolent ca[)itaine. Je ne pus le voir qu'à deux heures; il était au lit. Il se lève, me prie de m'asseoir, se confond en courtoisies; mais impossible d'arracher de lui autre chose (jue des paroles évasives (|ui rejetaient tous les torts sur mon frère...

— Mais sa lettre? sa lettre? son atroce lettre?

— C'est mon frère même que je pris pour second. Je fis porter ensuite un cartel au capitaine, qui, de son cùté. prit pour témoin M. Ewart.

— Enfin ! il acceptait le duel , dit h; [irince avec la joie avide que cause toujours aux jeunes gens le récit d'un duel. Va, Sheridan , va ! je me fie à ta bravoure ; poursuis.

— Nous nous rencontrâmes, le capitaine Mathews et moi, au rond-point d'Hyde-Park. Mathews ne trouva pas l'endroit convenable pour vider le combat. Nous gagnâmes aussitôt les derrières d'un éililice. de l'autre côté du rond-point, où le sol était [uirl'aitement uni. J'appelai Mathews et je tirai mon épée (il avait refusé de se battre au pistolet). Mais Mathews avait . ilisail-il . aperçu une

i^fi (;e(1B(;es m.

.sentinelle de l'autre côté du b;itiniiMii. Autre déplacement : nous allâmes dans un endroit du [K\ir plus isolé. Mathews prélendit encore que nous [)uu\i()iis être vus par des personnes qui se trouvaient pourtant ;i une grande distance de nous. Il proposa d'attendre qu(; le parc fût à peu près évacué : c'est ce (jue nous fîmes.

— Ce poltron nous fait suer, dit Fox. avec toutes ses marches et contre marches.

— ^Le lièvre ne voulait pas mourir, ajuulèrenl lesoflieiers de marine, compagnons du prince.

— Sheridan reprit :

— Les promeneurs se retirèrent . et nous revînmes occuper le terrain. Je tirai de nouveau mon épée. Mathews témoignait encore (juelque crainte au sujet d'une |)ersonne qu'il croyait voir à l'horizon.

— Ah! c'est trop fort!

— C'est trop lâche !

— C'est...

— Ne vous hâtez [tas, messieurs, dit Sheridan . (jui continua ainsi : — Le capitaine Mathews finît par proposer de remettre l'affaire au lendemain (I).

Tous les jeunes et bouillants convive? du prince de Galles frappèrent la table avec leurs poings.

— Au lendemain!

— Je me retournai vers le capitaine, dit Sheridan. et je lui demandai s'il voulait décidément se moquer de moi. Cependant, comme concession dernière, j'allai vers le jiromeneur qui faisait ombrage au capitaine, et je le priai... c'était un oflicier... Il se retira poliment.

(1,1 Le liucl lie Sheridan et ilu ca|uliiiiic Mallicws est resté célèbre en Angleterre.

GEORGES m. I>>7

— Ali ! Ii^ combat allait enfin s'engager!

— Le promeneur parti, je revins à IVndroit où j'a\ais laissé ^fathews... Il n'y était plus...

— Il n'y était plus !

— Comment?

— Il avait pris la porte du parc... disparu !

— Mais, s'écria Fox, je serais allé chercher ce misérable au dernier fourneau de l'enfer !

— Je cours chez lui, j'entre dans sa chambre; il y était ; nous croisons le fer ; mon épée est sur sa poitrine: Je demande la vie! me crie-t-il. Je lui prends alors son épée que je brise, et j'en jette les morceaux dans un coin. Il désavoua immédiatement ce qu'il avait écrit dans la gazette de Rath , et je sortis. Voici, du reste, les termes précis de sa rétractation :

« Étant convaincu que les expressions dont j'ai pu me servir au détriment de M. Sheridan ('taient l'effet de la colère et des faux rapports qui l'avaient exciti'e. je rétracle ce que j'ai dit et je lui demande pardon de ce que j'ai lait insérer dans le Bnth-CJmmide.

■ Thomas Mathews. )>

— Non! il n'y eut jamais de pareil avilissement chez un homme! s'écria Fox, aussi fier et aussi brave à l'épé'e (ju'éloquenl la plume à la main.

Il était indigné.

— Mais encore une fois, interrompit le prince de Galles, ceci ne nous explique pas la pâleur de Sheridan quand il est sorti de dessous la table. On peut voir en rêve le capiiaine Mathews sans «'prouver une terreur si forte.

— Mon prince, répliqua Sheridan. cette fois, c'est moi ipii vous dis : Ce n'est pas fini.

128 GEORGES lll.

f/attention tripla autour de la table du prince. '( Ce n'était pas fini ! »

— Un jour, reprit Sheridan, un monsieur Barneit me remit un cartel... devinez de qui?...

— De tout le monde, excepté d'un seul homme.

— 11 était de cet homme, répliqua Sheridan.

— Le capitaine Covardini, Poltronos, Fracasso, Mathews vous adressait un cartel ! Allons donc î dans quels termes ? dans quelle langue ?

— 11 m'adressait un cartel, un cartel parfaitement en règle, avec désignation de second, indication de terrain...

— Étrange conduite !

— Le capitaine Mathews m'attendait, me disait-il dans ce cartel, à Kingsdo^vn. J'y cours : ce n'était plus le même homme; il était froid, calme et presque poli. Cette n'volution me frappa; je ne sus que penser : du reste, je ne pris pas beaucoup le temps de penser. Je tirai mon épée ; Mathews dégaina et se mit bravement en garde. Je m'avance sur lui ; il avance : je romps pour m'élancer sur le capitaine; il m'attendait, il me traverse; je tombe avec la moitié de son épée dans le ventre. Avec l'autre moitié il me bat le visage en me disant: « Demandez la \ie! — Non, pardieu! m'écriai-je la bouche pleine de sang, je ne ha demanderai pas!» Je m'évanouis. On m'emporta; je restai six mois couché, plus de six mois; et, depuis ce duel, je souffre de mon horrible blessure chaque fois où, comme ce soir, je me livre à quelques excès.

— Voihi qui est inouï, dit pensivement le prince de dalles.

