‹ Georges IIIChapitre 2 sur 15 · XI X · texte numérisé non relu

XI X

L'ascendant de madame Fitz-Herbert l'emporta , tant de dévouement, tant d'abnt'gatinn touchèrent le prince de Galles, qui n'opposa plus qu'une résistance de plus en plus faible au projet d'alliance arrêté par sa mère.

On payerait ses dettes, on augmenterait sa pension, et il épouserait la princesse Caroline d(^ Brunswick. « Aussi, dit riiistorien du prince de Galles, le révérend Georges Croly, avant le jour pour lequel M. Newnbam avait promis sa redoutable motion, M. Pitt annonça, par ordre du roi, au prince de Galles, que si cette motion était retirée, tout s'arrangerait à la satisfaction de Son .\ltesse. Le prince \ ayant consenti, les deux chambres reçurent, le 21 mai, un message du roi, qui leur apprenait que .Sa Majesté avait statué qu'il serait pris annuellement dix milles livres sur la liste civile, pour les ajouter au revenu du prince, qui. de son côté, avait donné' les assurances les

loG GEORGES III.

plus positives de ne pas dépenser à Tavenir au delà de son revenu. Le roi ordonna de meure sous les yeux du parlement un état des dettes du prince, auxquelles il espérait que ses fidèles communes pourvoiraient. Les communes votèrent, en effet, une adresse au roi pour le prier de faire payer, pour le compte du prince, sur les fonds de la liste civile, la somme de 781,000 livres sterling (1,952,500 francs), quelles promettaient de rembourser. »

Voilà donc le prince de Galles soulagé du poids de ses éternelles dettes au prix d'un demi-scandale et de sa liberté ; car l'acceptation des termes du traité dressé par la cour lui imposait irrévocablement l'obligation d'épouser la princesse Caroline de Brunswick, fdle de ce fameux duc de Brunswick, Wolfenbiittel, qui a joué un rôle si marquant au commencement de notre révolution française. On sait que ce trop fameux duc, qui passait pour le capitaine le plus expérimenté de son siècle, obtint en 1792 de l'empereur François H et du roi de Prusse le commandement des forces réunies par la coalition formée contre la France. On sait aussi qu'il avait déjà franchi nos frontières, son trop célèbre manifeste à la main, lorsqu'il fut obligé par la fortune des armes de congédier ses troupes, de brûler son manifeste et de rentrer bien vite chez lui.

La colère de lady Jersey fut grande lorsqu'elle apprit le mariage du prince avec la fdle du duc de Brunswick.

GEORGES m. 157

La rcine-raère ne lui en avait pas fait confidence, soit qu'elle eût le pressentiment que cette union déplairait à la comtesse, soit qu'elle voulût faire acte d'autorité absolue en la lui cachant. Elle ne se trompait pas en agissant ainsi. Lady Jersey avait bien consenti à ne pas entraver l'ambition de la reine-mère, à ne pas gêner son influence sur son fils tant que le vieux roi vivrait et régnerait; mais elle n'admettait pas au nombre des droits qu'elle lui laissait celui de marier son fils, surtout celui de le marier si jeune, surtout celui de le marier sans son avis, sans son assentiment. La coalition était rompue sur ce point. Lady Jersey dévora l'injure de l'infraction, mais elle arma immédiatement toutes les forteresses qu'elle s'était ménagées pour le cas d'une trahison.

Elle ne craignait pas madame Fitz-Herbert, quoiqu'elle n'ignorât pas la part qu'elle avait prise à ce projet de mariage; elle avait pour elle plus de pitié que de haine. Elle la laissa donc, dans sa peu dangereuse influence, peser sur le prince du poids de ses ailes poétiques. Mais pour l'autre ennemie elle eut d'autres armes.

Elle avait su, parle vicomte deMalden, toujours amoureux d'elle, l'impression immense causée chez le prince par le portrait qu'avait fait Sheridan de mistress Robinson : elle était au courant des difficultés avec lesquelles se trouvait aux prises, pour débuter au théâtre de Drury- Lane, cette femme destinée à être si célèbre un jour. Elle savait même de plus que Sheridan — et elle avait eu connaissance du fait par le pamphlet équivoque sur lequel elle était tombée par hasard le jour où elle attendait si impatiemment le retour du prince — elle savait que mistress Hobinson n'était pas si novice au théâtre qu'elle le prétendait. Ce redoutable pamphlet disait dans cette bio-

graphie . borceau impur de tniiles les biographies . qii« mistress'Robinson, déjà connue sous le nom de Perdita, avait paru sur quelques petits théâtres de Londres.

Après avoir ressemblé avec patience tous ces documents et en avoir composé un plan de conduite qu'elle se proposait de mettre à exécution, la comtesse écrivit à (iarriok, directeur alors du théâtre de Drury-Lane, qu'il serait agréable à la cour qu'il engageât une jeune actrice du nom de mistrcss Robinson. On avait parlé à Saint-James, disait-elle, de cette jeune femme comme d'une intelligence élevée, particulièrement la duchesse deDevonshire, à qui mistress Robinson avait dédié des vers ravissants.

Le bon plaisir de la cour avait été un ordre pour Garrick. 11 engagea sur-le-champ mistress Robinson.

Lady Jersey attendit ensuite ; elle attendit comme l'artilleur qui vient de pointer sa pièce , et qui . avant d'y mettre le feu , se délecte en idée de la dévastation qu'il va produire.

Cette femme, d'une rare heauté, allait dune faire les (lélices de Londres, et l'on peut dire de FAngleterre; car sa renommée d'actrice était destinée à égaler celle de ses charmes, d'après le témoignage de Sheridan, qui lui rendit des hommages dont ni lui ni elle n'ont cherché à dénaturer le caractère dans leurs écrits. Nous l'avons dit : elle se nommait mistress Robinson. Sa vie fut un enchaînement de prospérités et de souffrances, qu'à son déclin elle s'est plu à raconter elle-même dans des mémoires facilement écrits et empreints de cette couleur rapide . fine et délicate, familière aux femmes, et particulièrement aux femmes de théâtre, à qui la vérité ne coûte rien . pas même la peine de la chercher dans leur souvenir.

(itOflGES ll(. IM)

Nous navuns duuo rien de mieux à l;iiic que do détacher des Mémoires de mistress Rubiuson les pages authentiques où elle rappelle avec toute la tendre poésie du regret ses amours avec le prince régent d'Angleterre . amours secrètement allumées par la comtesse de Jersey et si habilement conduites par elle au but qu'elle avait marqué dans son imagination infernale.

C'est mislress Robinson qui parle :

« La famille royale, devant laquelle je n'avais pas encore joué, donna l'ordre qu'on représentât devant elle, pour l'ouverture de la saison, la iDièce intitulée Co^/^'sdliirer. Je faisais Perdita. J'avais déjà joué ce rôle ; mais je ne fus pas moins effrayée de paraître pour la première fois devant les premières notabilités du royaume.

« Au foyer on se moquait beaucoup de ma timidité. M. Smith surtout, artiste supérieur qui devait jouer avec moi dans les Contes dldvcr le rôle de Léon ; il ajoutait en riant, et c'était son exclamation favorite : « Par Jupi- <{ ter! madame Robinson, vous ferez la con(|uètc du « prince, car vous êtes plus belle que jamais. » Moi, je souriais du compliment, prévoyant peu les événements extraordinaires auxquels cette soirée allait donner naissance. J'étais debout dans les coulisses de gauche, juste à l'opposé de la loge du prince, quand M. Ford, fils d'un des directeurs, aujourd'hui jurisconsulte célèbre, vint à moi et me présenta un de ses amis, le vicomte Malden. le même qui devint plus tard comte d'Essex. Nous entrâmes en conversation pendant quelques minutes: le prince nous regardait très-attentivement, et il semblait adresser ses remarques au colonel Lake et au frère de lord Levisham, qui était de sa suite.

(f Alarmée par la trop grande attention dont m'iiono-

rait le prince, je précipitai ma scène ; j'étais émue, j'étais ravie, j'étais transportée ; je n'éprouvais qu'un désir, celui de ne plus être sous les yeux du public, afin de m'abandonner tout entière et sans témoins à mon extase. C'est ce qui fit que je jouai trop vite. Ma vive préoccupation ne m'empêcha pas cependant d'entendre très-distinctement les éloges du prince. 11 ne les épargna pas plus que les regards, et chacun dans la salle s"en aperçut. A la fin de la pièce , au moment où la famille royale rendit aux acteurs la révérence d'adieu, mes yeux rencontrèrent ceux du prince, et leur brillante expression alla jusqu'à mon cœur. ïl m'honora de deux signes de tête auxquels je ne pus répondre que par le sentiment de bonheur et de reconnaissance qui vint colorer mes joues.

« Pendant toute la seconde pièce, lord Malden ne cessa de m'e'ntretenir ; lord Malden était jeune, aimable, parfaitement distingué. Il me rappela avec une intention pleine de délicatesse les applaudissements que le prince m'avait donnés. Notre conversation dura jusqu'à la fin du spectacle.

;( Je me disposais à retourner à ma chaise, qui m'attendait, quand je rencontrai la famille royale ; j'eus encore la faveur de recevoir du prince un salut gracieux. Je rentrai chez moi ; j'avais à souper une société nombreuse qui ne s'entretint toute la soirée que de la beauté et des grâces de l'héritier présomptif. La sensation que j'avais produite sur lui ne fut pas oubliée. Tout le monde, disaient mes convives, pouvait attester que le parterre et les loges, pendant tout le spectacle, avaient promené leurs regards du prince à Perdita. de Perdita au prince. Enfin ils parvinrent à me persuarlcr que j'aimais aussi le prince.

GEORGES III. Ifii

« Deux ou trois jours après cet événement, car c'était bien un événement, lord Malden me fit une visite du malin.— M. Robiuson n'était pas au logis. Je le reçus avec quelque embarras; je crois que celui du lord surpassait le mien. Il essaya de parler, s'arrêta, babutia encore . puis il parvint à me dire :

« — Daignez écouter, madame, le secret que je vais vous confier. La position particulière dans laquelle je me trouve m'a seule déterminé à accepter cette mission délicate, cette mission extraordinaire. Condamnez-la, mais écoutez-moi. madame.

« Je le priai de s'expliquer.

« Il tira une lettre de sa poche, k Lisez s'il vous plait , madame, » me dit-il. Je souris en lisant la suscription; la lettre était adressée à Madcnne Perdita. Je rou\ris : peu de mots, mais bien sentis, bien tendres. On signait : Florizel.

« — Que signifie ceci? dis-jc à demi fâchée.

« — Ne devinez-vous pas l'auteur de ce billet? reprit lord Malden.

« — Peut-être est-ce vous, répondis-je gravement.

« — Non, en vérité, dit-il ; je ne l'aurais jamais osé.

« — Dites-moi donc, de grâce, d'où peut venir cette lettre?

« — Lord Malden hésita, parut fâché de s'être chargé de la commission, de peur, murmura-t-il, qu'elle ne diminuât l'estime qu'il désirait que j'eusse pour lui; mais, continua-t-il, je ne pouvais refuser... non, je ne pouvais refuser de vous remettre ce billet, car le prince qui m'a chargé de l'apprtrter...

« — Le prince ! — Étonnée à l'excès, agitée, troublée

i6-2 GEORGES 111.

connue je lie l'avais encore été de ma \ie, je i('[iundi5

par un relus absolu à la mission de lord Malden.

« Dès qu'il m'eut quittée, je lus encore, je relus mille fois cette lettre si courte, mais si dangereuse : je ne pou- \ ais me persuader qu'elle vînt du prince ; je voulais qu'elle m'eût été écrite par lord Malden lui-même. J'y voyais un piège. Amoureux de moi, lord Malden tenait à savoir si je me laisserais jamais éblouir par l'éclat que jette aux yeux d'une fenune le nom d'un héritier royal. Une foule d'autres idées se succédaient dans mon esprit pour y laisser, celles-ci le doute, celles-là la méfiance, toutes de l'obscurité. ,,

(( Le jour suivant, nouvelle visite de lord Malden. Cette fois, sa timidité étant moins grande, il parla du prince en termes plus précis. Il loua ses manières engageantes, son esprit vif et lumineux, sa sensibilité surtout, qui devait un jour faire de lui Tidole de son peuple.

