‹ Georges IIIChapitre 3 sur 15 · IS · texte numérisé non relu

IS

— Allons, c'est l'exil ! se dit la comtesse; l'exil !... — Quand Votre Majesté voudra me le dire, me l'ordonner.

— Demain, comtesse.

— Demain, Majesté.

— C'est à Lisbonne que vous vous proposez d'aller comtesse?

— A Lisbonne, Majesté.

— Je vous donnerai des lettres pour mon frère de Portugal .

— Je remercie bien tendrement Votre Majesté.

— Nous devons bien davantage à vos bons et loyaux services.

— Votre Majesté n'a plus rien à me dire?

— Rien.

La comtesse se leva pour se retirer. Le prince de Galles, qui l'épiait, vint sans affectation vers elle, et lui dit tout bas :

— Que vous a dit ma mère ?

— Elle m'exile. — Voilà ce qu'elle m'a dit.

— Où vous exile-t-elle?

— En Portugal.

— Est-ce parce que vous aimez les oranges?

— Non, parce qu'elle me déteste. Elle n'a plus besoin de moi.

— Vous n'irez pas en Portugal.

— Mais...

— Vous irez à Brighton...

— A Brighton !

— Oui...

— Mais quand?. . à mon retour de Portugal, sans doute?

— A l'instanl... vous vous installerez dans mon pavillon.

— Seule ?

— Vous m'y attendrez.

— Mais votre femme?

— Je n'ai plus de femme.

— Plus de femme !

— Oui... depuis que je suis marié. — Passez! — On nous écoute.

Le reste de la cérémonie se passa comme le commencement — dans l'ordre le plus magnifique et l'hyitocrisie la plus adorable.

Le soir venu, le prince de Galles reconduisit la princesse jusqu'à la porte de la chambre nuptiale, et là. saluant jusqu'à terre, il lui dit du ton le plus courtois du monde et en bon français ;

— Madame, j'ai l'honneur de vous souhaiter une bonne nuit.

Une demi-heure après, le prince de Galles se jetait dans une chaise de poste que quatre de ces chevaux comme l'Angleterre seule en possède entraînèrent vers Brighton, ville merveilleuse qui n'existait pour ainsi dire pas avant lui, et où il reste de lui un pavillon plus oriental que tous les palais orientaux de Grenade et de Cordoue, et surtout de l'Orient, où il n'y a pas un seul palais.

Le lendemain, avant le jour, la même chaise de poste ramenait le prince de Galles à Carlton-House avec la même vitesse et le même mystère.

Pendant deux mois il en fut ainsi. C'est de cette manière qu'il était le mari de Caroline de Brunswick, pour laquelle, du reste, il montrait toujours en public le

plus vif attachement, et en particulier la plus profonde

politesse.

XXYI

Lady Jerse\ avait beaucoup espéré, au gala de la cour, après les paroles échangées entre elle et le prince de Galles, et surtout après le conseil qu'il lui avait donné de se soustraire à l'exil de Portugal en allant se cacher au pavillon de Brighton. Elle passa tout à coup de la mort à la vie; elle ressuscita. Non qu'elle eût tout laissé faire à la destinée dans ce qui arrivait, mais la part qui lui revenait dans l'événement était encore un mystère. Elle ignorait même s'il y avait eu événement quoiqu'il lui fût fort difficile de rejeter sur un simple caprice du prince sa conduite avec sa femme, sa conduite envers elle, lady Jersey.

Enfin elle arri\a au pavillon de Brighton, où elle s'installa. Elle n'osait guère compter voir le prince que dans deux ou trois semaines, que lorsqu'il pourrait sans inconvenance s'éloigner de sa femme, s'isoler de Londres et de la cour. Quelle ne fut pas la surprise de la comtesse lorsqu'on vint l'éveiller au milieu de la première nuit de sa résidence à Brighton et lui annoncer l'arrivée du prince. Elle refusait d'y croire... le prince entra.

— Mais Londres s'est donc abîmé!

— Londres ne s'est pas abîmé.

— Quelle catastrophe peut donc vous amener ici. lu seconde nuit de vos noces?

Le prince, en tombant dans un fauteuil :

— La dernière nuit de mes noces!

— La dernière' répéta lady Jersey en écartant d'un geste rapide le rideau de son lit pour lire sur le visage du prince. — La princesse de Galles serait morte?... demanda-t-elle.

— Morte pour moi.

— Vous m'effrayez, vous me bouleversez... Mais non ! vous exagérez... sans doute, vous exagérez.

— Oh! je n'exagère pas, dit le prince, tout en jouant avec la petite cravache qu'il avait l'hahitude de porter.

La comtesse à demi sur son séant:

— Vous aurez pris feu à quelque contrariété... et encore une contrariété! — Quelle contrariété supposer entre deux nouveaux mariés à peine réunis?

Avec quelle avidité n'attendit-elle pas la réponse du prince.

Le prince ne répondit pas.

— Je vous trouve pâle.

— Je suis venu très-vite; la secousse... Il y a loin de Carlton-House ici.

. Le prince se leva pour s'approcher de la croisée.

— C'est la mer', dit-il. Ah! si nous n'étions pas en guerre avec la France... demain je serais à Calais, aprè^demain à Paris... mais la guerre partout 1

— Que va-t-on dire à Saint-James quand on saura?...

— Je me moque de ce qu'on peut dire... répondit le prince à la rétlexion de la comtesse. D'ailleurs on ne saura rien à Saint-James. Je repartirai pour Londres dans quelques instants... Les nuits sont longues et mes chevaux sont de fer.

— Mais vos domestiques?

— Un seul est dans le secret de mon absence.

— Mais la princesse? la princesse?...

Après un silence assez long, le prince répondit:

— La princesse ne parlera pas non plus.

— C'est bizarre, reprit la comtesse de Jersey — comme si elle eût voulu changer de conversation, et son intention en était bien loin ; — c'est très-bizarre, quand on m'a éveillée pour annoncer votre arrivée, je dormais et je parlais en rêvant; je parlais même si haut, que le bruit de mes paroles a attiré ma femme de chambre auprès de mon lit. Il y a beaucoup de personnes qui parlent en rêvant...

— Oui, répliqua machinalement le prince.

— Les femmes surtout.

— Oui... oui...

— C'est dangereux, si elles ont quelqu'un auprès d'elles pendant ces indiscrétions involontaires.

— Sans doute, ahl sans doute'.... dit encore du même ton distrait le prince de Galles, qui se leva de nouveau.

La comtesse cherchait, on le voit, à savoir si, pendant le sommeil de la princesse, il ne lui serait pas échappé un de ces aveux qu'on n'a pas assez de toute sa prudence pour retenir même pendant le jour. Elle continua avec la même insouciance apparente, quoique la curiosité lui hrrdât la langue :

— Âvez-vous quelquefois été témoin de ces sortes de confessions qui ne réjouissent pas toujours les oreilles de l'auditeur?

— Non, comtesse, non! — Oh! poursuivit-il en flagellant ses bottes avec sa cravache, ce mariage! ce mariage est une monstrueuse erreur de ma famille. Oh! que j'avais raison d'avoir horreur du mariage!

GEORGES m. 2iy

— C'est fait maintenant, dit en se croisant les bras la comtesse de Jersey, qui mentalement ajouta :

— Mais qu'y a-t-il donc? qu'y a-t-il donc?

Le prince, en tordant la rage qui lui crispait le cœur :

— Oui, c'est fait ! Sans tous ces scélérats de créanciers qui me poursuivaient partout comme une meute affamée poursuit le cerf, je serais resté garçon; mais ils m'ont mis le pied sur le ventre, le couteau sur la gorge. .. Après tout, s'interrompit-il en riant, ils ne me forceront pas peut-être à aller plus loin... Je les défie bien tous, ainsi que les évêques d'York et de Cantorbéry, de me faire aller plus loin.

— Pour cela, ncm ! appuya la comtesse; ils ne vous obligeront pas à vous marier deux fois.

Elle riait aussi. — Qu'elle aurait donné ses plus beaux diamants pour savoir!... un diamant par parole.

— Décidément, dit le prince en indiquant du bout de sa cravache un plan d'architecture encadré dans un tableau noir, à la droite de la cheminée, nos écuries seront construites d'après ce dessin. C'est très-bien : quand on n'est pas assez riche pour les avoir comme celles de Versailles ou de Chantilly... Elles seront belles pourtant, originales surtout; style mauresque... J'attends des chevaux superbes. — Les chevaux sont bien heureux : ils ne sont pas mariés. — ■ Brighton va devenir mon séjour favori... Ce sera mon Trianon, mon Marly, mon Elysée. Londres m'était déjà insupportable... Ici je vivrai comme autrefois, mieux qu'autrefois... Mes infâmes créanciers sont payés; ils me laissent enfin tranquille. Je ferai de Brighton une ville de plaisir... Mes amis y bâtiront des palais à leur fantaisie... Quel endroit mieux choisi, plus agréable?... — Un air sain, la campagne, la mer, la chasse,

220 GEORGES lll.

la promenade, le repos... Brisant tout à coup son monologue, et se penchant sur l'oreiller de la comtesse, le prince demanda d'une voix brève et sèche :

— Qu'est-ce que ce capitaine Manhy?

— Ah! pensa la comtesse, il y vient!!! l'explosion va éclairer les profondeurs de la nuit.

— Qu'est-ce que ce capitaine Manby?

— Je vous l'ai écrit, je crois... Un capitaine irlandais,

— Vous le connaissez'?...

— Non!...

— Vous l'avez vu".'...

— Deux ou trois fois à BrunsAvick.

— il était familier avec la princesse?...

— Familier... Non !...

— Vous me l'avez écrit...

— Soit... Peut être bien...

— Et ce capitaine est jeune?.,.

- Oui !

— Moins jeune que moi. pourtant'.'

— Prince, il ne se serait pas permis de venir au monde avant vous.

Cette admirable réponse de femme de cour pour dire au prince, sans le blesser, qu'il était plus âgé que le capitaine Manb\ . passe, à notre avis, tou^ ce que notre Dangoau a dit de tlatterie quintessenciée à la cour de Versailles : « Sire, qui est-ce qui a des dents 'f j> ne vaut pas : « // ne se serait pas perviis de venir au monde avant vous. »

Le prince continua :

— Et il est bien de sa personne?.,.

— Mais oui...

— Aimable?..,

GEOllGES m. 2'il

— Un l'assure.

- Où est-il en ce moment '.'

— On croit qu'il est en Allemagne.

— On le croit seulement?...

— Il vous serait facile de vous assurer...

— Qu'est-ce que cela me fait... je vous demande un peu... qu'il soit en Allemagne, en Chine, en Angleterre? Je ne crois pas d'ailleurs qu'il puisse venir en Angleterre sans permission...

Ce fut au tour de la comtesse à ^e taire.

— Il se fait tard, dit ensuite le prince de Galles en tirant un cordon de sonnette.

— Il s'en va et je ne sais rien!... .)c veux pourtant savoir !

La femme de chambre de la comtesse parut.

— Mes chevaux ! ordonna le prince.

La comtesse de Jersey fit un signe d'intelligence à la femme de chambre.

Celle-ci se retira : elle avait compris la parole de l'un et le regard significatif de l'autre.

— Avant que vous ne me quittiez, dit la comtesse, je dois vous prévenir d'une erreur que vous avez peut-être faite.

Le prince s'arrêta .

— Quelle erreur".'

— Vous m'avez parlé du capitaine Manbv . Ne l'avezvous pas confondu avec ie capitaine Pôle?

— 11 y a en effet deux capitaines.

— C'est que le capitaine Pôle, continua posément la comtesse de Jersey, est aussi un oflicier très-distingué.

— Oui, il vous a plu. je le sais.

— J'aime les marins : — n'ètes-vous pas marin aussi?

•2-22 GEOIlGtS 111.

— Pourquoi parlez-vous du ciipitaine l'oie? demanda le prince avec vivacité. Ce n'est pas seulement de crainte de me le voir confondre. . .

— C'est qu'il est à Brighton.

— Ah :

— A\ec le yacht qui nous a ramenés la princesse et moi en Angleterre. Il en lait les honneurs à tous ceux ([ui viennent le visiter. 11 parle de la princesse en des termes de reconnaissance qui honorent son caractère.

— De quel caractère voulez-vous parler?

— De celui du capitaine Pôle.

— Je veux voir cetol'iicierde marine, dithru^quemeJll le prince, .le veux le voir 1

— Oh 1 rien n'est plus aisé. Vous ai-je dit qu'il ('lait lami intime du capitaine Manhy?

— Non...

— C'est son meilleur ami.

— Vous savez tout, chère comtesse.

— Tout ce qu'on me dit. On ne me dit partout, appuya l-elle fortement.

Le prince tira une seconde fois le cordon de la sunnelte en répétant : 11 se fait tard.

La femme de chambre revint.

— Mes chevaux?

— Us ne sont pas encore prêts, répondit la camériste.

— Tout de suite 1 dit le prince. — Allez.

— Rien n'est plus aisé, vous disais-je, que de voir ce capitaine Pôle ; j'oubliais cependant que vous ne pouvez pas, ainsi que le premier venu, aller à son bord... Vous pourriez l'invitera déjeuner ici.

— A ma table? n'-pliqua ironiquement le prince.

— Tant d'officiers de marine sont admis par vous à cet honneur!...

— Non... Je veux le voir pourtant : et je veuxfiu'une antre personne... Tous les deuxenpn'sonce... Oui ! oui !

— Un éclair courut dans l'intelHyence delà comtesse.

— Voulez-vous mon avis?

— .le le demande.

— Vous donnerez quelques bals à l'occasion de votri^ mariage'.'...

— Oui, de mon heureux mariage.

— A ce bal, il est de toute convenance que vous invitiez le capitaine du yacht qui a conduit la princesse en Angleterre.

— Votre idée...

— Est bien simple.

— La princesse y sera '!

— Naturellement. •

— A deux mois mon premier bal ! s'écria le prince.

— Les chevaux de .*>on Altesse sont attehs. vint dire la femme de chambre.

— .le pars.

— Adieu, prince 1

— Adieu! A demain pour vous, comtesse; à deux mois pour vous, princesse de Galles.

Le prince quitta le pavillon.

— Il me disait toî<i autrefois, murmura la comtesse en enfonçant la tète dans le mol oreiller; et il ne m'a rien dit ! c'est donc plus que tuut ! — Attendre deux mois!!!

Il fallut attendre ces deux mois, ces deux terribles mois pendant lesquels le prince de Galles ne ces.sa ni ses voyages à Brighton ni ses politesses délicates auprès de sa femme, qui, se pliant au rôle contraint d'épouse heureuse entre toutes les épouses, ne donna à aucune curiosité, à aucun soupçon, le droit de lire sur son visage les tortures de son àme froissée, meurtrie, souillée, brisée, ensanglantée.

Enfin le bal promis eut lieu.

Il réunit les noms les plus illustres, les fortunes les plus grandes, les intelligences politiques les plus distinguées et les femmes les plus célèbres par leur beauté.

Retenu chez lui par son état de maladie et de langueur, le roi Georges III ne put point y paraître, mais la reine et toute la famille y assistèrent.

Objets de la fête, le prince et la princesse de Galles se virent entourés de félicitations encore plus vives que le jour de leur mariage. La haute aristocratie savait que les époux rovaux s'aimaient à l'adoration, ne se quittaient pas un seul instant. Leur éloge parfumait tous les salons, et cet encens courait à travers la bourgeoisie pour l'enivrer à son tour. Heureux couple ! comme on les jugeait bien 1 comme on juge toujours bien les ménages !

On dansa : on dansait encore le menuet à cette époque. Le prince et la princesse figurèrent dans Tune de ces danses graves et monarchiques à ravir les cœurs. Il n'y eut pas assez de gants pour les applaudir. Mais ce

qui charmait surtout, c'étaient res deux éclairs de sympathie partis des yeux du prince et de ceux de sa femme ; c'étaient ces pressions de mains où l'on sentait qu'il y avait une partie de leur cœur ; c'étaient ces compliments tins, brefs et gracieux, qu'ils se jetaient comme des fleurs en passant l'un devant l'autre.

La reine, qui ne craignait plus cette bonne petite princesse, se sentait l'affectionner autant qu'une belle-mére. et qu'une belle-mère couronnée peut aimer quelqu'un ici-bas.

L'indulgence suit le bonheur ; c'est le denier que laisse tomber le million sans se retourner.

— Il serait digne de Votre Altesse, vint dire le vicomte de Makien à la princesse pendant un de ces intermèdes que l'on mettait à profit pour laccabler d'éloges, il serait digne du grand cœur de Votre Altesse d'intercéder auprès de Sa Majesté en faveur d'une personne que beaucoup de vos nobles invités regrettent de ne pas rencontrer ici.

— Nommez-la, milord, répondit la princesse.

— Lad y Jersey.

Malden avait reçu la leçon : d'ailleurs il éprouvait toujours sa tendre faiblesse pour la comtesse.

— Allons trouver la reine, dit la princesse de Galles en prenant le bras du vicomte de Malden. Venez, milord.

— Moi ! je l'ai exilée ! dit la reine avec ce naturel de cour qui fait les délices du diable. Mais la chère comtesse s'est trompée. L'envoyer en Portugal, où il fait si chaud, avec «îon joli teint!

— Elle y est toujours, dit naïvement Malden, et elle n'attend que le bon plaisir de Votre Majesté, pour revoir va patrie.

— Mon bon plaisir est qu'elle vienne au plus tôt nous saluer, dit la reine.

La grâce de la comtesse était obtenue.

Le vicomte de Malden salua avec respect Sa Majesté, et, après avoir baisé la main de la princesse, il courut vers le prince pour lui dire...

Mais le prince de Galles l'arrêtant :

— Je vois que vous avez réussi. Malden. allez vite cbercher la comtesse...

— La cbercher ! grand Dieu !

— Mais oui.

— En Portugal ?

— Vous êtes fou ! La comtesse n'a pas quitté Rrigbton.

— Ab 1 la comtesse n'a pas quitté 1...

— Si ! ce matin elle a quitté le Pavillon. Invitez-la pour la première contredanse.

— Que j'aille à Brigbton l'inviter!...

— Mais la comtesse vous attend dans l'antichambre... Allez, mon ami...

Le vicomte, muet d'étonnement, courut dans l'antichambre chercher la comtesse de Jersey.

Le bal était à son point culminant. C'est le moment où tout semble danser : les bougies, ces pâles et fluettes demoiselles : les guirlandes de fleurs, ces nymphes suspendues; les banquettes, ces gros financiers au manteau di' \elours écarlate bordé d'or.

Avant que lady Jersey ne parût à l'extrémité du salon, annoncée par un valet du prince, un nom attira l'attention, c'était celui du capitaine du \acht royal.