— Ce qui est encore plus inouï, acheva Sheridan, c'est

(JRORGF.S III. 12)>

([up jo ne sais pas si le capitaine Mallie\\s (Hait un poltron ou un brave fantasque; c'est que jamais personne en Angleterre ne l'a plus revu, que je ne l'ai plus revu moi-même, exepté ce soir dans le rêve liquoreux que je dois au Champagne mousseux, au madère vieux et au délicieux porto de Votre Altesse (1).

Comme la noble compagnie était restée très-soucieuse après ce dénoùment inattendu, le prince, pour la secouer, s'écria :

— Messieurs, les cartes nous attendent; passons dans la salle de jeu.

A la suite du prince de Galles, qui riait encore de la singulière rencontre de son favori Sheridan avec l'incroyable capitaine Matliews, tous les invités passèrent de la salle à manger dans le salon de jeu.

Cette pièce, spécialement affectée aux délices des cartes et des dés, offrait aux regards des sujets emblématiques peints par un élève d'Hogartli, le peintre aiuK' d'Horace Walpole. l'ar une assez plaisante fantaisie du prince on de l'artiste, je ne saurais dire lequel des deux, chacun de ces sujets représentait une conséquence burlesque ou fatale de la passion du jeu. Ici le joueur s'arrachait les cheveux devant un tas de trèlles, cause de son malheur: là il donnait un coup de poignard à une dame de cœur qui l'avait probablement trompé dans l'attente d'un retour indé'finiment différé; sur l'imposte, tniis joueurs se balançaient à l'extrémité aérienne d'une [lolence, leur dernière extrémité sur la terre; entre deux croisées,

(1) Celle luUe si biznrre et si acliarnée entre le capitaine Maliiews l't Sheridan a Iburni à ce dernier le sujet de sa fameuse comédie inlitulée les liivaux, représentée le 17 janvier 1770 sur le théâtre di' (Invpnt-Garden.

i:»u GEORGES m.

on voyait encore un vieux joueur, hlanehi par ITige et l'olisenre complète des atouts, échanger, en plein lii\er. ^on manteau contre un morceau de pain noir.

Admirablement exécutés, ces tableaux, car on pouvait leur donner ce nom, étaient entourés de devises philosophiques destinées à relever encore leur pittoresque moralité, et à graver dans le cœur la fugitive empreinte laissée dans les yeux. L'immortel quatrain de madame Deshoulières s'étalait dans un cadre d'or au-dessus de la cheminée, qui avait la forme d'un jeu de tric-trac :

Il est trois portes à cet antre : Ij'espoir, l'infamie et la mort; C'est par la première qu'on entre, C'est par les deux autres qu'on sort.

Appeler soi-même un antre le cabinet de jeu oii l'on reçoit ses amis, leur montrer la fin qui les attend comme joueurs, c'est de la crue et amère jovialité anglaise, ou il n'y en a plus au monde.

Depuis son entrée dans la pièce de jeu, Sheridan n'avait pas perdu sa mine soucieuse et chagrine, quoique l'histoire du capitaine Mathews ne dût plus raisonnablement l'affecter. On l'avait écoutée, elle était finie.

Quelle préoccupation contristait donc ainsi la belle jdiysionomie de l'éloquent orateur et du spirituel poëte?

Le prince de Galles l'invita à jouer au piquet avec lui, s' efforçant de l'égayer par les saillies les plus vives de son esprit, chaque fois qu'il perdait quelques points. Sheridan en perdit tant, qu'il perdit successivement d'abord dix livres, puis vingt, puis trente, et, particularité comique, à chacune de ses pertes, après avoir levé les yeux ;iu plafond, a|irès avoir soupiré, gesticul.ition ordi-

(ÎEORGES III. 131

nnire et banale des joueurs, il prenait les basques de son liabit. les ramenait sous ses yeux et proft-rait entre les dents quelque sourde malédiction à l'adresse de la latalité.

Ce geste se répéta si souvent, que le prinee ainsi que les autres joueurs ne manquèrent pas de le remarquer; mais le respect dû à tout borame qui perd empèciiait qu'on ne chercbàt à savoir de Slieridan les motifs de ces imprécations, dont il accablait les pans de son habit.

Cet habit n'avait rien en lui qui parût motiver Tanathème de Sberidan. Sans être à la dernière mode, il ne .s'en éloignait pas ridiculement. On sait, du reste, que le représentant de Stafford. se modelant ainsi que Fox sur l'élégance exquise du prince, avait toujours une tenue irréprocliable. La couleur de cet habit était tabac d'Kspagne, nuance un peu hasardée pour les hommes dégoût; mais on pouvait dire du vêtement de Sberidan, comme de certains tableaux, que le dessin rachetait la bizarrerie du coloris.

Sur une perte de soixante-dix livres sterling, Sberidan se leva avec fureur et s'abandonna, malgré la présence du prince, à toute sa rage. Il ne renversa pas la table, il ne sema pas les cartes sur le parquet, il ne s'en prit ni aux flambeaux ni aux fiches : .sa colère s'ouvrit une autre issue. Sberidan ôta son habit, le saisit, l'écartela par les deu\ manches, ainsi que l'eût fait un brocanteur de Charing-Cross pour en faire admirer à un acheteur la solidité et les grâces, et il l'apostropha a verune véhémence cicéronienne.

— Non 1 s'écria-t-il, non! il n'est rien de comparable à la haine que tu m'inspires, parce qu'il n'est rien de comparable au mal que tu m'as causé depiii-; que tn es

155 , (iEORGES 111

sur la terro, je veux dire sur mos épaulf^s. Maudite soii la Chine, où est né le premier ver qui a produit le premier cocon ; maudit soit le premier coron qui a engendré la première soie; maudit soit le moine qui apporta en Europe la soie, le ver et le cocon ; maudite soit la filandière qui a préparé la soie au tisserand ; maudit soit le tisserand qui a tissé l'étoffe, et maudits, cent fois maudits le teinturier et le tailleur qui ont coloré et tailh' l'étoiTe destinée pour mon malheur à devenir cet liahit tabac d'Espagne!

— Mais, Sheridan, pourquoi?

— Vous demandez pourquoi ! vous demandez pourquoi!... Mais toutes les fois, oui, toutes les fois que j "ai mis cet habit tabac d'Espagne, cet habit inusable, qui durera plus que le pic du Ténériffe, il m'est arrivé une contrariété, un chagrin, un malheur, une catastrophe Ne riez pas! — Oh ! ne riez pas! — la première fois que je le mis, je tombai de cheval à Waltham-Âbbey, dans le comté d'Essex. et je me démis le bras.