« J'entendis ces louanges avec une satisfaction dont lord Malden dut faire part sans doute à son ami et à son maître. Il revint le lendemain pour me dire que le prince était malheureux de ce que je n'a\ ais pas réponçlu à sa première lettre ; il m'en remit en même temps une seconde où le royal amoureux me conjurait d'aller le soir même au concert si)irituel, à moins que sa conduite ne m'eût déplu. Là, par des signes sur lesquels il appelait mon attention, il me confirmerait ([u'il était bien Fauteur des deux lettres que je possédais.

(( J'allai donc au concert.

(( Je venais d'entrer, je m'asseyais à peine au balcon que les regards du prince me cherchaient déjà : ils me trouvèrent vite. Il tenait à demi ouvert devant lui le feuilleton du concert (c'est un petit imprimé qui se dis-

GEORGES m. Ifir.

iribiie dans les salles tic spectacle de Ijondres, et m'i on lit le nom de chaque auteur à cuti- du rôle qu'il joue dans la soirée). Mettant la main a son front, le prince concentra toute son attention snr moi.

<{ J'étais fort déconcertée : mon mari était avec moi : je craignais qu'il ne s'aperçût de tout ce (jui se passait. Cependant le prince continuait à me faire des signes et à figurer des caractères sur le bord de sa loge, comme s'il eût écrit, tout en causant avec le duc d'York (alors évèque d'Osnaburg), qui me regardait aussi avec une attention toute particulière. Un des gentilshommes de la suite du prince lui apporta un verre d'eau.

« Il me regarda si expressivement avant d'y porter ses lèvres, que toute l'assemblée en fut frappée. Le parterre, à qui rien n'échappe, le remarqua également, et le lendemain un des journaux de Londres disait que la veille, au théâtre, quelquun avait captivé les regards d'un auguste spectateur.

« J'apportai pendant plusieurs mois une résistance victorieuse à toutes les propositions qui me furent faites d'avoir une entrevue avec le prince. Je pressentais que sa conversation achèverait le trouble de mon cœur. Ce n'est pas le titre de prince qui me flattait en lui ; nul homme, je l'ai su depuis, n'a exercé autant de séduction, n'a eu autant d'empire sur les femmes. Il est le plus beau des hommes comme il en est le plus persuasif et le plus tendre. Il écrivait aussi bien qu'il parlait.

(i Après avoir entretenu pendant quelques mois avec le jeune prince une correspondance sentimentale, je me sentis de moins en moins résolue à ne le voir jamais qu'en public. Un motif puissant m'avait conseillé ma première sévérité : je vais le dire. C'était la crainte de compro-

mettre le futur souverain auprès du peuple qu'il doit gouverner un jour. Mes compatriotes jugent leurs princes dès le berceau. Leurs premiers pas, leurs premières paroles, leurs premières actions sont des horoscopes où le peuple anglais lit irrévocablement son bimheur ou sa décadence à venir. En sorte que l'esprit public se fonde, s'établit et s'appuie sur l'amour que le prince parvient à obtenir au début de la vie. On le loue, on le chérit déjà, on commence même à lui essaj^er la couronne. Si, à ce moment, on ne la lui décerne pas intérieurement, on la lui disputera plus tard, fit-il des prodiges pour la justifier.

« Par l'entremise de lord Malden, j'avais reçu le portrait du prince, peint par le fameux Mayer. Jusqu'à ce jour j'ai conservé ce gage précieux qui me rappelle sa tendresse, mais aussi sa légèreté. Je le reçus dans une boîte contenant un cœur fait de papier, découpé de la main même du prince : sur un des côtés étaient tracés, aussi par lui, ces mots perfides, puisqu'ils n'étaient point vrais :(( Je ne changerai qu'en mourant!)) Sur l'autre, on lisait la même phrase, mais en anglais.

« Quoique mon amour fût vif et sincère, j'engageai le prince à se souvenir qu'il était bien jeune, que si j'écoutais ses désirs, je devais renoncer à mon mari, à ma profession; je lui disais encore que le public, devenu confident de son amour, s'efforcerait de me le ravîr en me noircissant dans son esprit. Après avoir été la plus heureuse et la plus glorieuse des femmes, j'en deviendrais la plus à plaindre.

« Les réponses du prince étaient de nouvelles assurances de l'amour le plus pur comme le plus durable. •

« A chacjup nouvelle visite que je recevais de lord Mal-

GEORGES m. 165

(lenau nom du prince, j'étais de plus en plus convaincue qu'il regrettait d'avoir accepté le rôle de négociateur. Cependant il était au désespoir chaque fois que je lui proposais de suspendre toute correspondance entre le prince et moi.

« — Non, madame, me disait-il, régnez sur un cœur fait pour vous; soyez-en la vie, la joie, Tenivrement et le bonheur.

« Il s'arrêtait aussitôt; je voyais qu'il craignait, changeant brusquement de rôle, de parler pour lui ; il tremblait d'aller plus loin; l'ombre du maître lui fermait la bouche. Sa délicatesse meut toujours laissé i(jnorer ses sentiments personnels, si j'avais toujours été aimée du prince.

« Lord Malden me dit un jour que le duc de Ciimberland était venu de bonne heure chez lui pour lui dire tout le chagrin que ressentait le prince à l'occasion d'une lettre que je lui avais écrite. Employez tout votre crédit, avait-il dit à lord Malden, pour que mistress Robinson soit moins cruelle envers un jeune prince qui l'adore. Mon neveu en perdra la tête si vous n'obtenez d'elle qu'elle soit moins sévère,

« Lord Malden me proposa donc d'aller voir le prince, mais avec tout le mystère possible. Afin de rendre cette visite plus secrète encore, il me proposa de me déguiser en homme (on se rappelle peut-être que j'avais déjà paru au théâtre dans les travestis). Je repoussai vivement ce moyen, qui ne m'aurait pas déguisée davantage. Bref, je refusai de toutes les manières. Le prince fut désolé : il me l'exprima dans un billet que je reçus par lord Malden le jour suivant.

« Si jamais le public a jugé sévèrement ma conduite

\e,C, GEORGES III.

avec le prince, c'est qu'il ignore celle de mon mari avec moi; c'est qu'il ignore aussi que je ne voulus manquer à mon devoir que lorsque je m'en fus affranchie par le divorce.

« Lord.Malden proposa sa maison; mais la surveillance d'un tuteur rigide, qui examinait de près toutes les démarches du prince, rendait cette rencontre assez difficile. On pensa qu'il valait mieux qu'elle eût lieu chez le prince; je rejetai encore cette idée.

« Il fut enfin décidé que je me rendrais à Kew, qui est située sur le bord de la Tamise, à l'opposé d'un palais qui sert de résidence à la famille 'royale une partie de l'été, et que ce serait l'endroit fortunt' on le jeune prince et moi échangerions nos serments.

(( Cette entrevue si souvent remise et tant redoutée eut enfin lieu à Ke^v. Lord Malden et moi dînâmes à une auberge qu'on trouve dans l'île qui est entre Kew et Brentford. Nous attendîmes le signal convenu pour passer la rivière dans un bateau loué à cet effet.

« Le mouchoir parut sur la rive opposée. L'obscurité de la nuit le rendait presque invisible. Lord Malden me prit par la main, et j'entrai tremblante dans le canot destiné à me conduire h l'autre rive. Au bout de quelques minutes, nous abordâmes aux portes du vieux château: nous ne demeurâmes là qu'un instant. Le prince et le duc d'York, qui se promenaient dans l'avenue, se hâtèrent de nous joindre. Le prince ne m'avait encore dit que quelques mots, qu'un bruit qui venait du château nous fit tous tressaillir. La lune commençait à .se lever. L'idée qu'on ne découvrît la promenade nocturne du prince me glaça d'un effroi inconnu; enfin, après avoir entendu de sa bouche l'expression de la plus suave

GEORGES m. 1C7

tendresse, nous nous séparâmes. Lord Malden me suivit, et nous retournâmes à l'île dont nous étions sortis. Le prince ne quitta pas l'avenue tout le temps que je fus avec lui, et le duc d'York l'ut constamment avec nous; il entendit tout ce que nous dîmes.

« Je n'oublierai jamais les grâces adolescentes du prince, la douceur de son sourire, la tendresse de sa voix, et j'espère m'en souvenir encore lorsque la mort m'aura affranchie de l'esclavage de la terre.

« Depuis cette époque lorlunt'e. j'ai souvent, au même lieu, goûté le même plaisir, la conversation du prince en faisant tout le charme. Nos promenades duraient quelquefois jusqu'à près de minuit.

« .le ne me rendais à ces délicieux rendez-vous qu'habillée en amazone. Ces messieurs, le prince et lord Malden s'entortillaient dans de grandes redingotes, afin de se mieux déguiser. Mais le duc d'York m'alarmait toujours par l'éclat de son habit, qu'il choisissait souvent jaune, comme s'il eut cherché la couleur la moins faite pour ces sortes d'équipées.

« Le prince chantait avec un goût exquis; le silence de la nuit prêtait un charme inexprimable à sa voix. Oh ! que je regrettais profondément, une fois rentrée chez moi, la distance incommensurable qui séparait nos deux destinées. Lui, prince, héritier présomptif delà plus belle couronne du monde ; moi actrice du théâtre deDrurv-Lane ! «

Ces pages sont délicieuses : les heures que passait le prince avec mistress Robinson ne l'étaient pas moins. Tout était admirablement beau dans cette intrigue. Chacun s'y prêtait, on le voit, avec la meilleure grâce du monde : les oncles, les amis, les conseillers du prince, jusqu'aux évêques!

La pièce d'artillerie tirée par la comtesse Jersey avait frappé lo but.

11 semblait n'être pas plus question de la princesse Caroline de Brunswick que de la reine de Saba.

Un soir, après ces délicieuses promenades au clair de la lune, la lune si douce et si dorée sur les jardins de Kew, un homme tout vêtu de noir s'approcha du prince deGalles, qui venait de quitter au même instant la douce étreinte du bras de mistress Robinson.

Cet homme noir, qui n'était pas un fantôme, mais le chef du cabinet de Georges III, le ministre Pitt, montra au prince de Galles un papier sur lequel était écrit ceci :

« Je renonce à la couronne du roi Georges III, mon père, si je n'ai pas épousé dans un mois la princesse Caroline-Amélie de Briins\vick. »

Pitt présenta un crayon au prince de Galles. — Signez, lui dit-il.

Coasidérant son mariage absolument comme une dette et son père Georges III comme un créancier, le prince de Galles regardait aussi, pour être logique jusqu'au bout, la promesse qu'il avait signée au ministre Pitt comme une lettre de change qu'il lui était facile de renouveler à son gré. Il se trompait. Le créancier se lasse , même en Angleterre , où il est doué cependant d'une patience indienne, surtout envers les grands, ces détestables payeurs. Le prince de Galles était très-grand

sous ce rapport : il ne payait ni beaucoup ni peu ; il ne payait pas du tout. On lui votait des sommes énormes ; il les empochait, mais ses créanciers n'en goûtaient que la poésie lointaine. Quand ils s'approchaient de Carlton- House, on les bernait ou bien on leur répondait du haut du perron : « Le prince est aux eaux, le prince est à Brighton, le prince... » Enfin le prince était partout, excepté devant sa caisse. Et quel moyen possible de se faire payer? On ne met pas un prince en prison; on peut tout au plus l'exproprier. Mais encore oserait-on mettre en vente son piano d'ébène, ses tapis d'Aubusson et ses porcelaines de Saxe? Les plus hardis reculaient.

Pourtant les créanciers, qui ne voyaient pas se réaliser la promesse du mariage, craignaient de voir prescrire leurs titres ou de mourir avant parfait payement.