Soit à cause de lui. soit à cause de la princesse qu'il avait eu l'honneur de conduire en Angleterre, il mérita In faveur d'un mouvement de surprise; on daigna l'éle-

ver une seconde au rang suprême d'un événement. Le mot lion n'était pas encore inventé.

On le pressa de toutes parts, et, quand il parvint auprès de la princesse de Galles pour la saluer la première, il avait entraîné avec lui Fassembh-e entière, qui s'était formée par groupes respectueusement tumultueux.

La chaleur était étouffante en ce moment.

Le capitaine Polo s'inclina devant la princesse.

La comtesse de Jersey entrait, mais personne ne fit attention à elle.

Le capitaine Pôle tend la main pour prendre la main de la princesse et la porter à ses lèvres...

Un cri universel part: qu'est-il arrivé? — la princesse de Galles s'est évanouie '.

Grand et douloureux tumulte, on accourt, on appelle. Les médecins du palais arrivent; on s'écarte pour les laisser passer. Le premier médecin de la princesse, après lui avoir fait respirer des sels, se tourne vers la foule des nobles assistants effrayés, et il dit avec bonheur :

« Rassurez-vous, messieurs; non-seulement la princesse ne court plus aucun danger, mais je vous annonce que Son Altesse est en ce moment dans une position intéressante. »

C'est la phrase anglaise qui signifie en français : a La princesse est enceinte. «

— Un petit-fils! s'écrie la reine dans la joie do son âme.

— Un fils! murmure le prince de Galles lui-même, oubliant tout dans cette surprise de joie paternelle qui le frappe au cœur.

La comtesse de Jersey dit tout bas nu prince ces pa-

rôles, qui furent pour lui un poison dont il ne devait jamais guérir :

— Ce ne sera ni un fils, ni une fille. La princesse de Galles est enceinte de votre déshonneur. Cet enfant ne peut pas être de vous î — Mais réfléchissez donc !

XXVÏII

Cette scène qui débutait comme un incendie finit comme un feu de joie.

Les salonS; les boutiques, la rue, répétaient le lendemain : La princesse est dans une siiiiation intéressante. — Déjà! disaient les uns, — Pas possible! disaient les autres. Enfin tout le monde en parla, et avec bonheur.

Le respect pour les tiges royales est encore très-profondément gravé dans le cœur naïf du peuple anglais; et puis, la naissance d'un prince ou d'une princesse est une si belle occasion de vendre de la toile, du drap, des foulards et de la mercerie!

La joie du roi ne fut pas moins large et sincère que celle de son peuple : il allait se survivre comme souverain dans un petit-fils ou dans une petite-fille. Sa pauvre raison se trouva mieux de ce contentement de son cœur. Il aimait tant sa bonne Caroline ! elle le ravissait avec son mauvais accent anglais . qui avait cessé de paraître si agréablement original à la cour. Pour lui , pas de bonne fête de famille sans elle; de son côté, elle jouait sur la harpe les morceaux favoris du rui Georges, zélé admirateur de la grande et sévère musique de Handel.

In chroniqueur anglais racontt\. au sujet de ce goût

déterminé du roi pour la musique de ce célèbre artiste, l'anecdote suivante : « Après un concert à la cour auquel Georges III, encore enfant, avait assisté, Handel, posant sa main sur la tête du petit garçon , lui dit : « Yoit will « take care of mij muMc wlien I am dead. — C'est vous « qui aurez soin de ma musique après ma mort. » Cette touchante prière du sublime compositeur, il faut le dire à l'honneur du roi , ne fut jamais oubliée : « The king, ta his honour, never forgnt. »

Tableau de famille plein d'enseignement pour ceux qui regardent toujours là-haut avec envie et ne sont jamais contents de leur sort : un grand roi. le plus puissant des rois à cette époque, et la première des princesses, puisqu'elle approchait le plus du trône de Georges III . n'oubliaient , celui-ci sa folie qu'en jouant de l'orgue . celle-là son abandon conjugal qu'en promenant ses doigts mélancoliques sur les cordes d'une harpe. Ils s'enfermaient tous les deux avec leurs tristesses dans un vaste salon de Windsor, et ils se consolaient en chantant les dolentes inspirations religieuses de Handel.

La nuit, ces admirables cantiques franchissaient les murs épais du vieux manoir pour aller frapper l'oreille surprise des bûcherons qui côtoyaient le bois , et qui se disaient tout bas en se découvrant : « C'est le fou qui fait sa prière. » Et ils passaient.

Le roi seul avait des mots de tendresse pour la princesse , que les autres commençaient à ne plus désigner que sous le nom de « la grosse Allemande, la belle poupée, la Française germanisée. » Georges III la prenait sur ses genoux et l'appelait « son cher ange, sa chère amie, sa chère fille, » du mot dear, le plus intime, le plus suave de la belle langue anglaise, ce mot que l'amant donne à

l'amante, le père à sou fils, le roi à ses sujets, le meniliaut à celui dont il sollicite l'humanilé, Tiiomme qui .souffre à Dieu qui l'entend.

1/Amérique , l'Irlande . son fils . ces trois plaies de Georges III, ne saignaient plus, elles se fermaient quand il pressait dans ses mains ridées les belles et jeunes mains de sa dear Caroline, et que ses yeux ternes et près de .s'éteindre dans la cécité se posaient sur les yeux si purs et si profonds de sa belle-fille.

La flèche enfoncée dans le c^eur du prince de Galles par lady Jersey était empoisonnée ù't enfant ne peut être de voiLS. Ces paroles furent l'arrêt de mort de la princesse Caroline.

Pour tout le monde, son évanouissement au milieu du bal résultait naturellement, d'abord de son état de grossesse, ensuite de l'excessive chaleur de l'appartement, ('•ncombré de fleurs, de gens, torréfié par les lumières, asphyxié de parfums. Pour le prince de Galles, c'était la vue. l'impression, la présence inattendue du capitaine qui l'avaient provoqué. Il ne douta plus de l'intimité de cet officier de marine avec la princesse de Galles; il marcha rapidement à une certitude qu'il voulait à tout prix, non pas pour aimer sa femme avec tranquillité, mais afin d'avoir le droit de rompre avec elle sur-le-champ.

Selon la tactique ordinaire, du moment où l'on voulut perdre la princesse, on redoubla d'égards pour elle, de même qu'on parla avec une prédilection marquée du capitaine Pôle, dont la perte était résolue.

Brighton fut choisi comme l'endroit le plus facile pour la conspiration , celui où avec des moyens simples on obtiendrait une victoire décisive.

I^a princesse de Gallp< fut inviti'-e ;i venir passer quel-

GEORGES m. ->3l

ques jours à Brigliton, qu elle ne connaissait pas encoiv. et à donner son opinion toujours si élevée et si juste sur les constructions et les embellissements ordonnés par le prince.

Elle se rendit sans déliance à l'invitation.

Elle arrive au Pavillon ; des honneurs lui sont rendus comme à une souveraine : compliments des employés, adresses des habitants sur le bonheur de la posséder dans leurs murs,— (juoiqu'ils n'aient par, de murs, — sur l'autre bonheur qu'elle leur laisse deviner sous sa tunique d'é- [K)use féconde ; les vaisseaux se pavoisent , les maisons sont tendues de rideaux et de riches étoflés; le ciel, la mer et la terre sont en liesse.

Le second jour de l'arrivée de la princesse au Pa\ illoii de Brighton , il fut proposé à l'illustre visiteuse d'aller faire une promenade salutaire au bord de la mer, si belle et si poétique le long de la plage. Elle monte en calèche, plusieurs voitures suivent. Qui aurait vu passer le cortège aurait encore dit en soupirant : Place aux heureux de ce monde! Ils ont tout, eux ! la jeunesse, la beauté, les titres, les grands biens, les loisirs sans fin : que n'ont-ils pas"/

Eh bien ! dans cette calèche aux rayons dorés comme ceux du soleil, il y a non pas une princesse qui possède, comme l'envie le croit, toutes les félicités de la terre, mais une femme qu'on mène à l'échafaud, non pas à celui qui tue avec un couteau, mais à celui qui décapite l'honneur: dans ces autres voitures il y a , non des jeunes femmes et des jeunes gens appelés à partager les plaisirs d'une promenade enchantée, mais des témoins, des accusateurs, des ennemis.

On réservait une surprise à la princesse au milieu de toutes ces jolies surprises.

252 (ŒORGES III.

Au bord du quai tout jonclié de matelots, curieux et liers de saluer leur princesse, on a amarré le yacht royal (jui Ta menée à travers tant de mers orageuses sur les côtes d'Angleterre.

A cette vue, le cœur de Caroline s'épanouit, bat, s'attendrit ; ses yeux s'emplissent de douces larmes; elle prend et presse contre elle la main de son mari qui lui fait cette joie.

— Merci! dit-elle, merci!

— Vous voyez si l'on vous aime, madame.

— Ah! je n'en doute pas.

— N'en doutez jamais, pour notre bonheur.

— Ce vaisseau m'a rappelé les adieux de mon père. ma bonne mère, mon pays, ma chère Allemagne, que je ne reverrai plus!

— Pourquoi ne la reverriez-vous plus'?

— Les princesses sont prisonnières.

— Mais les reines ? — Vous serez reine un jour.

— Elles sont esclaves. N'importe ! vous me rendez heureuse, excessivement heureuse en me montrant ce fidèle compagnon de ma traversée...

— Venez, dit le prince en mettant pied à terre ; venez, madame : nous allons lui faire une visite de reconnaissance.

— Vraiment? vous pousseriez la bonté...

— Nous sommes venus ici exprès pour cela.

— Que vous êtes bon !

Ce fut un ami du prince, lord Cholmondeley, qui prit la princesse dans ses bras, et la porta jusqu'au pied de l'échelle placée le long du bord pour la recevoir. Elle fut suivie par le prince, par lord Cholmondeley, lady Jersey, et par tous les invités à la fête de Brighton.

GEORGES ll[. t>5.>

Caroline tVaiichit rapidement les niarclies de l'échelle, elle va fouler le pont du yacht, un oflicier de marine se présente pour l'aidera descendre.

— C'est vous, capitaine Pôle?

— Cet honneur, Altesse, m'est bien dû.

— Oh ! oui. — Mon cher prince, ajouta la princesse en se tournant vers son mari, c'est le capitaine Pôle; mon évanouissement m'a empêchée l'autre jour de vous le présenter. Permettez-moi... Mais lady Jersey le connaît, l'apprécie comme vous ; oui, c'est le brave, l'excellent capitaine Foie.

— Madame, dit le prince de Galles en serrant la main du jeune capitaine, nous connaissons aussi le mérite du capitaine Pôle ; nous avons souvenir reconnaissant de ses attentions pour vous. Nous les récompenserons.

— Prince, répondit le modeste capitaine, je n'ai fait qu'en loyal et dévoué marin mon devoir, un devoir bien sacré et bien cher...

— Voyons, dit le prince de Galles, montrez-nous, capitaine, l'intérieur de votre vaisseau fortuné.

Aussitôt, et avec son empressement, lé capitaine Pôle lit au prince et à sa suite les honneurs du yacht royal, et les éloges les plus délicats lui furent donnés par toutes ces jolies bouches de ladys qui s'extasiaient devant l'admirable élégance de chaque pièce.

— C'est un salon î c'est un boudoir î c'est une coquille de fée 1

Comme il y avait peu d'ordre dans cette visite, qui n'était pas officielle, la princesse, qui avait passé plus d'un jour sur le yacht, et qui le connaissait dans ses moin dres détails, se donna la liberté fort naturelle de remonter sur le pont et de goûter le plaisir isolé de la réflexion.

Elle revint sui' ses regrets pendant la traversée; elle se peignit, avec le coloris si tendre du souvenir, ses dernières pensées et ses dernières émotions de jeune fille. Que de mélancoliques heures elle avait laissées couler comme les vagues à celle même place, pendant les nuits étoilées, pendant les récits si intéressants du capitaine Pôle. Par un de ces hasards qui n'ont aucune valeur aux yeux des gens ordinaires, le capitaine Pôle, en allant à droite et à gauche sur le jachl pour en exjtii- (juer la construction et les avantages de solidité et d(! vitesse, aperçut la princesse qui se reposait sur une des banquettes de rarricre

La princesse l'engagea à s'asseoir. Elle lui rappela leur voyage ; elle se plut à lui dire tout ce qu'il lui avait dit lui-même pour la distraire, la consoler, pour abréger l'ennui de la roule. Ils oublièrent dans cet épanchcmenl si cher à tous les deux la noble compagnie qui se trouvait à bord du yacht. Pendant un quart d'heure l'oubli .se prolongea ; qui le remarqua'? Personne. — Deux personnes : lady Jersey et le prince de Galles. Ils le firent remarquer en riant, et sans paraître y attacher plus d'importance, à lord Chemondeley, qui communiqua l'observation, et tout ausssi innocemment, à d'aulres personnages. Tous mirent cette absence sur le compte des usages allemands : les usages anglais sont si irréproclun blés ! L'Allemande, ainsi qu'on commençait à appeler la princesse, n'était que depuis deux mois à Londres. 11 fallait de l'indulgence.

On eut de l'indulgence.

Le prince désira retourner au Pavillon ; on se hâta de gagner le pont pour partir, et c'est alors seulement que la princesse s'aperçut qu'elle était un peu en faute avec l'étiquette. Elle voulut s'excuser.

— Laissez, laissez, l'interrompit le prince. Vous avez rtMrouvé ici un ami, un compagnon...

— Oh! oui, un excellent ami. répliqua la princesse dans toute la franchise de ses lèvres allemandes. Elle salua ensuite le capitaine pour prendre congé de lui.

— Vous ne nous quitterez pas ainsi, dit' le prince. Capitaine Pôle, prenez le hras de la [»rincesse, et venez dîner avec nous au Pavillon.

— Tant d'honneur! murmura le capitaine Pôle, qui offrit le bras à la princesse de Galles, enchantée de sa journée, enchantée d'avoir revu son vaisseau, enchantée de son mari.

— Nous ferons la route à pied, dit le prince, si vous le voulez bien. Nous nous faisons aujourd'hui bourgeois de la Cité en partie de plaisir à Brighton.

— Oui, oui, oui ! répétèrent tous ces grands seigneurs et toutes ces grandes dames, si blasés d'aller toujours en voiture. Oui ! oui ! à pied !...

On se dirigea donc pédestrement vers le pavillon de Brighton en suivant la plage, car les superbes quais qu'on foule aujourd'hui n'existaient pas encore.

Ici l'étiquette fut, en apparence, aussi détendue qu'à Itord du yacht.

Le prince marchait devant avec la comtesse de Jersey; H leur suite venaient lord Cholmondeley, lord Malden. d'autres lords, d'autres dames, et puis d'autres seigneurs, et encore d'autres ladys. C'est dans ce désordre que l'illustre compagnie alla du yacht au Pavillon, où elle arriva fatiguée, brisée, mais animée et joyeuse. Elle croyait avoir gravi le mont Blanc.

On avait marché assez vite, et la princesse, qui avait le pas un peu lent, était restée en arrière, beaucoup en

arrière. On l'attendit dix minutes, un quart d'heure, enfin une demi-heure 1

Quel crime î — Lady Jersey excusa la princesse. La côte était rude, la plage pleine de sinuosités. Le capitaine Pôle causait parfois lentement: elle l'excusa beaucoup, elle l'excusa trop.

Enfin la princesse de Galles et le capitaine Pôle arrivèrent au Pavillon, où ils furent accueillis comme de malheureux naufragés par quelques invités qui ne croyaient ni bien ni mal faire en les plaisantant ainsi.

Us s'écrièrent :

— Vous n'avez donc pas péri corps et biens? Ceux-ci :

— Avez-voiis sauvé vos papiers?

Ceux-là :

— Faut-il ouvrir une souscription en faveur de votre infortune?

Le prince souriait.

Comme toujours, lady Jersey était exquise de politesse et d'attention pour la princesse de Galles.

Il est impossible d'imaginer comment ces particularités pouvaient former un corps de délit contre la princesse. Le roman ne se contenterait pas de pareils moyens; l'histoire n'a rien autre à vous offrir.

Le lendemain, dit l'histoire, à laquelle nous n'ajoutons ni ne retranchons rien, le prince reçut et communiqua à la princesse un billet anonyme ainsi conçu :

'( Ne soyez point surpris de la préférence montrée par votre femme au capitaine Pôle, Informez-vous auprès de la comtesse et des autres femmes de la suite, et vous apprendrez par elles que ce n'est pas la première fois

qu'elle a passé une soirée en tète à tête avec lui. Informez-vous! »

Après avoir lu ce billet, la princesse demanda an prince — s'il avait pris ses informations"?

— Oui, répondit-il. et le résultat est qu'il faut nous séparer.

La princesse salua avec dignité et se retira.

Peu de jours après, feignant d'aller lui-même au-devant des désirs et des vœux de la princesse qu'il renvoyait, il lui écrivit la lettre suivante :

« Madame, lord Cholmondelev m'apprend que vous désirez que je définisse, par écrit, les termes auxquels nous devons vivre ensemble; j'essayerai de m'expliquer à cet égard avec autant de clarté et autant de convenance que la nature du sujet peut l'admettre : As the nature of t]ie subject will admit. Nos inclinations ne sont pas en notre pouvoir, et l'un de nous ne saurait être rendu responsable vis-à-vis de l'autre de ce que la nature ne nous a pas créés à notre convenance mutuelle.

« Cependant des relations tranquilles et môme agréables sont en notre pouvoir; bornons à de semblables relations notre liaison, et je souscrirai formellement à la condition que vous avez requise par l'intermédiaire de lord Cholmondeley. Je termine ici cette correspondance désagréable dans l'espoir que, puisque nous nous sommes complètement expliqués, le reste de notre vie se passera dans une tranquillité sans interruption. »

Nous avons traduit mot à mot, et en voici la preuve :

« / shall now finally dose this disagreeable corres-

pondence. trusting that, us we juive complctely expiai ned

ourselves the each other, the reat of onr lires mil he passed indisturhed tranquillity . »

he prince ajouta :

ft Je suis, madame, en toute vérité et très-sincèrement, votre

« GEonGEs P.

« Château de NYindsor, 50 avril 179fi. »

Voici ce que répondit la princesse de Galles.

L'authenticité de cette réponse n'est pas plus contestée que l'authenticité de la lettre que nous venons de transcrire et de traduire pour Fédification de la génération actuelle, trop portée d'un côté à voir exclusivement dans la monarchie le modèle irréprochahle de l'honneur et de la dignité, d'un autre côté, à y voir la dernière expression*Mles contentements et des satisfactions terrestres.

On remarquera que cette réponse de la princesse n'est ni précédée ni coupée par les mots de Prince ou de Monsieur.

« L'aveu de ce que vous aviez dit à lord Cholmondeley ne m'a ni surprise ni blessée. Il y aurait manque de délicatesse, ou plutôt indigne faiblesse de ma part, à me plaindre des conditions par vous exposées.