— Mais, Sheridan, dit le prince, on se démet le bras avec tous les habits.

— Non, prince, non' il va des habits... D'ailleurs, je faillis me noyer dans la Tamise, toujours avec cet habit tabac d'Espagne. Regardez-le, le misérable!

— Mais c'est peut-être lui. Sheridan. qui t'a enij^êché de te noyer.

— Lui, empêcher un malheur! — Vous ne le connaissez pas ! — C'est encore cet habit tabac d'Espagne que je portais le jour où je me battis avec l'effroyable capitaine Mathews... Il est cause — Thabit — que je fus presque mortellement blessé malgré mon sang-froid, mon adresse, mon bon droit. Eh bien! vous, prince, vous.

mes amis, commencez-vous à compremlre la sincérité, la valeur de mes profondes récriminations contre cet habit tabac d'Espagne? Vous n'êtes que persuadés, je vais vous convaincre : je fais jouer ma comédie des Rivaux. Au premier acte j'avais un habit bleu ; le premier acte réussit; il va aux nues; on joue le second acte, j'avais encore l'Iialtit bleu ; le second acte va encore plus aux nues : un auteur sue beaucoup ù une première représentation : au troisième acte, de quoi vais-je m'aviser'? de quitter riiabit bleu et de mettre l'habit tabac d'Espagne. qui est léger et commode — il faut lui rendre cette justice. — Les sifflets partent aussitôt, et ils vont de scène en scène jusqu'au dénoûment; ils renversent la pièce, la pièce tombe. 0 infâme habit tabac d'Espagne I — Vous allez me dire : Mais, Sberidan, c'est que ton troisième acte ne valait pas les deux premiers: c'est qu'il ne valait rien du tout. — Cela n'est pas. —C'est le meilleur ! mais je continue: — J'ai juré de vous convaincre. Au bout de six mois, la pièce des Rivaux, qui était tombée, est reprise. Grand succès ! immense succès ! Mais aussi je n'avais pas mis le tabac d'Espagne, car je ne l'appelle plus même un habit. C'était pourtant la même pièce, la même comédie... C'était donc... mais vous êtes convaincus, el j(^ n'ai pas besoin d'ajouter que cette nuit, si j'ai perdu cent livres sterling au jeu de Son Altesse, c'est que j'ni eu la faiblesse de jouer avec cette livrée taquine et maudite. Etes-vous convaincus, bien convaincus? termina Sberidan en secouant l'habit tabac d'Espagne.

— Parfaitement convaincus, mon cher Sberidan : une seule observation, si vous le permettez. Puisque cet habit, chaque fois (|ue vous le mettez, vous inllige quelque peine ou quelqu(Miiallieur. pourquoi le mettez-vous'?

154 CEORGES 111.

Slieridan resta interdit, son habit à i.i main. Brisant vivement son embarras :

— Et si je ne le mettais pas, ropondit-il vivement, (juel droit anrais-je de l'insulter, de le maudire et de le fouler aux pieds?

La raison fut trouvée si merveilleuse, que toutes les cartes tombèrent des mains des joueurs comme emportées par une bourrasque.

— Pour moi, reprit Sberidan sans remarquer Teffetde sa logique sur les convives du prince de Galles, pour moi. je suis si pénétré de l'influence maligne de i"e véleijient, que je parierais... oui, je parierais que si Charles Price lui-même le portait, il ne gagnerait jamais au jeu: Charles Price, lui qui fait venir les rois et les as à sa \<tlonté. qui gagne toujours, qui n'attend rien de la fortune, mais tout de son habileté, de sa prodigieuse escroquerie.

— Vous parlez de Price. dit le vicomte de Malden. comme s'il était encore vivant. . . est-ce ([uil n'a pas été?. . .

— 11 est, pardieu! bien vivant, dit le prince de Galles, et je n'en doute pas, puisque c'est à moi qu'il doit la vie. \j(' jour de ma majorité politique, suivant l'usage, j'avais le droit de faire grâce à un certain nombre de condamnés, l'ricc n'a jamais, je crois, versé de .sang, je lui accordaj sa grâce. Cependant je mis des limites à cette générosité dont je nai pas eu depuis à me repentir. Il eût étt' imprudent de laisser Price reprendre ses anciennes habitudes. Je connaissais son miraculeux talent de faussaire, son adresse inimaginable à contrefaire les billets de banque, .le consultai lord Grafton. et lui et moi fûmes d avis que les facultés de cet homme seraient utilement emplovées dans la confection si délicate des dessins, or-

CLOKGES 111. irM

iioincnts, vignettes, fantaisies, lettres, (•iiilTics ciiiidcinls sur les billets de Ijamjue. Il fut placé à la l]an(|uc. d'où il ne suit (|u'une lois par mois, et encore suivi à distance par quelques constahles. (|uoique Priée, depuis sa grâce et son élévation à Teniploi de graveur unique de i;i Banque d'Angleterre, ait pris des formes enn\eual)les. des dehors tout à fait d'un honnête homme, l'rice n'est presque plus reconnaissable : on le nommerait lord-maire rien que sur sa bonne mine.

— Eh bien ! je le répète, interrompit Sheridan. votre lord-maire de New -Gâte, votre Charles Price lui-même, s'il redeVenait filon, comme autrefois, s'il endossait cet habit tabac d'Espagne...

— Fox. dit le prince au grand politique, vousqui n'avez pas un habit tabac d'Espagne, voulez-vous faire une [tartie avec moi!

Fox elle prince de Galles s'assirent à la même table de jeu, tandis que Sheridan. conservant sa bouderie, alla se mettre dans un coin après avoir toutefois passé ce fameux habit tabac d'Espagne dont il avait raconté l'histoire.

Quand le prince se fut assis, et tandis (jue Fo\ mêlait les cartes, un domestique était accouru sur un signe. Le prince lui donna tout bas un ordre. Le domestitjue s'éloigna.

— Sheridan compose, dit le prince au bout de quel (]Ues minutes... il compose peut être un poëme en vingt- (juatre chants sur son habit...