Le malheur rend ingénieux. Dans l'impuissance d'assigner ou d'incarcérer Son Altesse, ils imaginèrent, dans leur tristesse, de lui jouer un tour qui concilierait à la fois leur respect pour sa personne et le respect non moins grand et non moins profond dû à leur créance.

Un d'eux trouva un plan qu'il fit adopter à tous les autres, et tous contribuèrent à sa plaisante exécution. L'inventeur, dit Âddigton dans ses Mémoires, était le maréchal-ferrant du prince. Les faits qui suivent vont dire le caractère, l'originalité britannique et la moralité de cette conspiration, qu'on peut à bon droit qualifier d'unique en son genre.

Un soir, le prince, étant à Drury-Lane, dans sa logo, crut remarquer un spectateur voisin dont il charmait depuis quelque temps l'attention. Les mœurs anglaises s'accommodent d'une foule de libertés bizarres ; pourtant celle d'importuner un grand prince de regards en-

rieiix t't incessants n'est pas loléivo an delà d'une derai-

hiMire,

— Que me veut cet liomme? demanda le prince de Galles à lord Malden, ce Inurdeau qui me dévisage ainsi?

Le vicomte do ^ialden, après avoir suivi l'indication du prince :

— Mais c'est votre maréchal-ferrant, dit-il.

— Ah ! si j'avais su ! murmura le prince. Le prince lui sourit aussitôt.

Le maréchal-ferrant, très-riche propriétaire du reste, s'élança à demi de sa loge pour rendre au prince l'honneur de sa courtoisie.

A l'instant même, tout le parterre éclatait d'un long rire qui venait troubler le spectacle, tant il était bruyant et prolongé. C'est qu'au moment où le prince et le niari-ehal-ferrant avaient éciiangé à distance ces signes de politesse, les autres loges placées à la suite de celle du maréchal, c'est-à-dire la galerie entière, avaient répété exactement le mouvement, ce qui avait produit un coup (l'œil singulier, et amené des explications non moins singulières.

— Qu'est-ce donc encore? s'informa le prince de Galles auprès de son favori, le vicomte de Malden.

— Si je ne me trompe, répondit lord Malden, dans la loge qui \ient après celle de Aotre maréchal-ferrant, il ^ a votre carrossier.

— Mon carrossier est ici ?

Lord Malden regarda encore avec plus d'attention.

— Oui, prince, et votre tapissier Barlett pareillement... c'est bien lui. .. le gros Barlett.

GEOUGES m. ]71

— Muii inaiéchal-lerranl ici! iiiuii c;.tll•us^^icr. mon tapissier!... Voyons, Maklen...

Malden reprit vivement :

— Votre marchand de tableaux, Pigiiaielli, occiqie la cinquième loge à la file.

— Pas possible !...

Malden continua :

— Votre tailleur est dans la grande loge du milieu avec sa femme et sa iille. qu'il vient de marier à votre marchand de chevaux... et \otre marchand de chevaux, que j'aperçois, est sur le [ucmier rang de la loge suivante.

— Ah çà! s'écria le [uince, ils se sont donc tous donné rendez-vous ce soir à Drury-Lane".'

— On le dirait, prince.

— Achevez, Malden, car je n'ose regarder moi-même.

— Les dix autres loges t|ui terminent la galerie, acheva Malden. sont pareillement meublées de vus créanciers.

— Jolis meubles! murmura le prince.

— Et voilà, prince, voilà le motif plus que probable de l'hilarité universelle du parterre. Vos créanciers, vous le savez, sont connus comme le capitaine Cook.

— Parce que, comme lui, ils voyagent beaucoup sans rien découvrir, dit le prince en riant, car il avait fini par entrer dans la plaisanterie.

— Or, continua lord Malden. le parterre les a tou-^ reconhus, les a tous vus se lever à mi-corps pour vous saluer, et il s'est livré à cette gaieté indécente...

— Elle h'est pas indécente, mon cher Malden : elle n'est que trop naturelle, et je n'ai qu'un regret, mou ami; c'est de n'être pas au nombre de mes créanciers,

afin de pouvoir m'amuser de moi-même comme eux. Seulement, continua le prince à voix basse, car le spectacle avait reprit son cours, seulement je ne m'explique pas comment ils se rencontrent tous ici ce soir.

— Le hasard, prince...

— C'est qu'ils y sont tous, du moins les principaux. reprit le prince en jetant un coup d'œil oblique sur la rangée pittoresque de ses grands crcanciersétales en éventail. Ce hasard-là est bien généreux, ajouta le prince de Galles.

La soirée à Drur\ -Lane n"olTrit pas d'autres incidents, si ce n'est que sur son passage le prince, en se retirant, vit encore alignés, en ordre respectueux, le carrossier, le tailleur, le marchand de tableaux Pignatelli, vingt autres créanciers, et particulièrement le maréchal-ferrant. Le prince fut forcé de saluer de nouveau ; de nouveau ils acclamèrent le prince, et la foule,expansive et joyeuse rit de nouveau de tout son cœur.

Que faire à cela ?

Aucune loi anglaise ne peut réprimer l'enthousiasme des créancier%pour leur débiteur.

Dans le trajet de Drury-Lane à Carlton-House, le prince de Galles, caractère sérieux et ironique à la fois, plein de bon sens et d humeur, comme la société spirituelle et sceptique au milieu de laquelle il vivait et où il avait toujours vécu, se prit à réfléchir sur cet épisode burlesque de sa soirée au théâtre de Drury-Lane ; il lui coûtait de prêter tant d'arrangement et de méthode au simple et pur hasard.

.S'il n'en rêva pas, le lendemain, du moins, à la table du déjeuner, il raconta avec bonheur l'aventure à ses favoris, ce qui fournil l'occasion à Sheridan de s'écrier :

GEORGES m. 173

— Quel malheur! ah! mon Dieu! quel malheur! quel grand malheur ! . . .

— Pourquoi : quel malheur? demanda le prince au poète.

— C'est que cette scène serait du plus haut comique, continua Sheridan, si elle était complète.

Grande surprise du prince de Galles, qui la trouvait suflisamment complète ainsi.

— IVon, non, elle n est pas complète, reprit Sheridan. Voyez-vous, au théâtre, mon prince, il faut...

— Mon cher Sheridan, interrompit le prince, à la promenade vous nous expliquerez comment vous la voudriez, cette scène, queMalden et moi, qui lavons subie, avons reconnue de tous paints assez complète pour le plaisir qu elle nous a fait ressentir.

C'était l'heure de la promenade du prince de Galles, qui ne se rendait jamais au Parc sans être accompagné d'une brillante cavalcade d'amis, de favoris et de courtisans.

A peine le prince entrait-il au- petit trot dans la longue et royale allée du Parc, qu'il aperçut à sa droite, allant aussi au petit trot... Cette fois il n'eut pas besoin des yeux plus lucides de Malden, à qui il dit immédiatement et avec vivacité :

— Encore le maréchal-ferrant !

— Oui, le maréchal-ferrant de Drury-Lane, répéta Malden.

— Il est à cheval '? *

— Oui, à cheval, redit Malden, qui ajouta : Le tapissier aussi est à cheval ! le tailleur aussi est à cheval ! le carrossier aussi est à cheval ! et Pignatelli aussi, votre maris

cliand de tableaux, est à cheval ! car ils sont tous ici. Regardez : tapissier, tailleur, carrossier!...

— Tous au petit trot, dit le prince.

— Oui, prince, tous au petit trot, comme nuus.

— Un, deux, trois, cinq, dix, dix-sept, vingt-trois créanciers à cheval ! et au petit trot!...

— Il } en a vingt-huit, mon prince, au petit trot.

— Vingt-huit !

Le prince se retourna en ce moment poui' voir sa suite. Sa suite riait; car sa suite, comme le nionde entier, connaissait les immuables créancie'r^ du [trince de Galles.

— Eh bien ! Sheridan?...

— Eh bien! mon prince... maintenant, je puis le dire, la scène est complète... la scène est faite... elle est admirable! Je la mettrai un jour au théâtre... avec votre permission.

— Voyons. Sheridan, dit le prince, vous qui connai?sez l'humanité.. .

— Toutes les humanités possibles, excepté celle des créanciers, riposta Sheridan.

— Vous pensez comme moi...

— Oui, je pense comme vous, prince. D'après la conduite de ces drôles, hier, au théâtre de Drur\ -Lane, d'où l'on n'avait pas le droit do les expulser, et d'après leur conduite du moment au Parc, d'où l'on n"a pas le droit non plus de les chasser, je pense que vous les aurez longtemps ainsi à vos trousses partout où vous irez, soit à la t'hasse, car le créancier chasse : soit aux courses, car le créancier fait courir, si on le fait courir à son tour ; j( pense...

— Résignons-nous donc, interrompit le prince de (ial

lesenlaneanl son olioval au palop. comme pour rompre Ips créanciers.

Tous les créanciers, à l'instanl mr-me. prirenl le galop.

Force fut au prince île les supporter à côté de lui et derrière lui pendant toute la promenade au Parc, et d'entendre murmurer par les promeneurs émerveillés autant qu'égayés :

— Voilà le prince et sa garde d'honneur! Voilà le prince et ses gardes du corps! Place au prince de Galles et à sa ycomannj !

C'était à périr sous le ridicule.

Harassé, moqué, irrité, le prince de Galles rencontra pourtant chez lui, sur ses lèvres, ce mot de circonstance pour répondre à son valet de chambre, qui lui dit :

— Son Altesse est aujourd'hui couverte de poussière. ■ — Non. mon altesse est couverte de créanciers. Ajoutons un dernier trait, une dernière scène plutôt à

cet événement de la vie de jeunesse du prince de Galles. Le lendemain, ne prévoyant que trop l'ennui que lui réservaient à Londres des créanciers aussi acharnés, il prit le parti d'aller à Brighton. à son pavillon, ce pavillon devenu aussi célèbre queCarlton-House à Londres, et où il allait une fois par mois méditer sur la fragilité de l'or et la rapidité de l'argent.

Il arrive à Brigthon. Que voit-il au bord de la mer? Ces mêmes créanciers de Drury-Lane et du Parc, tous la ligne à la main, péchant avec un respect profond, protestant par leur présence de leur invariable attachement envers un prince dont il leur est tout à fait impossible de se séparer.

— Allons! s'écria le prince avec amertiinn'. le sort en

est jeté : je me marierai 1 oui. je me marierai!... C'est là ce que vous voulez ? Je me marierai ! je me marierai ! je me marierai !...

Les échos de Brigliton répétèrent : c Je me marierai ! »

(( Son Altesse Royale, dit Croly, l'historien impartial du prince de Galles, au chapitre intitulé Mariage du prince, avait souvent déclaré qu'il n'échangerait pas sa liherté pour la plus helle femme du monde, et il avait surtout manifesté son dédain pour ces mariages de princes qui se contractent sans le bon plaisir des deux parties. »

Ce trouble moral s'étendait au delà de l'esprit préoccupé du prince. A la nou\elle de son mariage, tout le monde féminin fut jeté dans la plus profonde confusion.

Toute la fashion fut émue. S'il reste encore quelque influence chez les femmes, on peut dire qu'elle n'est pas le plus faiblement du monde à comparer à celle qu'elles exerçaient il y a cinquante ans. Les journaux du temps représentent les dames les plus haut placées rêvant les plus hautes alliances, les mères pour les filles, les filles pour elles-mêmes.

Londres voyait briller alors une constellation de femmes supérieures. La duchesse de Devonshire soutenait l'éclat d'un long règne par son élégance et sa rare perfection. La duchesse de Gordon, magnifiijuenient belle dans sa jeunesse, était devenue un bel es[)rit depuis que sa beauté avait cessé de ravir les veux. La duchesse de Rut-

CEORIJKS ni. 177

iand. surnomméo la rose cV Angleterre , était, malgré beaucoup de printemps, la plus adorable femme de la cour : the loveliest woman of the english court.

Au bruit du mariage du prince avec une dame plus haute que les plus hautes, il se fit comme une révolution parmi ces belles impératrices.