« Je n'aurais fait aucune réponse à votre lettre, si elle n'eût pas été conçue de manière à pouvoir faire douter si cet arrangement venait de vous ou de moi ; or, vous savez que le mérite en appartient à vous seul . Puisque vous m'annoncez que c'est votre dernière lettre, je suis obligée de communiquer au roi, comme mon souverain et comme mon père, votre aveu et ma réponse. Vous tmuverez ici une copie de ma lettre au roi ; je vous en

instruis afin de ne pas mériter de votre part le moindre reproche de publicité, n'ayant désormais d'autre protec- U'ur que Sa Majesté. Je m'en rapporte à elle seule sur ce sujet. Si ma conduite reçoit son approbation, je serai au moins consolée jusques à un certain degré. Je conserve tous mes sentiments de reconnaissance de ce que, gnàce à vous, je me trouve, comme princesse de Galles, avoir les moyens d'exercer une vertu chère à mon cœur : la charité. Ce sera mon devoir maintenant d'offrir encore un modèle de patience et de résignation dans toutes les épreuves.

« Rendez-moi la justice de croire que je ne cesserai jamais de prier pour votre bonheur et d'être votre trèsdévouée,

f( Caroliine.

« 6 mai 1796. »

Le lendemain la princesse allait à Windsor chez le roi, dans les appartements duquel elle avait le droit de pénétrer à toute heure.

Elle avait déjà franchi le seuil; un des médecins du roi — eux aussi avaient le privilège d'entrer à leur gré — l'arrête doucement entre le paravent et la porte et lui dit avec respect :

— Sa Majesté est avec une dame !

— N'importe! il faut que je lui parle, dit la princesse.

— Mais, Altesse...

— Est-ce la reine?

Le médecin balbutia :

— Non... mais...

— Alors, je ne vois pas..,

La princesse voulut passer... Le médecin la retint en-

core. Caroline, cachée presque entièrement par un des plis du paravent, avance alors furtivement la tète... Elle la retire, et, se retournant vers le médecin du quartier, elle lui dit :

— Quelle est celte jeune femme?...

Le médecin hésite.

— Parlez, monsieur...

— C'est mistress Fitz-Herbert, dit le docteur.

— Qu'est-ce que mistress Fitz-Herbert?

Nouvelle indécision du docteur qui n'imaginait pas que Caroline ignorât le lien mystérieux établi entre le prince de Galles et mistress Fitz-Herbert.

— Mais enfin!... reprit vivement Caroline.

— Mistress Fitz-Herbert est l'Irlandaise qu'on prétend...

Le docteur n'osait pas aller plus loin.

— Qu'on prétend?... que prétend-on f...dil impatiemment la princesse.

Le docteur acheva :

— Etre la femme du prince de Galles ! Heureusement l'épaisseur du tapis assourdit le soubresaut nerveux de Caroline.

— Sa femme!... sa femme ! Ah 1 oui... se reprit Caroline en souriant ironiquement, et avec cette haute connaissance des ménages doubles et souvent triples des princes et des rois... on ne m'avait pas dit cela. — Eh bien! acheva-t-elle. en acceptant cette nouvelle blessure conjugale, eh bien!,., je verrai... je suis curieuse devoir la femme de mon mari.

Elle s'avança hardiment vers le roi.

Les deux femmes légitimes du prince de Galles se trouvèrent en présence.

GEORGES m. -241

Les deux femmes se voyaient pour la première fois.

Mistress Fitz-IIerbert était debout à la gauche du roi, enseveli dans les profondeurs ouati'ps d'un vaste fauteuil.

La princesse Caroline s'assit à la droite de Georges III.

Après avoir joué avec trois chiens dont l'histoire ne dit pas l'espèce, agaçant l'un, tirant l'oreille aux autres, le roi leva la tête du côté de la princesse de Galles et lai demanda avec beaucoup de cordialité si elle se plaisait à Londres? C'était là sa question ordinaire.

— Beaucoup, répliqua la princesse, beaucoup , Majesté.

Caroline ne cessait d'avoir les yeux fixés sur mistress Fitz-Herbert. qui les tenait baissés avec modestie.

— Je vais faire construire deux ponts.

— On me Ta dit, Majesté.

— Vous n'êtes pas un courtisan habile, dit le roi. Vous • auriez dû vous écrier : — Vraiment, sire! — deux ponts!

mais c'est merveilleux... Je vais le publier partout... Au lieu de montrer celte surprise et cet enthousiasme, vous me répondez : — On me Ta dit. Majesté.

— C'est que je suis si préoccupée...

— Il ne fut pas vous défendre de votre bonne franchise allemande, ma chère Caroline. . . mais quelle est donc cette préoccupation?

La princesse, après avoir regardé Georges III et mistress Fitz-Herbert, comme pour faire entendre au roi

qu'elle ne pourrait guère parler à son aise en présence

d'iine personne étrangère, s'approcha un peu plus du

— ïl fait donc bien froid, ce matin?

— Très-froid, Majesté, très-froid.

— Cependant il me semble que le .•soleil brille on ce moment sur Windsor.

— Oui, à Windsor, mais à Londres...

— Y aurait-il deux soleils maintenant en Angleterre! Voyons votre préoccupation, ma clear Caroline : elle doit être bien forte, si j'en juge par le soleil.

La princesse, une seconde fois, fit comprendre au roi que, devant une femme qu'elle ne connais.'^ait pas, elle ne l>ouvait pas s'exprimer en liberté.

Georges ÏII avait enfin compris; se tournant vers mistress Fitz-Herbert, toujours debout :

— Qui êtes-vous, madame?

— Une de vos plus humbles sujettes.

— Votre nom, vos qualités, vos titres?

— Je n'ai ni titres ni qualités, Majesté.

— Mais alors!... Enfin, votre nom?

Mistress Fitz-IIerbert, qui n'avait pas compté rencontrer à Windsor la princesse de Galles, ne répondit pas à la question du roi. Se nommer devant la femme du prince!

— Vous ne m'avez pas répondu, reprit le roi, qui, comme Louis XVI, se laissait aller parfois à la brusquerie des honnêtes gens. Votre nom, madame?

Caroline frissonnait, la tête presque entièrement cachée sous le manteau gothique de la cheminée.

Cette seconde question du roi ne fut encore suivie d'aucune réponse de mistress Fitz-Herbert.

GEOUGES 111. 245

— l'uUnuc iiiatlaiiie est inucUcl... dit Georges impatiente.

— Non, madame est timide, reprit Caroline; il y a même des jours où l'on est plus timide que d'autres.

— Ce n'est pas la timidité seule qui m'arrête, dit pourtant avec une touchante hésitation dans la voix mis- Iress Fitz-Herhert... puisque, après avoir été assez hardie pour oser demander une audiencç à Sa Majesté, je le suis encore davantage en ce moment en la priant de vouloir me permettre de me retirer sans avoir eu l'honneur d'exposer le motif de ma présence à Windsor.

— Vous en aller 1 — dit le roi.

— Oui, sire.

— Sans que je vous aie entendue?

— Oui, sire.

— Voilà une belle résolution! — Mais non, je n'y consens pas! — on dirait que je n'ai pas voulu vous rendre justice. — Pourquoi ne parleriez-vous pas?. . . Vous venez de Londres pour me parler. . . Est-ce que c'est la présence de la princesse de Galles qui vous gêne?...

— Ah! sire...

Mais c'était là précisément ce (jui la gênait.

— En deux mots, dites-moi. madame, ce que vous désirez, ce que vous attendez de moi. Et revenons d'abord à votre nom. Il est important...

La princesse Caroline avait recommencé à tourmenter les tisons-

— .le me nomme...

— Vous avez donc un nom bien terrible, que vous craignez tant...

— Je m'appelle mistress Fitz-llerbert.

Lo pâleur subite qui courut et se fixa sur les joues de

mistress Fitz-Hei'bert indiquait assez combien elle redoutait de dire son nom d'abord au roi et ensuite devant la princesse de Galles.

Ni le roi ni la princesse de Galles ne manifestèrent la moindre émotion.

— ritz-Herbert, dit le roi ; très-bien ! Je ne devine pas pourquoi vous ne vouliez pas dire votre nom. Fitzllerbert...

— Il ne me connaît pas 1 pensa avec étonnement l'épouse de la main gaucbe ; — mais la princesse de Galles'?...

La princesse de Galles ne quitta pas le manteau de la cheminée.

— Âvez-vous, mistress Fitz-Herbert, quelque grâce à me demander?

L'ignorance où était le roi du nom que venait de lui dire celle qui le portait rendait presque impossible pour elle l'audience demandée. Elle avait compté sur l'effet de son nom pour être complètement dispensée d'un aveu sans lequel tout devenait énigmatique pour Georges m. Car, ce nom restant sans signification, comment pouvait-il savoir qu'il avait de\ant lui la femme de son lils?

Mistress Fitz-Herbert n'avait pas répondu à la question du roi.

— Je vous demande encore, lui dit-il. si vous avez quelque grâce à .solliciter de nous ?

— Non et oui, sire.

r — Au temps du grand roi Salomon. dit Georges III avec quebjue humeur, ces réponses plaisaient aux sou- \erains; mais de nos jours, où ils ont peu de loisir à donner à ces divertissements d'esprit... ,

— Eli bien î sire, reprit mistress ritz-Ilerbeit, onliardie par la rudesse même du roi. rudesse loyale, mais anguleuse... eh bien ! sire, ce n'est pas de moi que j'ai à vous parler, mais de votre fils.

Le roi regarda mistress Fitz-Herbert avec une expression qui, certainement, voulait dire: Depuis une demiheure vous me jetez vraiment dans une suited'étrangetés.

— Vous avez à me parler de mon fils... et duquel'.'...

— Du prince de Galles, sire.

L'immobilité de la princesse ne se trahit pas.

— Ah ! s'écria le roi, je vois d'ici ce qui vous amène... mon fils vous aura promis.. . il promettait beaucoup avant d'être marié... il vous a promis... quoi".'... une pension .' un château?. . et vous venez me demander... oh ! l'argent! l'argent!...

— Ce n'est pas cela, sire, répondit avec beaucoup de dignité mistress Fitz-Herbert... je ne suis pas une das maîtresses du prince.

— Soit, dit Georges... qu'avez-vous alors à me dire de lui?

Le coup porté à la fierté de mistress Fitz-Herbert lui avait arraché des larmes qui l'empêchaient de parler . l'émotion l'oppressait... et le respect, l'étiquette, l'obli. géant à se tenir toujours debout devant le roi... elle était sur le point de s'évanouir. ..

— A quoi bon le cacher? reprit le roi. interprétant de travers le découragement et l'embarras extrême de mistress Fitz-Herbert, qui semblait, à défaut d'un siège, chercher autour d'elle un appui, un angle de meuble... A quoi bon le cacher? Puisque vous ne voulez pas me dire ce que vous êtes, madame, c'est que vous êtes réellement...

Les sanglots paitiient nombreux et presses tJe la bouche de la belle Irlandaise; elle allait tomber de délaillance sur le tapis...

— Asseyez-vous, madame, s'écria la princesse Caroline en poussant un fauteuil et en y faisant asseoir mistress Fitz-Herbert.

— Vuus la laites asseoir !

— Oui, mon père.

— Devant vous, devant moi !

.Mistress Fitz-Herbert essa5^a de se lever.

— Restez, madame, lui dit la princesse de Galles.

— Mais songez!... dit encore le roi... Cette femme..

— Cette femme, interrompit la princesse, qui ne put se dominer, apportant elle-même à Windsor toute Timpétuosité d'une colère ; cette femme, répéta-t-elle, est la femme de votre fils !

L'étonnement surhumain du roi brisa tout à coup sa voix... Ce fut à lui à balbutier... à s'émouvoir...

— Ah ! oui, dit-il languissammentj celle qu'il épousa secrètement... une catholique...

— Oui, sire, c'est moi...

— Une catholique! répéta- t-il, comme si la faute de son fils fût devenue un crime de ce qu'il sétait uni à une catholique. Mais \ous devez être malheureuse, et vous devenez alors de ma religion, ajouta-t-il avec sa bonne humanité bourgeoise. Madame, continua-t-il. vous ignorez sans doute que vous avez devant vous celle qui a seule le droit de s'appeler la femme de mon fils.

— Non, sire, je ne l'ignore pas; si j'avais prévu, en venant à Windsor, d'y rencontrer Son Altesse...

— Puisque la Providence nous a réunies un instant,

le seul peut-être où nous nous serons vues, dit la princesse de Galles...

— Le seul, madame!

— Ne craignez pas de parler, dit encore la princesse de Galles avec bonté.

— Je ne le ferai pas sans un ordre de vous, madame.

— Je l'exige! dit alors, mais toujours avec beaucoup de douceur, la princesse de Galles.

— Sire, reprit mistress Fitz-Herbert, votre fils, qui n'a aucun secret pour moi...

Elle s'arrêta.

Le roi baissa la tête.

— N'êtes-vous pas aussi sa femme? dit la princesse, encourageant elle-même mistress Fitz-Herbert à continuer sur cet étrange ton, après cet étrange début.

— Votre fds, poursuivit-elle, a osé me confier que sa femme, la princesse de Galles, avait odieusement souillé la pureté des devoirs conjugaux avant et depuis son mariage.

— Il en a menti ! s'écria la princesse en se levant de toute sa hauteur.

— Oui, il en a menti ! dit à son tour mistress Fitz- Herbert.

Le roi frémit et quitta à demi son fauteuil ; il y retomba en gémissant.

— Mon fils a dit!...

— Je ne répéterai pas, sire!

— Non, il n'a pas pu dire...

— Vous vous trompez, sire, dit la princesse de Galles; il a pu le dire et il l'a dit : car je suis venue, je viens exprès à Wind.sor.

— Votre triste confidence est-elle achevée? poursuivit

le malheureux Georges III, sans avoir même la force de

tourner la tête du côté de mistress Fitz-Herbert.

— Pas encore, sire... Cetle atroce calomnie n'eût pas suffi pour m'attirer à Windsor, pour troubler l'auguste repos de Votre Majesté.

— Je vous écoute, dit le roi.

— Puis-je achever, madame? demanda encore mistress Fitz-Herbert, qui regardait la princesse de Galles.

— Oui, madame, je vous en prie.

— Le prince de Galles, continua mistress Fitz-Herbert. veut se séparer de la princesse.

— Une séparation ! . . .

— Oui, sire.

— Un pareil scandale! Vous vous trompez, madame! vous vous trompez, madame!... Mon fils... mais il ne serait plus mon fils... s'il voulait... s'il pensait seulement... Une séparation!

— Elle a eu lieu , dit froidement la princesse de Galles. La séparation est faite.

— Qu'avez-vous dit?

— La vérité, sire.

— Vous êtes séparés ! . .

— Depuis deux jours.

— Oh ! mon Dieu ! Ma couronne ! mon honneur ! ma vieillesse !

— C'est lui qui a voulu, qui a exigé cette séparation . . .

— Lui? ^

— Oui, sire.

■i— Et le motif?... La cause?... la cause?...

— Madame vous l'a dite.

— Ail 1 éternel déshonneur de ma race et de nidU

GEORGES m. 249

royaume!... Une séparation!... Mais vous ne m'aviez rien dit...

— Je venais tout vous dire, mais la confidence de madame...

— Ce n'est pas tout, reprit m istress Fitz-Herbert.

— Ah! je ne sais plus rien, dit avec une trivialité des plus dramatiques la princesse de Galles.

— Le secret que m'a confié le prince, le secret que je ne lui demandais pas...

— Ce secret, madame, ce secret ! ! !

Le roi avait enfoncé son visage dans l'épaisseur du velours de son fauteuil, et il pleurait comme un enfant; c'étaient des pleurs et des étouffements.

— Pardon, sire, pour cette grande douleur.

— Achevez ! bégayait le roi désolé, épouvanté, anéanti.

— Mais j'ai cru qu'il fallait vous révéler...

— Oui... oui... oui...

— Parlez, je vous en conjure, disait la princesse de Galles.

— Le prince m'a dit qu'il avait l'intention de faire déclarer illégitime l'enfant que vous portez...

— C'est infâme! cria la princesse de Galles, Ah! ceci est infâme !

— Afin que la pureté de la ligne monarchique anglaise ne fût pas altérée.

— Uh ! c'est mille fois infâme ! cria de nouveau la princesse de Galles; mais c'est...

Les pleurs eoupèrent la voix indignée de Caroline, qui, enlaçant de ses bras le pauvre Georges III, confondit ses larmes de femme avec celles du père et du souverain outragés.

Mistress Fitz-Herbert, partageant toutes les douleurs

iiu'elle venait de causer, était tombée à genoux aux pieds (lu roi et de la princesse.

— Mes filles, dit au bout d'une demi-heure d'angoisse Georges III en pressant sur lui les deux femmes qui l'entouraient, mes filles, nous ne sommes pas heureux ! et votre malheur et le mien n'ont ni consolations ni remèdes sur la terre... car, sur la terre, nous autres rois, nous n'avons de bonheur que celui que donne la famille. L'ambition est satisfaite. Si le cœur est vide ou malade... nous tombons au dernier rang des hommes. Cet enfant m'a brisé le cœur de toutes les manières, à tous les âges de sa vie, à toutes les phases de son existence. . . Le peuple ne Faime pas, mes ministres le fuient, sa femme...

— Sa fenime l'aime toujours, sire, interrompit la princesse de Galles.

Mislress Fitz-Herbert s'était éloignée du fauteuil et marchait vers la porte.

Le roi la rappela.

— Madame, lui dit-il... — Il la regarda avec une tendresse peureuse et comme honteux de lui exprimer sa reconnaissance devant la princesse de Galles. — Madame, votre confidence est noble... un grand cœur seul était capable, dans votre position, d'avertir un père... — Il ajouta tout bas: — Vous l'aimez, vous aussi?

— Oui, sire... Oh! oui, sire!

La princesse de Galles, à son tour, s'était éloignée de linéiques pas pendant ce dialogue délicat entre le roi et mistre.ss Fitz-Herbert.

— Vous connaissez mon fils?

L'Irlandaise leva les yeux au ciel.

— Vous connaissez aussi la princesse?

— Oui, sire...

— Vous savez par vous, par d'autres, par vos amis, ce qu'on (lit dans le monde de l'un et de l'autre, de mon fils et de la princesse?

— Oui, sire.

— La vérité, madame... dites-moi la vérité!

— La vérité, sire?...

— Oui! mon fils Georges...

— Votre fils Georges.. .

— Est-il coupable... ou bien?...

— Lui seul, sire, est coupable.

— Et la princesse de Galles?

— Est adorée de ceux qui l'entourent.

— Et respectée?

— Oui, sire, respectée.

— Ainsi, il est faux qu'elle ait jamais donné prétexte...

— Très- faux!

— Madame, avez-vous à me demander un service, une grâce, la vie d'un homme?...

— Rien, sire... que...

— Que?... Parlez, madame... parlez.