— La vie est bien trop courte [lour écrire d(!s [loëmes en vingt-quatre chants, dit Fox en prenant une pris*^ de tabac dans la tabatière qu'il plaçait toujours prés de lui. .soit en jouant, soit en écrivant. — .N'est-ce pas Shc-

136 UEUKGtS 111.

riclan, (luc la vie est trop courte [lour les poëmes ou ks

poëmes trop longs pour la vie?

— Ce n'est que trop vrai, n.'pondil Sheridan dune voix creuse; elle est si courte que...

]>'iiibre qui fournit la niaticiu De la modeste tabatière Que Fox fait crier sous ses doijtts, Peut-être fournira le bois Dont on fabriijuera sa bière (1).

— Admirable 1 dit le prince. Il est inqwssible d'exiirinier d'une manière plus brève, plus spirituelle el plus poétique à la fois, la rapidité de la \ie. Allons! si le tabac d'Kspagne, sous forme d'Iiabit, nuit au bonlieur de notre clier poète, enfermé dans une laiiatière. il ne trouille pas sa v('j-ve pour le moment. Slieridan, écrivez ces vers sur mon album. Ces vers sont à moi : je vous les achète.

Le domesli(juc au(iuçl le [irincea\ail donné un ordre avant de s'asseoira la table de jeu avec Fox rentra une demi-lioure après dans la salle.

Il était accompagné d'un homme d'un extérieur tout à l'ail convenable, mais bien loin encore d'être en harmo-

;lj VoiL'i les (rois vers anglais tic Sheridan :

Of lliat .'■aiiic (rcc wiiidi ^;ive llic ln>\. Xow lallliii^ in llic liaïul ni' |'o\, l'erhapj liis cotfiii sliall ))c inadc.

GIÎOKGES m. 137

nie avec les laçons et les manières distinguées des personnages au milieu desquels il arrivait. Sans se iléranger, le prince Texaraina et lui dit :

— Priez M. Slieridan de vous prêter son habit.

— Son habit?

— Mon habit? — dit Sheridan.

— Oui, votre habit.

— Et pourquoi? demanda Sheridan.

Les yeux fins et pénétrants du nouveau venu semblaient dire aussi : Pourquoi cet habit? Sheridan, je vous en prie...

— Mais mon prince...

— Je vous en prie, Sheridan... et vous, je vous Fordonne.

Indécis, étonné, retirant un bms du fond de la manche, tandis que le personnage a\ec lequel il allait ()raliqucr rechange d'habit en faisait autant, Sheridan ne savait ce que voulait dire...

— Parbleu! Sheridan... je suis étonné que vous ne deviniez pas, vous si fin...

— .le ne devine pas.

— N'avez-vouspasdit : Je gage que si Priée lui-même mettait mon habit, il perdrait au jeu?

— Je Tai dit et je le maintiens !

— Eh bien ! Price vient de mettre votre babil...

— Price! s'écria Sheridan.

— Price lui-môme, ajouta le prince de Galles.

— Charles Price moi-même, dit Price.

— Et Price, continua le prince, au grand élonnemenl. au grand plaisir et au grand amusement de tous les invités, et Price, mon cher Sheridan, (jui va l'aire la partie avec Malden, le plus fort joueur de nous tous, pour qu'il

158 CliORGES 111.

y jiit (juelque parité entre riionnôteté intelligente et ce

drôle, et ce... filou...

— Mon prince, dit Priée dans le plus beau langage de salon, je ne suis plus un filou puisque vous m'avez placé à la Banque de Londres comme graveur, et je crois que je ne suis pas tout à fait un di'ôle, puisque vous me faites l'insigne honneur de m'appeler au milieu de vous.

Une légère rougeur alluma les joues du jeune prince qui ne savait pas encore qu'un liomme de son rang élève tous ceux qu'il range sous sa familiarité. Il venait de l'apprendre aux dépens de son amour-propre. Mais aussidisons-le, qui aurait jamais cru que Charles Priée, l'hôte de la forêt de New-Gate, l'ami et le disciple du vieillard vert, changerait au point d'avoir la physionomie calme et béate, le maintien décent, la mise régulière et carrée d'un ministre puritain ; tout marron des pieds à la tête : redingote marron, gilet marron, culotte marron, bas marrons ; regards et sourires marrons: c'était Price plus que jamais redevenu ce qu'il appelait lui-même ctrc soit onde. Il était bien son oncle; il avait l'air de se respecter et de se vénérer.

Et Price se mit à jouer avec le vicomte de Malden qui. plus versé dans les choses de cour que le prince lui-, môme, à ce moment de leur vie, ne fut pas blessé de faire la partie avec un homme d'une célébrité aussi équivoque que celle de son partner. Le prince avait ordonnt'. il obéissait. D'ailleurs, l'excentricité nationale admet bien d'autres fantaisies.

Voilà donc Charles Price, revêtu de l'hahit tabac d'Rspngne de Sheridan, échangeant des cartes avec te vicomte de Maldon. sous les yeux attentifs d'une vingtaine de jeunes gens silencieux. Gagnera-t-il ? Perdra-l-il? Sui-

vons liien ses mains ! Voyons s'il fait sauter la eoupp 1 ou [•n-ndra-t-il d'autres cartes?

Et Price, entouré île montagnes d'or et de plusieurs collines, jetait ses cartes avec une netteté de gestes qui défiait les soupçons les plus éveillés.

- Mais il perd déjà dix guinées, dirent les jeunes et avides spectateurs de (;ette intéressante partie.

— Mais oui, il perd !

— Il perd encore.

— Il a des jeux affreux!

— Jamais de belles cartes !

— Il perd encore... mais oui!

— Il y est pour cent guinées !

— Pas possible ?

— Que voulez-vous? Malden semble choisir lui-même ses cartes, et clioisir les meilleures.

— Price, en effet, a des cartes indignes, abominables. Sheridan souriait dubaut de son jabot.

— Price perd encore cinquante guinées!

— Cela fait cent vingt déjà de perdues.

— Cent cinquante, messieurs, dit Price tranquillement.

— Cent cinquante !

— Oui, messieurs.

Sheridan souriait de plus en plus. Il se pavanait. Malden voulut s'arrêter.

Charles Price insista poliment.

Les cartes furent prises de no.uveau.