D'autres rivalités dun rang inférieur et d'un mérite plus contestable eurent de justes raisons pour s'alarmer. Toutes se liguèrent pour conspirer contre le repos et la dignité de la digne princesse de Galles.

Tout semblait contraire, on le voit, à cette union.

Parmi les innombrables rumeurs qui flottaient dans Tatmosphère des cours, celle d'une passion déjà éprouvée par la princesse pour un personnage attaché au service du duc son père se répandit et s'accrédita.

La lettre suivante, tombée malheureusement dans le courant de la publicité, fut l'aveu de cette mystérieuse inclination : elle est adressée par Caroline de Brunswick, elle-même, à une dame allemande qui habitait Londres. Voici cette lettre :

« Je vais me marier avec mon cousin, le prince de Galles. Je l'estime pour sa générosité et d'après ses lettres, qui toutes attestent un esprit cultivé. Mon oncle est un excellent homme et je lui suis tendrement attachée; mais je sens avec cela que je ne serai jamais heureuse. D'ailleurs, je suis à me dire bien souvent : Non! non! je ne puis pas aimer mon futur époux avec ardeur. On ma empêchée de jJosséder F homme de mon choix, d am debarred from possessing the man of mij choice). Mais je me résigne. J'étudie attentivement la langue anglaise que je sais, mais que je voudrais parler avec facilité. Je ta-

178 (iEORGES m.

clierai de rendre mon mari heureux et de me le rendre favorable, puisque le sort veut (jne je sois princesse de Galles! »

<( Que cette lettre soit ou non authentique, dit Croly. il n'est pas moins vrai qu'elle est la peinture vraie de l'esprit de la malheureuse princesse. La perplexité du prince, pour être moins publique, n'était pas moins soupçonnée, et, tout balancé, on peut dire que c'est bien inconsidérément qu'on eût envié les pompes et les honneurs de deux êtres placés en apparence au sommet de la cime dorée de la prospérité... »

Cependant le bon naturel du prince le ramena bientôt à se soumettre à la nécessité, tout comme l'eût fait un philosophe. Le portrait de la princesse lui ayant été offert, il exprima très-ouvertement le prix qu'il y attachait. Il montra un jour ce portrait à 1 un de ses intimes amis en lui demandant : « Qu'en pensez-vous'.' » La répons» fut : « 11 me donne l'idée d'une très-belle femme. » Après un moment de silence, le prince de Galles reprit : « Lennox et FitzroN, qui l'ont vue, m'ont assuré que la princesse était encore plus belle que son portrait. »

Les journaux, qui recueillent les faits, et sans eux les faits périraient vite dans l'oubli, donnent de longs détails relatifs au mariage royal, et sont encore pour l'histoire la meilleure autorité à invoquer, l'n de ces jouinaux disait : a La princesse Caroline de Bruns^^ick, à laquelle Son .Altesse Royale doit dans peu donner sa main, est âgée de vingt-cinq ans, et toute sa personne est d'une perfection exquise. La princesse de Galles (nous pouvons lui donner maintenant ce nom) passe pour la medleure joueuse de harpe parmi les iViniilles rivales du cnnti-

(JliORGES ni. 179

lient; et, comme le prince est passionné pour la musique, il est de raison que la plus parfaite harmonie rè^no toujours entre eux. »

Nous laissons à la muse de l'histoire ce pitoyable calembour que nous ne lui envions pas.

Carlton-House, déjà splendide, fut disposé avec toute la magnificence possible pour la n.^ceplion du couple royal. Nos lecteurs se feront une idée de la richesse de ce palais quand ils sauront que le cabinet de toilette de la princesse seulement coûta vingt-cinq mille livres. (Six cent vingt-cinq mille francs ! )

(( La taille de la princesse, dit Croly, était moyenne et d'une remarquable él(igance; ses yeux pleins d'intelligence, ses dents blanches et régulières. Sa chevelure, brune et abondante, était arrangée dans un style simple et charmant. Sa manière de s"habiller était également pleine de grâce : il était donc hors de doute qu'à son arrivée à Londres elle deviendrait le modèle et le miroir du goût, n

Le discours du roi à l'ouverture de la session (1795) porta enfin à la connaissance des chambres le mariage du prince.

« J'ai le plus grand plaisir, dit Sa Majesté, à vous annoncer l'heureux événement de la conclusion du mariage de mon lils, le prince de Galles, avec la princesse Caroline, fdle du duc de Brunswick. Les preuves constantes de votre affection pour ma personne et ma famille me donnent la persuasion que vous prendrez part aux sentiments que j'éprouve, dans une occasion si chère à mon bonheur dynastique, et que vous me donnerez les moyens d'établir l'héritier de la couronne de ce royaume d'une manière digne de sa naissance ei de son rang. »

En attendant la réponse du parlement, rendons nous à la cour de Brunswick, où la joie de ce mariage n'était pas partagée au même degré par la future, jeune princesse à l'âme franche, au cœur indépendant, à l'imagination romanesque, n'ayant pas attendu l'heure indiquée sur le froid cadran de la politique pour aimer et pour s'entendre dire qu'on l'aimait.

A la cour de ses aïeux, comme à celle de son père, il y avait toujours eu des officiers de la maison d'Angleterre, la maison de Brunswick et celle d'Angleterre s'épousant trois ou quatre fois au moins par siècle. Ces officiers allaient d'une cour à l'autre comme des courriers d'amitié : on les employait à des services d'affection. A l'époque où la princesse Caroline de Brunswick fut demandée en mariage par le prince de Galles, on remarquait à la cour de Wolfenhûttel un jeune officier irlandais, appelé tout simplement le capitaine Manby. Il était là comme vingt autres capitaines de son pays, si spirituel et si pauvre. Mais la fortune d'un Irlandais, c'est sa bonne humeur, son insouciance et son éternelle jeunesse de cœur. Cette insouciance, cette bonne humeur, relevées par un beau visage, quelque poésie, un peu d'audace et beaucoup de bonheur, attirèrent l'attention de la princesse. L'histoire n'en dit guère plus long au sujet des amours du capitaine Manby et de la princesse Caroline avant le mariage du prince de Galles : elle en dit un peu plus ensuite, elle en dit beaucoup trop peut-être.

Quoi qu'il en soit, la veille solennelle du jour où la princesse Caroline devait, en présence de toute la cour de son père, dire oui à son père et oui à la cour: oui, je consens à aller à Londres ; oui, je consens à épouser le prince de Galles, crac! la princesse disparut. Elle dispa-

riil au point du jour comme disparut Juliette, comme disparaissent les jeunes filles qui ne sont pas princesses, mais qui ont les yeux près du cœur, les pieds près d'une belle campagne ouverte à la fuite. L'alouette chantera éternellement! et la race des Manby et des Roméo est éternelle aussi sous les balcons. Faites-en votre deuil, pères bourgeois, pères ducaux ou pères couronnés !

On ne vit pas non plus ce jour-là à la parade le capitaine Manby. On ne les chercha pas tous les deux : on dit cependant qu'ils étaient ensemble, lui. le jeune capitaine irlandais au front blanc, elle, la fraîche Allemande aux bras roses. Se dirent-ils, avec cette blonde naïveté de vingt ans: Que nous importe l'opinion! Courons le monde, allons par delà les bois, par delà les mers, par delà les prés, par delà les contrées, et puis reposons-nous sur nos cœurs ? N'est-il pas à craindre qu'ils se soient reposés sur leurs cœurs avant ce long voyage?

Ah ! l'on fut bien inquiet à la cour de Brunswick, ce jour-là, sans qu'on osât se l'avouer, car les ambassadeurs de la cour d'Angleterre, les demoiselles, les dames d'honneur de la cour de Saint-James étaient arrivés à Brunswick. On inventa mille raisons, mille prétextes, pour expliquer l'absence de la princesse Caroline. Une indisposition... elle gardait In chambre... elle était en méditation... en prière...

Ailleurs, on sonnait la trompe dans les ravins, on remuait la forêt, on battait les taillis, on dirigeait en tout sens des courriers en bottes longues pour rencontrer, pour ramener la princesse à la cour.

On était au printemps. 11 y avait d(''jà de l'herbe sur les petits chemins, des feuilles aux branches, des abris

182 CEORGES III.

pour les oiseaux bleus et pour les amants. Petits chemins, feuilles, abris, oiseaux lileus. avez-vous vu nos amants? Le capitaine Manbv. que dit-il? La princesse Car<»line, que fait-elle? Maisesl-elle encore princesse, n'e.stelle pas déjà bergère? Fragilité des dynasties! Mais, capitaine, arrêtez! mon brave capitaine, arrêtez donc! arrêtez! — la monarchie anglaise attend un héritier... elle n'attend rien de vous... Oh! n'emportez pas notre princesse.

Ah! Ton était bien inquiet à la cour de BrunsAvick. Mais le soir aussi comme on fut gai! La princesse était retrouvée. Où, par qui, comment avait-elle été retrouvée? On ne l'a jamais su, peut-être ne le saura-t-on jamais.

Enfin elle t'-tait retrouvée.

On se bâta : on mit des dentelles sur la princesse, on lui mit des diamants, ces diamants gros, jaunes, stupides, mais sans prix, qui servent à toutes les fiancées de.s rois ; on essuya ses beaux yeux fatigués, car peut-être tout ceci n'était ([u'un rêve ei n'avait-elle vu qu'en dormant le beau capitaine Manby, le joli printemps, les oiseaux bleus.

Ensuite son père la prit par la main et la conduisit à une des dames d'honneur de la cour d'Angleterre, à la première de toutes, la première en dignit('' comme en souveraineté de distinction et de beauté.

« Les deux jeunes femmes, dit Croly. .-«e regardèrent cinq minutes sans pouvoir se faire un salut, sans pouvoii' échanger un seul mot. la main dans la main, pâleur contre prdeur. »

La femme qui fascina à première vue d'une si étrange et si triste façnn la jeune princesse, on l'a déjà nommée.

GEORGES ill. 18.'

c'était la comtesse de Jersey, une des niaitressos du prince de Galles.

Enfin, la princesse Caroline de Brunswick, dominant >a suffocation, se retourna mélancoliquement vers la duchesse sa mère, et lui dit avec autant de douleur que d'imprudence, caria comtesse pouvait savoir l'allemand :

Ich hin verloren ! — '( Je suis perdue! »

'( Enlin, dit Croly, qui devient maintenant l'historien de la princesse au même titre que celui du prince de Galles, enfin la princesse quitta Brunswick, suivie d'une escorte et des principaux personnages de la cour. Ceux qui veulent lire l'avenir dans les présages n'eurent pas lieu d'y voir pendant ce voyage des signes de joie. Peu de jours après son départ, la princesse fut obligée de s'arrêter à cause d une indisposition de sa mère, la duchesse de Brunswick, qui avait voulu l'accompagner jusqu'au port où elle s'embarquerait pour l'Angleterre : c'était Helvoetsluys ; mais avant qu'elle fût arrivée à Osnaburg, il fallut changer cet itinéraire, la flotte anglaise ayant quitté les côtes de la Hollande. Elle n'avait d'autre parti à prendre que de rester dans le Hanovre. Enfin l'escadre se rendit à Cuxbaven. où la princesse s'embarqua, après avoir passé trois mois, trois mois d'un hiver allemand î a (jerman ivinter, dans son voyage. A la vérité, continue le véridique historien, ce voyage fut pour elle un échantillon de l'inclémence de notre climat : les

brouillards, les ouragans, les tempêtes, rattendaient sur les bords de rAngletcrre. »

Le yaclit royal, tout d'ébéne, de velours et d'or, que montaient la future princesse de Galles et ses dames d'honneur, en tète desquelles brillait lady Jersey, était commandé par le capitaine Pôle, jeune officier de marine d'une grande distinction, protégé à la cour, bien noté à l'amirauté.

On sait avec quelle prudence, quel soin, quel tact délicat cette administration sait choisir les marins appelés à l'insigne honneur de conduire les vaisseaux officiels qui vont chercher au delà des mers les filles des rois pour en faire des reines, et les promener plus tard de golfe en golfe, d'île en île, dans les loisirs dorés de la belle saison.