— Votre pardon... pour ma faute.

— Qu'il descende du ciel sur vous! — Ma fille! dit ensuite le roi à la princesse de Galles, elle est bonne, elle aussi...

La princesse s'avança et tendit la main à mistress Fitz-Herbert.

Le roi profita de ce mouvement qui les rapprochait pour les ramener toutes les deux sur son cœur.

— Mes filles! mes filles! mes filles! dit-il en gémissant. Je ne veux pas savoir pourquoi, non ! je ne veux pas savoir pourquoi je vous appelle toutes les deux du

même nom; mais vous êtes mes filles... parce que vous m'aimez et parce que vous venez vers moi avec votre cœur pour soulager le mien. 11 les embrassait ensuite tendrement et les pressait encore contre lui. J'ai besoin de votre amour... de votre raison... on frappe tant sur ma pauvre raison ! Et puis ils s'en vont dire: « Le roi est fou!... » Mais quel roi, quel homme ne deviendrait pas fou'^.. J'ai l'Amérique, j'ai l'Irlande... j'ai mon fils!... j'ai la guerre! j'ai la République française qui me menace... je n'y vois presque plus... on me laisse seul... je cause avec mes chiens. . . ils font plus de cas de moi que mes ministres.. . Mes ministres 1. .. ils ne font que me dire du matin au soir: «Signez ceci, signez cela; signez plus haut, signez plus bas !... » Mais qui donc ne deviendrait pas fou? — Allons! adieu, madame, dit-il ensuite à mistress Fitz-Herbert en l'accompagnant jusqu'à la porte, adieu!...

— Sire, votre humble et dévouée servante.

— Nous ne nous verrons plus?

— Non, sire...

— Caroline, dit le roi à sa belle-fille en lui montrant mistress Fitz-Herbert, qui s'éloignait dans la profondeur des antichambres, comme celte femme a dû souffrir ! — Être moins que la femme et plus que la maîtresse de mon fils ! — Quant à vous, dit le roi avec une vigueur qu'il puisait dans sa conscience, sa dernière raison : quant à vous, ma chère Caroline, voici le conseil que je vous donne : vous avez été femme jusqu'ici avec mon fils, vous avez été résignée, bonne, humble, discrète; et vous avez été méprisée, maltraitée par lui. Changez de rùle : soyez princesse, princesse de Galles; ne cédez pas à l'injustice, au caprice, à la malveillance. Il vous brave,

GEORGES m. 255

bravez-le! Il va à Brighton. allez à Brigliton; il retourne à Londres, retournez à Londres; il a sa loge au théâtre, ayez la vôtre; il a ses salons, ouvrez vos salons; il a ses amis, ses courtisans, ayez les vôtres; s'il vient à la cour, venez à la cour. A son droit opposez fermement votre droit. Le jour où on le proclamera régent, vous serez régente; le jour où il sera roi, vous serez reine.

— Vous me protégez donc, sire?

— Toujours!

— Donnez-moi de la force, mon père !

— Et vous, donnez-moi de la raison, ma fille !

— Je suivrai vos avis.

— Écoutez, Caroline. Dans huit jours, il y aura grande chasse à Windsor.

— Oui, sire.

— Venez prendre place, dans votre voiture, à côté des voitures de mes enfants.

— Mais, sire, ils ne semblent pas m' aimer autant que vous.

— Je ne veux pas le savoir. Venez toujours,

— Yserez-vous, sire?

— J'y serai.

— A huit jours donc, sire.

— A huit jours.

Après avoir embrassé une dernière fois la princesse de Galles, le roi siffla ses chiens, qui accoururent se grouper à ses pieds autour du fauteuil.

Dnns le volume précédent, nous avons raconté la première entrevue du prince do Galles et de niistress Robinson, la belle et célèbre actrice de Drurv-Lane, celle dont les Mémoires peignent si bien dans leur style négligé l'époque décolletée où elle vécut. L'heure est venue de la rappeler de nouveau en scène dans ce long drame de Georges 111, de Caroline, du prince de Galles, et, pour ainsi dire, de toute l'Angleterre; car aucune classe, aucune subdivision de la société anglaise, ne resta indifft-renteaux folies et aux scandales du temps. Ce qui peut le mieux donner la physionomie de ce temps., c'est encore l'ouvrage de raislress Robinson, qui parle ainsi d'ellemême dans une autre langue, mais on pourrait dire dans la nôtre, tant la traduction est ici exacte et pour ainsi dire calquée :

« Un jour, marchant avec mon mari dans le parc de Saint-James, nous fômes accostés par M: Brereton, du théâtre de Drury-Lane. Depuis deux ans je ne l'avais vu. 11 parut charmé de me rencontrer. Nous l'invitâmes à nous suivre à la maison ; il céda. Nous le retînmes à ilîner.

« La conversation roula naturellement sur le théâtre, qu'il me peignit comme un moyen très-avantageux d'exercer mes talents. Cette idée éveilla mon ancien penchant. Quelques jours après cette entrevue. M. Brereton revint chez nous avec un de ses' amis, qu'il nous présenta sons le nom de M. Sheridan. Kmne en entendant

GEORGES m. 'i:).")

uu nom qui était déjà célèbre, je fus quelques instants avant de pouvoir faire les compliments d'usage.

«Devinant le motif qui amenait M. Sheridan chez moi. je commençai la première par lui parler du théâtre et du yoùt qui me portait à embrasser ce nouveau genre dévie.

« M. Sheridan me demanda de lui répéter quelques passages de Shakspeare. La timidité que je ressentais m'eût empêchée de répondre à son désir, si l'affabilité de ses manières, l'indulgence qu'il me témoigna, unies à Tencouragement qu'il me donna, n'eût tout à coup dissipé toutes mes craintes, et ne m'eût fourni le courage nécessaire pour commencer à déclamer.

« M. Sheridan avait depuis peu acheté le théâtre df Drury-Lane, avec M. Linley et le docteur Ford. Il élail l'auteur de plusieurs pièces charmantes, telles que la Dîiègne, les Rivales, ï Ecole du Scandale, etc. Ses manières annonçaient les qualités qui distinguent si éminemment son cœur et son esprit.

« Les louanges que ces messieurs daignèrent me prodiguer me déterminèrent enfin à rendre le public juge en dernier ressort de mes dispositions.

<( On fixa le jour de ma réception au théâtre. M. Sheridan, M. Garrick, M. Brereton et mon mari, s'y trouvèrent. Je répétai les principales scènes du rôle de Juliette; M. Brereton se chargea de celui de Boméo. Après l'audition, M. Garrick décida sans hésiter que je devais choisir ce r(jle pour mon début.

« Il m'est impossible d'exprimer le mélange d'espérance et de crainte que je ressentis en voyant mon nom sur la première affiche qui m'annonça au public. Je lis part de mon début à la duchesse de Devonshire, à CiiatAvorth. Elle me répondit en me souhaitant les plus

grands succès, me les présageant au nom de tout ce qui pouvait les rendre certains : la disposition naturelle et le goût.

« M. Garrick s'était montré infatigable à mes répétitions, disant souvent à lui seul tout le rôle de Roméo. Cet excès de zèle et de travail contribua peut-être à nous enlever ce grand homme. 11 mourut peu de temps après.

« Il arriva enfin, le grand jour. Je fus honorée de la présence des spectateurs les plus considérables. L'orchestre, où M. Garrick était assis, se distinguait surtout par le groupe des critiques les plus fameux.

« En me rapprochant du côté gauche de la scène, où je devais prendre place, mon cœur battait avec une telle violence que je craignis une attaque de nerfs. Mon courage chancelait, il allait m'abandonner; j'étais perdue...

« M. Sheridan ne me quittait pas, m'exhortant sans cesse à conserver toutes mes forces pour l'instant décisif qui approchait, et où l'on allait définitivement me juger sans appel.

« Voici les détails de ma parure : je portais une robe de satin rose tendre, garnie de crêpe et de paillettes. J'avais sur la tête des plumes blanches. Ma ceinture était une rangée de perles à laquelle était suspendue une croix de la plus grande mode.

« Les applaudissements tumultueux dont je fus honorée firent sur moi presque le même effet que venait de produire la crainte. Je me sentis défaillir, et restai quelques minutes sans pouvoir articuler une syllabe. Je n'eus quelque courage que lorsque, la première scène étant finie, ce fut à mon tour de parler. Je n'osai jamais cependant porter mes regards sur la scène. L'enfer n'est ni plus ardent ni plus redoutable a contempler.

GEORGES 111. Toi

(i La seconde scène était la Mascarade; j"eus le temps lie reprendre courage et d'examiner le parterre. Je remarquai plusieurs figures qui m'excitaient à la hardiesse en me donnant les preuves les plus aimables de leur approbation. Je rencontrai surtout Fœil pénétrant et vif do M. Garrick, qui se servait de tout son éclat pour m'engager à vaincre ma timidité.

« Cette soirée fut couronnée par le triom[ilic le [ilus complet. Je lus universellement complimentée. Pour la [•remière fois de ma vie. je jouis d'un sentiment jusqu'alors inconnu à mon cœur. Qu'avais-je à désirer au delà des éloges que m'avaient accordés les hommes les plus illustres?

«Mon second njle fut Amanda. Cotte cumédie était tombée; mais elle avait été retouchée; le titre même eu avait été changé. Le public, supposant que c'était une nouvelle pièce, exprima, lorsqu'il la reconnut, un violent mécontentement. Je fus atterrée quand madame Jattet, en butte aux sifflets de la salle, se vit contrainte de quitter la scène, et me laissa seule subir la rigueur de cet orage. Je restai pétrifiée pendant quelques minutes.

« M. Sheridan, qui était à la gauche de la salle, me lit signe de ne pas quitter la scène. Le dernier duc de Cumberland m'encourageait aussi de sa loge en me criant : (f Ce n'est pas vous que le public siftle, c'est la comédie. Il Je saluai ce généreux prince; cette révérence agit même si puissamment sur l'auditoire, qu'il ne se livra plus qu'aux acclamations les plus vives et qui durèrent près d'un quart d'heure. On finit par laisser achever la pièce. Depuis, même. Amanda est toujours restée au rém jpertoire. et un la joue encore à linslanl où j'écris ce» iiémoire.-.

« Au théâtre comme chez moi, M. Sheridan m'entourait de ses attentions les plus amicales : je lui étais en quelque sorte redevable de mon triomphe théâtral. Il louah publiquement mes talents, s'intéressait secrètement à mon bonheur domestique. H avait même poussé l'obligeance jusqu'à m'engager avant mes débuts. Je louchais le traitement des premiers artistes.

« La représentation à mon bénéfice fut on ne peut plus suivie : toutes les loges étaient occupées par les personnes de la plus haute noblesse, et qui, toutes, me présageaient la célébrité et la fortune. On doit savoir qu'à Londres on juge du succès futur d'un acteur par ce qu'on appelle son bénéfice.

« C'est le 29 mars 1800 que j'écris ces pages, lorsque ma santé est affaiblie, et que je compte les jours qui se sont écoulés pour moi. Ils ne reviendront plus! La Providence me pardonnera mes erreurs, me rendra digne, je l'espère, de jouir des félicités qu'on goûte dans son sein, et où je resterai à jamais.

«Mais reprenons le fil de ma na^'ralion. Je quittai Bristol et regagnai Londres, Je n'avais pas encore dixneuf ans. M. Sheridan fut un des premiers à me rendre visite. Il m'apprit la mort de M. Thomas Linley, son beau-frère, qui fut noyé malheureusement chez le duc de Lancastre. Peu de jours après cette visite, il revint, me proposa de m'engager pour jouer l'été au théâtre de llay-Markct, qui n'est ouvert que dans cette saison. J'avais refusé plusieurs offres qu'on m'avait faites pour la province: car j'avais toujours eu une répugnance invin- 1 cible à être regardée comme actrice ambulante. Cependant, M. Sheridan me recommandant lui-môme vivemenlj l'offre qu'on me faisait pour llay-Market. je crus ne de-j „

GEORGES m. 259

voir pas la refuser... à la condition que je jouerais rarement, et que j'aurais des rôles à mon choix : ce qui fut accepté sans difficulté.

(( Je fus inscrite au tableau pour la comédie intitulée le Suicide; je pris le rôle de Nancy Novel, qui me fut remis à la main, et je me disposai à la répétition.

« Mais ma surprise fut extrême, lorsqu'au lieu de mon nom, indiqué pour le rôle que j'avais appris, je vis celui de mademoiselle Farret, maintenant comtesse de Dorby. .le me hâtai d'écrire à M. Colmont, directeur du théâtre, pour savoir la raison d'un procédé aussi peu délicat; il me répondit qu'il l'avait promis à mademoiselle Farret, engagée depuis plusieurs saisons à ce théâtre, et qu'il ne pouvait le lui reprendre. J'abandonnai l'idée de remplir re rôle, mais j'insistai pour que M. Colmont tînt ses engagements envers moi, ou qu'il me laissât la liberté de quitter Londres : ce qu'il refusa. Les débats durèrent toute la saison ; je ne touchais pas moins mes appointements convenus et sans avoir les fatigues de la scène.

i( L'hiver suivant je reparus à Drury-Lane avec encore plus de succès qu'auparavant. Mais je commençai à con- 'naître les périls de la vie dramatique; car ce fut à cette époque qu'on essaya de me détourner des sentiers vertueux de la vie domestique et paisible, et par les ynnyens les plus engaçjeants.

'( En faisant connaître ici publiquement les noms de ceux qui cherchèrent à égarer ma jeunesse, je jetterais le trouble dans plusieurs familles du rang le plus élevé. Parmi ceux qui promirent de récompenser le plus richement mes erreurs conjuijcdes, je ne ferai connaître i|ue ceux qui ont payé le tribut à la mort. Le dernier dur (le liutland, entre autres, me lit proposer six

cents livres sterling de rentes. Cette offre fut rejetéo.

« A chaque représentation j'avais de nouveaux motifs de m'applaudir d'avoir cherché à vaincre la fortune par le théâtre. Le puhlic m'adorait.

« Déjà tous les avantages du luxe le plus effréné m'environnaient de toutes parts : chevaux, voitures, nonihreux domestiques; enfin, rien n'était épargné pour ma dépense. Mes modes étaient suivies en tout par les femmes les plus élégantes; ma maison devint le rendez-vous de la meilleure compagnie; mes levers surtout étaient fort liriilants; ils ressemhlaient plutôt à ceux d'une duchesse (ju'à ceux d'une simple actrice.

« Malgn'la prodigieuse variété d'hommes aimahles qui s'empressaient de suivre mon char, j'étais restée l'admiratrice partiale des qualités enchanteresses de M. Sheridan : plus je le voyais, plus il me ravissait. Son langage était toujours celui de la plus exquise délicatesse.

« — Madame, me disait-il avec sa raison sublime, quoique vos succès puissent à peine s'accroître, vous arriverez cependant au sommet de la gloire : n'oubliez pas alors que vous serez peut-être sur le point d'être oubliée par le public. Puis encore, après quelques années, quel- ([ues mois seulement, il vous livrera sans pitié à l'ennui ((ui ronge et aux regrets qui tuent. Pensez-y. » « Pourquoi l'amitié n'a-t-elle pu me persuader? « Directeur du théâtre sur lequel je jouais, il m'eût élt' difficile de ne pas voir souvent M. .Sheridan : pouvais-je d'ailleurs lui interdire le pouvoir qu'il reçut du ciel, d'intéresser, de loucher l'àme, le C(eur. parles sensations les plus douces?

« La réputation si méritée qu'il venait d'acquérir par sa fameuse pièce V Ecole du sai)iih(((\ le rendait l'ohjet

de l'admiration de tous les savants comme de tous les cercles; toutes les classes le fêtaient. On ne vit jamais avant lui, peut-être ne le verra-t-on plus, les répétitions être précédiies et suivies comnn' elles Tétaient alors par la plus liante noblesse du royaume. On s'y donnait des rendez-vous pour avoir l'honneur d'entretenir un instant l'illustre M. Sheridan. M. Fox, le comte Derhy. étaient les [)lus assidus. Il n'est peut-être pas indifférent d'ajouter que la comédie était extrêmement lucrative alors : les théâtres étaient plus fréquentés que jamais. Tous lesivlcs (Haient joués par des femmes du-dessous de vingt ans. .l'étais aussi du nombre des actrices au-dessous de cet

« Si, lorsqu'on chercha à m'exposer aux reproches du public, on m'eût dit : « Je cesserai de vous aimer après « avoir fait votre fortune et vous avoir élevée au plus haut « rang, » j'aurais franchement refus(^ les honneurs, les plaisirs, la richesse. )>

Ce paragraphe dernier nous fait pressentir chez mistress Robinson le passage de la vie brillante d'actrice, recherchée et, il faut le dire, obtenue par tout le monde — par tout le monde riche — à la vie encore plus brillante, mais limitée aux hommages d'un seul. Nous voulons parler du prince de Galles.

On a lu dans le premier volume de cette histoire les rendez-vous des deux amants dans les jardins embaumés de Kew. On se souvient peut-êtn' de lord Malden, d^^ la harque complaisante, du bruit dans les arbres, du mouclKtir blanc, du duc d'York en habit jaune. Le temps a marcli(!; l'actrice n'était alors (pie jolie; aujourd'hui elle csi belle: elle n'iHait qu'ap[>laudie, elle est maintenant .■idiniriM' : elle n'i'lait que riclic. la \(iil;'i InshUMise ; elle

n'était enfin qu'actrice, elle va passer grande dame, maîtresse en titre du prince de Galles, et du prince do Galles qui n'est plus un jeune homme presque timide, mais le premier Beau du royaume (ce mot de Beau sera expliqué plus tard), mais marié, marié deux fois même, s'il ne l'est pas trois fois. Nous ne côtoyions que le mystère; nous allons voguer en plein scandale, toutes voiles deliors.

Ouvrons encore ces délicieux Mémoires où les gazes ne cachent rien, comme dans les pastels de Boucher et de Watcau^.

« J'avais quitté le théâtre; à ma dernière représentation, j'avais joué le rôle de sir Harry-Revel dans la comédie intitulée la Peinture en miniature, de lady Craven, maintenant margrave d'Anspach. En songeant que c'était pour la dernière fois que je paraissais en scène, je fondis en larmes. Je me disais : « Je fuis une « certitude heureuse pour suivre peut-être le fantôme du « bonheur. » Ces pensées s'emparèrent à un tel point do mes facultés, qu'elles me privèrent quelque temps du pouvoir de la parole. Heureusement Fa personne qui devait jouer avec moi commença la scène et me donna lo temps de me remettre. Je débitai mon rôle avec une insouciance machinale, et, sans les encouragements do la salle, je me serais trouvée mal plusieurs fois.