— C'est jouer d'un malheur! s'écrièrent tous les jeunes gens à la fois, en voyant Price perdre encore vingtcinq guinées.

— ■ Un dernier coup, dit Price. si votre seigneurie...

UO (ÎEORGES III.

— Très-volontiers.

Les cartes furent battues, jetées, et passèrent en éventail dans les mains des deux joueurs.

— Encore perdu !

— C'est Charles Price qui perd... Mais cet homme qu'on disait si subtil ! si...

— Deux cents guinées, messieurs... deux cents guinées... Les voici , monsieur le vicomte, en billets de l)anque.

Price prit dans son portefeuille plusieurs billets ; et, après les avoir comptés avec soin, les tendit au vicomte <li' Malden.

L'étrangeté n'était pas là : elle était dans Sheridan. maniant, froissant, pétrissant les pans de son habit, ei s'écriant :

— Eh bien! voyez-vous? même Price, même Price! le grand Price! l'incomparable Price, le Price dos Price, qui ne peut pas gagner une seule fois, un seul penny, avec cet infernal habit tabac d'Espagne!

— Que veut dire? demanda Price en rendant à Sheridan son habit..., Price qui ignorait tous les détails de la comédie où Ton venait de lui donner un rôle.

— Rien, rien, Price... un fait indifférent pour vous.

— Vous pouvez vous retirer maintenant, lui dit le prince de Galles.

— Pardon, dit Sheridan, satisfait comme le soleil quand il a dispersé la pluie, pardon, je voudrais, mon prince, vous demander la permission de retenir Charles Price encore quelques minutes.

— J'y consens.

— Et celle, ajouta Sheridan. de voir Charles Price

CEORCES 111. 141

faire encore une partie de cartes avec qui vous voudrez, mais, cette fois, sous son propre habit marron.

— J'y consens, cher Sheridan, et c'est avec moi (|u'il la fera. A nous deux, Price.

Price salua, et reçut noblement les cartes des mains du prince de Galles.

Après quelques échanges de cartes, les spectateurs purent manifester leur opinion ou plutôt se cominnni(|uer leurs observations.

— Ah ! cette fois, c'est Price qui gagne.

— 11 gagne cent livres au prini.'e.

— Cent vingt, s'il vous plaît.

■ — Cent cinquante !

— (linq cents !...

— Oui, messieurs, cinq cents livres! dit le prince en se levant... cinq cents livres!...

— Que Price n'eût jamais gagnées avec mon odieux habit; qu'il a gagnées parce qu'il a quitté mon habit, dit Sheridan en montant sur une table et en gesticulant d'un air de triom|die. Tu es bien heureux, Price, que jf t'aie conseillé de prendre ta revanche sous ton liabJ!.

— Hum! hum ! fit Price peu convaincu.

— Cependant tu avais perdu deux cents guinées.

— Ilum! hum !

— Tu as rattrapé cinq cents livres en reprenant ton habit.

— Hum! bum !

— Que veulent dire tous ces : « Hum ! hura! »

— D'abord, dit Price en riant et sur le seuil de la porte, les deux cents guinées que j'ai payées au vicomti' de .Malden en billets de banque ont été pay('es... en rjillets faux... car je ne veux tromper personne ici.

U2 CRORGES 111.

- Ils eHoient r.iiixï dit le prince.

— Ils le sont encore, prince. Terrez. ;ijout:i Priée en coupant un coin à deux billets de banque pris, l'un, dans ceux qu'il avait donnés à M. de Malden. l'autre dans sa propre poclie. et en les brûlant ensuite à deux bougies éloignées : la fumée de celui-ci est blanche, c'est le bon; la fumée de celui-là est rousse, c'est le faux. Les billets que j'ai gagnés au prince, fumée blanche! très-blanche 1...

— Bravo'. Price. bravo!...

— Vous voyez, illustre monsieur Sheridan. je retouche les habits avec les ciseaux de la fortune. Et je suis poëte. moi aussi!...

— Coquin, lui dit le prince, lu m'as donc volé cinrj cents livres".'

— Mille livres, mon prince.

— Cinq cents.

— Non, mille.

— Tu m'as donc escroqué les cinq cents autres?

— Prince, je vous devais de vous prouver mon hahN leté en voustrompant ici tout le premier, vous qui m'avez fait placer à la Banque pour mon habileté; et j'ai doublé la somme que je vous ai gagnée pour me prouver à moimême que je n'étais pas descendu dans ma propre opinion. Du reste, je suis prêt à reprendre les billets faux du vicomte de Malden, et à les remplacer par les vrais que je vous ai gagnés. Fumée blanche contre fumée rousse.

Le prince fit signe à Price de se retirer.

— Monsieur Sheridan, dit Priée en s'en allant, vous êtes membre de la Chambre des communes?

— Oui.

(IFORGES m. I4Ô

— - Vous êtes l'ami ilii prince de Galles".'

— J'ai cet honneur.

— Vous aimez le plaisir, les fêtes et prodigieusement les jolies femmes?

— Achève.

— Vous jouez avec délices".'

— Oui... Achève donc!

— Vous n'êtes pas riche".'

— Non 1 oh ! non ! . . . mais enfin . . .

— Eh bien ! remerciez-moi, monsieur Sheridan ; je viens de rendre un grand service à votre probité politi- <|ue... J'ai coupé les deux poches de votre habit tabac d'Espagne; vous ne pourrez jamais y mettre le prix de votre conscience.

Price qui, comme tous les grands voleurs, connais.sait profondément les hommes, venait de donner à Sheridan une de ces leçons que le pot'te recevait peut-être pour la première fois, mais dont l'homme politique ne profita pas toujours.

Charles Price se retira à reculons, et avec force saluts .iilressés m la société ébahie de Carlton-House.

— Maintenant. - dit le prince de Galles en remplissant son verre d'un vieux rhum, qui était devenu pâle et limpide comme de l'eau de roche à force d'avoir vécu au fond de la cave, — maintenant (jue chacun de nous boive sans la nommer, sans la nommer, messieurs, à la

144 (iEORCES m.

femme dont le nom est sur les lèvres el l'image dans 1h cfpur. Imitez-moi.

L'invitation fut religieusement écoutée: chaque convive versa du rhum, dans son verre, se leva ensuite en silence et but tout d'un trait.