Brave, éclairé par de longs voyages, homme à la fois de guerre, de science et de courtoisie, marin d'élite, main de fer s'assouplissant sous un gant blanc, le jeune capitaine Pôle joignait à ces qualités, si rarement associées, une ligure charmante, une taille comme jamais Brummel, cet autre ami du prince de Galles, n'en eut une pour porter un habit à la mode ou un costume militaire. Ses yeux bleus sous de vivaces cheveux blonds, ses belles dents à travers lesquelles les paroles de commandement, 1 les expressions nobles et les réparties délicates se croisaient sans cesse; sa philosophie mélancolique, celle qui est assez particulière aux gens de mer, si habitués aux péripéties de la destinée, ne manquèrent pas d'attirer l'attention de la princesse, et l'attention de la princesse, à son tour, ne manqua pas d'attirer celle de lady Jersey

Par un trait de caractère, distinct chez Caroline comme chez un très-grand nombre de femmes, la jeune prin-

<iEORGKS 111. 185

cesse se plaisait beaucoup plus dans la société des lionniies <|ue dans celle des personnes de son sexe. Elle aimait à s'instruire, au milieu de ces conversations qui remplissent les vides de l'existence, si nombreux dans le rang élevé ovi elle était née. Un peintre, un sculpteur, un écrivain illustre, un savant, la trouvaient toujours ravie de les entendre, heureusedelesaccueillir danssa familiarité.

<Jue de charmantes heures, les meilleures de sa vie peut-être, elle passait sur le yacht royal à écouter, assise et émerveillée, les récits du jeune capitaine qu'elle avait, peu à peu, pris en si bonne et si franche affection! 11 disait simplement, avec le naturel familier aux marins, ses longues traversées, ses souffrances dans les pays qui tuent, les uns avec la chaleur, les autres avec les fruits, les autres avec leurs nuits trop fraîches.

Lady Jersey aussi écoutait toujours.

Une fois, le capitaine Pôle décrivait le mal du pays, ce mal doux et terrible,, qui commence par vous arracher une larme, qui vous arrache ensuite un soupir, puis la vie. Il disait ce qu'on éprouve de douleur dans tout ce qu'on n'a plus, avec tout ce qu'on a laissé làbas, là-bas sous cette étoile, derrière ce nuage, au-delà de ces rideaux de montagnes. Le cœur se gonfle, les yeux se mouillent, les lèvres palpitent au toucher d'une fleur qui rappelle une fleur du pays; au son d'une voix qui vous frappe l'oreille et qui vous rappelle une voix du pays ; à l'éclair fugitif d'un regard qui vous rappelle un regard laissé au pays; au murmure du vent, au chant d'une femme qu'on ne voit pas, qui est derrière les rideaux de soie bleue de son balcon et qui vous rappelle. . Mais tout vous rappelle le pays loin du pays, et ces clic»ses, ces sentiments, ces souvenirs, ces nuances, ces cou

180 UEOKGBS 111.

leurs, frères et sœurs pleins de mystères des sœurs el des l'réres qui nous attendent sur le rivage du retour, qui sont eux-mêmes peut-être ces choses qui nous suivent partout : tout cela, disait le capitaine Pôle, fait languir, pâlir, dessécher et mourir.

La princesse porta rapidement son mouchoir à su? yeux, se leva, voulut marcher un instant sur le pont. Lady Jersey se leva en même temps pour offrir l'appui de son bras à la princesse. Elle avait déjà pris celui du capitaine Pôle.

Lady Jersey déchira le bout de ses gants avec ses dents; mais la morsure se termina par un sourire de résignation.

Lady Jersey commençait à comprendre que ce caractère si noble et si bon avait son iniluence sur les hommes, (jui tous n'aiment pas autant que les femmes le croient la supériorité de l'intelligence, même lorsque la supériorité de la beauté la rehausse. Cette bonté native effrayait lady Jersey ; la bonté est l'eau bénite qui met en fuite les 'Uables de l'enfer social que nous peuplons.

La fière comtesse craignait cet ascendant de douceur sur le prince, qui n'en avait pas encore fait l'épreuve même avec mistress Fitz-Herbert, car la bonté chez cette épouse de la main gauche était pour ainsi dire une condition forcée, placée par sa naissance si au-dessous de celui qui avait daigné l'aimer. Sa bonté était le fait naturel de son humilité. Mais dans la princesse de Galles, dans l'égale du prince, une pareille perle cessait d'être un ornement pour être un attribut ; là cette bonté, ce dia-^ niant au front ne disait qu'une bourgeoise au bal ; ici il voulait dire, au milieu d'une couronne : je serai, je suis la reine.

Ainsi forte et puissante contre la raillerie, contre l'es-

prit, contre la beauté, contre la coquetterie, contre tout, lady Jersey sentait sourdement qu'elle était impuissante contre la bonti". Elle se révoltait d'avance contre cette souveraineté dont elle n'avait eu jusqu'alors aucune idée: sonveraineté sans armée, sans glaive, sans bouclier; souveraineté des anges, qui n'ont qu'à se montrer pour renverser de leur foudro\ nnte placidité les légions de démons, eux qui ont pourtant des cornes, des griffes, lies langues rougies, des flammes et du feu.

Ce sont ces entretiens à l'ombre des voiles et au bruil des vagues qui abrégeaient pour la princesse les longues nuits d'une traversée qui menaçait de n'avoir pas de fin par la contrariété des vents, la multiplicité des relàclies et les obstacles d'une saison rigoureuse.

— Si nous naufragions ! s'écria un jour la princesse ; car les princesses peuvent naufrager comme de simples bourgeoises, n'est-ce pas capitaine?

—Absolument comme de simples bourgeoises. mad;i me.

— Que dirait-on à Londres ?

— Que dirait-on partout, madame? répondit la comtesse de Jersey.

— Ce serait nouveau, continua la princesse.

— Trop nouveau, ajouta le capitaine Pôle, trop nouveau, madame.

— Voyez-vous, poursuivit la princesse; on nous attend un mois, deux mois, un an... Nous attendrait-on un an? Enfin admettons; on nous attend un an, rien... Ou parcourt les golfes, les baies, l'entrée des fleuves. Enfin un jour, en ouvrant un turbot, on trouve...

— Permettez, interrompit la comtesse, il n'y a pas de turbot assez grand pour contenir une princesse allemande, si svelte qu'elle soit.

La princesse qui n'était pas svelte, et elle le savait, sourit doucement et continua ainsi sa phrase coupée au passage par le tranchant de la langue de lady Jersey.

— Enfin, un jour, en ouvrant un turbot, on trouve ce portrait du prince de Galles, ce portrait gracieux qu'il

■m'a lui-mî'ine envoyé et qn"un turbot pourrait fort bien avaler, quoiqu'il soit enrichi de perles et de diamants.

Et la princesse approcha d'un falot, qui éclairait la dunette du yacht royal, un riche médaillon qu'elle remit dans son corsage après l'avoir fait admirer au capitaine Pôle.

La comtesse contint sa jalousie, et, changeant de propos :

— Mon Dieu ! dit-elle, on ne naufrage pas tous les jours, mais on est souvent pris par les corsaires.

— La perspective n'est guère plus riante, répondit la princesse; de vilains pirates qui ont les mains sales, qui vous prennent, qui vous vendent...

— Mais c'est romanesque, dit la comtesse : on a du moins une fois dans sa vie l'occasion réelle de savoir ce qu'on vaut en argent.

— Je voudrais bien savoir combien on me vendrait, dit naïvement la princesse.

Le capitaine Pôle allait dire probablement un prix fabuleux...

La princesse l'arrêta.

— Je fais une réflexion, dit-elle vivement, c'est que si l'accident arrivait, si nous étions pris par des corsaires turcs, je serais vendue infiniment plus cher que vous, chère comtesse.'

— Mais, madame, dans tous les pays du monde vous seriez vendue à un prix plus élevé que moi.

— Parce que je suis princesse?

— Non, madame, parce que vous êtes plus belle.

GEORGES m. 189

— Eh bien ! vous vous trompez, comtesse : c'est parce que je suis plus grosse que vous. De tous temps les Turcs ont préféré l'embonpoint. Oh! vous n'allez pas me disputer cet avantage; si j'admets avec vous qu'un turbot nait pas assez de capacité pour me contenir, admettez avec moi, du moins, que je suis plus grosse que vous.

Ce coup d'éventail donné par la modestie à la comtesse de Jersey, qui avait raillé une minute auparavant la taille moins déliée de la princesse, effleura la joue de la mordante dame d'honneur.

— Capitaine, reprit la princesse, avez-vous jamais été capturé par les corsaires ?

— J'ai cru l'être une fois.

— Comment! vous avez cru l'être!... dites-nous hien \'ite...

— La nuit est bien avancée, fit remarquer la comtesse do Jersey; Votre Altesse ne désire-t-elle pas aller se reposer ?

— Oh! non, j'ai le désir d'entendre le capitaine Pôle, s'il veut toutefois nous raconter...

— Nous revenions de Bombay, où nous avions porté (les troupes pour remplacer celles qui avaient été tuées...

— Par la guerre?

— Non, Altesse, par l'eau-de-vie et le rhum. Nouslongions le golfe d'Omna. J'étais de quart...

— Pardon, capitaine.

— Être de quart veut dire veiller...

— Ainsi, capitaine, je suis de quart en ce moment?...

— Vous êtes de quart, Altesse.

— Merci, et continuez.

— Quoique la nuit ne fût pas aussi sombre que celleci , j'y voyais à peine à quelques brasses autour du na-

vire. Les effets de lune trop ardents, sur la mer des Indes, produisent une fumée obscure qui équivaut presque à l'obscurité plus réelle de nos mers froides. Je veillais et je sommeillais, comme il arrive toujours aux officiers quand la manœuvre ne demande pas une trop grande vigilance. Mais je crus rêver tout à fait, lorsque je vis trois longues voiles raser les tiancs de notre vaisseau , trois voiles attachées à de longues antennes de bambous comme en ont les barques malaises. Immédiatement et avant de pouvoir jeter un seul cri, ces antennes s'abaissèrent par leur pointe comme des lignes de pêche, et le long de cette escarpolette descendirent cinquante fantômes vêtus de blanc.

— Ah! mon Dieu ! qu'était-ce donc? s'écria la princesse. Cinquante fantômes !

— Ils avaient l'air de descendre de la lune.

— Ils se jettent sur vous, vous font prisonnier, égorgent l'équipage...

— Non , madame , ils passent devant moi en silence . me regardent avec leur teint bistre et leurs yeux...

— Terribles?

— Non, madame, fort mélancoliques, au contraire...

— C'est effrayant ! c'était peut-être l'àme des gens qui ont naufragé dans le golfe Persique?

— Non, madame la princesse.

— Et que vous dirent-ils ensuite, car ils durent iinir par parler? demanda lady Jersey.

— Us ne me parlèrent pas, car ils avaient tous la langue coupée. J'appelle le capitaine...

— J'aurais appelé au secours ! dit la princesse.

— Tout l'équipage entoure mes fantômes, et l'un d'eux, qui avait été employé dans quelque factorerie anglaise ;"i

Aden, parvient à écrire sur une feuille de papier que lui et ses compagnons sont des criminels de Mascate condamnés à périr d'abandon sur les flots, après avoir eu I langue coupée.

— Les malheureux î

— Le vent , quelque tempête , les avait poussés, jetés sur nous à vingt lieues de la côte, et nous étions libres, ajouta le fantôme, de les tuer...

— Ce que vous ne fîtes pas, j'espère!

— Nous les débarquâmes au Cap , où des sociétés de bienfaisance se chargèrent d'en prendre soin. Voilà la seule fois. ..Ah ! mais j'oublie de vous dire, s'interrompit le capitaine Pôle avant d'achever, un incident de cette rencontre des corsaires-fantômes. Me croyant perdu, j'avais vite envoyé chercher par un matelot deux bouteilles que je tenais toujours prêtes pour les cas périlleux.