« Les journaux annoncèrent ma sortie du théâtre avec ces pinceaux caustiques qui ne sont que trop portés îi cravonner sans pitié même les sujets les plus indifférents Ils ne ménagèrent pas davantage le prince de Galles; et je connus, mais trop tard, ce (jue j'avais à craindre de la fureur des journalistes. »

Comment! trop tard? Pourquoi d'ailleurs les journa-

GEORGES m. 26r.

listes vous auraient-ils épargnée? Pendant huit ou dix ans ils vous disent chaque matin vos défauts pour que vous vous corrigiez, vos qualités pour que vous soyez Hère et que le public accoure les constater par ses applaudissements. Pendant dix ans ils auront pris votre défense contre l'ignorance ou l'envie, ne vous demandant rien pour salaire : ils auront passé sur tous vos caprices; ils se seronttus sur toutes vos intrigues, vos cabales, vos prétentions tyranniques ou ridicules; et vous, pour les récompenser, vous les couvrirez de boue en montant dans la voiture d'un prince excédé de dettes et de libertinage!

Et qui vous a donné ensuite le droit de jeter dans un coin la gloire, la célébrité, l'immortalité même qu'ils vous ont faite; de l'effacer avec la serviette qui vous sert à enlever votre rouge, et de vous écrier : « Je me moque pas mal de Shakspeare et de Sheridan! que d'aïKres les jouent! » Mais Sheridan et Shakspeare, c'est l'Angleterre; et le prince de Galles, ce n'est qu'un liomme, et un homme que vous n'avez pas même toute seule, madame; qui est à toutes les femmes qui veulent s'en passer la fantaisie, pourvu qu'elles aient vingt ans, un peu de rose sur la peau, beaucoup de dévergondage sur les lèvres.

Les croyez-vous assez naïfs, ces maudits journalistes, pour vous pardonner et vous absoudre parce que vous dites dans vos mémoires en caleçon : « Née trop sensible pour ne pas reconnaître le pouvoir seul du sentiment, je n'avais cédé à la tendresse du prince que dans la vue de soulager mon cœur d'un sentiment qui l'étouffait. » — (Et Sheridan, madame Robinson, et vingt autres Sheridan qui avaient plus ou moins étouffé votre cœurï)

— « Je n'étais assez ni l'amie ni l'esclave des richesses pour sacrifier à leur prestige. « Ce qui reviendrait à dire : Une chaumière el son cœur, — à la condition que le cœur sera celui d'un prince et que la chaumière aura balcons, écuries, jardins, salles, salons, boudoirs, tapisseries, pendules et tableaux.

La superbe actrice venait à peine de faire à son roval amant le sacr-ifice de sa gloire dramatique, que lui, de son côté, rompant en visière avec toutes les susceptibilités d'un peuple qu'il gouvernerait un jour, la conduisait effrontément de Londres à Brighton. de Brigbton à Windsor, l'installant dans ses appartements, ou allant passer la soirée dans les siens.

C'est en gravissant ainsi tous les échelons si périlleux de la grandeur et prenant en tout pour modèle la Dutlié et la Dubarry, dont elle était la jeune contemporaine, qu'elle finit par aspirer, ainsi que ces deux grandes illustratihns du genre, à paraître aussi à la cour : à Ift cour!

Elle y parut. Voici à quelle occasion.

L.i princesse de Galles quitta Windsor, bien résolut' à suivriî en tout les cumseils du roi son beau-père, ;i essayer de la volonté et de l'autorité contre une voloniel une autorité ennemies.

Elle marcha avec d'autant plus, de fermeté dans celte \oie, (|u'('lle lui avait é-lé indiquée aussi par quelques iiifiii lires (le sa jjropre famille et (\('s amis intimes avec

lesquels elle n'avait cessé de correspondre depuis son dépari de Brunsw ick. Ce fut même par le détournement de cette correspondance ouvertement violée qu'on sui à la cour de Saint-James l'opinion fort peu favorable de la princesse sur l'Angleterre et les Anglais.

L'honorable historien du couple royal et si mal assorti, le révérend Georges Croly, dit nu chapitre intitulé The fiiijiil scpit ration, page 517:

(( Pendant les dissensions de Carlton-llouse, le roi diinna de nombreuses marques 'd'intiTet à la princesse de (ialles. lui lit des présents, lui écrivit des lettres, all;i même la voir, et dans toutes les occasions laissa de\ iner son intention de la protéger au milieu des difficultés du moment. But . ajoute Croly. nnfortunately, siie was lo- UiUy (h'jici(')it in pmch^ncp. — Mais malheiireusemenl elle était complètement dépourvue de prudence. » Malgré tous les avertissements, elle parla avec un mépris ouvert (( open scorn » de tous ceux qu'elle soupçonnait de conspirer contre elle; et il y en avait peu qu'elle ne soupçonnât. Ses jugements sur la famille royale étaient particulièrement sarcastiques : elle eut la témérité de les consigner dans sa correspondance avec la cour de Brunswick. A la fin, un paquet entier de cette fâcheuse correspondance fut trouvé 1 »

On suppose aisément avec quels airs de tète et quel froncement de lèvres devait parler d'une pareille cour une princesse allemande justement fière de ses droits, froissée au cœur, sachant penser, pouvant écrire. Elle tailla en plein drap dans la pièce. ïlommes, femmes, princes, ducs et marquis, dames et demoiselles, étaient peints au naturel dans la galerie moqueuse de la princesse. Les mieurs. les usages, les coutumes, les préjugés

anglais étaient décrits, appréciés finement, et, il faut le dire, bafoués avec une supériorité de ton et d'amertume digne de lord Byrou en colère; lady Jersey n'était pas oubliée.

C'est précisément entre les mains de lady Jersey que le hasard fit tomber le paquet de lettres. Sans calomnier la comtesse, on peut croire qu'elle prêta un peu d'aide au hasard .

Quoi qu'il en soit de la manière dont cette correspondance fut découverte , elle alluma à la cour, et même très-loin au delà du cercle de la cour, des inimitiés, des colères, des haines à jamais inextinguibles. La princesse de Galles en fut poursuivie avec acharnement partout : dans la solitude comme dans l'exil , jusqu'au fond de la Turquie. Ces vengeances terribles et contenues furent la chemise? de soufre dans laquelle on l'étouffa peu à peu avant de la broyer sous le pavé biblique de la femme adultère.

Ces lettres furent lues, communiquées, passèrent de main en main, tombèrent dans celles du prince de Galles pour remonter jusqu'à la reine, qui y était traitée avec égards sans doute, mais avec une sincérité d'expressions peu commune à la cour. Si rAUemande prononçait mal l'anglais, elle prononçait d'une manière parfaitement nette l'ironie, le dédain et le mépris. On la comprenait sans effort et sans peine.

C'est au moment où elle se préparait à mettre à exi'cution les conseils donnés par le roi le jour de son entrevue avec lui à Windsor, que ses lettres furent saisies et vinrent fournir un aliment nouveau à la curiosité que commençait à exciter la position réciproque des deux Altesses.

Drury-Lane avait annoncé pour le jeudi, son grand jour de la semaine, une représentation de la fameuse pièce de Sheridan YEcole du sccuidale. C'était le jour des toilettes nouvelles, des coiffures imprévues, des modes qui devaient faire une sensation et régner Téternité d'une semaine.

Décidée à mettre le pied dans le brasier de ce monde brillant, mobile, dévorant, où la royauté se conquiert par le suffrage de tous, la princesse de Galles voulut aussi y paraître avec tous les avantages de sa jeunesse, de sa beauté et de son rang. Ses chevaux, sa voiture, sa livrée, ne devaient être éclipsés par aucune vanité rivale. Qui le pouvait d'ailleurs? Qui avait ses revenus? Quand on les aurait eus, qui eût osé entrer en lice avec elle?

Elle se rendit donc, le jeudi consacré au grand monde, au théâtre de Drury-Lane , dans une voiture neuve, décorée exprès pour cette soirée. Elle était d'un choix adniilable. A l'intérieur s'étalait un velours blanc relevé par des nœuds roses qui couraient en losange et formaient comme un manteau de pairesse sur la personne assise. Les ressorts , les bois , les peintures, — car on peignait encore divers sujets mythologifiues ou bucoliques sur les panneaux de voitures à cette époque, — rappelaient les plus gracieux équipages de France, qui n'avait , hélas 1 plus guère d'équipages alors. Le cocher, les latfuais, le coureur, semblaient être éclos d'un œuf enchanté sous la baguette d'or d'une fée. Du milieu d'une auréole de poudre tout à fait nuageuse se détachaient leurs visages choisis entre tous les visages de la splendide domesticité qui lleurit seule en Angleterre, comme les chiens et les chevaux; hommes, chiens et chevaux de race 1

A moins d'être Marie-Antoinetle. une reine de France , à moins d'être une princesse de Lamballe. qui aurait eu une voiture, des laquais, une livrée, à opposer à cette livrée et à cette voiture? Quand elle s'arrêta aux clartés des illuminations répandues sur l'étroite place où s'élève le théâtre de Drury-Lane. la foule qui [lassait, celle qui remplissait les cafés et les hôteb voisins, accourut pour voir ce chef-d'œuvre traîné par des chevaux merveilleux. On s'extasia, on admira, on applaudit. On reconnut la [•rincesse.

Avant d'être populaire. Caroline était déjà aimée, bien venue; bienvenue est le mot. Le peu[)lc se sentait attiié vers elle par l'instinct de la protection ([u'il se supposait dans l'obligation de lui réserver, comme il l'avait déjà lait pour d'autres reines et bien d'autres princesses; tutelle sainte et digne qu'il n'a jamais laissée périr, qui se perpétue, qui renaîtra demain, si demain une femme avait besoin de ses épaules de fer et de ses bras d'acier pour être portée en triomphe au-dessus des flots irrités de la cour.

Il faut cette faiblesse à sa puissante affection; il l'aime, il la caresse, il la prend dans ses griffes aiguës pour lui dire tout bas : « Ne crains rien, je suis lion ! » Et si l'on touche à ses pieds, à son voile, à sa robe, il frémit alors. se met devant elle, flamboie de toutes les mèches de sa crinière, et ce n'est plus tout bas, mais en hurlant, qu'il crie : o N'approchez pas : — je suis lion !»

Ce n'était pas tout à fait ce soir-là une curiosité admirative qui avait massé devant le perron du théâtre deux ou trois mille personnes. Un autre étonnement allumait les regards, faisait mouvoir les bras et les lèvres. A l'instant où la jomptueuse voilure de la prirwesse débouchait

GEORGES III. -inii

sur la place, une autre voiture exactement pareille se présentait, opposant la même opulence et la même nouveauté. Aucune différence entre les deux équipages. On eût dit que le même charron avait tordu leurs ressorts. le même carrossier voûté leur charpente légère, le même tapissier ouaté et piqué leur velours candide, le même peintre enrichi leurs panneaux, le même marchand de chevaux fourni les deux alteloges. Une pareille ressemblance effrayait le hasard lui-même. Et c'est là ce qui agitait la parole et les sentiments de la foule agglomérée autour des deux voitures, l'une et l'autre arrêtées un instant à l'entrée du théâtre, et attendant que la [lolice en eût dégagé les abords.

La princesse de Galles, qui surveillait l'édiiice délicat de sa toilette au fond de sa voiture, ne se doutait pas ([u'elle était ainsi l'objet des conversations populaires. Ce mugissement des pavés et ces ondulations sont trop ordinairement le cortège des gens de cour pour qu'elle en fût frappée d'une façon plus particulière ce jour-là. Elle descendit les marches de la portière, franchit les degrés couverts de tapis qui devaient la conduire à sa loge, et, accompagnée d'une de ses dames, elle y pénétra, précédée du directeur de Drury-Lane, lequel, un flambeau d'argent à la main et marchand à reculons, lui avait fait les honneurs de sa maison dramatique.

(]omme d'usage, la princesse de Galles s'arrêta quelques minutes dans le salon d'attente avant de paraître au balcon de sa loge, placée à la droite de l'acteur. Quand elle se fut reposée et complètement remise des agitalions de la \oiture, (ju'elle eut réparé les petits désordres de sa coiffure et relevé les plis de ses dentelles, elle jeta un dernier coup d'œil dans la glace et se fil ou-

vrir la porte de communication entre le salon et la loge.

Elle paraît ; elle paraît avec sa riche robe de velours grenat, étincelante de perles et de diamants; diamants, perles, saphirs, courent sur ses hras, se tordent à ses poignets, brûlent à ses oreilles, flamboient dans ses cheveux, ruissellent à son cou. Elle n'est que rayonnements doux et multiples, tantôt verts comme les reflets d'un lac entre les arbres, tantôt pourpres comme les leux d'un soleil couchant. C'est un dcrin d'étoiles.

La loge opposée à celle de la princesse de Galles, celle qui, par conséquent, s'ouvrait à la gauche de l'acteur, laisse voir tout à coup, et la chose paraît un miracle à tous les spectateurs foudroyés de surprise, une femme exactement parée comme Caroline : robe de velours grenat, perles, diamants, saphirs, dentelles. Aucune différence entre elles, si ce n'est celle de leur figure.

Cette reproduction fidèle et minutieuse, obtenue par une habileté qui décelait la perfidie d'une femme et les ressources d'une femme aussi riche qu'une princesse, troubla profondément la pensée et la réflexion de ceux au milieu desquels elle éclatait ainsi dans la chaleur passionnée d'une soirée, dans l'embrasement des haleines, des propos, des regards d'une foule immense.

Le spectacle ne fut plus que ce spectacle.

Les acteurs ne furent plus que ces deux grandes actrices.

L'Ecole du scandale ne se jouait [)lus en face, mais aux deux côtés du théâtre.

Le public, certes, ne resta pas muet dès qu'il eut reconnu quelles étaient ces deux reines : il cria à la fois avec respect pour l'une, ironie et mépris pour l'autre :

— Vive ! vive notre princesse 1

— A bas mistress Robinson!

— Quoi ! c'est la femme du prince!

— Quoil c'est la maîtresse du prince!

— Oui, monsieur, la niaîtresse et la femme!

— Oui, madame ! la femme et la maîtresse !

— N'est-ce pas nouveau ?

— Habillées de la même manière des pieds à la tiMe !

— Exactement de la même manière.

— La princesse est pâle; comme elle est pâle!

— La maîtresse ne pâlit pas, elle!

— Pauvre princesse!

— Vive! vive notre bonne princesse !

— Notre bonne petite princesse toujours! La salle criait encore :

— L'autre, — regardez. — lui a volé la moitit' de ses diamants !

— JVIais non, c'est un tour, un tour infâme qu'on a joué à la princesse ! Ah ! tu veux être belle ! La maîtresse sera plus belle que toi. Ah ! tu porteras sur toi pour dix mille livres de diamants ! La maîtresse en aura pour dix mille livres. — Attrai)e!

— Mais vous avez raison, capitaine !

— Trés-raison, parbleu! Vous ne savez donc pas que la Robinson est venue dans une voiture pareille à celle de la princesse?

— Mais elle finira par boire dans son verre!

— Oui, monsieur : elle dort déjà dans son lit.

— Mais le prince a donc deux femmes?

— D'où sortez-vous, brave fermier?

— Du Lincolnsbire.

— A la bonne heure! Il a huit femmes !

— Ah bah!

— Légitimes, monsieur. — Sans compter les maîtresses, sans compter...

— Ne comptez plus !

— Dam !

— Et combien d'enfants?

— Trente-trois et demi. — Sa femme est enceinte.

— Quel prince! — C'est un royaume'

— C'est ainsi.

— Et il faudra doter tout ça?

' — Oui, monsieur.

— Voilà que les cris recommencent.

Ils recommençaient à cette occasion.

Il était d'usage alors qu'à la fin de chaque acte ^acl^'ur resté le dernier en scène saluât en se retirant le prince ou la princesse qui assistait au spectacle. L'acteur venait de saluer la princesse de Galles, et il .se retirait, lorsrpie le public se mit à crier de plus belle :

— Est-ce qu'on ne salue pas aussi la Robinson ?

— Saluez-la donc aussi !

Et tous de hurler avec ironie :

— Salut à mistress Robinson!

— Respect à cette auguste!...

— Honneur à cette respectable ! . . .

Les mots que le public anglais ajoutait à cc^^ ('pilhètes ne s'écrivent pas.

Mistress Robinson, qui n'était pas, après tout, habituée à ces sortes d'accueils, fut sur le point plusieurs fois de quitter la place; mais, à chaque fois, d'une autre loge vers laquelle son regard se portail, un ordre mystérieux semblait partir et lui commander de rester. Elle obéissait, mais on voyait qu'elli> pâlissait à son tour, tandis (|ue la iirincesse de Galles, sans se faire à cette lutte, re-

GEORGES m. 273

prenait pourtant des forces et des couleurs en se sentant appuyée par la main et par la voix formidable du peuple.

Les loges aristocratiques ne prenaient aucune part à cette bataille scandaleuse : elles observaient.

Lady Jersey occupait une loge du fond. Des gens qui prétendent tout voir soutenaient que le prince do Galles était assis dans un coin de cette loge.

Un dernier incident marqua la fin de cette soirée mémorable dans les arcbives de Drury-Lane. Mistress Robinson laissa par mégarde tomber son éventail sur la galerie inférieure, d'où il alla tomber au milieu du parterre en fusion. Ce riche éventail n'avait pas encore achevé sa chute qu'il était brisé, lacéré, haché en mille morceaux. Et de nouveau, ces cris éclatèrent au moment de la sortie :

— Je veux ma part de l'éventail de la Robinson !

— Ma part ! ma part! ma part !

— Donnez-m'en pour un shelling!

— Vendez-m'en pour six pence !

— Et moi pour un penny! c'est tout ce (jn'clle vaut elle-même.

— Mais non ! elle ne le vaut pas.

— Avec un penny on a une pomme.

— Elle ne vaut pas une pomme.

— Je vous dis, monsieur, qu'elle la \aiit.

— Ça dépend de la pomme.

Dans les couloirs traversés par la belle actrice [xuir se rendrait sa voiture, c'étaient d'autres acclamations.

— Faisons de ses dentelles et- (jne nous avons fail (!<■ son éventail.

— A moi ses perles!

— A moi ses diamants!

— A moi ses chevaux et sa voiture':

Mistress Robinson eut bien de la peine à regagner ses chevaux et sa voiture dans cette soirée dont elle parle indirectement dans ses Mémoires :

'( Cette absurdité du peuple paraîtra un problème. «

— Un problème pour qui? — a Cependant il m'accabla de ses rigueurs pendantde cours de trois saisons. Par quelle fatalité me prit-il tout à coup pour le bouc émissaire de sa frénésie? » (Mémoires de mistress Robinson, p. 255 et 236.)

Un empressement unanime, digne, cordial, sympathique, accompagna la princesse de Galles jusqu'à sa voiture.