Cn souper général suivit ce toast formidable et mystérieux .

— Je suis sûr que Slieridan, dit le prince rompant le premier le silence, n'a pas bu à sa femme.

La remarque fut saluée d'un long éclat de rire.

— Je croirais manquer à la promesse que nous venons tous de faire à Son Altesse, si je répondais à sa question, répondit Sheridan.

— Je vais plus loin, continua le prince de Galles : je gage qu'aucun de ceux qui m'iionorent de leur présence, et qui ont commis la légèreté prématurée de se marier, n'a bu à sa légitime moitié Oui tient le pari?

On se tut.

— Voyons! continua le futur roi d'Angleterre, je vous dégage tous de votre promesse : non (|ue je tienne à vous faire dire le nom de la femme, fille ou veuve que vous aimez, mais uniquement pour savoir si je me suis trompé' en supposant que pas un de vous dans son cœur n'a bu à sa femme légitime.

— A propos de femmes, intervint Sherid;in, qui ne voulait ni changer, ni affronter un sujet délicat de conversation, à propos de femmes, j'en ai vu une hier matin qui ferait assurément parler d'elle si le sort et les circonstances venaient en aide à la vocation qu'elle rêve : une femme d'une beauté incroyable, surprenante.

— Jeune? demanda le prince.

— Vingt ans à peine.

GEORGES m. 14')

— SpiritiK^Up?

— Elle écrit mieux que nous tous.

— Sage'?

— Elle veut être actrice,

— Où as-tu découvert cette perle, Slieridan?

— Elle s'est présentée chez moi, hier matin, pâle, agitée, tout en larmes, les lèvres frémissantes d'un courroux conjugal qui ajoutait encore à son admirable beauté.

— Ahl elle est mariée!

— Et qui ne l'est pas?

— Tu as raison, Sheridan.

— Et mariée à un homme qui la fait souffrir comme une esclave, qui la tourmente, qui la tyrannise, qui la bat ! Un misérable !

— Un vrai miséraide ! ri'pétèrent avec le prince tous les jeunes gens attentifs aux paroles de Sheridan.

— Elle a balancé si elle irait se jeter dans la Tamise (lU si elle se présenterait chez moi.

— Et tu as eu la préférence sur la Tamise?

— Naturellement.

— Et peut-on savoir, monsieur Sheridan. ce qu'attendait de vous cette intéressante éplorée, à laquelle, pour ma part, je m'intéresse beaucoup aussi... Je ne sais Itourquoi... Peut-être parce que jusqu'ici je n'ai vu que des femmes heureuses, calmes, qui n'a\aient jamais été battues. On doit aimer les femmes battues, on les console, on les plaint, on les défend, on rosse le mari... C'est l'amour et la guerre... c'est la difficulté en intrigue... c'est souvent le danger... et vive le danger! Mais je t"ai trop interrompu, Sheridan. Pardon, messieurs; continue. Sheridan : que te voulait donc cette magnifique lamentation?

14C GEORGES IIl.

— Elle sait quo j'écris pour la scène, que mes relations avec les théâtres sont fréquentes, que je suis presque, avec Garrick, le possesseur de Drury-Lane...

— Bon! elle veut être actrice, tu l'as dit.

— Oui, prince, actrice.

— Et as-tu vu en elle des dispositions?...

— Immenses ! Elle est d'une taille élégante et souple ; sa voix est d'un timbre doux, pénétrant, admirable ; jamais Shakspeare, — car elle m'a récité plusieurs passages de Shakspeare, — n'aura été interprété d'une manière plus simple, plus naturelle, plus tendre. Elle excellerait surtout dans la comédie. Son regard va jusqu'au fond de l'âme parce qu'elle vous regarde avec son âme; elle rit, elle pleure, elle déclame, elle parle sans effort, comme l'oiseau chante, comme l'eau coule, comme l'étoile brille. Elle serait une étoile dans le ciel des arts, si jamais elle y prenait place. Comme elle jouerait Ophélia dans Hnmlct, Viola dans la Douziime nuit, Fidélia dans l'Homii'ti' marchand, Rosalinde dans Cummcnt F aimez-vous? Perdiia dans les Contes d'hiver, Cordélie dans le roi Lear, Juliette dans Roméo et Juliette, lady Anne dans liidiard 111, lady Macbeth, et vingt autres rôles dans vingt autres auvrages, sans compter les miens ! (Juels beaux yeux ! quelles mains pures et divines, quelle |)udeur voilée et quelle énergie éclatante dans tous ses liaits! — .\h! quelle actrice! quelle actrice !

— Oh! les actrices, reprit sur le même ton le prince, les actrices! ce doit être un bien grand charme de les connaître, de les fréquenter au théâtre, d'aller dans leurs loges. Oh! vous êtes bien heureux, vous autres auteurs, qui les voyez, (jui leur parlez quand vous voulez. On dil qu'elles s'expriment avec une liberté des plus amusantes.

GEOUUI^S III. 147

'les [ilus l'ulles. et puis on les mène souper; on va sou[)er chez elle, elle viennent souper chez vous. Elles soupent donc toujours?

— Elles ne dînent jamais, répliqua Sheridan avec une <|[ràvité comique; elles ne dînent jamais, mon prince.

— Voyons, ne plaisante pas. Je suis tout oreille à ton histoire. Mais pourquoi as-tu dit, en parlant d'elle : « Si elle était actrice, si elle jouait... Pourquoi ne serait-elle pas actrice'.' pourquoi ne'jouerait-elle pas?...

— Pourquoi ?

— Oui... dis-nous...

— Parce qu'elle est tnqi jolie, trop belle, tro[) intelligente, trop accomplie, et c'est trop de qualités pour une débutante.

— Je ne comprends pas! s'écria le prince...

— Vous ne comprenez pas les rivalités éveillées tout à coup par la venue de ce phénomène au milieu d'actrices fanées, fourbues, éraillées, qui ont d'autant plus de prétentions qu'elles ont plus d'années et moins de talent. La jalousie au théâtre! Je connais toutes les jalousies: les jalousies d'écolier, les jalousies d'amant, les jalousies d'homme politique, les jalousies d'auteur, les jalousies de courtisans ; aucune jalousie n'approche de celle des acteurs. Ils en sont stupides? Les jalousies d'actrices vont jusqu'à l'anthropophagie. Je ne jurerais pas qu'une acrice n'eût jamais mangé une autre actrice.