— Deux bouteilles!

— L'une était pleine de vieux rhum ; l'autre, qui était vide, renfermait sur une feuille de papier mes adieux à ce que j'avais de plus cher au monde. J'allais jeter les deux bouteilles à la mer...

— Je ne comprends pas pourquoi vous aviez lié une bouteille de rhum...

— Pour engager celui qui trouverait aussi l'autre à boire cette bouteille de rhum en récompense du soin qu'il mettrait à porter mes adieux à leur adresse...

— Qui étaient adressés, dit en souriant la princesse, à votre mère?...

— Non, madame la princesse.

— A votre soMir? ajouta lady Jersey.

— Non, madame, à mon meilleur ami, à mon camarade d'étude, à un officier comme moi, au capitaine Manby.

— Au capitaine Manb}- !

La princesse s'était traliie par cette exclamation.

— Vous le connaissez!... vous connaissez...

— Si maintenant Votre Altesse allait prendre du repos? dit lady Jersey en offrant son bras à la princesse.

— Oui... venez, comtesse, venez.

— Ahl... le capitaine Manby et le capitaine Pôle, murmura lady Jersey en saluant de la tète le jeune commandant du yacht royal. Deux capitaines 1... c'est bien...

« La princesse, nous apprend Croly, mit pied à terre à Greemvich après une courte station dans la maison du gouverneur, sir Hugli Palliser. Elle arriva à Londres, accompagnée de ses dames d'honneur. Les routes étaient couvertes de peuple, qui faisait retentir Tair de ses acclamations, et ce cortège triomphal l'accompagna justfu'à ses appartements de Saint-James. »

Le prince de Galles, toujours fidèle à la courtoisie, l'attendait avec toute l'impatience d'une ardeur amoureuse. A son arrivée, il la complimenta sur son intelligence de la langue anglaise, et lui demanda la permission de dîner avec elle. Le soir même, la famille royale se présenta, et le roi lui fit ses chaudes félicitations. On ne se retira qu'à minuit.

Son Altesse Royale neut que trois jours pour faire .sa cour à la princesse, et même le troisième il fut appelé à .Saint-James... pour se marier!

La fiancée se montra littéralement cachée sous les diamants, une petite couronne au front, et accompagnée de quatre demoiselles nobles : lady Mary Osborne, lady Charlotte Spencer, lady Caroline Villiers et lady Charlotte Legge. Le prince vint, avec l'ordre de la Jarretière, suivi de ducs non mariés, Bedford et Roxburg. Quand

GEORGES m. 190

l'archevêque adressa au roi la question d'usage : « Veuxtu donner cette femme à cet homme? » Sa Majesté courut à la princesse, la prit affectufusement par les deux mains, et la remit à son mari.

Mais voici un cérémonial d'une nature moins gaie : Le prince avait consenti à se marier sur la promesse expresse et formelle qu'il serait déchargé de ses dettes.

[.'état de ses dettes fut mis sur la table de la Chambre des communes.

Croly, épouvanté du chiffre, s'écrie : — Il était formidable ! It luas formidable !

DeUes de diverses natures avec leurs intérêts. 500,571 1. ig ■;. I d

Billets de commerce non payés 89,745

Autres billets de commerce et frais d'installation depuis le 10 octobre 1794 jusqu'au 5 avril 1795 52,575 5

En français, seize millions cent soixante et douze mille deux cent cinquante francs. Nous négligeons les centimes.

L'excuse à cette dette colossale était en ceci que Son Altesse Royale n'avait pas la conscience de ses dépenses, et n'en avait pas probablement plus profité que le premier gentilhomme venu qui avait dépensé dix fois moins.

Il fut assailli par une foule d'individus qui le pillèrent, et dans son rang il ne pouvait guère se rendre compte du brigandage dont il était victime. Citons un seul exemple de cette magnifique spoliation :

Le mémoire seul de son maréchal-ferrant, de ce fameux maréchal, l'auteur de la conspiration des créanciers, l'homme de Drury-Lane et de la cavalcade au Parc, son mémoire pour soins donnés aux chevaux et ferrements, s'élevait — aucune postérité ne le croira — il

s'élevait à quarante mille livres.— Toujours en français: un million. La phrase anglaise est d'un comique admirable dans Croly, et vaut la somme: a For liorsc medirine — pour médecine des chevaux! »

Ce n'est pas tout. Le roi fut encore obligé d'envoyer un messager aux Chambres pour les prier de lui faciliter les moyens de former l'établissement des nouveaux mariés, ajoutant cependant que le point essentiel était de dégager d'abord le prince de l'embarras de ses dettes.

Malheureusement les temps n'avaient jamais ét(' plus difficiles pour une pareille demande.

On était en guerre avec la France; on avait sur les bras la charge des Bourbons; les mauvaises doctrines, portées, répandues par le souffle triomphant des arnK'es de la République, s'insinuaient dans le corps social anglais.

Aussi les débats furent-ils pleins d'acrimonie au Parlement.

Le duc de Clarence, qui n'avait pris jusqu'alors qu'une faible part aux questions politiques, s'écria avec beaucoup de noblesse que cette publicité, ces contestations, étaient chose déplorable: qu'elles exposaient une femme digne du plus grand intérêt (la princesse de Galles) à demander de retourner dans sa famille.

— Que doit-elle penser d'être reçue au milieu de pareilles circonstances, quand elle avait droit à ce que luut, autour d'elle, fût grand comme sa position en Allemagne et celle qu'on l'appelait à occuper en Angleterre?

La princesse elle-même, peu faite à une pareille conduite envers les cours souveraines, déclara qu'elle aimerait mieux vivre de pain et d'eau, dans une chaumière, que de subir le sort de la famille royale, et particulièrement celui qu'on faisait à son mari.

GEORGES III. l'JÔ

Enlin le [)iiiii-e de Galles lui-même inteivint, et [uir rurgane du solliciteur général il déclara qu'il ac([uiesrait à quelque arrangement (jue ce fût, qui concilierait ses intérêts avec l'estime qu'il se devait à lui-même. Du reste il était entièrement disposé à faire dans sa maison toutes les économies nécessaires.

On paya : on prit neuf ans pour arriver à une complète liquidation. Mais enfin on paya.

Ce laborieux mariage est donc fait ! ce mariage, dernière ancre de salut dun peuple de créanciers; ce mariage, désespoir de vingt ministres; ce mariage, qui a coûté la raison ou le reste de la rai.son à un père; ce mariage, éternelle causerie des femmes anglaises, vieilles, jeunes, belles, laides, obscures, illustres, bonnêtes ou dépravées; ce mariage qui, dans quelques mois, dans quelques \ouy>, dans quelques heures, va devenir le scandale de l'histoire et la honte indélébile de la famille régnante.

Quarante-sept voitures se dirigeaient vers Carltonllouse à la suite de celle du prince.

Dans la première étaient le prince et la princesse de Galles.

Dans la seconde, lady Jersey, dame d'honneur de la jeune mariée.

Dans la troisième, triste, modeste et obscure, était mistress Fitz-Herbert, la vraie, la légitime femme du prince. On pleurait dans cette voilure.

Dans la quatrième était mistress Uobinson. la belle actrice de Drury-Lane. On raillait et Ton riait dans cette voilure.

Puis dans quarante-trois voitures de place venaient processionnellement tous les créanciers du prince, le mare-

ciial-ferranl en tète, et (\m, tous, n'ayant pas encore ôté payés, voulaient, sous prétexte de faire un cortège d'honneur au prince, bien et dûment se convaincre qu'il allait couronner Tacte de mariage.

Ils avaient leur quittance à la main.

Il est d'usage, dans l'histoire des passions que l'écrivain juge dignes d'être retracées, que la plume s'arrête avec respect devant le seuil nuptial et se repose jusqu'au lendemain. Cette chaste station est comprise par les intelligences littéraires les moins délicates. Le secret de tout dire dans cette circonstance particulière ne serait pas celui d'ennuyer, de froisser, de déplaire, mais défaire rougir le front sévère du lecteur.

Nous sommes pourtant forcé de tout dire, sous la réserve difficile et parfaitement acceptée de n'aller que jusque où les nécessités du récit le commanderont. Il ne s'agit point ici, qu'on y songe, de la petite pudeur du roman, qu'on satisfait avec des points : il s'agit de bien montrer, de faire toucher au doigt, les premiers lils d'une trame sur laquelle vont courir en traits de feu des faits et des personnages éblouissants de curiosité, d'audace et de cynisme. Sans ces préparations, l'obscurité étoufferait les tableaux qui vont se succéder, l'intérêt disparaîtrait dans une lacune sans fond. Au reste, un écrivain qui s'écoute peut dire ce qu'ont osé dire en plein tribunal, en plein univers, des avocats célèbres, des pairs] * lustres, et qu'a fait dire lui-même un roi d'Angleterre.

GEORGES ni. 197

l'eu à peu le cortège (riionneur du prince et fie la princesse se retira, et il ne resta à Carlton-lluuse que les personnages choisis pour présider au coucher des nouveaux mariés. Ceux-là même s'écoulèrent quand leurs fonctions réglées par l'étiquette furent épuisées. Le prince fut laissé seul; la princesse Caroline, qui se serait volontiers privée de l'assistance, fut obligée de garder auprès d'elle jusqu'au moment suprême la comtesse de Jersey.

La princesse Caroline venait de quitter, il y avait à peine trois mois, une cour paternelle, une maison patriarcale, où le bonheur, le calme, la tendresse, le plaisir de l'étude, remplissaient ses journées. Que rencontrait-elle à la cour de Saint-James comme compensation à ces félicités douces et régulières? La folie d'un vieux roi, la froideur d'une reine-mère contraricie de n'avoir pas choisi une autre bru, le plus hardi libertinage dans son mari, la haine dans tous les mouvements et toutes les paroles d'une lady Jersey, l'intrigue, l'hypocrisie, la malveillance partout ; partout, parce que la reine-mère avait ses créatures qui pensaient comme elle ; lady Jersey, ses courtisans, ses adorateurs, ses amants, qui répandaient son envie au loin et la semaient à toutes les profondeurs.

Les pleurs que répandait la princesse ne ruisselaient Jonc pas sans cause à travers ses riches dentelles, ses lœuds de perles, ses torsades de diamants et les splenleurs indescriptibles de sa robe.

Mais robe, dentelles, diamants, perles, se détachen t déjà ous les doigts frémissants de la comtesse de Jersey. Cette louleur lui ravit l'àme; c'est la source qui s'ouvre; elle le tarira jamais! Elle s'y baigne, s'y plonge, s'y rajeunit. 111e souffre, elle aussi, de préparer de sa main jalouse

198 GEORGES lll.

cette loyauté ([irdlc écrasera, mais qu'elle u"a pas pu ciiipèclier. Elle la tuera,, mais elle existe, elle est là! On la délie avec des armes ausoi bien trempées que les siennes : avec la beauté, la jeunesse, la grâce, l'intelligence et la iierté du sang. Vingt rameaux de bougies portées par des branches d'or éclairaient somptueusement cette scène si chatoyante pour le pinceau du peintre, ^i instructive et si désolée pour le moraliste (jui passe sur ce.splendeurs factices et va droit au cœur, celte caverne sombre.

— Pourquoi ces larmes une pareille nuit'.' dit lady Jersey en arrachant un épi d'or courbé sur le Iront rêveur de la princesse.

— Je ne sais... balbutia Caroline, je ne sais...

— C'est que vous ne savez pas votre bonheur.

— Mon bonheur'. — commence- t-il? linit-il?

— Il commence, madame. Comment en douter.'

— C'est qu'il ne dépend plus de moi; et j'ignore...

— Il dépend de l'homme le plus noble, le plus tendre, le plus gracieux...

— Dites-moi qu'il est bon.

— Je croyais n'avoir pas besoin de vous le dire, reprit la comtesse de Jersey. S'il faut vous convaincre, ce- [tendant...

— Je vous crois madame.