En rentrant chez elle, mistress Robinson, dont la voiture fut couverte d'imprécations et de boue, trouva un billet d'une écriture connue où elle lut ces mots :

« Méprisez l'outrage, gardez les diamants»

Les voitures de la cour, rangées sur la terrasse du château de Windsor, n'attendaient plus qu'un ordre pour se mettre en mouvement et se diriger vers le rendez-vous de chasse indiqué la veille par le grand veneur.

A l'intérieur du château il y avait l'agitation qu'on remarquait chaque fois que les jeunes princes et les jeunes princesses accompagnaient la chasse. Des ordres sans fin se croisaient de la salie des gardes aux écuries, des écuries aux remises; les livrées rouges, jaunes et vertes

(JEORGES m. 275

bariolaient lo vaste espace où s'encadre pompeusement Windsor,

Tandis que ces préparatifs s'achevaient dans toute la rigidité du tempérament anglais esclave de la méthode, le prince de Galles se promenait en long et en large sur la terrasse du château, pensant peut-être à sa dernière soirée de Drury-Lane, à l'accueil fait à mistress Robinson, à l'ovation de la princesse. . .

Le vicomte de Malden marchait à côté de lui; ils étaient distraits tous les deux, un peu engourdis encore par une nuit qui n'avait pas été exempte de vin île Champagne.

D'autres jeunes lords de la vaste famille du prince. cousins à tous les degrés, tous en ardent habit rouge, bottes molles et casquettes, causaient à distance des incidents, épisodes, événements, chutes, plaisirs et catastrophes de la dernière chasse et de toutes les chasses possibles depuis Guillaume le Conquérant, ce grand chasseur de Danois et de Saxons.

Ici on parlait cerfs, là sangliers, partout renards. Des noms d'hommes et des noms de chevaux traversaient comme des fusées ce feu d'artifice de paroles et de gestes relatifs à la chasse, concernant la chasse, se rapportant à la chasse, touchant à la chasse! La métaphysique, tout obscure, tout indéfinie, tout incommensurable qu'elle soit, n"est rien, on le sait, auprès de la chasse; celle-ci a plus de mots, plus d'images, plus de façons particulières de se faire entendre, ou, si l'on veut, de ne pas se faire entendre, que la métaphysique. Ce n'est pas peu dire.

Il semble impossible que des êtres raisonnables, que Dieu a créés à peu près comme nous, aient pu imaginer

27fi GEORGES III.

tant (le fariboles ébouriffantes pour dire : « Il y a un cerf à tel endroit, prenons un fusil ou un couteau, et allons le tuer. « Ces trois ou quatre idées bien simples, bien faciles à rendre avec une douzaine de mots parfaitement clairs, universellement connus et approuvés, sont devenus, par une multiplication à effrayer les grains de sable du désert, cinq ou six millions de mots d'une fantaisie monstrueuse, d'une conception è'i faire tomber les dents d'un éléphant s'il tentait de les prononcer.

Pendant que ces mille riens se disaient sur la terrasse du château, qui, de minute en minute, se peuplait à vue d'œil d'antres voilures, d'autres chevaux, d'autres habits rouges, d'autres casquettes de cuir bouilli, le prince de Galles arrêta vivement par le bras le vicomte de Malden, et lui dit :

— Depuis que nous sommes ici, avez- vous remarqué ce jeune homme qui vient de passer près de nous? Tenez, celui-ci.

— Je l'ai vu. répondit le vicomte, mais je ne l'ai pas remarqué.

— Regardez-le bien, cher Malden.

— Je le regarde bien, et j'attends que vous me disiez...

— Ne trouvez-vous pas en lui?. ..

Le prince arrêta en chemin sa phrasé admirative iiniijucinent pour admirer encore...

Malden continua :

— Je trou\(' (|u"il a \iiigl ans litul au [)lus. s'il les a.

— Ravissant ! murmurait le prince...

— (ju'il n'r-si pi'ui-êtri' pa> l'ucuri' <(>rli de l'universilé...

— Admirable ! inouï ! murmurait toujours le prince de Galles.

— Mais quand je serais encore plus généreux, je ne puis lui accorder davantage, termina le vicomte de Malden pour couronner sa complaisance.

— Eh quoi 1 Malden, vous d'un goût si fin, d'un cou[i d'œii si exact, d'une tenue si délicate, vous ne voyez pas avec quel naturel exquis, quelle aisance parfaite, ce jeune liomme est liabillc"! Mais regardez doncla coupe de cet habit, le dessin de ce pantalon, si pur dans sa simplicité; cette chaussure^qui ne touche pas la terre, qui. de son côté, a peur de la salir; regardez et tombez en extase devant ce gilet dans l'étoffe flexible duquel le corps se dessine sans maigreur et sans contorsion ; mais ce gilet est un chef-d'œuvre, Malden ! un chef-d'œuvre comme une selle mauresque, une cuirasse de Benvenuto Cellini! Ah 1 ce gilet! ce gilet! ce gilet!

La physionomie de Malden commençait à exprimer le même sentiment flatteur pour la tournure et la mise du jeune promeneur.

Dans son enthousiasme, le prince de Galles ajouta, en voyant revenir sur ses pas l'objet de son admiration :

— Et sa cravate ! sa cravate! qu'en dites-vous, Malden'.'

— J'avoue que sa cravate, répéta vivement Malden, est le triomphe du goût, de l'adresse, de la grâce...

— Une merveille, Malden ! dites une merveille!

— Oui, prince, une merveille!

Le prince de Galles touchait au septième ciel de l'exaltation, lui pourtant le plus élégant gentilhomme de son royaume et peut-être de son siècle. Il continua :

— C'est notre maître à tous, avouez-le !

— Et les étoffes qu'il porte, fit remarquer Malden, n'ont rien d'extraordinaire...

— Et voilà le sublime, Malden ! le vrai sublime, le sublime du sublime! Beau avec simplicité... comme la nature, comme Raphaël. — Ah! cette cravate! cette cravate!... Mon royaume pour cette cravate! — .^vais-je raison, Malden?

— Oui, Altesse.

— C'est lui qui est TÂltesse; Altesse sérénissime de la mode. Mais pourquoi est-il ici? — Que vient-il faire à Windsor!

— Se promener, répondit Malden.

— Croyez-vous?

— Assister au départ peur la grande chasse royale.

— Non, Malden, il vient pour nous braver, pour nous donner une leçon, plusieurs leçons : leçon de mise, de tenue, de tournure, de flexibilité, d'attitude. On parle de Beau Wilson, de Beau IIe^vit, de Beau Nash, de Beau Edgeworth; mais est-ce qu'on oserait les comparer à ce Beau qui s'ignore, qui n'a peut-être ni naissance ni nom? Mais je vais sans doute un peu loin... il est impossible que tant de distinction soit sans naissance. Comment savoir?

— Rien n'est plus aisé ; ce jeune homme vient vers nous... si vous désiriez qu'en votre nom j'allasse lui demander?.,.

— C'est bien hardi, Malden. D'ailleurs que lui demanderiez-vous ?

— Son pays, son nom... tout ce qu'il vous plaira.

— Non... ce serait manquer..., puisqu'il se plaît tant à voir ces dispositions de chasse, ces préparatifs... pourquoi n'iriez-vnuspas l'inviter à suivre la chasse?

GEORGES m. t>79

— J'y cours.

— Encore un mot, Malden...

Malden ne se trouvait plus qu'à dix pas du jeune promeneur.

— Vous me le présenterez .

— Ici?

— Ici même, Malden.

— Oui, prince.

Le vicomte s'approcha du jeune homme (|ui avait éveillé si favorablement l'attention du prince de Galles, et. après l'avoir salué, il lui dit avec cette aisance des gens de cour pour lesquels rien n'est impossible :

— Vous semblez prendre un vif plaisir, monsieur, à tous ces mouvements de gens et de chevaux qui ont dû vous annoncer clairement une chasse royale. D'ailleurs les journaux ont annoncé hier...

Froidement, les paupières un peu baissées, le regard cependant tourné vers son interlocuteur, le visage calme mais d'un calme de marbre poli, la tête droite, leprome- . neur de Windsor, répondit à Malden par cette tranchante interruption :

— Je ne lis jamais les journaux, mon médecin me l'a défendu.

Malden ne put s'empêcher de rire.

Que le prince de Galles aurait voulu entendre'....

— Mais, reprit le vicomte, votre médecin ne vous a pas défendu l'exercice ?

— Je ne crois pas, monsieur.

— Voudriez-vous assister aujourd'hui à la chasse royale ?

— En voiture, car à cheval dans ce costume...

— En voiture... dans une voiture de la cour, répondit Malden.

Quel jeune homme ne se fut pas senti grandir dans son orgueil en écoutant une pareille proposition? Celuici parut heureux, mais très-discrètement heureux, quoiqu'il ne fût jamais monté en voiture de sa vie, pas même dans la voiture d'un banquier.

— Vous acceptez !

— Si cela peut vous être agréable, répondit le jeune homme dont le remerciraent embaumait l'impertinence,, ou du moins une suflisancc rare : — monter dans une voiture de la cour!!

— Cela serait agréable à Sun Altesse le prince de Galles, ajouta Malden en souriant.

— Au [trince de Galles! répéta-t-il en se découvrant, mais sans exclamation, sans ivresse.

— Oui, monsieur, au prince de Galles.

— Je suis lier de cet honneur.

Un autre eût ajouté : Mais je ne devine pas pourquoi cet honneur...

Le jeune homme n'ajouta l'ien. Malden poursuivit ainsi :

— Voulez-vous que je vous présente"? car la minute du départ approche.

— Me présenter à qui?

— Mais à Son Altesse.

— Je vous suis, ri'pliqua sans [dus de timidité le jeune homme que la furtune prenait, on [tout le dire de celuilà , certes . oui ! [lar le cullel de l'habit pour le conduiie a la fdrlune.

— Cardon! dit emuie Malden en .-e [ilaraul enlie lui

ot le prince qui venait vers enx. Une petite formalité reste à remplir...

Le visage du jeune homme eut l'air de dire :

— Mais ce n'est pas moi qui vous demande d'être présenté au prince ; c'est vous qui m'offrez...

— Quelle est cotte formalité? dit-il.

— Je vous nommerai en vous présentant au [irince.

— Sans doute. .

— Je ne sais pas votre nom.

Le seul mouvement de surprise que monli'a le jeune liomme dans cette conversation impr('\ue se manifesta au moment où le vicomte lui adressa celte (juestion.

— Mon nom?

— S'il vous plait, monsieur.

Après cette résistance avec sa propre pensée intérieure, modestie on orgueil, dont nous aurons le mot [dus tard. le jeune homme honoré de l'invitation du prince sur la lerrase de Windsor répondit à lord Malden en marchant a\ec lui vers le prince :

— ■ Je me nomme Georges Bryan Brummell.

— Je vous présente, prince, M. Georges Bryan Brummell, qui est très-sensible à l'honneur que vous lui faites en daignant l'inviter à suivre la chasse de la cour.

— Je remercie M. Brummel, dit à son tour le prince, dont l'admiration et l'extase redoublèrent quand il put voir de près avec quelle simplicité de moyens le jeune Brummell s'élevait aux plus grands effets que puisse produire la toilette.

Georges Bryan Brummel souiïrit i[ue Son Altesse l'admira l.

Les jeunes princes et les jeunes princesses , que nous appelons ainsi quoique tous ne lussent plus des cnl'antS; avaient déjà pris place dans leurs voitures désignées par leurs armoiries , quand une autre voiture, mais venant du dehors, alla prendre la première place après la voiture du roi.

A sa forme, à ses armoiries, la voiture de la princesse fut aisément reconnue : on ne se hâta pas pour cela d'aller saluer celle qui avait quelques droits à cette respectueuse bienvenue. Les jeunes princes et les jeunes princesses restèrent immobiles à leurs places : il est vrai que lady Jersey les tenait, pour ainsi dire, sous sa surveil lance du fond de son carrosse, et que depuis la découverte de la fameuse correspondance de la princesse Caroline avec la cour de Bruns^^ick. l'inimitié de la comtesse pour l'Allemande agissait infiniment moins dansFombre. lillle ne l'avouait pas : à quoi bon l'avouer? Elle ne la cachait pas non plus, parce qu'elle voulait que cette inimitié fût le drapeau insurrectionnel sous lequel a înt se rallier tout ce (jui était pour elle, lady Jersey, contre lu princesse. Aussi la princesse demeura sans accueil au rang d'honneur où elle s'était mise dans la ligne du cortège.

A la rigueur, la conduite de la cour> quoique blâmable et fort mal séante en tous points, n'était que de l'inconvenance, une vengeance mesquine et de la froideur; eh la dédaignant, ou mieux encore, en ne la remarquant

pas, on s'en vengeait et au delà. Mais cette philosophie devenait impraticable devant le nouvel affront qu'allait recevoir la princesse de Galles sous les fenêtres mêmes du roi, du roi Georges III, qui avait promis de la protéger.

Par une conversion rapidement exécutée et ordonnée, on n'en doute pas, par lady Jersey, la queue de la fde des voitures prit la tête, et elle la prit tout simplement en courant se placer entre le carrosse du roi, qui se porta en avant, et celui de la princesse, qui dut rester en place, La manœuvre fut un coup de génie. A la guerre elle eut valu une victoire, à la cour elle augmenta la renommée déjà si grande de la comtesse en agrandissant l'influence qu'on prêtait avec raison à sa malfaisante supériorité. C'était une taquinerie, oui, mais une taquinerie à la Turenne et à la Condé. Vingt mille coups de canon' ne se comparent pas à cette ruse. La peau du renard a complété celle du lion.

L'outrage fut sensible au cœur de la princesse de Galles ; elle en fut éblouie à force d'en être surprise. Elle ne croyait pas qu'on osât aller aussi loin avec elle. Elle eut besoin de regarder tantôt à une portière, tantôt à l'autre pour s'assurer, par la position des murs et des grilles, qu'elle avait réellement changé de place, qu'elle était honteusement reléguée à la queue du cortège au lieu d'en occuper le sommet comme auparavant. Ces mouvements rapides, automatiques, de corps et de tête, qu'elle fit pour bien se convaincre, furent saisis par les bons amis de la comtesse, et des rires scandaleux parcoururent toute la ligne des voitures. C'était la douceur de la mitraille après la brutalité du boulet, c'était le crachat après le soufflet. La princesse avait souffert; file pleura, elle

cacha son visage dans son mouchoir, sa tùte dans un

coin de la voiture, et elle murmura:

— Oh ! ma mère! ma mère ! vous qui m'aimez tant, que diriez-vous ! que diriez-vous ! si vous saviez ce que j'endure! Je n'avais jamais versé une seule larme à lîrunsvtick, si ce n'est en vous quittant, et il ne se passe pas de jour où je ne verse des larmes à la cour d'Angleterre! ils veulent donc me faire mourir!

— Le roi ! cria un officier du palais du haut du perron : — messieurs, le roi !

Un frémissement parcourut toute la longue fde des voitures à ce cri, qui fut, de place en place, n-pélé :

— Le roi!... le roi !...

Georges 111 était accompagné de la renie et de son premier médecin, le docteur Warren.

— Eh hien! le roi m'entendra puhliqucment, dit avec le désespoir dans le cœur et sur l«s lèvres la princesse de Galles, oui, il m'entendra!... Je suis sa fille... je suis son enfant... je suis une femme qu'on humilie, qu'on frappe au visage... qui n'a rien fait à personne... qui n'a fait de mal à personne ici... Oh! combien j'eusse été' plus heureuse en restant toujours duchesse de Brunswick, plus heureuse en devenant la femme d'un simple officier... 11 ne m'eût pas laissée insulter, celui qui m'eût aimée... Être aimée, mon Dieu! mais c'est tout, c'est tout!... Non, il ne m'aime pas! il ne m'aime pas, lui! Où est-il? où est-il en ce moment, ce prince de Galles, celui qui devrait me soutenir, me défendre?... Il n'est pas là. Personne n'est là... Le roi seul ! mais enfin il est le roi, le roi d'Angleterre ! qui a des armées, des (lottes: qu'il me défende donc!

— En avant! cria-t-elle à son cocher: en avant!

— Où? madame la princesse, demanda le cocher, qui perdait aussi la tète en entendant les cris qui se croisaient avec les ordres dans la bouche troublée de la princesse.

— En avant ! on avant ! vous dis-je.

— Mais où faut-il aller?

— Â la rencontre de la voiture du roi.

— Mais elle a pris la tête !

— Passez devant !

— Mais, madame la princesse...

— Passez devant la voiture du rui. je vous l'ordonne.

— Encore une fois, madame 1 . . .

— Voulez-vous m'obéir?

La voiture de la princesse, rompant alors la lign(\ courut se jeter au travers de la direction suivie par celle du roi ; la princesse, d'une voix brisée, criait déjà :

— .Sire ! sire! sire! ! !

Une voilure découverte, brillante, un coupé balancé sur des ressorts flexibles, porté par des roues d'argent, longeant comme un papillon les arbres de la grande avenue, accourait et ondulait aux tlancs fin cortège royal. Le prince de dalles galopait à la portière de cette voiture, où trônait, au milieu d'un nuage de gaze et d'une gerbe (le fleurs une jeune femme souriante, follis belle el joyeuse comme une matin('e de printemps, (l'était le printemps an voiture.

— C'est mistress Robinson! s'écrièrent les cavaliers de la fête, et les dames et les vieux courtisans, tous onthousiaslesde l'actrice à la mode, répétèrent:

— C'est mistress lîobinson !

Puis, comme hommage littc'-inlre. ils la sahK'n^nt par les Udins de ses meilleurs vi'ile-.

28n GEORGES IIl.

— Place à Jiiliello !

— Place à Âmanda!

— Place à Cordélie !

— Place à lady Macbelli 1

— Place à Araminthe !

— Place à Perdita !

Fière de cet accueil, la jeune el belle actrice de Drurv- Lane rendait salut pour salut, sourire pour sourire, compliments pour compliments, envoyait des regards et des (leurs. Et le prince ne la quittait pas, il caracolait, il se pavanait, il galopait auprès d'elle ; il lui disait le plaisir. le bonheur qu'on avait de la voir à Windsor, l'amusement qu'elle goûterait à la chasse... Elle n'avait jamais vu une chasse... Elle en verrait une avec lui... Quelle journée pour tous les deux !

Que devenait la princesse de Calles pendant ce temps"?

Elle parlait vivement au roi, elle croyait du moins parler au roi, car le roi, distrait, étourdi, abasourdi par le tapage des jeunes courtisans, par les acclamations prodiguées à mistress Robinson , par le mouvement bruyant des roues, ne pouvait rien entendre de ce que s'efforçait de lui dire la princesse de Galles. Inutilement .se pencbait-elle à sa portière, tendait-elle les mains dans l'une desquelles flottait son mouchoir trempé de larmes; inutilement le roi cherchait de son côté à comprendre, à deviner. La seule chose qu'il entendait, qu'il comjirenait, c'était:

— Mistress Robinson !

— Où est mistress Robinson ?