— A souper! interrompit Fo\, puisqu'elles ne dînent pas.

-r- A souper! répon<lit gravement Slieridan.

— Cependant, dit le prince de Galles, il faut que cette j(>une et charmante femme débute... et toi seul peux obtenir...

— M(ji seul je ne le puis pas, Garrick el moi ne le pourrions pas. Si elle consentait à se casser six dents, à se crever un o}il, à perdre sa voi.v et ses cheveux, je ne dis pas... alors, peut-être que ces dames se laisseraient toucher...

— Mais ces dames, pourtant. ..

— Ces dames sont sociétaires. . . elles ont voix délibérative au conseil.

— Ainsi, dit en soupirant le prince de Galles, cette ravissante mistress... mais tu ne nous a pas dit son nom'?...

— Mistress Robinson, répondit Sheridan...

— Mistress Robinson ne jouera pas, ne sera pas actrice pour cause de perfection; et elle continuera, comme par le passé, à être battue par l'indi^me Robinson. puisque Robinson il s'appelle.

— Hélas! oui, répliqua Sheridan en regardant a\cc attendrissement le fond do son verre.

— Et que deviendra-t-elle?

— Voilà, prince, ce qu'il n'est pas facile de dire... Un homme riche, libre, épris d'elle, (ju'elle aimera, l'enlèvera peut-être un jour à son infâme époux et maître...

— Sheridan ! Sheridan 1 prenez garde! prenez garde' dit Fox... vous êtes amoureux de mistress Robinson...

— C'est moi qui en suis amoureux ! interrompit le prince de Galles. — Oui, c'est moi !... Il me semble (}ue je la vois, que je l'entends, que je suis au théâtre, tremblant pour elle à chaque pas qu'elle fait, à cha(|ue mol (ju'ellcdit; je l'aime [lour le danger (ju'elle veut braver afin d'échapper à l'ignominie de s(m mi'uagc ; je l'aime par l'impression (pi'a faite en moi Slieridan en me disant la rare beauté de cette femme, sa jeunesse, ses malheurs.

son talent, son génie et toutes ses perfections d'artiste . Oui, mille fois oui, j'ensuis amoureux!

Cette sortie si chaleureuse et si peu attendue du prince de Galles, faite avec un attendrissement vrai et des éclairs de passion, laissa tout interdit Sheridan, qui, de son cùlé, montra qu'il n'était pas tout à fait indifférent à la prodigieuse beauté de sa protégée mistress Robinson. Il demeura muet, et s'il essaya ensuite quelques paroles, elles prouvèrent par leur pâle insignifiance la peine morale qui venait de froisser Tentliousiasme de sa pensée et altérer la netteté ardente de sa parole. Une tristesse jalouse le glaça comme s'il eût eu dt'jà d'autres litres que celui ■''" protecteur auprès de la femme dont i! avait fait un si

jgnifique et complaisant éloge devant le prince et ses

mes amis.

Le vicomte de Malden semblait prendre note dans son

prit des incidents de cette dernière partie de la nuit et

s garder avec soin dans sa mémoire.

La tenue indécise de Sheridan n'avait pas échappé non

us au prince de Galles, et l'expliquant dans un sens peut-être vrai, il dit avec bonté au poëte :

— Sheridan, il vous convient mieux qu'à personne de créer une position à cette jeune femme, (|ui a eu bien raison d'aller à vous pour être aidée de bons et sages conseils. Si nous avons nos nuits de folie, nous devons avoir nos minutes de sagesse. C'est sagesse de vous engager, Sheridan, à vous faire l'arbitre, et l'arbitre unique, de la destinée de mistress -Robinson, à laquelle je vous prie en grâce de ne pas répéter ma trop flatteuse opinion sur elle. Laissons cela.

La voix du prince devenait plus grave et plus sérieuse, par degrés, lorsqu'il tournait ses regards vers un angle

idO liEOiuiEs m.

du salon : et il les avait tournés souvent dejiuis la sci;onde moitié de la nuit.

Fox, Sheridan, j'ai rélléchi pendant notre souper, beaucoup rélléchi sur la discussion grave qui doit se rouvrir aujourd'hui au parlement à l'oceasion de mes dettes et de mon augmentation de pension : laissez faire mes ennemis, laissez-les agir, entendez-vous! en toute liberté contre moi. Ne prenez pas la parole.

— Mais, prince, dit Fox. prodigieusement étonné de Cette résolution du prince de Galles, si nous laissons ainsi agir vos ennemis, si nous ne prenons pas la parole pour combattre leurs arguments, qui sont spécieux, songez-y, vous n'aurez pas votre pension , et vos dettes...

— C'est précisément à tout cela, je viens de \ous le dire, mon noble Fox, que j'ai pensé, et je vous prie une seconde fois de rester l'un et l'autre muets aujourdliui au parlement.

Sheridan n'était pas moins surpris que Fox.

Le prince de Galles ouvrit ensuite, à l'aide d'un petit bouton de cristal, une petite porte pratiquée dans l'épaisseur du mur, à l'angle même, point de mire de son attention depuis «luehjues minutes, et le corps déjà à ilemi dans un appartement splendide où languissait une clarté douce» hlanclic, endormie comme si elle eût traversé les parois d'un vase d'albâtre, il dit cà sa charmante compagnie :

— Il est jour, messieui's, adieu 1 — A bientôt, à bientôt.

Le prince .h- Galles disparut i)ar la [lorle secrète, qui se referma dans l'épaisseur du chêne assourdi par le velours, et les jeunes courtistlns de Carlton-House se retirèrent.