— Non! je veux vous convaincre de sa bonté pour vous, ajouta lady Jersey en dénouant la ceinture moirée d'or de la princesse Caroline. Vous n'auriez pas vécu à la cour, si vous ignoriez que nos jeunes princes ont l'ha^ bitude d'i'couter les premiers caprices de leur cœur avant de contracter une alliance sérieuse, définitive; C'est un tribut qu'il faut payer.

GEORGES m. 190

La princesse porta la main à son front.

— Oh ! c'est bien excusable... continua lady Jersey : jour jeunesse, celle des courtisans qu'on leur donne pour compagnons, les séductions irrésistibles de mille femmes (jui volent autour de leurs désirs... vous savez...

— Oui. je sais... murmura la princesse, je sais...

— Alors, vous savez aussi que le prince de Galles, aujourd'hui votre auguste époux.. . Est-ce que la chaleur répandue par ces bougies vous incommoderait"?

— Non, madame, non.

— Faut-il en éteindre quelques-unes?

— Je vous en prie... laissez?...

— Alors, disais-je, \ous savez que le prince de Galles a eu... mais vous allez rire.

La princesse était loin d'être disposée à rire.

— Le prince de Galles, à seize ans, ressentit une passion, mais une pas.-^ion folle pour la nièce de son professeur de grec. Oh! ce n'était rien! cependant la nièce... On fut forcé de faire partir cette petite imprudente pour le continent. Le prince vous dira lui-même...

— Je ne crois pas, interrompit la princesse en tournant la tête avec tristesse.

— Après tout, cette frivolité, continua lady Jersey en ouvrant le fermoir du gros collier de perles arrêté autour du cou de Caroline, après tout, cette bagatelle n'est rien auprès de la tendre affection qu'il éprouva à Gibraltar, dans sa première expédition navale, pour une ardente Espagnole dont le mari était d'une jalousie... mais d'une jalousie... d'une jalousie espagnole, enfin (1).

(I) CeUe histoire est peu vraisemblable. D'abord le prince est-il jamais sorti de l'Angleterre pour faire un voyage sur mer? En avait-il

— Continuez, dit Caroline, avec un sourire irisé de larmes. Cette histoire m'intéresse beaucoup.

— Elle est à peu près finie, répliqua lady Jersey : un jour que le mari, nommé, je crois, don Padieco, trouva chez lui le prince — il a toujours été d'une imprudence ! — en train de faire la cour à sa femme , il osa tirer un poignard. . Le prince tira son épée... ils sortirent. Ils se battirent au pistolet le soir môme sur les glacis. Le mari fut blessé... la femme, pendant le combat, s'était réfugiée à bord du vaisseau du prince... On a bien assuré qu'elle l'accompagna jusqu'à la Jamaïque . . Je ne le crois pas pourtant. Demandez-le-lui un jour... Décidément, l'air de cet appartement vous incommode. Ah 1 je devine 1 ce sont les Heurs qu'on a placées avec profusion dans ce boudoir... je vais les enlever.

— Ces fleurs ne m'incommodent pas, répliqua la princesse. J'aime beaucoup les fleurs et les histoires espagnoles.

— La troisième intrigue du prince...

— Donnez-moi, s'il vous plaît, mes pantoufles, interrompit sèchement la princesse.

Lady Jersey fut frappée au cœur. Son visage, pourtant, n'exprima rien. Cet endroit est invulnérable à la cour. Sa fierté seule saigna.

— Son Altesse a demandé ses pantoufles?

— Oui, madame la comtesse.

En apportant les pantoufles, lady Jersey continua à dire:

— Eh bien ! madame , la preuve convaincante que le

le droit sans l'autorisation des Cliambres? Cependant lady Jersey cita celle liibtoire. Peul-ùtre ne s'en servit-elle que pour faire naître dil;i jalousie dans le cœur de la princesse Caroline.

prince vous aime, vous adore, qu'il est aussi bon que vous le souhaitez, c'est que non-seulement il a brûlé les cheveux blonds ou noirs, les portraits grands ou petits, les fleurs , les souvenirs de ces premières et fort innocentes amours, mais encore il a perdu, j'en suis sûre, toute mémoire des passions plus vives et plus récentes qui l'occupaient avant d'engager irrévocablement son avenir par son auguste mariage avec vous.

— En vérité! c'est bien de la bonté, dit la princesse en se plaçant devant la glace de la cheminée pour permettre à lady Jersey de la délacer. Le sacrifice me touche.

— Vous méritez tous les sacrifices, madame, car qu'estce auprès de vous qu'une lady Feltham? belle à la vérité, mais vieille déjà ; trente-quatre ans ! — Qu'est-ce qu'une lady Riindell? une brune fort piquante, fort spirituelle , mais aussi fort méchante. — Qu'est-ce auprès de vous qu'une lady Barker? une blonde admirable, chantant ' comme un ange, parfaite si elle n'était boiteuse. Grâce au ciel, vous n'êtes pas boiteuse. — Qu'est-ce encore qu'une lady Durham?...

— Mon bonnet de nuit, madame, je vous prie.

— Quand j'aurai fini de vous délacer, si Votre Altesse le veut bien.

— Tout de suite! je vous prie, madame.

— Il n'est pas d'usage, à la cour d'Angleterre...

— Il est d'usage, à la cour d'Allemagne , de mettre son bonnet de nuit avant de se faire délacer.

— Je me permettrai de faire observer à Votre Altesse que nous ne som-mes pas en Allemagne.

La princesse de Galles se tut; la désobéissance était accomplie. Quelques larmes tombèrent encore en longs sillons de ses yeux sur sa poitrine nue, cette poitrine sur

laquelle lady Jersey aurait voulu pouvoir verser à flots la rire brûlante de toutes les bougies qui illuminaient le boudoir.

— Voilà un nœud bien rebelle ! s'écria lady Jersey en reprenant tranquillement ses fonctions de dame d'honneur. Je ne puis parvenir...

— Eh bien 1 moi, ]\ parviendrai.

Lady Jersey et la princesse poussèrent en même temps un cri de surprise.

La porte du boudoir s'était ouverte ; le prince de Galles était entré.

— Vous !

— Moi-même, comtesse.

— Mais...

— Mais quoi !

— L'usage!.,, le monde!... ma présence!...

— L'usage est d'aimer sa femme ; le monde, c'est ma femme ; votre présence. . . si elle est blessée, retirez-vous !

— Mais qui achèvera de déshabiller Son Altesse?

— Moi.

— La plaisanterie...

— C'est moi qui achèverai de déshabiller ma femme , continua le prince en couvrant de baisers rapides le front et les belles mains de Caroline.

Le sang s'était brusquement retiré des lèvres et des joues de lady Jersey; ses mains étaient froides, elles imprimaient le frisson à toutes les parties dévoilées sur lesquelles elle les posait en essayant encore de résister à l'impatience du prince, qui riait de si bonne grâce que rien ne semblait plus naturel que son action.

— Pourtant, dit la comtesse de Jersey, c'est moi seule qui ai ici In charge...

— Je la prends, je l'achète, votre charge, riposta le prince, qui avait fini par éloigner lady Jersey et par lui prendre réellement sa place de femme de chambre. 11 délaçait la princesse.

Furieuse, mais contenue, lady Jersey se résigna à n'être plus qu'une aide et à enlever les dernières épingles de la princesse. Dans ce travail secondaire 'elle en retira une si maladroitement ou si méchamment qu'elle blessa le prince à la main. Le sang coula aussitôt.

— Mais, comtesse, s'écria le prince avec vivacité, vous êtes d'une pétulance 1 . . .

— Oh! pardon! pardon!

— Vous m'avez profondément déchiré la main !

— Donnez-moi cette main, dit Caroline.

Portant à ses lèvres l'égralignure faite au prince par lady Jersey, elle en attira le sang , tandis que le prince la regardait faire avec une joie charmante, avec le contentement de l'époux enivré de la première bienveillance de l'épouse.

Ce tableau acheva de démoraliser l'esprit et de confondre la raison de l'altière comtesse; il renversa la maîtresse aux pieds de l'épouse.

— Son Altesse n'a plus besoin de mes services? demanda lady Jersey en éteignant une larme de feu au coin de sa paupière indignée.

— Non, chère comtesse, répondit pour la princesse le prince de Galles lui-même.

— Je puis donc me retirer?

— Quand il vous plaira, comtesse, quand il vous plaira.

Continuant ce langage d'abaissement où elle se plai-

204 GliORGES III.

sait, lady Jersey, en se dirigeant vers la porte du boudoir, dit encore :

^Si, dans la nuit. Son Altesse a encore besoin de mes services, elle sonnera.

Le prince riait tout bas de celte rage en finissant de délacer sa femme.

La porte du boudoir allait se refermer derrière lady Jersey; la comtesse outragée ajouta comme adieu, et l'adieu fut terrible :

— Le cordon de la sonnette est à droite dans l'alcôve. Elle disparut.

— Monsieur!... dit presque immédiatement la princesse d'un accent qui changea tout à coup l'empressement du prince en une surprise attentive. 11 y avait de la prière et de l'irrésolution dans ce cri parti de l'àme o\ comme échappé à un long effort.

— Je crois, dit le prince avec sa plus douce voix après quelques minutes d'attente accordées au désir qu'avait paru manifester Caroline de se faire écouter; je crois, répéta-t-il, voyant que sa femme ne profitait pas de cet instant de trêve pour parler, que la nuit est assez avancée pour que nous quittions ce boudoir. Il la prit affectueusement par la main...

— Monsieur!... redit Caroline, je me suis promis devant Dieu de vous dire...

— Il est bien tard , madame, l'interrompit le prince, qui avait trop vu dans sa vie aventureuse des scènes de timidité feinte et des résistances de comédie pour ne pas comprendre les derniers scrupules qu'on lui opposait.

— Oui. je me suis promis devant Dieu de vous dire...

— Demain, ma chère amie, demain nous causerons tout à notre aise.

— Non! s'écria Caroline.

Le prince avait légèrement poussé du pied la porte qui séparait le boudoir de la chambre à coucher, dont les lampes adoucies envoyèrent aussitôt leurs mystérieux rayons, et il voulut entraîner la jeune mariée.

Caroline glissa de ses bras et tomba à genoux sur le tapis.

— Charmant! charmant! pensa le prince, que cette frayeur intéressait beaucoup. Cependant, dit-il sans sortir du cercle de la plus parfaite et de la plus patiente aUention, cependant vous ne passerez pas la nuit sur ce tapis.

Après une nouvelle attente, mais cette fois moins longue que la première, il plia aussi les genoux sur le tapis, et il dit en plaçant la tête de sa femme sur son cœur :

— Voulez-vous que je m'en aille, Caroline?

— Non, répondit tout bas Caroline, non.

— Youlez-vous que je reste toute la nuit dans ce boudoir! Enfermez-vous dans votre chambre; je vais vous donner la clef...

Caroline retint le prince par le bras.

— Me retenir, reprit le prince en cherchant à soulever sa femme, c'est me deviner, c'est me comprendre.

Debout, brisée, voilée d'un rideau de larmes, Caroline murmura... de l'amitié... de l'amitié!...

— Oh! si vous voulez dire par ces mots que vous n'avez pas un très-grand amour pour moi, s'écria le prince, dites-le sans effroi... sans épouvante... Eh! mon Dieu! pourquoi auriez-vous de l'amour pour moi? Vous ne me connaissez pas, ou si vous me connaissez, je n'en vaux guère mieux à vos yeux... De mon côté, je ne vous con-

'iOO GEORGES 111.

nais que depuis trois jours... Franchement, nous n'avons tort ni l'un ni l'autre de ne pas nous aimer éperdument. Ah! continua-t-il, voilà le sort des rois, des reines, des princes, des princesses... amitiés impossihles... amours plus impossibles encore... Nous n'avons en propre que le droit de mal faire et d'être malheureux... de rendre les autres malheureux souvent... Pourtant, dit-il en passant ses doigts dans la riche et molle chevelure de sa femme, qui avait perdu son bonnet de nuit dans cette lutte où elle avait pour ainsi dire combattu seule, pourtant il ne faut pas désespérer de nousmêmes. Nous valons mieux peut-être que notre indifférence. Pour moi, je crois que je n'aurai pas de grands efforts à faire pour adorer cette jeune et charmante tête que j'ai bien décoiffée... oh ! bien décoiffée... Mais je vais réparer... Il y a des épingles, des rubans sur cette cheminée...