— Montrez-nous mistress Robinson!

Dans son désespoir, dans sa douleur de ne pouvoir se faire entendre du roi Georges III, là princesse de Galles

écrivit deux lignos au crayon sur une feuille de ses tablettes, enveloppa le portrait de son mari, lourd médaillon d'or, qu elle portait habituellement au cou, dans la feuille déchirée, afin qu'elle eût la pesanteur nécessaire, et jeta le tout dans le carrosse royal.

Le roi ramassa le paquet et lut les lignes qui contenaient ces mots :

(( — Sire, mon père, une princesse et une courtisane font partie de votre suite : — laquelle des deux doit se retirer? »

Le roi partit d'un long éclat de rire après avoir lu.

— Mais, sire!... — vous n'avez donc pas lu? Le rire convulsif du roi continua.

— Mais, sire, je suis princesse d'Angleterre, duchesse de Bruns^\ick. Justice!

Le roi étouffait dans son convulsif accès de rire.

Le docteur Warren posa tristement le doigt sur son front en regardant la princesse de Galles; cela voulait dire :

— Le roi redevient fou !

Le cortège ne continua pas moins au galop sa course à travers l'espace, emportant des princes et des princesses, de vieux courtisans blasés, de jeunes courtisans ivres de plaisir, un prince de Galles penché sur la voiture d'une maîtresse hardie, et un roi fou.

Les chevaux de la princesse de Galles tournèrent la tête vers Londres. Que de déceptions! que d'angoisses! que de larmes dans ce carrosse pompeux, chargé de dorures et, d'armoiries! — Il était parti carrosse. i\ revenait cercueil.

Cette journée n'était pas finie.

La chasse venait de commencer; au premier coup de fusil tiré, le roi Georges III, que le docteur Warren avait eu bien de la peine jusque-là à contenir, s'élance hors de sa voiture, court dans le fourré, se met à quatre pattes et il jappe, il aboie. Affreux et grotesque spectacle pour tous ces courtisans, pour cette famille de princes et de princesses! Un roi, un père, un vieillard se roule dans le gazon et la poussière; il rampe, il court à travers les jambes des hommes et des chevaux ; et il aboie, il aboie, il hurle, il hurle à effrayer ses chiens, qui le regardent en dessous et se taisent !

Malgré le respect pour la royauté, il fallut cette fois li(>r le roi aux pieds et aux mains, afin de le mettre dans l'impossibilité de tout briser autour de lui et de se détruire lui-même. Ensuite on transporta cette chose hurlante au château de Windsor.

Le capitaine Payne (depuis amiral) dont le nom \a se lire au bas d'une lettre écrite à Sheridan sur l'état mental du roi, après la scène dans la forêt, pendant la chasse, dccupait l'emploi de contrôleur dans la maison du prince (le Galles. Il était de service auprès delà personne de Son Altesse Uuyale à Wintlsor, au commencement même de la maladie du roi.

(( Cher Sheridan,

(( La nuit dernièi\^, vers minuit, le roi ('lail dans un «■•tal ti'l. ijiTil paraissait ne pas devoir vivre une liciiie.

CEOIUiKS 111. ^289

lorsque tout à coup, par l'effet de la poudre de .lames, une forte transpiration se manifesta et il tomba dans un profond sommeil.

'( Nous espérions (pie c'e^tait la crise île sa maladie, mais les médecins craignaient (jue ce ne fût celle que d'une partie de la maladie. Toutefois nos espérances ne lurent pas de longue durée.

(( Au bout d'une heure le roi s'éveilla. Sa peau ('ta il dans une bonne condition et il n'avait pas beaucoup do fièvre; mais, sous le rapport mental, il ('tait exactenKMit dans le même ('tat ([u'auparavant, ayant tous les j^esles (ît le délire du fou le plus avén", et poussant toujours un cri qui imitait le burlement du cbien.

(( Voilà dans qu(^lle situation il était à une heure du matin, ([uand nous allâmes nous mettre au lit.

(( Le duc d'York, qui, cette nuit, est venu deux fois dans ma chambre, m'a dit que le roi n'avait pas eu un moment lucide dans toute la nuit.

« Les docteurs ont eu une consultation ; ils ont trouvé l(^ roi plus calme, le pouls assez bon et beaucoup moins élevé, mais les symptômes les plus prononcés d'aliénation mentale.

« Toute la journée, il n'a fait que parler religion-; et sa manie était de se croire inspiré, ce dont les médecins ont tiré le plus mauvais augure pour le recouvrement de sa raison. Le roi est encore à présent dans le même étal que je viens de vous confier ; que ceci vous soit dit afin de vous emptt-cher d'ajouter foi aux mille bruits ridicules qu'on répand même sur les lieux.

(( On n'arrive pas facilement à la connaissance de la vérité dans les palais, et je m'en aperçois ici. On appr(md chaque jour une petite particularité de quelqu'un (|ui l'a

tenue soigneusement en réserve, ou bien a fait semblant de l'avoir oubliée.

« Cependant, en réunissant tous ces riens, je trouve et je me démontre que la folie du roi a été très-marquée bien avant même qu'il fût obligé de garder la chambre et d'être gardé à vue.

« Les gens qui étaient autour de lui avaient tant de peur de l'offenser, que les deux jours qu'il passa cinq heures de suite à cheval, il y a eu hier huit jours, et le lundi suivant, il divaguait déjà, et pourtant on le laissa sortir sans lui rien dire. Le lundi, à son retour, il dit au duc d'York, en pleurant, quil souhaitait de mourir, parce qu'il sentait qu'il allait devenir fou.

(I La reine, qui fit mander le docteur W'arren, lui communiqua secrètement la connaissance qu'elle avait depuis quelque temps de l'état mental du roi.

« Warren, qui est ici la cheville ouvrière, car le pauvre Baker est lui-même à moitié timbré. Warren, dis-je, observe avec la plus grande attention la marche que suit la maladie du roi.

« Les variations de sa folie, ainsi que l'état général de sa santé, sont notés avec soin pendant toute la journée, et nous avons chaque jour un bulletin signé par les médecins.

Ce qui fut plus grave encore que la maladie du roi. ce fut sa convalescence, parce que, irrégulière et trompeuse, au moment où l'on se relâchait un peu dans la .surveilla I) Mémoires sur la rie f rivée, politique et liltérnire de Slieridan. pnr Tlinm.is Mnorf^, tome Tf, p.ijres 7 et .'^iiivaiilos.

GEORGES m. 291

lance exercée autour du royal malade, c'est à ce momentlà qu'il mettait sa vie en danger par quelque acte soudain d'extravagance.

Il fallut songer sérieusement à combattre pied à pied cette funeste manie de suicide, commune presque à tous les fous, particulière à Georges III.

Warren et Willis n'eurent pas trop de leur génie médical, de leur sollicitude de courtisan pour garantir cette précieuse existence, cherciiant la mort partout autour (relie, la provoquant a\ec une fatale habileté, sur le point à chaque instant de la rencontrer.

Entre autres folies, Georges III possédait celle de vouloir se tuer en se précipitant la tète la première du haut de son lit sur le parquet de sa chambre. Des contusions au front indiquèrent aux docteurs la pensée sinistre du roi. Aussitôt ils élevèrent les tapis à la hauteur d'un fort matelas, en sorte que le malade en fut réduit à cabrioler sans danger sur un duvet élastique.

Mais, ingénieux dans ses ressources, Georges III, se créant un point d'appui sur ce tapis mollement ouaté, s'élança contre les murs, comme l'eût fait un bélier, et tenta de se fendre le crâne, qui lui semblait être, disaitil, une boule de feu.

Les murs furent immédiatement doublés de velours, et ce moyen de suicide lui échappa presque au moment où il l'avait conçu.

L'énorme embarras de Willis et de Warren était dans la difficulté d'opposer tous ces préservatifs sans porter ombrage à la frénésie de Georges III, dont il fallait à tout prix garantir la vie tout en respectant en lui la dignité, la sainteté et la haute susceptibilité royales. Un roi d'Angleterre est le premier de.i hommes, le premier des ma^

gistrats et le premier des pontifes. Il est le chef politique et religieux du royaume. On ne met pas un bâillon et une camisole de force à l'élu du peuple et du Seigneur. Ouand le roi ne vit plus comment il se fracasserait la tète contre le parquet et contre les murs, il songea à des moyens [)lus simples de sortir brutalement delà vie. Il essaya de se [trëcipiter. ainsi qu'il l'avait déjà tenté, par les hautes croisées du palais de Windsor. On cadenassa les espagnolettes : il brisa les carreaux; les carreaux n'étaient qu'en verre, on les remplaça par des carreaux en cristal : il brisa les carreaux de cristal; on en mit en tUnt-tjki.ss, matière transparente, plus dure (jue le marbre : il les brisa encore. Plusieurs fois on l'arracha aux embrasures des châssis, la moitié du corps en dedans l'autre moitié en dehors. Impossible de murer les croisées, dangereux de les griller sans laisser comprendre au roi ([u'il était fou à lier. Que firent les docteurs Willis ' el Warren dans cette situation des plus délicates?

Pour tromper la clairvoyance du roi et obvier au danger d'une chute par les croisées de Windsor, ils firent forger artistement et dorer des grilles d'un goût délicieux qui se tordaient en tiges et s'épanouissaient en épis, en feuilles et en fleurs. A travers ces rameaux délicats, ces libres d'or, ils entrelacèrent des fleurs naturelles, ce qui donnait à ces jardinières un tout autre caractère (jue celui d'un réseau impénétrable et surtout infranchissable.

— Oue veut dire cet obstacle'.' demanda un jour Georges 111 a Willis.

— Sire, ce n'est [las la an obstacle.

^t) \\illi> et Muiiro oui été lu» iiiûileLius les. '\A\i3 leiiuinmé^ 1 it Aiigletene pour le tiailenieiil de? inaladio iiaiiUile.<.

— Qu'est-ce donc?

— C'est un embellissement.

— Un embellissement ! je ne puis plus me mettre à la croisée.

— Vous savez, sire, qu'il n'y a pas de mode qui ne gêne un peu d'abord.

— C'est vrai... Mais d'où vient cette mode?

— Sire, de France.

— De France...

Le fou réfléchit.

— Oui, sire, de Paris.

— Ces diables de Français !

— De vrais diables, sire.

— Us ne se mettent donc plus à la croisée?

— Oh! bien rarement. C'est le duc d'Orléans qui a inventé ces sortes de croisées agrestes.

— Oh ! alors !

— A son château du Raincy, ajouta le docteur.

— Savez-vous une chose, Willis?

— Non, sire...

— C'est que, si le duc d'Orléans avait eu la fantaisie de placer de ces sortes de jardinières devant les portes comme il a eu l'idée d'en mettre devant les croisées, nous serions emprisonnés comme de vrais criminels, de vrais fous... Willis!

— Plaît-il, Majesté?

— Est-ce que le duc d'Orléans n'est pas un peu?... Le roi s'arrêta. Tous les fous, à peu d'exceptions près,

redoutent de prononcer les mots fous ou folie, ou bien ils nient la folie.

Willis attendit.

— N'est-ce pas, répéta Georges III, qu'il est un peu?...

— Non, sire.

— Il ne Test pas?

— J'en jure par Votre Majesté.

— Pas plus que moi?

— Vous, sire !

— D'ailleurs, voulez-vous que je vous exprime mon opinion à cet égard, Willis? toute mon opinion...

— Si vous voulez m'honorer, sire...

— Eh bien! personne n'est...

— Non, sire, personne n'est...

— C'est votre avis, Willis?

— Entièrement.

— J'en suis ravi ! s'écria le roi : il y a des gens qui prétendent... des ignorants... des malveillants... Ainsi moi, le croirait-on, V^'illis? on veut que je le sois, parce que je me crois le Messie... mais oui, je suis le Messie! pourquoi ne serais-je pas le Messie?... il est venu une fois : pourquoi ne viendrait-il pas deux fois?... trois fois... ceijt fois... cent mille fois, cent mille millions, un million de milliards, dizaine de milliards, centaine de milliards de fois? — Willis, de vous à moi, suis-je ou non le Messie? On l'a tué, mais il n'est pas mort. S'il n'est pas mort, c'est qu'il ne peut pas mourir, parce qu'il est le Messie. Willis, vous allez voir si je ne suis pas le Messie...

— Sire, je vous crois sur parole.

— Non, vous aurez des preuves... Écoutez-moi, Willis.

— Oui, sire.

— Je vais commencer par me tuer.

— Sire, une pareille pensée...

— N'a rien d'extraordinaire.

GEORGES m. '295

Willis était parfaitement tranquille en écoutant ces étranges menaces du roi. Il savait qu'il n'avait aucune arme à sa portée : murs et parquets étaient matelassés ; des grilles défendaient le passage des croisées. Quant à lui, il ne craignait pas une violence du roi sur sa personne. Willis possédait ce regard magnétique, écrasant, moitié diabolique, moitié divin, qui terrasse la frénésie et dompte les fous, les ploie, les réduit au silence, et, à la longue, à la raison.

— Donc, je vais me tuer! s'écria le roi en s'élançant sur son lit.

— Queva-t-il faire? se dit Willis, queva-t-il faire?

Saisissant les rideaux de son lit, longues pièces d'étoffes bleues passées dans un anneau de cuivre doré scellé au plafond, Georges III se fait d'un bout et rapidement une cravate; puis il se met à tourner avec une vélocité à donner le vertige, tandis que dans ses mains crispées il tient l'autre bout des rideaux. 11 s'étranglait.

Willis sonne, appelle, pousse un cri.

Le docteur Warren accourt de la pièce voisine.

Tout danger est passé.

Le double rideau s'en est allé en cbarpie ; il s'est enfilé comme un eorps sans consistance; il a disparu comme une flamme, comme un nuage dans les mains surprises du roi Georges III.

— Que veut dire'?... dit Willis en regardant son illustre confrère Warren.

— C'est un cas de suicide, répliqua tout bas Warren à Willis, que j'avais prévu, et je l'avais neutralisé d'avance en faisant fabriquer des rideaux de soie avec des fils si doux, si lâches et si peu adhérents, qu'ils devaient se fondre à la moindre tentative d'effort. .

Willis salua d'un sourire d'admiration la prévoyante

habileté du docteur Warren.

Quant au roi, il dit aux deux médecins :

— Vous voyez bien que je suis le Messie : je me suis

étranglé, je suis mort et me voilà ressuscité. La semaine

prochaine je me crucifierai.

Nous sommes loin, bien loin d'avoir indiqué toutes les précautions qui furent prises pour empêcher Georges III de mettre fin à ses jours, au grand déplaisir secret des courtisans de l'héritier présomptif, nommément Sheridan, qui brillait d'entendre proclamer régent, mais régent de fait celte fois, le prince de Galles, tandis que Pitt voulait voir s'éterniser dans la folie l'existence du roi , d'abord en haine du régent, ensuite par ambition personnelle, par amour poiT le pouvoir.

« Aussitôt, dit Moore dans ses Mémoires surSheridan, que la terrible maladie dont le roi était affligé eut été constatée par le rapport authentique des médecins, Pitt présenta à la chambre des communes (le dix décembre) une motion tendant à ce qu'il fût nommé un comité pour examiner et citer les exemples qu'il pourrait y avoir eu de mesures prises dans le cas où l'exercice personnel du pouvoir royal s'était trouvé interrompu par enfance, maladie, infirmité ou toute autre cause.

« Ce fut immédiatement après la présentation de cette motion que Fox mit en avant la réclamation inconsidé-

GEORGES m. 297

i-éo des droits du prince de Galles, démarche dont son rival sut profiter avec tant d'adresse et de bonheur.

« Après avoir affirmé qu'il n'existait aucun précédent qui pût s'appliquer au cas en question, Fox dit : « Le « cas auquel il faut pourvoir ne dépend pas des délibéra- « tions du parlement; c'est ailleurs que la chose doit se « régler. »

« Il existe dans le royaume, continua Fox, une personne différente de toutes celles auxquelles des précédents pourraient se rapporter : un héritier présomptif d'un âge et d'une capacité convenables pour exercer le pouvoir royal. Il était donc du devoir de la Chambre de ne pas perdre inutilement un temps précieux, et de procéder avec la diligence nécessaire à rétablir le pouvoir souverain et l'exercice de l'autorité royale.

(' D'après ce que j'ai lu dans l'histoire, poursuivit Fox, d'après les idées que je me suis formées de la législation, et ce qui est encore plus précieux, de la constitution, d'après tous les raisonnements et toutes les analogies déduites de ces sources, je déclare, sans qu'il reste à cet égard le moindre doute dans mon esprit, et bien plus, je me croirais coupable si je ne saisissais pas la première occasion de déclarer que, dans l'état précaire delà santé de Sa Majesté, S. A. R. le prince de Galles a un droit aussi clair, aussi précis à l'exercice du pouvoir royal , pendant toute la durée de la maladie et de l'incapacité dont il a plu à Dieu d'affliger son royal père, que dans le cas du décès naturel de Sa Majesté. »

Les Mémoires de Sheridan ou sur Sheridan disent encore ceci de Sheridan lui-même (vol. II, pag. 54 et suiv.) :

(( Sheridan parla souvent dans les débats sur cette grande question de la régence; mais ses efforts les plus

importants se déployèrent dans les démarches moins publiques qui s y rapportaient. Il fut le conseiller confidentiel du prince, dirigea toute sa conduite, et écrivit la plus grande partie de sa correspondance relative à cette affaire. »

Oui, c'était une grande question, celle de la régence, non pas au point de vue des intérêts généraux du pays, dont peu s'occupaient, mais au point de vue des ambitions personnelles.

Il y avait des gens qui, depuis vingt ans au moins, aspiraient à cette mort pour obtenir un emploi cm une pension.

Combien de fois n'avaienl-ils pas été déçus! A l'article delà mort, la veille, le lendemain, le roi se portait comme l'héritier présomptif; adieu la place, la pension, ou l'indemnité! Hommes d'État, représentants à la chambre des communes, marins, officiers de terre, membres du clergé, architectes, actrices, courtisanes, vivaient par milliers sur cette espérance de la mort prochaine du roi. On souscrivait des lettres de change payables à la mort du roi et à payer par le régent.

Nous empruntons encore cette caractéristique anecdote aux Mémoires que nous venons de citer (page 41) :

« Dans la distribution projetée des emplois, — dans le cas d'une régence, — la place de trésorier de la marine avait été destinée à Sheridan. Cependant jamais il ne voulut s'abandonner à l'idée flatteuse que l'événement donnerait raison à ses espérances.

