LES ŒUVRES MAÎTRESSES
Un pays, une nation, un temps ont leurs sommets. Ainsi l’art d’un peintre a ses points culminants. [ls correspondent à certaines saisons heureuses de sa veine, à certaines heures pleines et débordantes de sa verve.
On rencontre, à ces altitudes, ses œuvres maîtresses. Ou bien elles sont des résumés d'art où l'artiste se réalise en totalité, ou bien elles coïncident avec quelque apogée de la sensibilité, du pouvoir créateur, d’une de ses qualités dominantes ayant atteint à son rendement suprême. … |
Nous en rencontrerons quatre, pour nous limiter, dans l’art de Georges Le Brun : Le Tryptique de la Fagne (Musée de Verviers), Les Bœufs (chez M. Pierre Delcour, Spa), La Ferme sous la neige (chez Mme Georges Le Brun, Theux), Matinée sereine (chez M. Voos, Bruxelles). É
Le Triptyque de la Fagne est une œuvre nt h
ment logique et volontaire. C’est une synthèse de paysage, une réelle création comme en concevaient les maîtres
anciens avec des éléments empruntés à la réalité. [1 devait, à
dans la pensée du peintre, avoir des équivalents, des pen-
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dants, des échos successifs. L'ensemble aurait constitué l'œuvre cyclique de la Fagne.
I1 totalise le grand plateau stérile et marécageux. Il en rend âprement la nudité partielle, l'encombrement d'eau stagnante, le hérissement broussailleux, la désolation sans bornes. |
Le métier est âpre, avec préméditation, dépouillé et sec. L'artiste veut qu’il corresponde à la réalité exprimée. Il exagère cette même sécheresse comme il exagère cette même réalité. L’émotion, émotion d'ordre tout spirituel, est dans l'entier dépouillement, symbole de l'entière stérilité, image de l'entière solitude.
A la Fagne inhabitée et insoumise du panneau central, le peintre oppose, de part et d'autre, la Fagne conquise et habitée. C’est la ferme basse et tassée, sorte de bloc de pierre couvert de chaume roui et ceinturé de hautes charmilles. Conquête ardue et pied à pied de l’homme sur la brousse, elle en est le rude emblème. Bâtisse obstinée, en sentinelle au seuil de l'étendue hostile, une stylisation excessive, une accentuation outrée du détail typique, lui prêtent un air d'acharnement têtu.
Ce sont deux opiniâtretés bandées et, face à face, deux nn R solitudes ramassées sur elles-mêmes et côte à côte. Elles
tirent leur grandeur du résumé de l'expression, leur immen-
sité de l'horizontalité des lignes, de l'obliquité des deux
+ routes, parties à la rencontre l'une de l’autre, on ne sait où,
ai à l'infini.
Le sens logique y domine avec une sorte d'à âpreté. Elles disent l'éternité, l’absolu, l’irréductible obstination en sens contraire. La même obstination tout aussi opiniâtre, maïs
| amadouée de patience, adoucie de conscience tranquille
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de sa force, on la sent, en profondeur plus qu'en surface, dans Les Bœufs. C’est ici un fusain. Réduit à deux tons, il en ,est davantage une concentration d’art. Les bœufs en sont l'objet prédominant. Premier compagnon de l'homme, cette bête de trait laborieuse et longanime en fut l’aide dès les premières heures de sa conquête agricole. Elle survit là où survit l’état primitif des choses. On l'y retrouve avec le même attribut préhistorique : le joug informe où s’arc-boute sa pesanteur motrice.
Les bœufs revêtent ici une sorte de grandeur biblique, qu'un raccourci étonnant, obtenu avec peu de moyens, renforce encore. Auprès des bœufs, l’homme, leur maître ancien, est présenté dans une des cinq ou six attitudes qui résument le travail humain. L'habitation est proche. Les sapins spécifiques, coupés à mi-tronc, limitent la scène. Entre l’habitation’et les arbres, un pan du ciel, une découpure de la plaine. Ici aucune sécheresse, un grand sentiment. Le procédé au fusain y prête de lui-même.
Tout s'obscurcit. C’est l’heure vespérale. Le tableau baigne dans une ombre amadouée et propice aux enveloppements émotionnels. Les choses ont l'air de se ramasser sur elles-mêmes. Elle s'approfondissent par le dedans. Une sorte de lumière mystique glisse entre les nuages. Elle permet un contre-jour admirable, avec un travail, dans le clair-obscur, patient, détaillé et magnifique. C'est une gamme infinie rendue en deux tons, et d’une coloration extraordinaire.
On est ici, incontestablement, sur un sommet d'art.