Caroline se trouvait, sans s'en être aperçue, dans la chambre nuptiale.

Le prince souffla sur toutes les bougies. Il ne resta qu'une seule lampe sur la console.

On n'entendit plus que le pétillement mélancolique du feu dans la cheminée et le bruit monotone et cadencé du balancier de la pendule.

Les aiguilles marquaient deux heures moins cinq minutes.

Deux heures sonnent; le prince se jette brusquement en bas du lit, court au guéridon sur lequel se trouvaient des verres et plusieurs flacons de liqueur. Il se verse un verre de rhum, le boit d'un trait, recommence trois fois à boire, et, en lançant au plafond le quatrième verre de rhum, il s'écrie : « Je laisse à d'autres princes de ma fa-

GEOIlGliS III. ^207

niilk' el à leurs roiuines le soin de cluiincr îles liériliers

légitimes à la couronne d'Angleterre.

La Jécoralion change, ce n'est plus le boudoir ni la cliambre à coucher, c'est le riche cl vi'ste salon de réception de Carlton-IIouse. La famille du prince, moins le roi, que la maladie encore plus que l'étiquette retient à Windsor, la reine, les ainis, les favoris du prince, la grande aristocratie de Londres, représentée par ses plus hauts dignitaires, par les plus fières et les plus belles ladys, peuplent ce radieux salon que traverse de temps en temps, comme une comète éblouissante, la comtesse de Jersey, laissant traîner derrière elle la queue de sa robe de velours blanc.

On attend les jeunes mariés.

Les jeunes mariés vont descendre.

Chacun arrange sa phrase, calcule son compliment, pétrit son sourire.

Lady Jersey a le regard tourné vers la porte du fond.

La porte du fond s'ouvre.

Le prince de Galles, tenant par la main la princesse, paraît, et le murmure d'une joie contenue par le respect les accueille et les encense à leur entrée. Le prince est souriant, la princesse est enchantée : le prince balbutie des remerclment's à toutes ces dames; la princesse, avec cotte prononciation allemande qu'on trouvait piquante alors, qu'on allait trouver bientôt abominable, répond aux félicitations de tous ces lords, rangés en double et

triple haie; le [mnce n'a jamais été plus heureux, son regard étincelle, son front rayonne; la princesse n'éprouve pas un contentement moins visible ; elle est parée de toutes les allégresses à demi voilées de l'épouse au bras de son époux de la veille et de son compagnon pour toujours.

Ce tableau de bonheur émut la reine elle-même, elle qui jusque-là s'était montrée très-froide et très-réservée avec sa belle-fdle. Comme toutes les mères, elle se laissa aller au courant de la clémence et de la tendresse. Son tîls était heureux ; elle faisait remonter avec raison ce contentement, dont elle prenait la plus belle part, à Caroline de Brunsw ick, qu'elle se réjouissait d'appeler et d'entendre appeler sa fille. La voix du sang l'emportait sur les clameurs de l'intrigue; la reine et ses jalousies, et ses défiances et ses mauvaises inspirations, disparaissaient devant la majesté et l'autorité de la mère satisfaite.

Quant à lady Jersey, elle avait mis son masque impénétrable; elle avait doublé son visage macéré par le visage de la douce et tendre hypocrisie. .Jamais son front n'avait paru plus reposé, jamais sa bouche n'avait exprimé de plus agréables pensées dorées par de plus heureux sourires. Elle était partout, et partout elle répandait l'éloge de la jeune princesse. « Quelle charmante mariée! disait-elle. Jamais, ajoutait-elle, le pinceau de notre célèbre La'vsrence n'aura assez de distinction, de grâce, de finesse, de suavité, pour rep^'oduire ce beau visage qui éclipse tous les visages. C'est l'étoile de la cour d'Angleterre; devant son étincelante lueur, les planètes de la nuit et les astres du jour disparaissent. »

Lady Jersey avait donc oublié !e boudoir, la scène de

GEORGES m. 200

la veille, les pantoiilles, le boimel de nuit, sa retraite si peu tlatteuse? — Lady Jersey n'avait rien oublié.

Cachée derrière le mensonge de son visage et l'imposture de ses paroles, elle épiait les secrets de la grande comédie qui se jouait autour d'elle. Elle ne fut pas dupe un seul instant de cette félicité universelle. Elle voulait être convaincue avant de la partager ou plutôt avant d'y croire. Elle attendit.

L'attente, il est vrai, fut douloureuse; elle subit des minutes qui furent des siècles de torture et d'angoisse. Sans doute le prince n'était pas sincère dans sa tendresse et son affection pour sa femme, mais rien ne venait encore démentir les témoignages publics qu'il en donnait. C'est qu'elle était perdue, perdue pour toujours, si la princesse était réellement aimée ; la femme qui règne la nuit règne toujours. La véritable souveraine est celle-là. Que n'aurait pas dit d'elle la princesse à son auguste et confiant époux'? Les méchants se jugent bien : ils ne se condamnent pas. mais ils se connaissent.

Lady Jersey brisa tout à coup la voûte de cet enfer.

Elle remarqua avec sa finesse de serpent, et elle seule en un pareil moment pouvait faire cette subtile remarque, que chaque fois que le prince venait s'asseoir auprès de sa femme, il évitait soigneusement de frôler avec les pans de son habit la robe de la princesse. 11 traçait, dans cette attitude de contrainte, qui échappait à tous les regards, excepté à ceux de lady Jersey, une ligne de séparation que, de son côté, Caroline de Brunswick apportait la plus rigide attention à respecter. Ce premier signe prit une valeur plus grande dans l'esprit infernal de la comtesse quand elle crut remarquer encore que chaque fois que la princesse de Galles allait

d'un côté du saluu, le prince se portait de l'autre côté.

Le démon seul et lady Jersey pouvaient apercevoir ces nuances au milieu de tant de mouvement divers produits dans un salon, et en extraire une conclusion, un sens quelconque , d'autant plus qu'une minute après le prince et la princesse se souriaient de tous leurs sourires et s'adressaient par-dessus la foule des paroles adorables.

Penchée sur son autopsie, lady Jersey poursuivait sa dissection sans cesser d'être à son devoir de dame d'honneur de la jeune mariée. Elle allait prendre ses ordres, elle prévenait ses désirs, lui demandait un avis. Des Heurs ayant été offertes à la princesse par le duc de Richemond, des Heurs rares et miraculeusement belles pour la saison , elle les accepta et courut aussitôt les foire admirer à son mari.

Elle semblait l'inviter à»en prendre une pour la placera sa boutonnière. Tel était du moins le sens que lady Jersey prétait de loin à la conversation des jeunes époux, retirés dans un coin du salon, au moment où l'on servait le thé.

En effet, le prince prit un bouton d'or dans le bouquet de la princesse, et le fixa à la jointure de son gilet. Cette petite scène frappa tout le monde et plut aux courtisans, qui en demandent infiniment moins pour être sûrs de voir régner une éternelle paix dans le royaume conjugal, qui est pour eux tout le royaume.

Cette petite scène en devint immédiatement une trèsgfande pour lady Jersey.

Elle suivait le prince avec un acharnement d'attention qui ne se démentait pas d'une seconde, et elle remarqua que le prince venait de changer de gants. La nuance

GEORGES m. 211

blanche de ceux qu'il portait était plus claire que la nuance de ceux qu'il avait quittés, et quittés après avoir touché à la main de la princesse en acceptant le bouton d'or.

Dès ce moment, la révélation fut complète dans la pensée de la comtesse; l'éJoignement du prince pour sa femme se trahissait dans chacun de ces symptùmes imperceptibles pour la foule, visibles, clairs pour elle, lady Jersey !

Son cœur se gonfla de joie, ses joues se colorèrent. La fête, le gala de cour, prit tout à coup à ses yeux un autre caractère; elle quittait, pour ainsi dire, le deuil, et reprenait ses habits des jours heureux, des premiers jours de l'adolescence du prince, les beaux jours de Windsor !

Un autre signe lui indiqua avec une évidence plus profonde encore l'antipathie du prince pour sa femme, antipathie qu'elle ne s'expliquait pas avec netteté, mais dont elle était presque sûre maintenant.

Le caractère de .son intimité avec le prince de Galles ne fut jamais bien difficile à définir.

Elle était sa maîtresse comme tant d'autres femmes étaient aussi ses maîtresses. Elle était sa maîtresse à la cour comme une autre était sa maîtresse à la ville, une autre sa maîtresse à la campagne, une autre sa maîtresse au théâtre ; mais cette différence gardée que les autres maîtresses étaient renouvelées chaque saison, et presque chaque mois, tandis qu'elle, par un art particulier à certaines femmes, et c'était là le sien au plus haut degré, savait toujours le faire revenir aux heures de déchéance et d'interrègne.

Il y a dans l'àme corrompue de certains hommes.

des liommes blasés surtout, des caprices éternels auxquels ils sont voués malgré leur changement d'âge et de fortune. Ils y reviennent fatalement comme à une patrie, quoique la patrie ne soit pas toujours ce qu'il y a de mieux : c'est la patrie de leur cœur, c'est surtout celle de leurs habitudes. Us vont aimer ailleurs ; ils voyagent, ils courent le monde du sentiment et du plaisir ; mais, à toutes les haltes, ils jettent un regard vers le point de départ. Lady Jersey était, pour le prince de Galles, la maîtresse de toutes les haltes et de toutes les vacances, la maîtresse du retour.

Ce rôle, qui n'est pas beau dans la vie ordinaire, qui n'est pas sans exemple dans le monde de la cour, pouvait pourtant être retiré à lady Jersey par un prince aussi léger que son amant.

Il était revenu plusieurs fois, c'est vrai ; mais qui prouvait à la comtesse qu'il reviendrait encore ?

Lady Jersey se livrait à ces réflexions mêlées de joie et de tristesse, quand la reine lui fit signe du fond du salon qu'elle désirait lui parler.

Lady Jersey s'approcha du fauteuil de la reine.

— Eh bien! chère comtesse, lui dit la reine, que dites-vous de ma bru?

— Tout le bien que vous en pensez, Majesté.

— C'est un ange.

— Oui, Majesté, un ange de beauté, de candeur et de modestie.

— Quelle grâce!

— Parfaite, Majesté.

— Comme elle aime mon fils !

— Et comme votre fils l'aime!

— ÎN'est-ce pas?

— Oh! oui, Majesté.

— Avouez , chère comtesse , que nos préventions étaient injustes.

— Du moment où Votre Majesté le pense...

— Ne le penseriez vous pas comme moi?

— Pardon, Majesté.

— Je la croyais fière, elle est simple ; je la croyais ambitieuse, elle est bonne. Quoique je ne m'abuse pas sur le caractère de mon fils, je crois qu'il deviendra meilleur avec une pareille femme. Je me plais à croire ([u'il trouvera chez elle ces qualités de cœur qui remplacent si avantageusement tous ces vices brillants des maîtresses.

Lady Jersey crut deviner la pensée de la reine. Klle ne l'interrompit pas.

La reine continua :

— Il me semble, comtesse, avoir entendu dire que vous aviez le projet d'aller passer quelques mois en Portugal ?

— Moi? Majesté.

— Pour votre santé.

— Qui vous a dit? ..

— On le dit à la cour. On prétend que votre voyage en Allemagne vous a beaucoup fatiguée.

— Ah ! se dit lady Jersey je comprends sa pensée!. . elle veut m'éloigner de la cour. Je certifie à Votre Majesté, dit-elle tout haut, que ce voyage ne m'a pas du tout rendue malade.

— Votre zèle pour notre ser\ice vous fait dire cela, continua la reine; mais, croyez-moi, comtesse, vous avez besoin de changer d'air. Quand aurons-nous le regret de vous perdre?

Page 1