GEORCES Kl. 151

XYITI

Appuyant à peine la pointe des pieds sur ees scjrnpliiciix tapis de cachemire, dont il a déjà été parlé à roccasiou du fol ameublement de Carlton-IIouse, le [»rinee s'approcha d'un lit entouré d'un nuage laiteux de mousseline mouchetée et relevée partout par des étoiles d'argent et de petits croissants d'or. Rien de vaporeux, de diaphane, comme ces rideaux et ces courtines où s'engouffrait le silence et où l'oiseau mystérieux du sommeil aimait à creuser son nid. Au milieu de ce nid moelleux, sous deux couvertures fines comme de petites plumes de cygne, reposait sans dormir celle que les Anglais ont saluée comme une des plus radieuses créatures de leur temps et de leur pays, même après avoir vu lady Jersey. Mais madame Fitz-Herbert avait de plus que l'altière comtesse une douceur universelle répandue sur son visage et sur son àme. ce visage de Dieu. C'était la bonté faite beauté, à l'éternelle gloire de celui qui envoie de loin en loin sur la terre un de ces types miraculeux, pour prouver aux hommes qu'ils ne doivent jamais désespérer de leur profonde laideur.

Le prince s'assit près d'elle, la regarda lentement de son plus amical regard, et après lui avoir baisé la main. il lui dit :

— Vous ne dormez donc pas?

— Je vous savais près de moi, comment aurais-je pu dormir?

— Vous êtes adorable!

— Mais vous êtes venu bien tard : voici le jour; il faudra bientôt nous séparer.

— Pourquoi nous séparer ? Personne ne sait que vous babitez cbaque nuit, depuis quelques mois, ce coin mystérieux du palais, ce réduit suspendu au milieu de mes jardins, inconnu même à mes gens.

— Excepté à votre mère.

— Obi elle! elle est pleine d'indulgence.

— Elle est venue cette nuit.

— Ma mère ?

— Oui ; il y a à peine une beure.

— Que dites-vous? Et le motif, quand mon père a été, dit-im, saisi cette nuit même par un accès de sa maladie?

— Pour le même motif qui a produit cbez lui' cet accès.

— Expliquez-vous, ma cbère amie!

— Elle m'a Suppliée de vous supplier à mon tour île consentir à vous marier... à faire un mariage rendu nécessaire, indispensable...

Madame Fitz-llerbert essuya une larme,

— Eh bien! dit le prince en pencbant son noble front sur la joue mouillée de madame Fitz-Herbert, je venais aussi pour le même motif.

— Vous?

— Oui.

— Vous consentiriez donc?

— Je consens à rester marié avec vous !

— Avec moi!

— Mon parti est pris, irrévocablement pris. Je suis las de voir traîner mon nom sur tous les bancs du Parlement pour obtenir l'aumône de quelques mille livres sterling,

— Elles vous seront payées, toutes vos dettes seront acquittées, et c'est encore là ce que m'a dit votre mère.

si vous consentez à prendre la femme qu'elle vous a rhoisie.

— Ah ! c'est elle, cette fois, qui l'a choisie? — Il y avait un trente-neuvième portrait! Eh bien! non, plus de pension , je n'en veux plus , si ce doit être à ce prix. Je persiste dans l'opinion que je vous apportais en venant. Je veux vivre avec vous et pour vous; avoir ma femme, ma bourgeoise, comme Sheridan, comme Fox, comme tant d'autres qui ont épousé qui leur a plu. et à qui ils ont plu. Je mange ce qui me plaît, je monte le cheval qui me plaît, j'habite le palais qui me plaît, je veux avoir la femme qui me plaît. C'est vous qui m'avez plu, ajouta le prince en déroulant les longs et superbes cheveux de sa femme, et je ne veux pas en épouser d'autre. Eh bien ! on le dira, on le saura, on le publiera. — Qu'est-ce que cela me fait? — Est-ce que mon oncle Glocester et mon oncle Cumberland n'ont pas épousé de simples ladys?... Je fais comme mes oncles.

— Us ne devaient pas être rois , et vous pouvez être roi dans quelques années, dans quelques mois, dans quelques heures peut-être.

— Ne parlons pas de cela, dit le prince de Galles. Madame Fitz-Herbert passa vivement de l'autre côté de

la ruelle.

— Vous me boudez ?

— Oui.

— Quand je quitte mes conseillers, mes amis, mes défenseurs, pour accourir vers vous!

— Je vous dis que le désir de votre mère...

— Mais ce n'est pas le vôtre. .. après tout !

— C'est le mien.

— C'est imposâihle! savez-vous ce que c'est qu'une femme de la main gauche? c'est une bâtarde dans l'ordre conjugal.

La superbe Irlandaise se releva de toute sa fierté. Mais la résignation lui fit nussitût baisser le regard et la tiHe... Une bâtarde!

Le prince continua :

— C'est pis qu'une bâtarde, car la bâtardise n'est qu'un malheur; le morganatisme est une faute, un crime; non pas pour le prince, mais pour la femme qu'il a épousée. La religion lui a donné un vain titre, â cellelà : les lois rien ; le monde ne lui doit que de la curiosité en bas et du mépris en haut. Quand la reine se promène â six chevaux dans la grande allée du parc, elle s'en va, ubscure et délaissée, et à pied, par les sentiers de la foule ; quand la reine va au théâtre, on lui ouvre la grande loge, la loge de velours et d'or ; elle se perd là-haut dans les galeries, avec les petits bonnets des marchandes de la Cité; quand la reine accouche, les cloches sonnent, le canon tire, les vaisseaux se pavoisent, le peuple se prosterne ; quand l'épouse du côté gauche accouche, on rit dans les salons, on murmure dans le peuple qui voit un surcroît de dépenses adultères dans cette inutile fécondité. La reine fait des rois, l'autre fait des petits.

Un Qfi déchirant, terrible, saignant, un cri à briser le cœur, sortit de la poitrine de madame Fitz-Herbert.

Le prince la pressa dans ses bras, sur son cœur, sur ses lèvres.

— Jamais! dit-elle en le repoussant, jamais ! si vous ne consentez pas à épouser la princesse Caroline de Brunswick. Jurez-le-moi !... jurez que vous l'épouserez.

— La princesse Caroline de Brunswick...

— C'est elle que votre mère vous a choisie pour femme...

— Mais vous. — mais vous, quedeviendrez-vous? sVcria le prince de Galles, emu lui-même du tableau si terrible et si vrai qu'il venait de faire à madame Fitz-Herbert du sort promis aux femmes royales de la main gaufbe. Mais vous? mais vous? répéta-t-il.

— Moi, répondit madame Fitz-Herbert en passant ses bras autour de son mari et en l'embrassant avec une tendresse profonde, moi je \ous aimerai toujours. — N'estce donc rien ?

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