La Ferme sous la neige en est un autre. Les deux expressions sont de la même veine. Mais, ici, l'artiste a eut) recours à la couleur, recours limité à quelques tons.
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La ferme est empruntée au Triptyque de la Fagne. Le tryptique exprime l'automne. La ferme séparée exprime l'hiver, anis quel hiver prodigieux! Un avant-plan de neige épaisse, à peine tassée, d’où émergent de rares genévriers, sorte de cyprès de la Fagne.
A mi-plan, la ferme, la toute petite ferme des plateaux avec son tassement de pierres sous l’âpreté des souffles, derrière le haut rectangle de ses charmilles.
Au delà, toute l'immensité de l'hiver, représentée par
un nuage de neige profond et bleu, d’un bleu d'acier,
froid, coupant, impitoyable, hiver inconnu, hiver infini, hiver sibérien, hiver des époques glaciaires chaotique et vide.
On a rarement atteint, en art avec d’aussi simples moyens, quelques pieds carrés de papier blanc, cinq ou six tons, une image très simple et des plus restreintes, à un pareil effet, à un tel rendement de suggestion, d’émoi et de pensée.
Nulle part l’art de Georges Le Brun n'a été plus réduit,
mais c'est ici une réduction admirable de mesure et qui laisse à nu, sans obstacle entre elles et nous, les sources les plus profondes de l'idée et de l'émotion. Une simple prise de contact révèle, devant le triptyque et son panneau de gauche ainsi transposé, tout l'hiatus qu il y a entre les deux métiers.
Matinée sereine est d’un art moins dépouillé. Le moyen est la toile et l'huile. Peu d'épaisseur, point d'empâtement. Mais une matière savoureuse et adéquate. Simplicité sans simplification. Les choses exprimées qui sont agrestes et ardennaises, ont leur éloquence en elles-mêmes. Il a suffi à l'artiste de les restituer dans leur vérité naturelle : la
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" Ru à , maison avec sa pierre émoussée et son architecture locale, l’humble jardin, les pruniers, le vieux Christ gothique au mur, et au centre, concentrant l'attention et résumant l'idée, la femme des hauts plateaux, son enfant sur un bras, étendant de l’autre sur des cordes, le linge domestique. Geste rustique et familial. Attitude traditionnelle.
Le logis, l’enclos, la femme, le linge, le crucifix, la haie, tout cela est d’un maître ardennais par le ton spécialisé, l’accent en profondeur qu'ils prennent sous son coup de brosse ému et volontaire.
Mais, débordant l’Ardenne, de dessous les spécialisations régionales et les restrictions spécifiques, voici sourdre la grande lumière universelle, commune à tous les peuples et à tous les hommes. Elle monte au-dessus des branches et des toits, légère, imperceptible, aérienne et prématinale. C’est une chanson lumineuse et inoubliable dans sa spiritualité, comme celle des anges à Bethléem, autour d’une tête d'enfant, espoir des jours futurs, de la femme, mère des hommes et de la maison, habitacle de la destinée humaine.
Elle évoque une de ces heures rares, sur ces hauts plateaux nuageux, plus précieuses par leur rareté même et parce qu'elle a été vue avant le réveil ordinaire des hommes.
Toile ineffablement lumineuse où la brume des primes aubes est comme un voile angélique sur les choses et y mêle le réel à l’irréel, l’action au songe, la terre au ciel, et où le sentiment général, la sensation de fraîcheur vaporisée, de clarté diluée, qui s'impose à première vue: avec une persuasion irrésistible, ne cède la place à l’idée particulière et localisée qu'après la grande émotion initiale.
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Derrière la maison, l'élargissement du sujet, aux toits du village et, comme tantôt, dans Les Bœufs, par une étroite venelle, en enfilade, une brusque ouverture sur l'infini de l'aurore.
Ainsi le peintre des hauts plateaux abandonne, derrière le trait local largement présenté, tout le reste de son expression et aussi tout ce qu'on devine, au delà, à ce qui est en art universel. Le peintre de la Fagne y rejoint le peintre du monde.
Sans doute, selon notre avis, d’autres œuvres valent celles-ci, ne serait-ce que les admirables portraits à l’huile que possède encore M Le Brun et l’impressionnante série de $es têtes de paysans, exprimées au fusain.
Georges Le Brun résume le visage des hommes aussi bien qu'il a synthétisé le visage de la terre. C'est ici, comme là, la même prédominance du trait figuratif, essentiel et parlant, la même simplicité des moyens, la même illumination par le dedans, le même sentiment en profondeur où se reconnaît le génie.
Le village dans la vallée (Hebronval).
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