« Au contraire, Sheridan faisait toujours entrevoir à ses trop impatients amis la possibilité . sinon la probabilité du rétablissement du roi. »

Les impatients amis, mis là pour créanciers, sont ado-

râbles. Mais continuons encore quelques instants cette curieuse peinture de mœurs contemporaines :

« En conséquence, Slieritlan avait même refusé d'examiner le plan des appartements qu'il devait occuper à Somerset-House , édifice où sont placées les différentes branches de l'administration. — Noble refus qui prouva (|uele grand écrivain dramatique avait autant de patience que d'avidité. »

Mais toutes ces cupidités grandes et petites, politiques et littéraires, ecclésiastiques et navales, allaient enfin être désaltérées. L'avant-dernier bulletin de la maladie du roi ne laissait rien à espérer, ou plutôt il laissait tout à espérer.

Sheridan rentre chez lui, ce jour-là, à l'heure du dîner. L'heure était un peu passée : on était au dessert. Chaque convive attendait quelque chose de la mort du roi. Tickell devait entrer au parlement ; Richardson remplacer Tickell en qualité de commissaire du timbre; Reid...; tous, enfin, attendaient le cadavre.

Sheridan entre tenant le dernier bulletin de la maladie du roi Georges.

C'est sa mort, disent les uns ; c'est sa mort !

— Voici ma place, disent les autfes,

— Enfin! disent-ils tous ensemble ; enfin ! Sheridan décachette le bulletin : que d'émotions autour

de lui! Il lit; puis, après avoir rempli de vin un trèsgrand verre, il dit en regardant tout le monde d'un air gai : « Ruvons tous au rétablissement de Sa Majesté ! »

— Que signifie? lui demandent tous ses convives plus pâles que la mort, banale comparaison , mais qui ne fut jamais plus de circonstance. Pour toute réponse, Sheridan lit le bulletin signé par Willis et par Warren.

« Le roi est entré aujourd'hui en pleine convalescence : nous ne publierons plus de bulletin. »

Willis et Warren mentaient ; — mais c'était Pitt qui avait rédigé ce dernier bulletin.

Pour tuer le régent, il fallait faire revivre le roi.

Le roi n'était ni mort ni vivant : c'était un mort en vie.

XXXVÏ

Des orangers, des lauriers-roses transportés des jardins de Naples, des myrthes vivaces et les plus rares arbustes des contrées méridionales sont rangés le long des marches de marbre de ce pavillon qui voudrait être atiiénien.

Douze portes-croisées ouvertes à l'air doux et parfumé d'une soirée d'automne laissent voir aux lueurs des bougies l'intérieur d'un palais oriental où le rouge ardent, l'or découpé en croissants et les rêveuses arabesques se détachent sur des bandes d'azur. Les meubles s'accroupissent sous des pieds de sphinx; des tables en granit rose supportent, sur leur disque micacé, les vases sveltes de Syène et ces statuettes maigres et silencieuses arrachées au limon du Nil. Des scarabées* verts sont les émeraudes de la riche et mystérieuse toilette de ces salons, de ces cabinets, de ce vaste appartement qu'on dirait enlevé au palais de quelque roi d'Egypte du temps de Cléopàtre.

On s'attendrait à voir passer Cléopàtre, une lampe d'or à la main, les bras nus, les sandales étoilées, vêtue d'une mousseline claire et transparente comme l'eau d'un bain,

si des glaces de Paris, des tapis des Gobelins et quelques belles peintures ne venaient troubler cette évocation historique.

D'ailleurs on prend le tbé dans la grande pièce du milieu, et le thé est le démenti le plus formel donné à tous les passés possibles,

La princesse de Galles, en toilette du soir, assise devant un homme, jeune encore, qui fait en ce moment son portrait, tient affectueusement appuyée contre elle une jeune enfant. C'est sa fille, la princesse Charlotte. L'artiste dessine sur la toile le visage de Tenfant et de la mère. Deux flambeaux d'argent sont placés entre le copiste attentif et les deux modèles, fort distraits l'un et l'autre, quoiqu'ils aient à leurs côtés, autour delà môme table, pour leur servir d'exemple, un voisin immobile, sur ses deux bras accoudé, pensif, du même âge à peu près que le peintre, écoutant, parlant peu, et lorsqu'il parle, c'est sans détourner son regard qui plonge au fond de sa tasse de thé. Son front méditatif, déjà dégarni de cheveux au sommet, indique la résolution calme, la foi en lui et dans la conscience.

11 regarde avec un intérêt tendre et profond le groupe de la jeune mère et de la jeune enfant, quand un bruit trop vif vient par hasard éveiller sa réflexion. Leur sort semble le préoccuper, l'émouvoir, et plus encore que leur situation tranquille et une apparence parfaitement heureuse ne le veulent. Mais il paraît appartenir, par quelques signes, comme Redgauntlet en avait un front, à cette famille d'hommes dont l'instinct court devant la raison, la prescience devant le génie, qui, de nos jours, ont remplacé les prophètes, et qui seraient prophètes s'il ne leur manquait la sainteté.

D'ailleurs il ne fallait être ni prophète bien clairvoyant, ni devin bien habile pour prédire plus de malheurs que de joies à la princesse de Galles.

— Mais vous ne dessinez pas! dit-elle à l'artiste, qui, en effet, ne dessinait pas en ce moment.

— C'est que madame la princesse... répondit le peintre.

— Qui vous arrête, cher artiste?

— C'est que vous ne posez plus.

— Comment! je ne puis pas causer le plus petit instant?...

— Vous pouvez causer tant d'instants qu'il vous plaira : mais, dans ce temps-là, j'aurai le plaisir de vous entendre, en remettant à plus tard celui de vous copier.

— Pourtant, si je cause sans remuer ni la tête, ni les épaules, ni le corps?...

— C'est une transaction que vous proposez?

— L'acceptez-vous?

— Oui, princesse ; mais je sais d'avance quel est celui de nous deux qui violera la convention.

— Qui sera-ce, de vous ou de moi?

— Ce sera moi, répliqua l'artiste en riant.

— Vous disiez donc, capitaine, — reprit la princesse de Galles sans tourner la tête du côté du mur d'où venait la voix, et qui, du haut d'une échelle, faisait la conversation avec elle depuis le commencement de la séance, — vous étiez à Toulon, capitaine^ au moment où j'ai dérobé mon nez et mon menton à monsieur.

— J'étais donc à Toulon, répéta celui que la princesse appelait capitaine, et qui était en train d'asseoir sur la tête tressée et les mains roides levées au ciel, d'une Isis en granit du plus beau noir, une pendule de forme bizarre, — un zodiaque autour duquel se tordait un ser-

GEORGES ni. 303

pent, — j'étais donc à Toulon; je pénétrai dans l'arsenal avec mon vaisseau VHii'ondelle et six chaloupes canonnières, trois anglaises, trois espagnoles, afin de brûler les vaisseaux français et leurs magasins d'armements. — Donnez-moi un clou à crochet, s'interrompit pour dire à un domestique le capitaine perché au haut de l'échelle. — Les galériens, poursuivit-il, les galériens eux-mêmes, au nombre de six cents, se montraient peu satisfaits de ce que nous allions faire ; leurs dispositions nous étaient évidemment contraires, et nous avions à les surveiller. Le lieutenant Tupper fut chargé de brûler et il brûla les magasins où se trouvaient les poix, les résines et les goudrons ; les magasins de chanvre furent enfermés dans ce cercle de flammes. — The heîiip magaiine was inchtded in this blaze. — La mâture fut confiée pour être incendiée, et il l'incendia, au lieutenant Middleton, du vaisseau le Britannia. Le lieutenant Porter, du même vaisseau, continua de la manière la plus audacieuse à braver les flammes, afin de compléter, par ses soins, l'œuvre que le feu lui-même ne faisait qu'imparfaitement. Je fus obligé de le rappeler, parce que la retraite pouvait devenir pour lui impraticable.- Le lieutenant Fremonger, du vaisseau Royal, resta jusqu'à la fin avec la garde à la porte de l'arsenal, et longtemps encore après que le détachement espagnol se fut retiré. Enfin, madame, nous brûlâmes de fond en comble l'arsenal de Toulon, les magasins à poudre et toutes les richesses qu'il renfermait. Tenez, continua le singulier capitaine, voilà une des bagues en verre que j'ai fait faire avec la cendre des vaisseaux que j'ai incendiés ce jour-là. Toute la marine française tient dans cet anneau. Oui! cette bague, dit-il en se penchant sur l'échelle pour montrer le doigt

qui portait la bague, est formée de la cendre du vaisseau français le Tonnant, de 80 canons, de VHeureux, de 74, du Centaure, du Commerce-de-Bordeaux, dn Destin, du Lys, du Héros, du Tlmnistocle, du Duguay-Trouin, tous de 74; ajoutez encore vingt ou trente vaisseaux, quinze frégates, et vous conviendrez que ma bague vaut bien quelques millions.

— Ce devait être un bien terrible spectacle, dit la princesse émue.

— Il aurait pu être encore plus beau sans les Espagnols.

— Vous êtes difficile, capitaine.

— Mais non... Sans les Espagnols qui nous trahirent, nous brûlions, outre Tarsenal, les bastions de Toulon, et aujourd'hui Toulon ne serait plus qu'une bruyère. En parlant de cette catastrophe, Bonaparte a dit de moi : « Sir Sidney Smith brûla les vaisseaux de l'arsenal et il les aurait tous brûlés si les Espagnols s'étaient bien conduits. C'était le plus beau feu d'artifice possible '. »

C'était donc sir Sidney Smith qui venait de parler et qui achevait de fixer une pendule au mur de l'appartement égyptien dessiné par lui pour la princesse de Galles; sir Sidney Smith, ce fameux marin, un de ceux dont les Français eurent le plus à redouter l'habileté intrépide, sir Sidney Smith, le vainqueur de Toulon et de Saint- Jean-d'Acre.

Le peintre si souvent interrompu dans son travail était

(1) Speaking of the conflagration of the sliips, Bonaparle himsclf says: « Sir Sidney Smith set tiiem on fire, and tlicy would liave bcen ail burned, if the Spaniards liad behaved well. It was the pretliest /eu d'artifice possible. »

GEORGES m. 503

sir Thomas Lawrence, le plus grand peintre qu'ait produit TAngleterre.. l'artiste de génie dont le pinceau riche, fin et courtisan a su le mieux rendre les traits fiers et délicats de Tarislocratie. Le troisième personnage, celui dont le silence devait être rompu un jour comme le Xi! rompt sa digue pour féconder toute une contrée, c'était sir Georges Canning, le Démosthènes anglais, l'orateur le plus vif, le plus correct et le plus poétique de la tribune anglaise.

Quant au domestique, William Cole, celui qui avait remis un clou à crochet au commodore Smith, c'était un espion.

— Cette histoire est des plus émouvantes, dit la princesse de Galles au commodore Smith, qui sauta lestement au bas de l'échelle pour boire sa tasse de thé.

— Et ce thé est délicieux, n'est-ce pas, Canning?

— Délicieux, répéta Georges Canning, qui n'y avait pas même goûté.

— Et mon portrait?

— Délicieux aussi, murmura Canning.

— Et ma pendule? ajouta sir Smith, faisant signe à sir Lawrence et à la princesse de Galles d'écouter la réponse prévue de Canning.

— Délicieux, répondit Canning pour la troisième fois.

— Vous voyez... tout est délicieux, dit Lawrence. Comme vous êtes distrait! dans quel ciel voyagez-vous?

— Je ne voyage dans aucun ciel. Je suis, au contraire, extrêmement sur la terre ce soir... voilà plus de deux heures, enfin depuis que nous sommes réunis, que je vois au fond de cette allée une espèce d'ombre qui s'arrête un instant et passe.

William Cole s'approcha pour écouter. ,

— Quelqu'un qui se promène dans le petit parc, dit la princesse.

— Quelque officier... dit à son tour Canning, car j'ai bien cru voir qu'il portait une épée.

— Il n'y a pas d'officier à Monlague-House, reprit Caroline... Vous êtes sûr, dit-elle, se coupant avec vivacité, que ce soit un officier ?

— Envoyez Cole pour vous en assurer.

— Si Son Altesse veut que j'aille voir? dit Cole.

— Non! c'est inutile, dit la princesse, non! Et elle devint tout à coup triste et silencieuse. Puis, se secouant comme une personne que le sommeil va gagner, elle dit: Sir Lawrence, sir Lawrence, pourquoi ne continuezvous pas mon portrait?

— Par une raison bien simple, c'est que l'enfant s'est endormi sur vos genoux.

— C'est vrai, dit en souriant la princesse, et en passant avec la mélancolie de la nuit et du silence ses doigts distraits sur la belle chevelure de la petite Charlotte :

— Quel sera son avenir ? reprit-elle en soupirant. Les trois jeunes hommes contemplèrent avec le même

intérêt, la môme affection grave et prolongée, le doux visage de la petite princesse, et chacun chercha dans son esprit quel avenir pouvait lui être réservé.

Montague-House, la villa qu'avait choisie la princesse de Galles à Blackhealh, après la scène racontée au chapitre précédent, et où elle résidait depuis quelques années, était plongée dans le calme profond des belles nuits d'automne. On aurait dit une soirée toscane sur les bords de l'Arno. Ces citronniers, ces pâles orangers, ces myrtes, trompés par la clémence passagère d'une température Midorable, répandaient les trésors de leurs parfums et les

GEORGES m. 507

prodiguaient sans mesure. Cette haleine des plantes et des fleurs entrait sous les arcades des salons pour aromatiser la conversation des quatre amis qu'une grande infortune avait réunis autour d'elle, loin des fumées de Londres et des regards envieux de la cour.

Sir Thomas Lawrence, le grand peintre; Georges C anning, le grand orateur ; Sidney Smith, le grand homme de mer, étaient tous les trois à peu près du même âge et tous trois d'une rare distinction de visage.

Nos plus fins, nos plus gracieux types de gentilshommes, nos Cinq-Mars, nos Lauzun rappellent, ou plutôt c'est Sidney Smith qui rappelait les Lauzun et les Cinq-Mars avec celte belle vaillance de plus que portent dans leurs yeux les marins militaires. Une mise simple, mais d'une simplicité exquise, relevait les grâces viriles de sa taille et la franchise de son visage. Ajoutez le coloris de la gloire et de la renommée à ce portrait, et vous comprendrez que les Parisiennes aient exposé leur liberté, et un peu leur réputation, pour faire évader sir Sidney Smith lorsqu'il était prisonnier à Paris, à l'Abbaye.

La princesse de Galles tenait toujours endormie sur ses genoux la princesse Charlotte.

Elle renouvela sa question.

— Dites-moi, je vous prie, l'avenir de cette pauvre enfant.

— Qui le sait! dit le commodore en la baisant au front.

— On n'a jamais su la destinée, en effet, dit Lawrence.

— Parce qu'on ne veut pas fermement la savoir, reprit Canning, qui se leva et se plaça sur le perron du salon pour jouir delà beauté de la soirée. Il est incontes-

SnS GEORGES III.

table, dit-il, pour qui observe, qu'un événement est presque toujours la conséquence de l'événement qui l'a préparé. Si l'on avait le désir énergique et la lucidité d'esprit nécessaires pour tirer toutes les déductions d'un fait, on lirait très-loin, j'en suis siîr, dans l'avenir. A mon avis, les prophètes étaient avant tout de formidables logiciens. N'est-il pas vrai que l'avenir d'un homme qui met la main dans le feu est d'être brûlé, que l'avenir d'un homme qui se jette dans un précipice est de se casser un bras ou une jambe? Partez de là. Appliquez aux choses morales le raisonnement que vous essayez sur les faits matériels, et vous rapprocherez l'avenir considérablement de votre œil, non pas à le toucher, mais du moins à le soupçonner,

— A le voir, enfin, interrompit Smith, comme nous voyons la lune : bientrouble en masse, et encore plus trouble en détail. Non ! nul ne peut voirl'avenir, par la raison, mon cher Canning, qu'il ne dépend pas de nous; que c'est un jeu dont nous ne tenons pas les cartes. Un homme a la fantaisie de vous donner un soufflet : vous vous battez avec lui ; il vous rend borgne d'un coup d'épée. La femme qui vous aimait pour vos yeux bleus ou noirs ne vous aime plus : vous vous brûlez la cervelle. Pouvait-on prévoir cette destinée? Il faudrait pouvoir connaître celle de tout le monde (car on dépend de tout le monde), pour connaître la sienne.

— Je n'ai pas voulu dire... allait riposter Canning.

— Un mot! interrompit Lawrence en écartant les cheveux de l'enfant. Quand il serait vrai qu'on pût soumettre l'avenir à des calculs de probabilité, faudrait-il les faire, ces calculs, et cherchera connaître...

— Ah ! sir Thomas Lawrence est dans le vrai, s'écria

la princesse, l'ignorance en pareil cas vaut mille fois mieux. Ah! si j'avais jamais su!...

— Oui, mais vous auriez pu empêcher ce qui vous est arrivé de malheureux, si vous aviez su...

— C'est une autre question, Canning, dit Sidney Smith. Parce qu'on aurait la science de l'avenir, pourrait-on l'éviter, le corriger, le changer?

— Mais oui. dit Canning.

— Que devient Dieu, alors? demanda LaAvrencc.

— Avec tout cela vous ne médites pas l'avenir de cette enfant?

William Cole vint déplacer le dialogue pour dire à la princesse qu'une femme de la campagne, arrivée le matin pour lui offrir un panier de fruits, et renvoyée sous prétexte, qu'elle avait pris au sérieux, que la princesse ne recevait qu'à minuit, se présentait de nouveau avec sa corbeille...

— Il ne fallait pas vous moquer de cette femme, dit la princesse, la faire revenir à minuit... Prenez son panier et donnez-lui ces trois pièces d'or.

William Cole se retira.

— Eh bien ! si ces fruits sont bons, nous les mangerons, dit la princesse de Galles à ses trois amis, et puis nous irons chacun nous reposer dans les bras du Seigneur.

William Cole apporta une corbeille d'osier tout enveloppée de feuilles de figuier, et la porta sur le guéridon.

— Défaisons! défaisons bien vite tous ces liens! dit la princesse en riant, et après avoir confié la princesse Charlotte à sa gouvernante.

Et les quatre amis brisèrent, dénouèrent aussitôt, avec

la curiosité de véritables écoliers en récréation, les joncs et les tiges qui faisaient une voûte au sommet de la corbeille de fruits. En un instant ils ont dégagé cette partie supérieure ; ils s'arrêtent tout à coup frappés de surprise; la princesse de Galles pousse un cri... un enfant dormait sur une couche de feuilles. Un enfant !

— Et cette femme? demanda vivement la princesse à William Cole; cette femme?

— Partie, madame la princesse.

— Et pour toujours sans doute, dit Sidney Smith. Le tour n'est pas mauvais. Qu'allez-vous faire maintenant de ce petit garçon qui vient de vous coûter trois ou quatre guinées?

La princesse réfléchit pendant quelques minutes.

— Ce que je vais en faire! — Je l'adopte. — Canning, auriez-vous deviné la destinée de celui-ci?

Cet enfant va jouer un rôle immense dans la vie de Caroline, et par conséquent dans l'histoire d'Angleterre.

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